Quelque part dans leur mémoire, Colombe et Just gardaient l’impression rassurante d’avoir déjà voyagé en bateau. Ce devait être entre Marseille et Gênes, avec un régiment.
Mais ce voyage presque oublié s’était effectué sur une galère et la Méditerranée avait bien voulu rester étale pendant qu’ils y naviguaient. Le long vaisseau plat se haussait à peine à la surface de la mer. Il avait de petites voiles d’appoint qui ne faisaient pas peur. Son moteur était cet étage obscur au ras de l’eau d’où sortaient des souffles rauques et des coups. Ils étaient encore trop jeunes pour imaginer ce qu’il s’y dissimulait d’horreurs et de malédictions. Ils avaient donc conservé de ce premier voyage un bon souvenir. Cette fausse sécurité ne les préparait guère au choc qu’ils allaient subir.
La voiture conduite par Belloy allait grand trot depuis Clamorgan. Ils étaient tassés derrière, vêtus l’un comme l’autre d’une chemise et d’un pantalon neufs que leur tante avait fait coudre à la hâte. Just, un bissac sur les genoux, se tenait contre Colombe, le bras passé autour de son cou. Comme toujours lorsqu’ils voyageaient, ils ne faisaient qu’un, mêlant leur peu de chaleur et leurs tignasses. Ce dernier désordre ne leur était même plus permis puisqu’on leur avait coupé les cheveux. Mais chacun sentait encore contre son oreille frotter la mèche drue de l’autre, quand la voiture sursautait.
Placés comme ils l’étaient, ils regardaient vers l’arrière et voyaient fuir le paysage. Les objets devenaient petits puis disparaissaient ; il n’était plus certain qu’ils eussent jamais existé. Ils virent ainsi s’évanouir le donjon de Clamorgan.
— Je suis sûre qu’elle nous a menti, dit Colombe en pensant à la silhouette noire de leur tante qui s’était plantée sur le pont-levis pour leur dire adieu, mais je ne sais pas encore sur quoi.
Au détour du bois de hêtres, ils virent bondir Émilienne. Elle se mit à courir en soufflant pour leur faire passer un panier. Mais ils ne parvinrent pas à le saisir et tout son bon contenu de pommes et de pain blanc finit dans une ornière. Le soir précédent, ils avaient pleuré leur content avec la pauvre femme. Elle ne se consolait pas de perdre avec eux ses derniers enfants et gémissait que cette fois le domaine était bien mort. Mais, dans leur hâte de partir, ils conservaient à peine la trace de cette sinistre veillée et furent presque étonnés de voir surgir la vieille femme hors des bois. Ils en avaient fait pleurer tant d’autres, à qui on les avait confiés auparavant ! Leur destin semblait vouloir qu’ils fissent éternellement le malheur de ceux qui avaient la faiblesse de les aimer.
Ensuite, ils longèrent le bord de mer puis traversèrent des landes pâles d’herbe salée. Le Havre-de-Grâce était une ville trop récente pour avoir déjà des faubourgs. On quittait la campagne pour rouler tout de suite entre les chèvres de charpentiers et les échafauds de maçonnerie. Ils eurent à peine le temps de se rendre compte qu’ils étaient entrés en ville que la voiture se rangeait le long du grand quai. Un quart de tour du cheval les plaça face au débarcadère et ils poussèrent un cri en voyant soudain les navires.
Les trois monstres faisaient autant de murailles de bois noirâtres. Les énormes châteaux de poupe, sculptés de dieux antiques rouge et or, se haussaient très au-dessus des maisons. Cerclés de fer, les mâts tenaient suspendus dans les airs de lourds balanciers de funambules, certains droits, d’autres obliques qui semblaient vouloir s’abattre incontinent sur les ponts. D’innombrables cordages enveloppaient ces apparitions dans un filet dont toute cette agitation de bois tendus ne pouvait les délivrer.
Filles des petits horizons, les galères avaient l’élégance fragile des scènes intimes et des brèves, quoique parfois mortelles, étreintes de la mer. Les trois navires, eux, étaient taillés pour l’océan. Ils portaient en petit et immobile toutes les violences de cet espace infini dont il s’agissait pourtant d’atteindre les limites.
