Le plus surprenant dans cette histoire est qu’elle soit vraie. Non qu’elle paraisse invraisemblable : la Renaissance est riche en aventures plus extraordinaires encore. Ce qui fait son étrangeté, c’est l’oubli quasi total dans lequel est tombé cet épisode de l’histoire de France. Pourquoi de tels événements n’ont-ils laissé pratiquement aucune trace dans la mémoire collective ? Sans égaler en gloire un Christophe Colomb ou un Marco Polo, les noms de Jacques Cartier, de Cavelier de La Salle, d’Argo, de Dupleix éveillent en nous quelques échos, fût-ce en raison des rues ou places qui leur sont dédiées. La Louisiane, les colonies du Saint-Laurent, l’Indochine, Pondichéry sonnent comme des lieux de présence française ; le Brésil, lui, n’évoque rien de tel et le nom de Villegagnon est tombé dans un oubli total.
J’ai eu pour la première fois l’idée de ce livre lorsque je vivais au Brésil voici dix ans, et plus précisément le jour où je visitais à Rio un petit musée du centre-ville appelé le Paço Real. Ce bâtiment de l’époque coloniale portugaise est aujourd’hui asphyxié entre des autoroutes et des gratte-ciel. Il faut faire un effort particulier d’imagination pour parvenir à se le représenter dans son environnement originel. Pour aider l’esprit à s’abstraire encore davantage du Rio contemporain, le musée avait exposé de grandes peintures qui figuraient la baie au moment de la découverte. On y voyait, à la place des blocs de béton de Copacabana, les marécages blonds où volaient des échassiers ; les jungles intactes de la rive remplaçaient les favelas. Seuls les mornes célèbres, dont le pain de sucre, qui sont tout ce qu’il reste aujourd’hui de sauvage dans la baie, étaient reconnaissables.
L’évocation poétique de ces premiers moments m’a irrésistiblement attiré. J’y ai reconnu le thème qui m’obsède entre tous : celui de la première rencontre entre des civilisations différentes, l’instant de la découverte qui contient en germe toutes les passions et tous les malentendus à naître. Ce moment éphémère et unique recèle une émotion particulière ; bien qu’elle concerne des sociétés, elle s’apparente à l’élan amoureux qui peut saisir deux êtres lorsqu’ils sont mis en présence pour la première fois.
Malheureusement, en Europe en particulier, ces moments fondateurs sont ensevelis sous les constructions — et les ruines — de l’Histoire. Rares sont les lieux où on les voit encore affleurer. C’est le cas en Éthiopie, pays qui m’a retenu au long de deux livres. En Asie centrale également, car la rencontre des civilisations ne semble rien pouvoir y édifier de durable et se renouvelle régulièrement avec toutes les apparences de la nouveauté. Mais nulle part comme en Amérique latine, on ne trouve proche, encore vivant, presque visible lorsque l’on contemple les paysages côtiers, la trace de ce premier et dramatique accostage, par lequel une civilisation a pris pied dans une autre. Dans le cas de l’Amérique centrale et andine, ce contact a donné lieu à une confrontation sanglante entre des sociétés élaborées, complexes et, à certains égards, comparables. Au Brésil, rien de tel : le monde indien y était dispersé, archaïque, faible. Par bien des aspects, le débarquement occidental s’y est effectué dans ce qui pouvait apparaître comme la nature vierge. Je suis d’abord parti dans cette direction, m’attendant à découvrir une sorte de huis clos de notre société face à elle-même, dans le vide de ces terres nouvelles.
Or, ce vide devait, au fil de mes recherches, s’avérer un plein.
