Une terre peut-elle s’être cachée de la Bible, avoir été ignorée d’Alexandre et de Jésus-Christ, de Virgile comme d’Attila, sans que la cause d’un tel bannissement fût une grave malédiction ?
Sur le ponton des caravelles, la question hantait les esprits. Une étonnante horreur envahit les plus désireux de revoir la terre, quand parut à l’occident la masse noire du relief, teintée des froids bleutés du matin. La mer, qu’ils avaient d’abord tant redoutée, était devenue peu à peu comme un écrin protecteur. Le doigt de montagnes qui écartait lentement les valves lisses du ciel et des eaux annonçait une gigantesque rencontre dont ils ne savaient ce qu’il fallait attendre. Pour certains, c’était l’espoir : toujours friands de cataclysmes, les anabaptistes dansaient sur le tillac, en prévision d’éruptions à venir au feu desquelles rôtirait le vieux monde qu’ils abhorraient. Les simples soldats, nourris de certitudes populaires déduites de Ptolémée, gémissaient en pensant qu’ils allaient payer leur audace d’avoir voulu atteindre le bord du monde. Les silhouettes de moines géants ou de guerriers en chasuble, qui se découvraient, mal visibles encore, à mesure qu’ils approchaient de la côte, étaient sans doute celles d’exécuteurs mandés par Dieu pour les précipiter dans le vide.
D’autres, plus armés de religion, pensaient atteindre soit l’enfer, soit le paradis selon leur optimisme naturel et leurs mérites. Thevet, lui, maniait fébrilement le bâton de Jacob afin de mesurer la déclinaison du soleil. Mais un tremblement l’empêchait de faire le point avec netteté et d’assigner à ce lieu inconnu une place bien ordinaire sur son planisphère de parchemin.
Colombe et Just, quant à eux, ne savaient quoi penser. L’un pour l’autre, ils évoquaient à voix haute les fabuleuses découvertes du temps du roi Arthur, les îles peuplées de chevaliers sans visage. Mais ils avaient du mal à y croire. Cette longue traversée, qui les laissait intacts dans leurs corps ou presque, avait touché cet invisible muscle de l’âme qui permet de bondir hors du monde sensible. Les seuls chevaliers auxquels ils crussent désormais n’étaient plus sans visage : c’étaient les compères de Villegagnon avec leurs trognes de sbires, une épée mangée de sel au côté et la croix de Malte sur le ventre. Aussi n’idéalisaient-ils le rivage que pour s’épargner l’un l’autre la cruelle certitude qu’il appartenait bien au monde ordinaire.
Le journée se passa ainsi, à tirer lentement des bords vers la terre. Dans la nuit, ils ne virent toujours aucun feu et avancèrent prudemment. Mais maître Imbert connaissait assez les lieux pour qu’au petit matin, ils s’éveillassent à l’entrée de la baie.
Le traditionnel conciliabule de l’après-midi devant la carte fut avancé, en raison des circonstances. Thevet s’y rendit en majesté. Il était fier d’avoir prédit l’arrivée. En réalité, maître Imbert, au lieu de suivre le cap qu’il avait recommandé, avait piqué au sud, faute de quoi ils seraient toujours en haute mer.
— La baie de Guanabara, annonça Thevet, comme s’il l’eût créée de ses propres mains pendant la nuit. C’est ainsi que les indigènes la nomment. Les Portugais y sont entrés il y a cinquante ans, un jour de janvier. Ces ignorants croyaient qu’il s’agissait d’une rivière : ils l’ont nommée la « rivière de janvier », Rio de Janeiro. Nous en avons tiré Genèbre. Or, notez que Genèbre paraît aussi procéder de Guanabara… Voyez comme tout cela est plaisant !
Ses doigts boudinés lissaient les trois poils de barbe dont la traversée lui avait décoré le menton.
— Genèbre, s’exclama Villegagnon les yeux attendris par le spectacle de cette arrivée, sonne aussi comme Genève.
— Et, en effet, confirma Thevet, on se croirait tout à fait au milieu du lac des Alpes qui porte ce nom, quoique les montagnes y soient plus escarpées.
— Oui, je l’ai traversé une fois en revenant d’Italie, renchérit Villegagnon en approuvant de la tête.
Mais Thevet tenait à garder le dernier mot dans ces assauts d’érudition.
— Et moi quatre ! objecta-t-il vivement.
Puis, montrant qu’aucune rambarde ne le retenait jamais sur le bord de la cuistrerie, il ajouta :
— Admirons combien de secrets sont dissimulés dans l’étymologie ! Un seul nom unit le hasard calendaire des Portugais, le vocable bestial des sauvages et la parenté de deux paysages destinés à la France : l’un parle déjà notre langue et l’autre va bientôt se soumettre à notre autorité.