Jamais les deux enfants ne s’étaient sentis aussi minuscules ni, par contrecoup, aussi grands. Car en regard de tels mastodontes, ils n’étaient guère différents de ceux qui se paraient du titre, ici ridicule, de grandes personnes.
— Écoute, chuchota Colombe en serrant le bras du garçon.
Elle n’avait pas osé l’appeler Bel Hardi tant ce nom de bravade et d’ailleurs tous les affiquets de la chevalerie perdaient leur force et jusqu’à leur vie en face de telles apparitions.
Just tendit l’oreille et perçut à son tour ce qui rendait la scène si tenaillante : le quai était empli d’un grand silence. On entendait seulement le bruit de gigantesques amarres, larges comme l’encolure d’un cheval, qui se tendaient au gré du lent oscillement des bateaux.
— Allons, leur cria Belloy, descendez, vous deux !
En vérité, il avait parlé à voix basse mais dans le calme général cette apostrophe avait résonné comme un cri. Ils sautèrent sur le pavé, les yeux toujours fixés sur les navires. C’est en se retournant qu’ils découvrirent que le quai, malgré son silence, était rempli de gens. Il y en avait devant eux, debout entre des gabions d’osier, des grues figées, des ballots de jute. Il y en avait aux fenêtres et sur les galeries des bâtiments de commerce. Il y en avait perchés sur des bittes, agrippés aux mâts d’éclairage, en équilibre sur des charrettes dételées dont les limons oscillaient dangereusement sous le poids. Et tous regardaient dans la direction opposée.
— Suivez-moi, commanda Belloy.
Il commença à se frayer un chemin dans la foule qui, heureusement, n’était pas très compacte. Ils se faufilèrent à sa suite sans trop d’encombre. C’est à peine si quelques personnes, les yeux toujours perdus au loin, grognèrent quand, dans leur hâte, ils leur marchèrent sur les pieds. À mesure qu’ils remontaient ce flot de gens serrés entre la double rive des maisons de commerce et du flanc des bateaux, Belloy ralentissait. Ce n’était pas qu’il rencontrât plus d’obstacles mais il dévisageait maintenant ceux qu’il rejoignait et paraissait chercher quelqu’un.
Tout à coup, à quelque mystérieux signe qui se répandit en silence parmi la foule, tout le monde s’agenouilla. C’était un mouvement lent, une houle, qui répondait à celle, aussi puissante, qui agitait les bateaux. Grâce à cette immense prosternation qui les haussait du coup au-dessus des têtes, car ils étaient restés debout, Just et Colombe découvrirent ce que tout le monde regardait. Au loin, dans les abords de la grand-place que dominait le fronton plat de la cathédrale, était dressée une estrade couverte d’un dais pourpre. Un prêtre dont on voyait briller la chasuble célébrait une messe.
— Regarde, Bel Hardi, ils se préparent pour la bataille.
Just avait eu au même instant la même idée. Les seules messes auxquelles ils fussent allés étaient celles qui préparaient l’assaut des armes en Italie. Elles dépassaient tout en ferveur. On y voyait des hommes au visage couturé par les combats ruisseler de larmes. D’autres, tout jeunes, à peine ombrés de barbe, se préparaient à faire don d’une vie qui n’avait pas duré assez mais qu’on n’aurait su remplir davantage. Aujourd’hui, ils lisaient sur les visages cette même présence extraordinaire de la mort et de l’espérance, dans cette muette assemblée d’hommes. Car, hormis sur les balcons et aux croisées, tous ceux qui étaient sur le quai étaient des hommes. Pris par la puissance de cette oraison muette, les deux enfants tombèrent eux-mêmes à genoux et joignirent les mains pour prier sans trop d’ailleurs savoir comment.
Mais Belloy vint les saisir par le col et les relever rudement.
— Allons, que faites-vous, mauvais drôles ? Debout !
Il y eut des « chut », des grognements. Mais Belloy, suivi de ses deux novices, continua à se frayer un chemin, profitant de la génuflexion collective pour se diriger droit vers l’autel. Ils arrivèrent aussi près qu’ils le purent d’un groupe central, placé contre l’estrade et formé de chevaliers arborant la croix blanche de Malte. Ils attendirent la fin de la cérémonie. Les enfants autant que Belloy regardaient avidement autour d’eux. Sans s’être concertés, ils sentaient l’un comme l’autre que ce spectacle était plein du souvenir de leur père. Ils ne pouvaient s’empêcher de chercher déjà son visage.
