— Continue sans moi, je n’en peux plus, gémit Quintin en tombant assis sur une grosse racine.
Le sol montait et manquait de fermeté. Il se dérobait sous les pas. Des fûts de sycomores et de jacarandas haussaient bien loin au-dessus de la terre le triforium des premières branches puis la voûte de la canopée. Le soleil, diffracté par les feuilles comme à travers un vitrail végétal, achevait de donner à la forêt cet aspect ordonné et colossal de cathédrale qui mettait Quintin si mal à l’aise.
— Allons, ce n’est pas le moment de faiblir, dit Colombe avec humeur.
Elle tenait à la main l’un des compas de bateau que Villegagnon avait bien voulu lui prêter pour se repérer dans le couvert.
— Je croyais que tu connaissais le chemin, que tu savais comment prendre attache avec tes amis…?
— Tout cela, fit Colombe sans cesser de scruter le cadran obscur, c’était pour que l’amiral nous laisse partir.
— Mon Dieu ! souffla Quintin.
Il était moins épouvanté par le danger qu’accablé à l’avance par l’idée de finir sa vie loin des humains et entouré de sapajous.
— Dire que je ne les reverrai peut-être jamais…
« Les » désignait ses quatre compagnes dont il rebattait les oreilles de Colombe depuis leur départ de l’île, trois jours plus tôt.
— Je ne comprends pas, marmonnait-elle, indifférente aux jérémiades du prêcheur. Nous sommes presque à l’épaulement qui sépare la baie de l’autre côte. Or, nous n’avons croisé personne.
— Et qui veux-tu que nous croisions, Seigneur, dans un tel lieu ? implorait Quintin. Il n’est que trop apparent qu’aucun être humain ne s’est jamais aventuré par ici.
C’est qu’il ne connaissait pas les Indiens autrement que pour en avoir loué quatre, afin de les conduire au paradis. Mais Colombe, elle, se souvenait d’avoir parcouru de tels embarras de jungle sans en déranger l’immobilité. Elle savait que les Indiens pouvaient ne rien ôter de ce silence de sépulcre où éclataient de temps en temps de sonores incantations d’oiseaux invisibles ou de singes hurleurs. Qu’aucun humain ne se fût manifesté depuis qu’ils étaient entrés dans la forêt l’avait d’abord rassurée, car elle craignait les tribus hostiles du rivage. Leur isolement, maintenant, était sujet d’alarme pour elle. Elle lui voyait deux explications possibles, également défavorables : soit il n’y avait personne et ils s’étaient égarés. Soit l’animosité contre les colons avait gagné toutes les tribus et ils devaient redouter d’en être d’un moment à l’autre les victimes.
Le nez toujours collé à son aiguille aimantée, Colombe suivait la direction du sud en zigzaguant parmi les troncs, quand, soudain, elle poussa un hurlement.
— Que se passe-t-il ? cria Quintin en se redressant.
Un instant et il était près d’elle, regardant alentour sans comprendre.
— Par terre, bredouilla-t-elle en tendant le doigt.
Un corps nu gisait sur le dos. C’était un Indien de la tribu de Paraguaçu. Son émeraude labiale était bien reconnaissable. La mort, en ramollissant sa bouche, avait fait retomber la lèvre percée sur son nez, comme un clapet de cruche. Les yeux étaient ouverts. La corruption de la forêt commençait de faire grouiller autour du cadavre un halo blanchâtre de larves qui devaient certainement lui emplir déjà les entrailles. Mais la partie de corps qui se montrait aux marcheurs était intacte encore. La peau, qui gardait des traces de peinture rituelle au génipat sur les cuisses, n’était rompue d’aucun accroc, d’aucune plaie. L’homme n’avait pas été tué au combat. D’ailleurs, il était rare que des combattants demeurassent ainsi sur le champ de bataille. Les Indiens mettaient beaucoup de soin à enterrer leurs morts. Quant à leurs ennemis, ils les consommaient, disait-on, sur le lieu même du combat. Or celui-là n’avait été goûté que par les vers.
La pénombre de la forêt ne permettait pas un examen très rigoureux. Mais Quintin, en se bouchant le nez, eut le courage de s’agenouiller pour vérifier, en s’approchant, un détail qui l’avait frappé.
— Regarde ces pustules, dit-il à Colombe qui ne marquait guère d’intérêt pour ce spectacle et le tirait pour s’éloigner. Il en a sur tout le corps. On dirait la petite vérole.