La baie de Genèbre formait comme une immense boutonnière dans la ligne continue du littoral, ourlée de caps et de criques. Large de plusieurs lieues, on aurait dit l’embouchure d’un fleuve, à ceci près que l’eau n’y était pas douce. L’automne austral était chaud et sans nuages. Quand le soleil fut tout à fait levé, il fit un tableau de bleus denses dans le ciel. À travers les eaux violettes ne se voyait aucun fond, cependant elles étaient d’une si grande pureté que l’étrave des navires s’y découvrait jusqu’à la quille.
Sitôt franchie l’entrée de la baie, Villegagnon ordonna qu’on suivît la rive sud. Maître Imbert objecta prudemment que les marchands français étaient accoutumés à faire le contraire.
— Raison de plus ! trancha Villegagnon avec humeur.
Les vents étaient réguliers dans la baie et les bateaux bien manœuvrables. Ils approchèrent de la côte et passèrent presque au pied de l’immense silhouette qu’ils avaient vue de la mer.
Ni capucin de pierre ni chevalier infernal, le rocher, d’apparence lisse et bombée, évoquait plutôt pour ces Normands un pot de beurre et, pour les plus riches, un pain de sucre. À son pied grimpait un tumulte de grands arbres qui cherchaient à échapper au corps à corps végétal des basses terres. Le long de la côte, ce n’était qu’une débandade de branches torses, de racines aériennes, de lianes, sans la rémission d’une clairière ni d’un pré. D’autres rochers, aussi gros que le pot de beurre, d’un gris brillant sous le soleil, émergeaient de la forêt dense. Quand un navire les doublait, il paraissait si petit qu’on prenait la mesure surnaturelle de ces dents de pierre. Toute la côte semblait résulter d’un combat violent, d’une farouche résistance de la terre à l’heure de la création. Le Grand Ouvrier avait brisé ses outils sur cet ouvrage et la violence du lieu gardait la trace de cette grandiose défaite.
Toutefois, pour monstrueux qu’il fût, ce chaos n’était pas sans harmonie. Le caressant travail de la mer calmait ces terres en rébellion en tirant sur leur fouillis les traits réguliers de ses plages. À certains endroits, la terre ferme, en mangroves, en marécages, en falaises abruptes, plongeait directement dans les eaux. Mais, sur de longues étendues, des armées de cocotiers s’interposaient, en rangs serrés, pour préserver la sérénité de la mer et laisser jouer les jeunes vagues sur d’immenses esplanades d’arènes et de sablons.
— Par le diable, que fait-il ? bougonnait Martin à la proue, qui suivait la manœuvre en se mordant les poings. Ce n’est pas de ce côté-là que sont les Français.
En effet, sur toute l’étendue des terres visibles, ne se distinguaient ni habitations ni volutes bleutées qui eussent laissé deviner la présence de foyers. De légers crépitements, tels qu’un pas en provoque sur la paille, parvenaient de temps en temps de la terre, mais c’était la brève agitation du vent dans l’entrelacs des palmes et des feuillages. Des cris d’oiseaux et de singes auxquels l’air silencieux n’offrait aucune résistance tombaient des hauteurs comme des pierres qu’on eût lancées sur les navires.
— Armez les pièces à tribord, hurla Villegagnon debout sur le pont arrière.
Il avait fait déployer un grand pavillon royal, blanc à fleurs de lis, sur la hampe de poupe. Tant valait, si les Portugais rôdaient dans les parages, qu’ils sussent à qui ils avaient affaire. Mais il n’y avait aucune voile dans la baie. À moins que la rive ne dissimulât des tireurs, ce qui était toujours possible, la voie semblait libre.
— Gageons qu’il va faire le tour et remonter vers les établissements normands, dit Martin au comble de l’agitation.
Just le regardait sans bien comprendre encore. Colombe, elle, passait d’un groupe à l’autre, glanant des bribes de conversation pour constater finalement que personne ne savait grand-chose.
La Rosée, qui menait le convoi, avait mis le cap sur un îlet plat qui faisait face à la rive. Perdu dans cette pataugeoire de titans, on ne pouvait juger de sa taille. Sous le vent du pot de beurre, ils avançaient doucement. Le navire aspirait les risées comme un coureur épuisé. Il fallut deux grandes heures pour qu’ils parvinssent près du rocher. Il s’avéra minuscule. De près, ils virent même qu’il était sans doute submergé par les eaux en cas de tempête : tout son relief était jonché d’écorces et de débris de cocotiers.
Villegagnon ordonna de dépasser l’îlet mais laissa les bateaux longer la côte.
En doublant le rocher, ils furent bientôt en vue d’un saillant du rivage, plus étendu et escarpé. Colombe avait finalement décidé de pousser jusqu’au château arrière afin d’apprendre de Villegagnon lui-même ce qu’il comptait faire, s’il voulait bien s’expliquer.