Plein d’événements, d’abord. J’avais cru et craint que cette situation d’isolement ne soit statique, pauvre en actions, marquée par la torpeur et le doute. Au contraire, j’allais découvrir le caractère extraordinairement riche de cet épisode historique. Toutes les figures qui le peuplent sont héroïques et romanesques, incroyablement vivantes, de cette vie si particulière au XVIe siècle, pleine de liberté, de charme, d’originalité. Et ce qui pouvait paraître une aventure lointaine, coupée du reste du monde, m’est vite apparu comme une extension outre-océan d’enjeux historiques fondamentaux. Insérée dans la rivalité continentale de la France et de l’Empire, cette tentative de colonisation du Brésil est également une répétition générale des guerres de religion. Par le détour de Montaigne, elle se trouve à l’origine des idées philosophiques sur le bon sauvage et l’état de nature.
Plein de textes, ensuite. L’oubli dans lequel est tenu cet épisode historique tient au refus d’en cultiver la mémoire et non à l’absence de documents. Plusieurs textes contemporains sont disponibles, écrits plus ou moins tôt par les protagonistes eux-mêmes. La plupart ont été réédités à notre époque ; citons, en rapport direct avec l’événement, les deux ouvrages majeurs : Voyage faict en la terre du Brésil1 (1578) par Jean de Léry, un des protestants de l’expédition de Villegagnon ; Les singularitez de la France Antarctique, autrement nommée Amérique2 (1557) d’André Thevet, cosmographe d’Henri II, ainsi que sa Cosmographie universelle3 (1575). On peut y ajouter des témoignages indirects tel celui de Hans Staden, prisonnier des Indiens anthropophages pendant plusieurs années et qui a pu leur échapper : Nus, féroces et anthropophages4 (1557). Mais au-delà de ces sources aisément disponibles existe une vaste littérature d’époque accessible dans les fonds anciens : les nombreux Mémoires et libelles écrits par Villegagnon lui-même, la réfutation du pasteur Richer (dont le titre lui-même donne l’ambiance : La refutation des folles resveries, execrables blasphèmes, erreurs et mensonges de Nicolas Durand, qui se nomme Villegaignon), les lettres des jésuites portugais…
À cette littérature, s’ajoutent de très nombreuses études historiques et anthropologiques modernes. Je citerai, au XIXe siècle, le Villegagnon d’Arthur Heulhard, les ouvrages de Ch.-A. Julien sur la colonisation des Amériques ainsi que les publications contemporaines de Jean-Paul Duviols5 et Philippe Bonnichon6. Jean-Marie Touratier7 a, quant à lui, franchi les limites de la fiction dans son beau roman Bois rouge, tout en restant au plus près des sources historiques et ethnographiques (notamment dans les dialogues en langue tupi).
À l’intersection du littéraire et de l’historique, une place particulière doit être réservée aux travaux d’une exceptionnelle qualité de l’historien français Frank Lestringant. Spécialiste de la littérature du XVIe siècle, cet auteur a mis sa prodigieuse érudition au service de ce sujet très difficile qu’est la querelle religieuse dans le Nouveau Monde. Le huguenot et le sauvage. L’Amérique et la controverse coloniale, en France, aux temps des guerres de religion8, Une sainte horreur ou le voyage en Eucharistie, XVIe-XVIIIe9, Le cannibale, grandeur et décadence10 sont des textes absolument nécessaires pour quiconque veut appréhender l’esprit de cette époque complexe et féconde. Lestringant rapproche, compare, explique de façon lumineuse et très novatrice. Grâce à lui, le personnage de Villegagnon a gagné en complexité et en vérité. Loin d’être, comme le voulait la littérature de combat de chaque camp, un protestant renégat ou une victime des huguenots, Villegagnon devient ce « moyenneur » pour qui la réforme est d’abord un idéal proche de l’humanisme, une tendance à retrouver la foi simple des origines. Et c’est en lui que va s’opérer la fracture qui brisera par la suite toute la France et tout le siècle et opposera jusqu’à la mort deux factions cléricales inconciliables. Je soulignerai en outre qu’au bonheur de comprendre, Frank Lestringant ajoute le plaisir de lire : quoique sacrifiant à la rigoureuse discipline des écrits scientifiques, ses ouvrages sont tous magnifiquement écrits.
