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Cinq mois après avoir fait la connaissance d’Angela Chipperton à la séance de dédicaces de Buxton, Stuart Gratton termina son dernier livre de non-fiction, Les Cités désertes de l’Est : l’histoire, telle qu’il la tenait de leur bouche, des expatriés allemands envoyés en Ukraine de 1942 à 1948 pour construire et peupler les nouvelles cités du Reich, en accord avec la politique nazie du Lebensraum. Après avoir envoyé manuscrit et disquette à son agent, l’écrivain rattrapa son retard de courrier et de mails puis s’offrit de petites vacances. Il rendit d’abord visite à son fils aîné, Edmond (vingt-sept ans, employé par un fournisseur en télécommunications de Worcester, marié à Hayley, enceinte, accouchement prévu en octobre), puis à son cadet, Calvin (vingt-deux ans, terminant son doctorat à l’université de Hull, célibataire, vivant avec Eileen). Dix jours plus tard, il rentrait chez lui. Son agent accusa réception du manuscrit mais déclara qu’il n’avait pas encore eu l’occasion de le lire. Quant au directeur de collection qui s’occupait de Stuart chez son éditeur, il s’était disait-il plongé dans l’ouvrage : une impulsion avait poussé l’historien à le lui envoyer par mail avant de partir.
Jusque-là, il suivait le schéma habituel après avoir terminé un livre. En général, il commençait aussitôt à travailler sur un nouveau projet, dressant une sorte de rempart contre la possibilité que le manuscrit posât un problème quelconque.
En revenant de Hull à travers les Pennines, il s’efforçait de déterminer à quoi s’attaquer en premier lieu. Il avait deux idées, qui promettaient toutes les deux des difficultés, pour des raisons différentes.
L’une impliquerait un investissement important en temps et en recherches : il comptait écrire une histoire sociale des États-Unis depuis 1960/61, époque où Richard M. Nixon était devenu Président, jusqu’à la fin du mandat d’Adlai Stevenson. Nixon, élu sur la foi de déclarations du genre « Rendez-nous nos p’tits gars », avait en réalité multiplié par deux ou trois la présence militaire américaine en Sibérie. Sa politique étrangère trop ambitieuse, mal avisée, financée par la corruption, était généralement considérée comme la cause majeure de la stagnation économique qui affligeait toujours les États-Unis. Stuart comptait s’y rendre pour s’entretenir longuement avec les principaux protagonistes survivants des événements, en illustrant leurs propos d’un profil actuel du pays. Ce livre-là trouverait sans problème son lectorat : trois éditeurs lui avaient déjà fait des offres sérieuses, et la fondation Gulbenkian s’était engagée à lui signer un contrat lucratif pour les longs mois de recherches nécessaires. Il ne lui restait qu’à prier son agent d’accepter la meilleure proposition, puis à se mettre au travail dès que l’envie l’en prendrait.
Toutefois, la simple taille de l’ouvrage l’intimidait. La majeure partie en était déjà construite dans l’esprit de Stuart, il avait obtenu l’accord de principe de la plupart des témoins prévus, mais c’était un vaste projet qui demanderait sans doute deux ou trois ans de son attention pleine et entière. Et qui, surtout, l’obligerait à passer des mois aux États-Unis. Son nouveau livre, Les Cités désertes, avait nécessité trois voyages là-bas, pour localiser et interviewer les survivants des deux camps de l’insurrection de 1953, car des dizaines de milliers d’Européens de l’Est avaient émigré en Amérique dans les années 50 et 60. À présent, l’idée d’y retourner démoralisait l’écrivain. Les États-Unis étaient beaux, agréables et admirables par bien des côtés, mais du point de vue d’un chercheur européen itinérant, ils représentaient des tracas sans fin et offraient des exemples lassants de la mentalité « Troisième Guerre » qui pesait toujours sur la vie politique américaine. Stuart n’avait tout simplement aucune envie de passer des mois à traiter avec des bureaucrates soupçonneux, à se faire voler en changeant son argent, à subir une technologie défaillante et à devoir signaler sa présence à la police ou au FBI chaque fois qu’il changeait de ville ou de comté. Il n’avait pas oublié son premier voyage aux États-Unis, en 1980. Les difficultés présentées par la mentalité isolationniste omniprésente, la xénophobie, les médias évidemment censurés, les cités dirigées par des criminels, le manque de pétrole, les prix prohibitifs lui avaient semblé perversement amusants, à l’époque, presque comme un voyage à rebrousse-temps jusqu’à la Grande Dépression des années 30. Deux décennies plus tard, rien ne s’était arrangé, tout avait stagné ou empiré, mais la chose n’avait plus l’attrait de la nouveauté.
