L’arme de Rachel me parut bien plus lourde que la mienne. Tout en franchissant le sas, je la levai, vérifiai l’action et visai. Côté tir, je n’étais qu’un type qui va au stand une fois par an, mais je me savais prêt à faire feu si nécessaire. Je franchis la deuxième porte et entrai dans l’octogone, le canon de mon arme levé en l’air. Il n’y avait personne dans la salle.
Je la traversai rapidement pour gagner la porte en face. D’après la visite sur le Web, je savais qu’elle donnait dans de grandes pièces abritant les systèmes électriques et de refroidissement de l’installation. L’atelier où Carver et ses techniciens montaient les tours de serveurs se trouvait lui aussi à l’arrière du bâtiment. Je me dis qu’il y avait sûrement une deuxième cage d’escalier.
Je commençai par entrer dans la salle des installations. De grandes dimensions, elle était pleine de gros équipement. Relié à des tas de conduits et de câbles montés en hauteur, un système de climatisation gros comme une caravane Winnebago se dressait au milieu de la pièce. Plus loin se trouvaient d’autres générateurs et systèmes de secours. Je courus jusqu’à une porte à gauche et me servis de la clé de Rachel pour l’ouvrir.
J’entrai alors dans une pièce longue et étroite remplie d’équipement. Une autre porte se trouvait à l’autre bout, le plan du bâtiment que j’avais dans la tête me disant qu’elle devait donner dans la salle des serveurs.
Je la rejoignis rapidement et découvris un autre scanner biométrique monté à gauche de la porte. Au-dessus était installé un autre caisson contenant les respirateurs d’urgence. Cette porte devait donner à l’arrière de la salle des serveurs.
Il n’y avait pas moyen de savoir si Carver avait déjà réussi à filer. Mais je n’avais pas le temps d’attendre qu’il passe. Je me retournai, fis demi-tour, retraversai rapidement la salle des équipements et arrivai devant des doubles portes à l’autre bout.
Mon arme prête, j’en ouvris une avec la carte-clé et entrai dans l’atelier. Vaste, il était équipé d’établis alignés le long des murs droit et gauche et, au centre, d’un plan de travail où je tombai sur une tour de serveurs à moitié achevée. Le cadre et les parois étaient prêts, mais les étagères intérieures n’avaient pas encore été installées.
Plus loin, je vis un escalier en colimaçon conduisant au rez-de-chaussée. Ce devait être par là qu’on accédait à la porte de derrière et au banc des fumeurs.
Je longeai vite la tour et me dirigeai vers l’escalier.
– Bonjour, Jack !
Juste au moment où j’entendais mon nom, je sentis le canon de l’arme sur ma nuque. Je n’avais même pas vu Carver. Il était sorti de derrière la tour au moment où je passais devant.
– Cynique, notre journaliste, reprit-il. J’aurais dû me douter que vous ne marcheriez pas dans mon histoire de suicide.
Avec sa main libre il m’attrapa par le col de la chemise, le canon de son arme toujours au contact de ma peau.
– Vous pouvez lâcher votre flingue, dit-il.
Je le lâchai, il fit un grand bruit métallique en tombant sur le sol en ciment.
– C’est l’arme de l’agent Walling, n’est-ce pas ? Et si on rebroussait chemin histoire d’aller lui rendre une petite visite ? Et on finit ça tout de suite. Ou alors, qui sait ? Je siffle la fin du match pour vous et je l’emmène avec moi ? J’aimerais assez passer un moment avec l’agent spé…
J’entendis l’impact d’un objet lourd sur de la chair et des os et Carver s’effondra dans mon dos avant de tomber par terre. Je me tournai et là elle était, avec à la main une clé anglaise de taille industrielle qu’elle avait prise sur l’établi.
– Rachel ! Qu’est-ce que…
– Il avait laissé la carte-clé de Mowry sur le poste de travail qu’elle occupait. Je t’ai suivi. Allez ! On le ramène à la salle de contrôle.
– Qu’est-ce que tu racontes ?
– Sa main. Il peut ouvrir la salle des serveurs.
Nous nous penchâmes vers Carver, qui gémissait et remuait un peu sur le sol en béton. Rachel reprit son arme et celle que tenait Carver. J’en vis une deuxième dans sa ceinture, m’en emparai, la glissai dans ma propre ceinture et aidai Rachel à remettre Carver debout.
– La porte de derrière est plus près, dis-je. Et il y a des respirateurs à côté.
– Tu ouvres la voie. Tout de suite !
Nous marchâmes vite en portant à moitié Carver jusqu’à la salle des installations, puis dans la petite pièce pleine d’équipements. Il n’arrêtait pas de gémir et de marmonner des choses que je n’arrivais pas à comprendre. Il était grand mais maigre, et son poids n’avait rien d’insurmontable.
– T’as été vraiment bon, Jack, reprit Rachel. Penser à la porte de derrière comme tu l’as fait… Tout ce que j’espère, c’est qu’on n’arrivera pas trop tard.
Je n’avais aucune idée du temps qui s’était écoulé, mais je pensais plus à des secondes qu’à des minutes. Je ne lui répondis pas, mais me dis que nous avions une bonne chance de rejoindre ses collègues à temps. Dès que nous arrivâmes à la porte de derrière de la salle des serveurs, je me chargeai de Carver et commençai à le tourner de façon à ce que Rachel puisse poser sa main sur le scanner.