Depuis la libération de Just, il était entendu que les deux supposés frères ne dépendaient plus que de l’amiral. Ils allaient et venaient à leur guise sur le bateau. Officiellement, ils étaient élevés au rang de secrétaires mais cette dignité, à l’heure où il n’était question que d’accostage et de navigation, leur donnait davantage de liberté que de contraintes. Colombe en profitait plus naturellement que son frère, qui continuait de nourrir une grande méfiance à l’égard du chevalier.
Assis sur un tabouret, les coudes posés sur une petite écritoire de bois, Thevet trônait sur le gaillard d’arrière. Ses yeux allaient de la côte vers laquelle ils faisaient voile lentement au cahier déchiré, noirci et maculé, qu’il tenait entre les mains.
— Voyons… Viegas parle de trois îles de ce côté-ci. Cette côte que nous apercevons serait donc l’île qui est au milieu des deux autres, entre le Ratier que nous venons de dépasser et cette autre plus montueuse qu’on voit au fond…
Cependant Colombe s’était glissée derrière lui et regardait le livre de pilotage par-dessus son épaule.
— Gare ! s’écria Thevet quand il s’en avisa.
Couvrant la relique de ses deux mains, il en appela à Villegagnon.
— Ces documents portugais sont des secrets d’État. Êtes-vous sûr de vos gens, amiral ?
Le cordelier regardait Colombe comme si elle eût été un serpent venimeux. Villegagnon lui fit signe de s’écarter et de venir près de lui.
— Votre bréviaire mentionne-t-il s’il y a des récifs alentour ? demanda tout à coup maître Imbert qui tenait toujours la barre.
L’approche de cette côte par le sud ne lui disait rien de bon.
— Dans ces formations de volcan, prononça Thevet avec un docte mépris, il est de règle que les rochers qui émergent soient fort pointus. Ils sortent tout seuls des eaux, comme le ferait en somme ce pot de beurre si la mer arrivait au voisinage de son sommet. Donc : pas de récifs alentour. Vous n’avez rien à craindre.
Maître Imbert fit une moue et continua de scruter l’écume.
— Prenez un cap circulaire dès que vous serez près de la côte, ordonna Villegagnon. Nous verrons si la mer entoure bien cette île de tous côtés.
— Pourquoi n’abordons-nous pas carrément sur la terre ferme ? demanda Colombe en regardant Villegagnon.
Les autres frémirent en pensant ce qu’une telle apostrophe allait déclencher de colère chez l’ombrageux chevalier. Mais Colombe souriait sans marquer de crainte ni baisser les yeux. Pendant l’entretien libre qu’elle avait eu le premier jour avec l’amiral, elle avait senti que, sous son apparence rugissante, Villegagnon montrait des failles par lesquelles il était facile de s’en rendre maître. Il voulait en faire un page mais elle avait compris que c’était d’un fou qu’il avait besoin.
— Il y a sans doute des dangers, sur cette côte, que nous ignorons, répondit-il tranquillement, avec des intonations bienveillantes de père. Une île est le lieu le plus sûr pour se fortifier, comme mon ordre l’a fait depuis deux siècles à Rhodes, puis à Malte.
— Mais si les Indiens nous font bon accueil ? insista Colombe.
— Ils seront d’autant plus enclins à se conduire de la sorte qu’ils nous verront forts et protégés. Il ne s’agit pas pour nous d’en faire des alliés mais des sujets.
Ces mots de politique sonnaient étrangement à la vue de ces jungles opaques et de ces plages désertes.
— Pierres à tribord ! cria soudain la vigie.
Maître Imbert donna un coup pour abattre et éviter un récif à peine visible à la surface de l’eau.
À mesure qu’ils avançaient, ils en découvraient d’autres. La côte de ce qui était peut-être une île était hérissée de ces rochers à fleur d’eau.
Le cosmographe, dont la science venait d’être aussi manifestement contredite, n’en parut pas ébranlé. Il griffonna des notes sur un carnet qu’il portait toujours avec lui.
— Nous corrigerons Viegas, dit-il avec un sourire satisfait.
Thevet ne cessait en vérité d’aller et venir entre savants et hommes du voyage, entre cartographes et marins. Il en remontrait aux uns avec la science des autres et vice versa. Son ridicule avec maître Imbert était vengé à l’avance par l’humiliation qu’il ferait subir au retour à ses doctes contradicteurs, en leur démontrant l’existence de récifs autour des îles volcaniques.
Le danger de la côte décida Villegagnon à faire carguer les voiles et à descendre une chaloupe pour explorer la côte. Elle revint au bout de deux heures. Maître Imbert qui avait été du voyage remonta tout heureux à bord.
