L’avion atterrit durement sur le tarmac de Sky Harbor, mais je le remarquai à peine. Je m’étais tellement habitué à voyager en avion depuis une quinzaine de jours que je ne me donnais même plus la peine de regarder par le hublot pour aider l’appareil à toucher terre sans danger rien qu’avec mes pouvoirs parapsychiques.
Je n’avais pas encore appelé Rachel. Je voulais d’abord arriver en Arizona de façon à ce que tout ce qui pouvait advenir de ce que je saurais implique que je sois dans le coup. Techniquement parlant, je n’étais plus journaliste, mais cela ne m’empêchait pas de toujours protéger mon sujet.
Ce délai me permettrait aussi de réfléchir plus profondément à ce que j’avais et d’arrêter un plan d’attaque. Après avoir pris une voiture de location et roulé jusqu’à Mesa, je me garai sur le parking d’une supérette et entrai dans le magasin pour y acheter un téléphone jetable. Je savais que Rachel travaillait au bunker de la Western Data. Je ne voulais pas qu’elle voie mon nom sur son écran quand je l’appellerais et qu’elle me répondrait en présence de Carver.
Enfin prêt et de retour à la voiture, je passai mon appel, auquel elle répondit au bout de cinq sonneries.
– Allô, agent Walling à l’appareil.
– C’est moi. Surtout ne dis pas mon nom.
Elle marqua une pause avant de continuer.
– Que puis-je faire pour vous ?
– Tu es avec Carver ?
– Oui.
– OK. Je suis à Mesa, à une dizaine de minutes en voiture de là où tu es. Il faut que je te voie sans que personne ne le sache.
– Je suis désolée, mais ça ne va pas être possible. De quoi s’agit-il ?
Au moins jouait-elle le jeu.
– Je ne peux pas te le dire. Il faut que je te montre. As-tu déjeuné ?
– Oui.
– Bon, dis-leur que tu as besoin d’un latte ou d’un truc qu’ils n’ont pas à leur distributeur de boissons. Et retrouve-moi au Hightower Grounds dans dix minutes. Tu prends leurs commandes de latte s’il le faut. Vends-leur ta salade, sors du bunker et viens me retrouver. Je ne veux pas m’approcher de la Western Data à cause des caméras qu’il y a partout.
– Et vous ne pouvez pas me donner une petite idée de ce dont il s’agit ?
– Ça concerne Carver, alors, je t’en prie, ne pose pas ce genre de questions. Trouve-toi une excuse et viens me retrouver. Ne dis à personne que je suis ici et ce que tu vas vraiment faire.
Pas de réaction, je commençai à m’impatienter.
– Rachel ! m’écriai-je. Tu viens ou tu viens pas ?
– Bon, d’accord, ça ira, dit-elle enfin. On en reparle plus tard.
Et elle coupa la communication.
Cinq minutes plus tard, j’étais au Hightower Grounds. L’établissement devait manifestement son nom à la vieille tour d’observation du désert qui se dressait derrière lui. Tout indiquait qu’elle était fermée, mais elle était hérissée d’antennes et de relais boosters de portables.
J’entrai, la salle était presque vide. Deux ou trois clients – des étudiants, semblait-il – étaient assis tout seuls avec leurs ordinateurs portables ouverts devant eux. Je gagnai le comptoir, commandai deux cafés et posai mon ordinateur sur une table de coin, loin des autres clients.
Je pris ensuite les deux cafés que j’avais commandés, noyai le mien de lait et de sucre et retournai à ma table. Puis je regardai le parking par la fenêtre, mais ne vis aucun signe de Rachel. Je m’assis, avalai une gorgée de café fumant et me connectai à l’Internet par l’intermédiaire du wifi gratuit de la cafète.
Un quart d’heure s’écoula. Je vérifiai des messages et pensai à ce que j’allais dire à Rachel… si elle venait. J’affichai la page des épouvantails à mon écran et me préparais à partir. Déjà je lisais la note jointe à ma commande.
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Je la chiffonnai, la lançai dans une poubelle et ratai mon coup. Je me levai, réussis à la jeter dans la poubelle au deuxième essai, ouvris mon portable et m’apprêtais à rappeler Rachel lorsque enfin je la vis arriver dans le parking et se garer. Elle entra, me vit et obliqua aussitôt vers ma table. Elle tenait un bout de papier avec des commandes de café inscrites dessus.
– La dernière fois que je suis allée chercher des cafés pour les autres, j’étais une bleue et c’était en plein milieu d’une négociation dans une prise d’otages à Baltimore, dit-elle. Je ne fais plus ce genre de trucs, Jack. Vaudrait donc mieux que ce soit bon.
– T’inquiète pas. Pour être bon, ça l’est. Enfin, je crois. Et si tu commençais par t’asseoir ?
Elle le fit, je lui passai sa tasse de café en travers de la table. Elle n’y toucha pas. Elle portait des lunettes de soleil, mais je voyais encore la grosse ligne mauve qu’elle avait sous l’œil gauche. L’enflure de sa mâchoire avait complètement disparu et la coupure qu’elle avait à la lèvre s’effaçait sous son brillant. Il fallait bien regarder pour la voir. Je m’étais demandé s’il serait convenable de me pencher en travers de la table et d’essayer de l’enlacer ou de l’embrasser, mais le ton business business qu’elle avait pris était clair et je gardai mes distances.
– Bien, Jack, reprit-elle, je suis là. Qu’est-ce que tu fabriques ici ?