Une telle abondance de travaux consacrés à ces sujets a produit sur moi un double effet de frustration et de paralysie. Frustration, parce que, malgré leur qualité, aucune de ces approches ne correspondait à la représentation imaginaire que je m’étais faite de ces événements. Aucune ne comblait l’envie que j’avais de raconter cette histoire à ma manière, en résonance avec ma propre vie, mes idées, mes rêves et surtout en tissant les liens nécessaires avec l’époque présente. Paralysie, parce qu’une telle bousculade de faits, de héros et d’ouvrages a vite fait d’apporter plus de gêne que de confort. Ce qui pour l’historien est une fin — décrire des faits — n’est pour le romancier qu’un début : il doit passer du thème à l’intrigue, des événements d’ensemble aux actions particulières. Pour cela, il lui faut de l’air, de l’espace, bref, de l’inconnu. Et surtout de l’émotion.
Dans cette histoire marquée par la politique, l’aventure, la théologie, peuplée de guerriers, de fanatiques, de trafiquants, je désespérai de découvrir jamais le frissonnement d’un affect et je la gardai longtemps par-devers moi. Il faudrait toujours s’imposer cette digestion, à la suite de laquelle on voit plus clair. C’est après ce jeûne de quelques années que je tombai un jour, en rouvrant Léry, sur ces deux lignes : « Dans l’autre (navire) qui s’appeloit Rosée, du nom de celuy qui la conduisoit, en comprenant six jeunes garçons, que nous menasmes pour apprendre la langue des sauvages. »
Ces six enfants arrachés à leur orphelinat pour servir d’interprètes au milieu des tribus indiennes me firent quitter d’un coup l’espace aseptisé de l’Histoire, les abstractions de la politique ou de la religion. Avec eux, venait la vie, la leur, bien sûr, mais aussi la mienne et celle de tout être humain : qu’est-ce donc que ce grand drame qui clôt toujours l’enfance, sinon un embarquement forcé vers un monde effrayant dont on est sommé d’apprendre la langue ?
Just et Colombe étaient nés et avec eux Rouge Brésil.
Leur nom, Clamorgan, m’a été inspiré par Emmanuelle de Boysson que je remercie. Elle met en scène dans son livre Le cardinal et l’hindouiste11 cette illustre famille en la personne de Madeleine Clamorgan, épouse Daniélou, fondatrice des écoles Sainte-Marie, son arrière-grand-mère. Cette famille n’a évidemment rien à voir avec les faits racontés dans cette histoire mais ce beau nom rare aujourd’hui en France me semblait évoquer dans toute sa force la tradition de ces familles illustrées depuis le Moyen Âge, lancées avec passion dans les guerres d’Italie, et dont la trace se retrouve puis se perd dans la fondation des sociétés du Nouveau Monde.
Enfin, je tiens à remercier pour leur lecture attentive et leurs conseils mon fils Maurice, Mme Paule Lapeyre, Jean-Marie Milou et Willard Wood qui a magnifiquement traduit L’Abyssin en anglais.
J.-Ch. R.
1. Réédition Bibliothèque classique Livre de Poche. Texte établi par Frank Lestringant, précédé d’un entretien avec Claude Lévi-Strauss, 1994.
2. Réédition Chandeigne, 1997. Édition intégrale établie, présentée et annotée par Frank Lestringant.
3. Extraits réédités in Les Français en Amérique pendant la deuxième moitié du XVIe siècle, t. 1, « Le Brésil et les Brésiliens », par A. Thevet. Choix de textes et notes par Suzanne Lussagnet. Introduction par C.-A. Julien, P.U.F., 1953.
4. Réédition Métailié, 1979. Préface de J.-P. Duviols et Marc Bouyer.
5. Éd. Bordas, 1978.
6. Éd. France-Empire, 1994.
7. Ainsi que Gilbert Pastor, Le valet d’aventure, roman, Balland, 1991.
8. Aux amateurs de livres, dif. Klincksieck, 1990.
9. P.U.F., 1996.
10. Éd. Perrin, 1994.
11. Albin Michel, 1999.