— C’est bien une île, amiral. Elle est semée d’écueils tout à son pourtour. Mais, vis-à-vis la terre ferme, il s’y creuse une petite rade qui fera un bon port pour les chaloupes.
— Parfait, dit Villegagnon en regardant avec satisfaction cette nouvelle Lutèce. Jetez l’ancre ici et assurez-vous un bon mouillage. Demain matin, nous commencerons de débarquer.
La nuit tombait au moment où les ordres furent exécutés. Elle était déjà très noire quand Villegagnon fit assembler les hommes sur le gaillard d’avant. Grimpé sur un hunier, il leur adressa une ultime harangue avant le souper.
— Compagnons ! beugla-t-il avec émotion, nous voici au terme de ce voyage. Cette terre que vous voyez est la nôtre.
Hâves, les gencives saignantes, la bouche collée de soif, les passagers de la Rosée suivirent le doigt impérieux de Villegagnon et tournèrent la tête vers la côte désolée de l’île où les vagues noires mouraient sur le sable bleu. La lune grosse enfarinait une première ligne bruissante de végétaux et laissait les profondeurs dans une obscurité totale, silencieuse et menaçante.
Les menuisiers, boulangers, chapeliers et autres cardeurs qui avaient rejoint l’expédition — certains fuyant, d’autres venus de leur plein gré — avaient presque tous prêté foi, malgré leurs craintes et leurs doutes, à la promesse d’un nouveau monde. Jamais ils n’avaient imaginé qu’il fût à ce point question de désert.
En regardant l’île, ils prenaient brutalement conscience que la traversée n’était pas encore le châtiment. Ils étaient en vérité condamnés à la plus inimaginable des peines : celle qui précipite un homme du haut de la pyramide laborieusement construite de la civilisation, tout comme Adam et Ève ont été défenestrés du paradis terrestre. Ils se voyaient rejetés au milieu du monde sauvage, moins heureux que des bêtes puisqu’ils avaient leur conscience pour souffrir d’être dépouillés, vulnérables et hors de toute pitié.
— Soyez sans impatience ! s’écria Villegagnon tout à son propre enthousiasme. Dès demain, vous prendrez possession de votre nouveau domaine. Le fort que vous y bâtirez sera le premier monument édifié à la gloire de notre roi Henri II.
Il s’interrompit un instant et son public anéanti crut qu’il avait perçu sa détresse.
— J’avais bien pensé appeler notre établissement Henriville, reprit-il avec l’air d’un courtisan modeste qui prépare une flatterie, mais ce n’est pas assez pour un souverain. Quand nous serons maîtres de tout le pays, nous bâtirons une capitale entre ces môles et il sera temps de lui donner ce nom royal. Pour l’heure, c’est une redoute que nous allons édifier. Appelons-la Fort-Coligny en hommage à M. Gaspard de Coligny, grand amiral de France, qui a favorisé notre entreprise.
On sentait qu’il mettait autant de respect mais moins de tendresse à prononcer ce nom.
— Vive Fort-Coligny ! hurla-t-il en levant les deux bras.
Un double coassement venu des palmes obscures de l’île peupla lugubrement le silence de l’équipage.
— Eh bien, gronda Villegagnon, me laisserez-vous seul à faire ce vœu. Allons, tous ensemble : vive Fort-Coligny !
Ils mirent autant d’enthousiasme à prononcer ces mots que s’ils eussent été tirés à coups de pied du plus profond sommeil. Villegagnon jugea prudent de s’en contenter.
Seule au milieu de tout l’équipage à ne pas partager le désespoir général, Colombe se sentait étrangement heureuse. Peut-être était-ce la tiédeur de la nuit, son immobilité caressante, humide comme une haleine poivrée venue de la forêt, elle éprouvait de la volupté à suivre, assise au pied du mât, le lent balancement du bateau arrêté. Elle sourit à Just qui vint la rejoindre mais il avait l’air plus sombre encore que l’après-midi, et Martin, l’air furieux, était sur ses talons.
— Es-tu convaincue maintenant ? demanda Just lorsqu’il fut assis à son tour sur l’étambrai.
Elle le regarda sans comprendre.
— Penses-tu, précisa-t-il en tendant le bras vers la côte, qu’il y ait la moindre chance de retrouver Père parmi les bernaches et les canards sauvages ?
C’était l’évidence même. Pourtant, elle ne sut quoi répondre ; en vérité, elle ne pensait plus depuis longtemps à ce qui était pourtant le but premier de leur voyage. Elle en ressentit de l’étonnement et un peu de honte.
— Ah ! oui, Père, fit-elle.
Puis elle se tut.
— Foi de moi, gronda Martin, même s’il faut traverser cette damnée baie à la nage, je vous donne ma parole : il ne se passera pas trois semaines que je n’aie rembarqué dans l’autre sens.