Restait une autre possibilité : le livre que l’historien avait vaguement envisagé d’écrire sur Sawyer, mais auquel Les Cités désertes l’avaient empêché de s’atteler. En revenant de Hull, il passa par hasard à Bakewell, la petite ville où vivait Angela Chipperton, ce qui lui rappela la visiteuse et les cahiers dont elle lui avait parlé. Comparé à l’histoire américaine, le projet Sawyer présentait plusieurs avantages : une échelle moindre, une énigme à défricher puis, dans l’idéal, à résoudre, peu de déplacements et, peut-être, quelques semaines de recherches lénifiantes dans des archives ou sur Internet.
Le problème principal, hormis les rares réponses aux petites annonces de Stuart, c’était que ses efforts pour reprendre contact avec Angela Chipperton après leur brève conversation n’avaient abouti à rien. En attendant la réponse de Mme Chipperton, il avait envoyé les photocopies des cahiers à l’agence de transcription, qui les avait rapidement fait dactylographier, mais il n’avait toujours ni les originaux ni la permission officielle d’utiliser le matériel. Toutefois, il n’avait pas encore eu le temps de se pencher sur le long texte. Il ne connaissait de Mme Chipperton que son adresse postale, elle ne lui avait donné aucun numéro de téléphone et, apparemment, n’avait pas d’e-mail.
Stuart n’avait pas non plus obtenu de réponse de Sam Levy, le retraité de Madagascar, mais il n’y avait pas trop compté : étant donné l’âge du vieillard, il était fort possible qu’il fût mort. D’ailleurs, le lien Levy-Sawyer n’était peut-être qu’illusoire, même si l’écrivain avait appris au fil des ans à se méfier des coïncidences : au bout du compte, tout était lié. D’après la remarque distraite de Levy, il avait rencontré « son » Sawyer à la RAF ; Stuart avait l’intuition qu’il s’agissait donc bien de celui qui l’intéressait, lui, mais rien ne prouvait qu’il finirait par « trouver » le vrai Sawyer, avec ou sans réponse du vieil homme.
S’attaquer au sujet risquait de lui faire perdre son temps, en l’entraînant dans de longues recherches infructueuses pour un ouvrage qu’il ne serait peut-être jamais capable d’écrire, sans parler de le publier. L’énigme risquait finalement de se réduire à un simple quiproquo de Churchill, voire à une erreur ou à une coquille. Ce ne serait pas la première fois qu’une idée ne mènerait nulle part. Ni qu’un historien aurait été égaré par Churchill, suprême manipulateur de l’histoire du vingtième siècle.
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En fait, la décision se prit toute seule. Stuart venait de rentrer et déchargeait sa voiture, lorsque sa voisine lui apporta les paquets livrés en son absence par le facteur. Dont un petit colis emballé avec soin, portant des timbres et le cachet de la poste malgache.
Les corvées expédiées, Stuart s’installa dès que possible à son bureau pour ouvrir l’envoi de Sam Levy. Quelques instants plus tard, il s’attaquait enfin à la lecture des cahiers de Sawyer.