Macabre, la découverte de cette dépouille ne laissait pas d’être cependant encourageante pour Colombe. Elle démontrait qu’ils étaient proches.
— Il n’a pas dû avoir le temps d’arriver jusqu’au village, dit-elle en reprenant la piste.
Quintin ne pensait plus à se reposer. Il la suivit avec perplexité. Une heure plus tard, ils découvrirent un autre corps, marqué des mêmes stigmates.
Malgré tout, Colombe garda sa bonne humeur car elle commençait à reprendre souvenance des lieux. Ils atteignirent la large entrée du village, où était dissimulé un piège dont elle montra joyeusement le mécanisme à Quintin. Ils le contournèrent, virent de loin la grande hutte, et Colombe toute joyeuse courait presque et s’annonçait par des cris.
Mais rien ne rompait le silence. La hutte était vide, son toit à demi enfoncé. La jungle, avec appétit, grignotait les clairières et les cours que les Indiens avaient nourries de leurs feux. À part quelques tessons sur le sol, rien ne subsistait de la vie passée du village. Mais il n’y avait pas non plus de cadavres.
Colombe s’assit sur un billot de bois, prit la tête dans ses mains et se laissa aller à sa déception. Quintin, à qui toutes ces reliques ne disaient rien, voyait seulement qu’ils faisaient halte pour la première fois depuis leur départ dans un endroit convenable ou à peu près. Il sortit son hamac de son sac, le tendit entre deux poteaux et y grimpa pour dormir un peu. Mais le balancement lui fit revenir en tête le supplice de Le Freux, qui devait être pendu à cette heure même avec son malheureux associé. C’était une des raisons pour lesquelles Quintin avait été heureux d’être désigné pour accompagner Colombe. Mais ce souvenir lui dessécha la bouche : il se redressa dans le hamac en portant la main à son cou. Le hasard voulut qu’il aperçût à ce moment précis l’homme qui sortait de la hutte et passait silencieusement derrière Colombe pour tenter de gagner la forêt.
L’individu s’était sans doute tenu immobile et caché pendant qu’ils inspectaient l’intérieur. S’il avait été indien, il se serait par la suite faufilé dans la nature sans effort. Mais c’était un Blanc et malgré l’habitude qu’il avait de la forêt, il prenait de trop longues précautions.
— Arrêtez-vous ! ordonna Quintin.
Il profitait de l’ombre où il se tenait pour laisser croire qu’il était armé. Deux mousquets se mettaient en joue dans sa voix. Hélas, comme à son ordinaire, Quintin n’avait absolument rien à sa disposition pour se défendre.
Par bonheur, le fuyard n’avait pas l’air hostile. Se voyant découvert, il écarta légèrement les bras, fit le tour et vint se placer dans la lumière de la clairière, en face de Colombe.
Il avait ce visage buriné, hors d’âge, de ceux dont on ne sait si le tropique les a vieillis avant l’heure ou conservés au-delà du terme. Des poils blonds, en épi sur le sommet du crâne, l’auraient pour un peu destiné à figurer dans les collections de Thevet, parmi les ananas. Il était vêtu comme les truchements à l’aide de textiles pittoresques mais, à la différence de Le Freux et de ses sbires, il ne faisait aucun effort pour mimer l’accoutrement du gentilhomme. Veste et culottes longues sans forme le rendaient semblable en rudesse à Colombe, devant qui il alla s’asseoir.
— Hello ! lança-t-il paisiblement.
— Vous êtes français ? lui demanda Colombe avec un ton de surprise et presque de reproche, tant il lui déplaisait de retrouver un Blanc dans ce village où elle avait cru revoir ses amis.
— Tout le monde est français, par ici, pour ne pas être mangé. Puis il ajouta avec ce même accent très fort qui le rendait à peine compréhensible. Même moi, qui suis anglais.
— Et que faites-vous dans ce village ? continua Quintin sur le même ton de surnaturel courroux qu’il croyait propre à inspirer la crainte et le respect.
Mais l’Anglais était d’apparence si placide que ces menaces prenaient un air bien ridicule.
— Comme vous, j’imagine. Je me promène.
— Que sont devenus les Indiens ? demanda Colombe.
— D’où venez-vous donc pour l’ignorer ? fit l’homme en la considérant attentivement.
Son étrange et beau regard le frappa mais il ne laissa paraître aucune crainte.
— Ils sont partis en masse à cause de l’épidémie, reprit-il.