La messe dite, le silence ne se rompit pas tout de suite. Il fallut d’abord que le prélat, une croix de vermeil à la main, bénisse l’homme qui avait suivi tout le sacrement juché sur l’estrade avec lui. Seul à connaître cet honneur, il était resté constamment à genoux pour montrer avec quelle humilité il accueillait cette élévation. Le prêtre bénit ensuite la foule, en faisant de grands gestes vers le ciel, comme s’il lâchait des oiseaux.
L’homme de l’estrade s’était relevé et le prêtre, sa mission accomplie, lui laissa la place. D’où ils étaient, trop près du dais et cachés à sa vue par le rang compact des chevaliers de Malte, les enfants distinguèrent à peine celui qui était sur la scène. Il leur sembla que c’était un colosse car le prêtre était tout à fait caché par la foule debout, quand lui la dominait encore. Ils entendirent sa voix puissante au timbre de basse.
— À la gloire de Notre-Seigneur, lança-t-il, embarquons-nous, mes frères ! La France des Amériques nous attend. Vive la chrétienté, vive le roi !
Une ovation salua ces paroles. Il était difficile de comprendre comment tant de silence pouvait se muer d’un instant à l’autre en un tel bruit. La clameur se prolongea, chacun y allait de son invocation. Le colosse avait sauté à bas de son échafaud et se frayait un chemin dans la foule, entouré de ses chevaliers de Malte, déclenchant sur son passage les cris de : « Vive Villegagnon ! Vive l’amiral ! À nous le Brésil ! » Belloy se mit à la remorque de ce groupe. En s’agrippant à l’un des chevaliers, il parvint enfin à obtenir les renseignements qu’il cherchait. Il se dirigea péniblement vers un homme rondelet portant une barbe pointue.
— Monsieur de La Druz ! cria-t-il.
Le soldat n’entendit pas, tout occupé qu’il était à suivre les longues enjambées de Villegagnon. Enfin, Belloy parvint à lui saisir un bras et à l’arrêter. Dom Gonzagues y consentit avec humeur.
— Voici les enfants, lui déclara Belloy tandis que le vieux capitaine semblait prêt à lui demander ses témoins. Il était visiblement fort loin de cette affaire. Quand enfin la souvenance lui en revint, il s’empressa.
— Ah ! les neveux de Mme…
Ce début était invitation : il croyait que Belloy, peut-être, l’éclairerait sur le nom qu’il n’avait pas eu l’esprit de demander.
— … de Mme…? répéta le vieux soldat.
Mais Belloy, buté comme il l’était et décourageant les questions, dit seulement :
— Celui-ci est Just, le plus grand. L’autre est Colin. Ils ont ce qu’il faut dans leur bissac. Au revoir, capitaine !
Et avec l’agilité qui l’avait rendu si redoutable à Clamorgan, lui qui paraissait et disparaissait quand on s’y attendait le moins, Belloy s’évanouit dans la foule.
— Attendez donc ! s’écria dom Gonzagues qui se voyait bien en péril avec ces deux béjaunes sur les bras. De plus, il s’avisa que Villegagnon et sa garde étaient loin maintenant, à cause de cet incident. Il entraîna les enfants avec lui mais sans pouvoir rattraper son maître et il en conçut une vive contrariété. Le quai était aussi bruyant et désordonné qu’il avait été figé dans la paix de la prière. Des hommes couraient en tous sens, s’interpellaient, portaient des faix sur l’épaule, charriaient des coffres. Dom Gonzagues hésita sur ce qu’il devait faire, puis, s’avisant qu’il n’avait pas encore examiné les deux futurs truchements, il les poussa jusqu’à une maison ouverte. Il les conduisit à l’étage dans une galerie déserte ornée de médaillons en majolique qui représentaient des profils antiques.
— Voyons comme vous êtes, dit le capitaine en les dévisageant tour à tour.