Le lendemain matin, après une nuit d’un sommeil agité, il se leva tôt, téléphona à son agent et lui laissa un message le priant de mettre en attente le projet d’histoire sociale américaine. Ensuite, l’écrivain partit en voiture à travers les Pennines, où il refit rapidement en sens inverse la route parcourue la veille, jusqu’à Buxton. Là, il prit la direction de Bakewell.
3
Stuart connaissait mal Bakewell, qu’il traversait parfois, mais sans jamais s’y arrêter. Lorsque Wendy vivait encore, la petite ville leur servait parfois de base pour de longues randonnées pédestres : après s’y être garés, ils partaient à pied explorer la campagne environnante. Depuis la disparition de sa femme, cependant, l’historien avait renoncé à ce genre de choses, quoiqu’il se promît toujours de reprendre une activité physique régulière aussitôt terminée la lourde tâche en cours.
Sa destination se trouvait sur Williamson Avenue, un nom qui ne laissait présager aucune difficulté. Vu la taille réduite de la bourgade, l’écrivain se mit juste à la parcourir au hasard en cherchant la rue qui l’intéressait. Il finit par s’arrêter chez un marchand de journaux pour acheter un plan de la ville, mais comme il n’y en avait plus, il demanda son aide au commerçant, lequel lui dit de quitter l’agglomération, direction Monyash. Stuart suivit ses indications puis fit demi-tour en arrivant en rase campagne sans avoir repéré l’avenue.
Il la trouva enfin, étonnamment près du centre-ville : une rue pavillonnaire partant d’une autre rue pavillonnaire, bordée d’un côté par des maisons relativement modernes, de l’autre par des petits magasins assez récents. Le numéro 17, l’adresse donnée par Angela Chipperton, abritait une laverie automatique. L’appartement de l’étage était désert. D’après l’inconnu qui tenait la pharmacie voisine, il servait d’entrepôt à des distributeurs de journaux. Personne ne l’occupait.
Stuart gagna en voiture l’hôtel de ville, où il mena au centre d’information une enquête méthodique. D’abord, il apprit que plusieurs maisons de Williamson Avenue avaient été démolies une dizaine d’années plus tôt pour céder la place aux magasins, mais qu’à l’époque, elles étaient à l’abandon depuis bien longtemps. Ensuite, aucun Chipperton, Sawyer ou Gratton ne vivait à Bakewell, du moins aucun dont le prénom ou les initiales évoquent Angela. Élargissant ses recherches, Stuart parcourut les annuaires pour sélectionner les villes et villages de la région avec lesquels Bakewell pouvait prêter à confusion : Blackwell, Baslow, Barlow et, bien sûr, Buxton. Chou blanc dans tous les cas : pas un habitant n’avait un nom rappelant même de loin celui qu’il cherchait, en tout cas pas dans une avenue, une rue, une allée, un boulevard ou une impasse Williamson.
De retour à sa voiture, Stuart examina une fois de plus la lettre d’Angela Chipperton. Il ne pouvait y avoir d’erreur : l’adresse était imprimée en caractères qui ne laissaient planer aucune ambiguïté.
Il rentra chez lui plus agacé qu’intrigué. Ce qui l’attirait dans l’histoire de Sawyer, c’était l’énigme qu’elle présentait. Mme Chipperton apportait juste sa pierre à l’édifice du mystère, dont la seule raison d’être semblait de faire perdre son temps à Stuart.
Ce soir-là, chassant l’agacement, il relut les photocopies des cahiers puis l’envoi de Sam Levy.
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M. Stuart Gratton
Le 3 août 1999
Cher Monsieur Gratton,
J’espère que vous comprendrez pourquoi j’ai mis si longtemps à répondre à vos questions sur le capitaine Sawyer. Je vous présente mes excuses, d’autant que je ne vous ai même pas envoyé une carte pour accuser réception de votre lettre. Afin d’expliquer mon retard, cependant, je vous prierai d’examiner le compte rendu joint à cette missive. Je m’y suis attelé dès que j’ai reçu la vôtre : peut-être devinez-vous comment le temps a passé.