Quintin sauta à bas le hamac et, la curiosité l’emportant sur la méfiance, s’avança à son tour dans la lumière.
— De petite vérole, c’est bien cela ?
— Je n’en sais rien. Il n’y a pas de médecin par ici. Vous connaissez les Indiens : ils disent que c’est un esprit malin et ils lui ont donné un nom à eux.
— Sont-ils tous morts ? insista Colombe.
— Tous, non. Mais beaucoup. Vous avez entendu parler de Quoniembec ?
— Non, qui est-ce ?
— Un Indien vaillant, qui avait tué beaucoup d’ennemis au combat et fait de nombreux prisonniers. Son peuple le vénérait comme une manière de roi. Les négociants des comptoirs qu’il visitait de temps en temps lui avaient même enseigné à tirer le canon. Ce qu’il aimait, c’était en placer un sur chaque épaule et les faire mettre à feu sans les lâcher.
L’Anglais se leva et fit mine en riant de décharger deux pièces vers l’arrière, en tournant la tête pour viser. Puis il se rassit lugubrement.
— Eh bien, le pauvre est mort en deux jours, mangé de croûtes.
Quintin secoua la tête. La disparition d’un forcené acharné à la guerre n’était pas pour le désespérer. Mais il pensait à ses quatre Indiennes et reniflait.
— Vous venez des comptoirs ? hasarda l’Anglais.
— Non, de l’île. Nous sommes avec Villegagnon, précisa Colombe un peu vite, car elle était en confiance avec cet homme.
— Malheureux ! s’écria celui-ci en se levant d’un bond.
Elle regretta sa franchise et sentit Quintin qui reculait.
— Si les Indiens vous trouvent, reprit l’Anglais, ne faites jamais cet aveu. Ils ont été convaincus que c’est l’arrivée de votre colonie qui a apporté ces maladies.
— Convaincus par qui ?
— Par les truchements de la côte.
— Vous n’êtes pas l’un des leurs ? s’étonna Quintin.
— Moi ! fit l’Anglais dressé d’indignation.
— Excusez-moi, concéda Quintin, je croyais que tous les Blancs de cette côte étaient des amis de Le Freux.
— Le Freux, prononça l’Anglais avec mépris. Il est vrai que c’est ce bandit qui vous a traités. Et vous en avez été récompensés !
— Lui aussi, à cette heure, objecta Quintin qui, pour cette réplique, était presque heureux que le truchement se balançât désormais au bout d’une potence.
Un silence gêné suivit cet échange.
— N’avez-vous jamais entendu parler de Pay-Lo ? dit l’Anglais.
Colombe et Quintin se regardèrent avec perplexité.
— C’est vous ?
— Non, s’exclama l’Anglais. Moi, je suis tout simplement Charles.
— Quintin.
— Et moi Colin.
Ces présentations faites, tout le monde sourit avec satisfaction. Colombe ne parvenait pas à croire que le même décor, où elle avait vécu avec les Indiens, pût servir à mettre en scène des personnages si différents. L’idée qu’un simple nom pût rapprocher deux êtres et permettre de savoir qui ils étaient aurait paru bien risible aux Tupi qui vivaient là.
— Pay-Lo est le plus grand homme de toute cette baie, dit l’Anglais gravement.
— À quelle tribu appartient-il ? s’enquit Colombe.
Charles rit en montrant les horribles chicots qui avaient survécu à de nombreuses traversées.
— À la même que la nôtre. Ou que la vôtre, plutôt. C’est un Blanc et il était français avant de devenir… ce qu’il est.
— C’est-à-dire ?
Quintin avait posé cette question en faisant une moue, signe qu’il redoutait quelque nouvelle énumération d’exploits guerriers à la manière de Quoniembec ou d’escroqueries, comme Le Freux.
— C’est-à-dire un homme d’une grande sagesse et d’une magnifique bonté.
— Et où vit ce saint ? demanda Quintin avec de l’ironie dans la voix.
Ce qu’il savait de ce pays ne le disposait guère à croire que de telles qualités pussent permettre d’y survivre et d’y être respecté.
— À deux journées d’ici, dans une forêt que les Indiens appellent Tijuca.
— Pourquoi nous avez-vous demandé si nous le connaissions ? demanda Colombe.
— Vous vouliez savoir si tous les Blancs étaient avec Le Freux. Eh bien, j’essaie de vous représenter que beaucoup heureusement ne reconnaissent pas l’autorité de ces brigands.