Just crut qu’il allait les visiter et découvrir le travestissement de sa sœur. Mais c’était supposer à dom Gonzagues plus de liberté en ces matières qu’il n’en avait. L’idée que l’un des deux pût ne pas être mâle ne lui traversa même pas l’esprit. Il était seulement occupé de savoir s’ils n’avaient pas passé l’âge convenable pour leur emploi. Le grand ciel brumeux du port sur la galerie ouverte lui permit enfin de bien voir leurs visages. Celui de Colombe était lisse et il en fut satisfait. Mais c’est Just, au contraire, qui lui causa une alarme.
— Qu’est ceci ? se récria le vieux soldat en palpant rudement la trop large épaule du garçon et en le faisant tourner devant lui. Tu as le menton couvert de poils ! Quel âge as-tu donc ?
— Treize ans.
— Treize ans ! Sacredieu ! Ou tu es en avance pour ton âge ou tu me mens. J’ai mené à combattre des gaillards moins vigoureux que toi et qui avaient bien leurs dix-huit ans.
Just était bien aise du compliment. Il avait une furieuse envie de confesser à ce vieux capitaine son désir de porter dès à présent des armes. Il sut heureusement se contenir car à l’admiration allait succéder chez dom Gonzagues une vive colère.
— J’aurais dû m’en douter ! trépigna-t-il. Comment ai-je été assez bête pour croire cette damnée religieuse sur parole ? Et il ajouta en regardant rudement Just : que vais-je faire de toi, maintenant ? Sans ton maudit cocher qui a disparu, sauras-tu au moins retourner d’où tu viens ?
Colombe vit qu’ils risquaient de nouveau la séparation et intervint. Son regard blême et troublant pouvait être braqué sur quiconque sans qu’on eût l’idée de l’accuser — maintenant qu’elle était un homme — d’impudeur ni d’audace. Elle mit ses yeux dans ceux de dom Gonzagues, et le tint en respect, lui disant doucement :
— Monsieur l’officier, mon frère n’a jamais eu que deux ans de plus que moi. Puisque j’en ai onze, comme bien le voyez, il n’en peut avoir que treize. Voilà six mois à peine qu’il a commencé de grandir. Notre père est de haute taille et puissamment bâti. C’est sa nature qui parle.
Dom Gonzagues haussa les épaules mais sembla s’apaiser un peu. Il se tut et détourna les yeux en direction du port. De la hauteur de ce balcon, on apercevait tout juste les ponts des bateaux qui se remplissaient lentement. Les centaines d’hommes des équipages, comme des fourmis chargées de leurs brindilles, formaient de longs chapelets sur les passerelles de bois qui montaient vers les coupées. Les plats-bords étaient déjà tout chargés de voyageurs. L’embarquement serait terminé sous peu. Il fallait se hâter.
Dom Gonzagues revint aux enfants, évitant le regard du plus jeune, et dit avec humeur en désignant Just d’un mouvement de barbe.
— Tout de même, cette religieuse m’a joué… Sœur Catherine ! La peste soit sur elle. Je m’en souviendrai. Et l’autre, votre tante, comment se nomme-t-elle déjà ?
Fallait-il accepter de livrer son nom ? Elle ne leur avait rien dit sur ce point.
— Marguerite, dit prudemment Colombe.
Marguerite comment ? Personne ne voulait donc lui dire comment s’appelait cette dame ! Dom Gonzagues s’apprêtait à protester mais il n’en fit rien : ce doux nom de Marguerite l’emplissait d’une aise qu’il ne se sentit pas d’humeur à troubler par d’autres questions. Malgré la gêne qu’il avait éprouvée en face de la dame en noir, il gardait un souvenir bien clair et pas tout à fait mauvais de son beau visage et de son parfum. Il serra cette Marguerite dans quelque précieux retrait de son esprit. Il se réservait le plaisir d’aller l’y quérir un jour, quand l’âme lui reviendrait de faire des vers.
— Allons, conclut-il, j’aurais dû vous voir avant d’accepter. Mais il n’est plus temps de revenir sur ce qui a été dit. Au moins, êtes-vous bien volontaires pour ce voyage ?
— Oui, répondirent-ils d’une seule voix.
— Eh bien, grogna dom Gonzagues en les poussant devant lui, il ne s’agirait pas maintenant de manquer le départ.