Ayant lu entre les lignes, je peux vous assurer que je suis toujours en assez bonne santé, maigre mes presque quatre-vingt-un ans. Mes blessures de guerre, endormies pendant des années, reviennent maintenant me tourmenter. Il m’est difficile de marcher, de me mettre au lit ou d’en sortir, de m’asseoir et de me lever, etc., mais une fois installé, je suis plutôt à mon aise. Ursula, ma femme, est morte l’an dernier, ce qui m’a obligé à quitter la maison dont vous parlez pour aller vivre avec la famille de ma nièce – non sans un certain standing. Je dispose de ma propre chambre, ma bibliothèque est intacte, j’ai un accès Internet, mon cerveau fonctionne toujours à peu près, et ma vie est dans l’ensemble plutôt agréable. J’espère avoir encore quelques années devant moi !
Revenons-en à votre lettre.
J’étais déjà tombé sur la remarque de Churchill au sujet de Sawyer. À vrai dire, elle fait partie du dossier que je réunissais au moment où vous m’avez écrit. (Je l’y ai incluse en respectant approximativement l’ordre chronologique.) Nous sommes donc bien sur la même longueur d’onde. Oui, le Sawyer dont il est question est presque certainement celui avec qui j’ai volé un moment, mais il faudra nous contenter du « presque certainement », car vous avez raison : un mystère entoure Sawyer.
C’est à cause de son comportement bizarre pendant la guerre que mon intérêt s’est focalisé sur lui. De vaguement agaçant, il est devenu potentiellement dangereux pour l’équipage tout entier puis, après l’armistice, mystérieux – ce qu’il est resté. Je n’ai pas la prétention d’avoir résolu l’énigme, mais ma découverte vous aidera sans doute à le faire. Toutefois, les choses ne sont pas forcément aussi claires que cette trouvaille même paraît l’indiquer. Churchill a à la fois tort et raison – comme d’habitude.
Le compte rendu ci-joint, rédigé à la première personne, relate rapidement comment j’ai fait la connaissance de JL (le capitaine Sawyer), ce qui s’est passé pendant que nous servions ensemble à la RAF et la fin tragique de cette période. Le reste des documents compose le dossier rassemblé par mes soins : photocopies, informations chargées sur Internet, feuillets détachables, articles de journaux et autres, que je réunis depuis pas mal de temps. Certains ont été difficiles à trouver, mais avec Internet et tout le temps libre dont je dispose, c’est fou ce qu’on peut dénicher. Il suffit d’un minimum de persévérance. Sans doute êtes-vous habitué à ce genre de choses. En ce qui me concerne, pourtant, ce voyage dans le passé s’est révélé passionnant. Peut-être devrais-je vous avertir que mon dossier soulève plus de questions qu’il ne donne de réponses.
Peut-être devrais-je aussi vous prévenir que certains documents vous déplairont, mais je ne doute pas qu’en tant qu’historien, vous soyez capable de supporter ces désagréments.
Vous parlez dans votre lettre du « plus vif intérêt ». Je le comprends très bien. Je serais moi-même vivement intéressé par tout renseignement concernant le reste de cette histoire en suspens.
Enfin, je peux vous assurer qu’il n’est pas nécessaire d’enregistrer mes souvenirs : vous serez toujours le bienvenu dans mon paradis tropical. Ne vous laissez pas impressionner par les rumeurs de combats et de terrorisme qui courent sur notre « Grande île ». Nous savons très bien comment on voit notre pays depuis l’étranger, mais le gouvernement connaît la force des insurgés ; il a la situation bien en main. Les indigènes malgaches restent pour l’essentiel cantonnés à leur région. L’an prochain, les autorités leur donneront une autonomie limitée, ce qui mettra presque certainement fin à leurs revendications. En attendant, les grandes villes sont modernes, pratiques, très agréables. Je serais ravi que vous reveniez le constater par vous-même. Pour nous, « Masada » a cessé d’être un état d’esprit.
SAM LEVY