— Et ce Pay-Lo est en quelque sorte leur chef.
— Ah ! ricana l’Anglais, s’il vous entendait ! Lui, un chef ? Peut-être, après tout, je n’avais jamais envisagé la chose comme cela. En tout cas, c’est un chef qui ne donne aucun ordre, ne punit pas, ne distribue pas de récompenses.
La description attendrie de cet homme qu’ils ne connaissaient pas laissait les nouveaux venus assez indifférents. Colombe, en particulier, était retournée à sa nostalgie indienne et ne se consolait pas.
— Nous avions connu des Indiens ici. Croyez-vous qu’il soit possible de les retrouver ?
— Ce sera délicat, grommela l’Anglais en secouant la tête. Les Indiens ont l’habitude de s’en aller comme cela, en une nuit, parce que leurs maracas le leur commandent pour calmer les esprits. Il paraît que certains sont même allés jusqu’à un grand fleuve qui est à l’ouest et traverse la forêt des Amazones.
Colombe, avec la pointe du pied, faisait jouer dans la poussière deux petits vignots blancs tombés d’un collier. Elle eut un instant l’idée de rechercher de telles traces pour suivre la fuite des Indiens. Puis elle en mesura l’absurdité. Elle soupira.
— La seule personne qui peut savoir quelque chose, c’est Pay-Lo, précisa Charles.
— Vous nous l’avez peint en vieux sage et je me le figurais reclus.
— Il l’est mais c’est miracle, il sait tout. Je suis bien certain d’ailleurs qu’il vous connaît.
— Nous ? Vous voulez dire Villegagnon.
— Vous tous et vous deux en particulier, si vous avez eu des liens avec les Indiens.
Quintin se troubla un instant puis repartit :
— Et pourquoi ne s’est-il jamais manifesté, lui, s’il est si bien informé et si bon ? Pourquoi nous a-t-il laissés dans les griffes de Le Freux jusqu’à ce que mort s’ensuive ou presque ?
— Parce que Pay-Lo sait attendre.
— Ainsi, interrogea Colombe, vous croyez qu’il peut nous aider à retrouver les Indiens ?
— Pensez-vous, surenchérit Quintin sans laisser venir la réponse, qu’il peut aussi aider la colonie à survivre en nous fournissant des vivres frais et de l’eau.
— Pay-Lo, dit l’Anglais avec lenteur et réflexion, n’est pas un commerçant. Il n’a rien à vendre et ne souhaite rien acheter.
Quintin marqua sa déception par une moue.
— Mais si votre cause est juste et s’il veut vous aider, il peut tout.
Colombe avait formé sa décision et, quand elle se tourna vers Quintin, elle comprit qu’il était dans les mêmes vues.
— Accepteriez-vous, Charles, dit-elle en écarquillant les yeux, de nous conduire auprès de ce Pay-Lo que nous aimerions connaître ?
L’Anglais lui saisit les mains et s’écria :
— Oh, vraiment, j’en serais heureux. Très heureux. Chaque fois que je peux faire connaître Pay-Lo à quelqu’un qui en est digne, il me semble que j’accomplis… une chose utile.
La retenue britannique avait brisé son élan lyrique mais l’émotion était sensible dans sa voix sans le secours des mots.
— Partons ce soir, si vous voulez, reprit-il. Nous sommes encore trop près de la côte à mon goût. Le Freux est mort, c’est entendu, mais il paraît qu’un jeune brigand arrivé avec vous a réussi à s’échapper et se prétend désormais le chef des trafiquants de la côte.
Martin, pensa Colombe.
— Il est, paraît-il, plus dangereux que l’était Le Freux.
Quintin alla plier son hamac. Ils mangèrent deux poissons fumés chacun, burent un peu d’eau et se mirent en route.
Charles les guida à travers la forêt. Ils traversèrent des coteaux plantés de pacos aux larges feuilles et d’odorants buissons de mastic dans des clairières. Ils retrouvèrent de hautes futaies sombres et de larges étendues sèches couvertes de cassiers en fleur.
Sans cesser de monter mais en faisant mille détours imposés par les rochers ou les cours d’eau sauvages, ils contemplaient par instants la baie de plus en plus lointaine. Et un matin, ils entrèrent dans d’immenses buissons de cotonniers, au lointain desquels on voyait émerger de hauts pins.
— Tijuca, dit Charles en s’épongeant le front. Nous allons bientôt voir Pay-Lo.