MUSIQUE DE PLACARD

UN : Tsimm !

DEUX : Tsimm !

UN : Ratapataplan !

DEUX : Tsimm !

UN : Bof !…

Pause.

UN : C’est pas beau, ça ?

DEUX : Si, c’est beau.

UN : C’est pas de la musique ?

DEUX : Si.

UN : Qu’est-ce qu’on a besoin d’un grand orchestre, avec des instruments à cordes, des instruments à vent, pourquoi pas des instruments à plume, sans compter les percussions et un von Karajan ? Où c’est qu’elle est la musique dans tout ça ?

DEUX : Tout ça c’est du bruit tout autour de la musique, c’est un emballage qui fait de l’effet sur les masses populaires, voilà tout.

UN : Quand on aime vraiment la musique, on n’a pas besoin de tout ça.

DEUX : Non. Mais tout de même, je le trouve un peu austère, votre concerto.

UN : Ça, c’est parce que j’ai voulu. C’est pas un concerto grosso, mon concerto. C’est plutôt un brandebourgeois, que j’ai voulu faire. J’ai pas cherché l’effet à tout prix, moi, ce qui m’intéresse surtout c’est la solidité de la construction. Alors forcément, ça donne une impression de sobriété.

DEUX : Tout de même, moi je trouve que vous avez tort de vous priver des avantages de la mélodie. Vous savez, les gens, ils aiment bien pouvoir chanter la musique qu’ils entendent.

UN : Les gens, les gens, on n’a pas besoin des gens. La musique ça n’a rien à voir avec les gens. Moi, la musique, c’est un plaisir intime que je cherche dedans. Et je peux dire que je le trouve, parce que je ne sais ce que vous ça vous a fait, mais moi ça m’a fait rudement plaisir de le jouer à deux, mon concerto. Depuis le temps que je me cassais la tête à le jouer tout seul, dans ce placard ! Vous comprenez, on a beau faire, ça c’est un concerto qu’il faut être deux pour le jouer.

DEUX : Oui. Vous croyez vraiment qu’on ne pourrait pas aller le jouer ailleurs que dans ce placard votre concerto ? J’étouffe moi.

UN : Non, il vaut mieux pas. D’abord ça convient très bien à son caractère intime. C’est beaucoup plus intime que la musique de chambre, c’est vraiment ce qu’on peut appeler de la musique de placard. Et puis, ce qu’il y a surtout, c’est que ma femme est là.

DEUX : Elle n’aime pas votre musique ?

UN : Non. Je dois dire que ça, ça a été une des déceptions les plus douloureuses de ma vie. À chaque fois qu’elle voit que je compose, et pourtant ça fait pas de bruit, quand je compose, eh bien elle me jette un verre d’eau à la figure. Et je vous assure, quand on est plongé dans une composition musicale qui vous absorbe complètement, au point qu’on ne fait plus attention à rien… (tenez ! hier en écrivant ça, je me suis aperçu tout à coup que je bavais !) – eh bien quand on est dans un état comme ça, c’est pas agréable de recevoir un verre d’eau dans la figure !

DEUX : Faudrait vivre tout seul, quand on est artiste.

UN : Et quand c’est l’être qu’on aime le plus au monde qui vous fait ça, faut vraiment avoir la musique dans le sang pour continuer à en faire. Ah mon pauvre ami, non, non je ne suis guère heureux. J’ai bien du mal à vivre.

DEUX : Mais si, vous êtes heureux. Vous avez votre art. Votre souffrance, si vous avez la force morale de l’exprimer dans votre musique, vous êtes sauvé.

UN : Oui, peut-être. Mais je ne suis pas sûr d’avoir du génie.

DEUX : Mais si, vous en avez.

UN : Vous allez voir, l’andante de mon concerto, tout à l’heure. Toute ma tristesse, j’ai fait passer dedans. Vous verrez.

DEUX : Pourtant le premier mouvement m’a paru d’une franche gaieté.

UN : Fallait bien. Le contraste, c’est indispensable, dans l’art.

DEUX : On pourrait peut-être entrouvrir la porte du placard ?

UN : Non, non, surtout ! Si ma femme nous entend, elle va ouvrir la radio plein gaz, à l’endroit où il y a du rock’n’roll. Il y aura plus moyen de jouer de la musique. Et puis, en plus, elle ne vous fera rien pour le dîner.

DEUX : Alors, continuons, la bougie va s’éteindre.

UN : Non, j’aimerais qu’on reprenne le premier mouvement, parce que vous n’y étiez pas.

DEUX : Oh ben forcément, c’était la première fois. Déchiffrer, c’est pas commode.

UN : Allons-y. Vous y êtes ?

DEUX : J’y suis.

Ils jouent ensemble la partition ci-après.

UN : Un deux trois…

Un poursuit tandis que Deux essoufflé s’arrête et crie.

DEUX : Hep ! Hep ! Hep !

UN : C’est dur, hein ?

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Les Diablogues et autres inventions à deux voix
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