C’est alors que je sentis Carver se raidir. Il m’attendait. Il m’attrapa la main et pivota, mon élan me faisant perdre l’équilibre. Mon épaule heurta la porte tandis que Carver baissait une main pour me prendre mon arme dans ma ceinture. Je lui saisis le poignet, mais trop tard. Sa main droite se referma sur l’arme. Je me trouvai entre lui et Rachel et compris soudain qu’elle ne pouvait pas voir l’arme et qu’il allait nous tuer tous les deux.
– Flingue ! hurlai-je.
Il y eut une forte explosion à côté de mon oreille et Carver me lâcha et s’effondra par terre, un jet de sang m’atteignant tandis qu’il tombait.
Je reculai et me pliai en deux en me tenant l’oreille. Le sifflement était aussi fort que celui d’un train qui passe. Je me retournai et vis Rachel toujours en position de tir.
– Jack, ça va ? me lança-t-elle.
– Oui, Ça va !
– Vite, attrape-le ! Vite, avant qu’il n’ait plus de pouls.
Je me plaçai derrière Carver de façon à pouvoir lui passer les bras sous les épaules et le redresser. Même avec l’aide de Rachel, il fallut se battre. Mais nous réussîmes à le remettre debout, puis je le tins par-dessous les bras pendant que Rachel lui plaçait la main droite sur le scanner.
Un claquement sec se fit entendre quand la serrure se débloqua et Rachel poussa la porte.
Je laissai tomber Carver sur le seuil et maintins la porte ouverte pour faire entrer de l’air. Puis j’ouvris le caisson et m’emparai des respirateurs. Il n’y en avait que deux.
– Là, tiens !
J’en donnai un à Rachel au moment où nous entrions dans la ferme. Le brouillard qui régnait dans la pièce commençait à se dissiper. On y voyait maintenant à presque deux mètres. Rachel et moi passâmes nos masques et ouvrîmes grand les narines, mais Rachel n’arrêtait pas d’ôter le sien pour appeler ses collègues.
Sans obtenir de réponse. Nous descendîmes une allée centrale entre deux rangées de serveurs et eûmes la chance de trouver Torres et Mowry presque tout de suite. Carver les avait allongés près de la porte de derrière pour pouvoir s’enfuir rapidement.
Rachel s’agenouilla à côté d’eux et tenta de les réveiller en les secouant. Ni l’un ni l’autre ne réagirent. Elle s’arracha son masque et le mit sur la bouche de Torres. J’arrachai le mien et le mis sur celle de Mowry.
– Tu le prends, lui ! Je la prends, elle ! cria-t-elle.
Nous prîmes chacun un agent-sous les bras et le tirâmes vers la porte par laquelle nous étions entrés. Le mien étant léger et facile à traîner, je pris beaucoup d’avance sur Rachel. Mais, arrivé à mi-chemin, je commençai à manquer de force. J’avais moi aussi besoin d’oxygène.
Plus nous approchions de la porte ouverte, plus je commençai à aspirer de l’air dans mes poumons. Je finis par atteindre la porte, tirai Torres par-dessus Carver et le fis passer dans la salle des équipements. Son atterrissage un peu rude parut le ramener à la vie. Il se mit à tousser et commença à retrouver ses esprits avant même que je le repose par terre.
Rachel arriva derrière moi avec Mowry.
– Je ne pense pas qu’elle respire !
Elle ôta le masque de la bouche de Mowry et commença la respiration artificielle.
– Jack, comment va Torres ? me demanda-t-elle sans cesser de se concentrer sur Mowry.
– Il s’en sort. Il respire.
Je rejoignis Rachel qui faisait du bouche-à-bouche à Mowry. Je ne savais pas trop comment l’aider, mais au bout de quelques instants, Mowry se convulsa et se mit à tousser. Elle se tourna sur le côté et ramena les jambes en position fœtale.
– Ça va aller, Sarah, lui dit Rachel. Tu vas t’en sortir. Tu as gagné. Tu es en sécurité.
Elle lui tapota doucement l’épaule et j’entendis Mowry lui dire merci en toussant et demander comment allait son collègue.
– Il s’en sortira, lui répondit Rachel.
Je gagnai le mur le plus proche, m’assis et m’y adossai. J’étais liquidé. Je regardai le corps de Carver étalé par terre, à côté de la porte. Les deux blessures d’entrée et de sortie étaient bien visibles. La balle avait ripé sur ses lobes frontaux. Il ne bougeait plus depuis qu’il était tombé, mais au bout d’un moment je crus voir le sang battre doucement dans son cou, juste sous son oreille.
Épuisée, Rachel me rejoignit et se laissa glisser le long du mur à côté de moi.
– Les renforts arrivent, dit-elle. Je devrais sans doute me lever et aller les attendre pour leur montrer le chemin.
– Commence par reprendre ton souffle. Ça va ?
Elle fit oui de la tête, mais elle respirait toujours aussi fort. Et moi aussi. Je regardai ses yeux et vis qu’elle se concentrait sur Carver.
– C’est vraiment dommage, dit-elle, tu sais ?
– Qu’est-ce qui est dommage ?
– Que Carver et Courier morts, que leurs secrets se soient éteints avec eux. Tout le monde est mort et nous n’avons rien, aucun indice qui nous dirait ce qui les poussait à faire ce qu’ils faisaient.
Je hochai lentement la tête.
– Eh bien moi, j’ai une petite nouvelle à t’annoncer. Je crois que l’Épouvantail est toujours vivant.