– Je crois avoir trouvé la signature. À moins que je ne me trompe, McGinnis n’était qu’une couverture. Qu’un pigeon. Le deuxième tueur est l’Épouvantail. Et ça ne peut être que Carver.
Elle me dévisagea longuement, son regard ne trahissant rien derrière les verres fumés. Et parla enfin :
– Et voyageur fréquent que tu es, tu as sauté dans un avion pour venir ici et me dire que le type à côté duquel je travaille est aussi l’assassin que je traque ?
– C’est ça même.
– Vaudrait mieux que ça colle, Jack.
– Qui y a-t-il d’autre que lui au bunker ?
– Deux agents de l’URP, Torres et Mowry. Mais t’occupe. Dis-moi ce qui se passe.
J’essayai de préparer le terrain pour ce que j’allais lui montrer à l’écran.
– Le premier truc, c’est qu’il y avait une question qui me tarabustait. Qu’est-ce que Courier voulait faire en te kidnappant ?
– Après avoir visionné certaines des vidéos récupérées dans le bunker, je préfère ne pas y penser.
– Je m’excuse, j’aurais dû dire ça autrement. Je ne voulais pas parler de ce qui allait t’arriver. « Pourquoi toi ? » Voilà ce que je voulais dire. Pourquoi courir un tel risque en s’en prenant à toi ? La réponse paresseuse est que cela aurait créé une énorme diversion et fait passer l’enquête au second plan. Ce qui est vrai, mais au mieux cette diversion n’aurait pu être que temporaire. Des dizaines d’agents auraient envahi les lieux. Il aurait été vite impossible de griller un feu rouge sans se faire arrêter par des fédéraux. Bref, fin de la diversion.
Rachel avait suivi mon raisonnement et acquiesça d’un signe de tête.
– Bon mais… et s’il y avait une autre raison ? On est en présence de deux tueurs. Un maître et son disciple. Et le disciple essaie d’enlever quelqu’un tout seul ? Pourquoi ?
– Parce que McGinnis était mort, me répondit-elle. Il ne restait plus que le disciple.
– D’accord. Sauf que si c’était vrai, pourquoi même essayer ? Pourquoi s’en prendre à toi ? Pourquoi ne pas quitter la ville à toute allure ? Tu vois bien que ça ne colle pas. En tous les cas dans notre façon de voir les choses depuis le début. Nous nous disons que s’emparer de toi relevait de la diversion. Sauf que ce n’en était pas vraiment une.
– Et ç’aurait été quoi ?
– Et si McGinnis n’était pas le maître ? Si tout avait été conçu pour qu’il en ait seulement l’air ? Si c’était juste un pigeon et que ton enlèvement faisait partie d’un plan destiné à assurer la sécurité du maître véritable ? À l’aider à filer ?
– Qu’est-ce que tu fais des éléments de preuve qu’on a récupérés ?
– Tu veux dire… mon bouquin sur son étagère, le coup des appareils orthopédiques pour les jambes et toute la pornographie retrouvée chez lui ? Ça ne serait pas un peu trop commode ?
– Ces trucs-là ne traînaient pas partout chez lui. Ils étaient cachés et nous ne les avons trouvés qu’après des heures et des heures de recherches. Mais bon, d’accord. Oui, tout ça aurait pu être mis chez lui pour le compromettre. Je pense plus au serveur de la Western Data plein de preuves vidéo.
– Et d’un, tu m’as dit qu’il n’y est pas identifiable. Et qui peut dire que Courier et lui étaient les seuls à y avoir accès ? Ces preuves auraient très bien pu y être mises comme les trucs retrouvés chez lui.
Elle ne répondit pas tout de suite et je sus que ce que je lui disais la faisait réfléchir. Il n’était même pas impossible que dès le début elle ait pensé que tout tombait un peu trop facilement sur McGinnis. Jusqu’au moment où elle hocha la tête comme si non, ça non plus, ça ne marchait pas.
– Ce n’est toujours pas logique si on dit que Carver est le maître. Il n’a jamais essayé de s’enfuir. Quand Courier m’a coincée, il était au bunker avec Torres et…
Elle n’acheva pas sa phrase. Je le fis pour elle.
– Mowry. Oui, il était avec deux agents du FBI.
Je la vis comprendre brusquement.
– Il avait un alibi en béton avec deux agents pour se porter garants de lui, dit-elle. Si je disparaissais alors qu’il se trouvait avec l’équipe de l’URP, il avait, lui, un alibi et le FBI était à peu près sûr de se dire que c’était McGinnis et Courier qui s’étaient emparés de moi.
J’acquiesçai d’un signe de tête.
– Non seulement ça le mettait au-dessus de tout soupçon, mais en plus ça le gardait pile au cœur de ton enquête.
Je n’attendis qu’une seconde qu’elle veuille bien répondre. Comme elle ne le faisait pas, j’insistai.
– Penses-y. Comment Courier pouvait-il savoir à quel hôtel tu étais descendue ? Ça, nous l’avons dit à Carver quand il nous l’a demandé pendant la visite. Tu te rappelles ? Il l’aura répété à Courier. Et l’y aura envoyé.
Elle hocha la tête.
– Hier soir, j’ai même dit que je rentrais à l’hôtel pour me payer un petit service en chambre et dormir.
J’ouvris grand les mains comme pour dire que la conclusion s’imposait.
– Sauf que ça ne suffit pas, Jack, reprit-elle. Ça ne marche pas que Carver soit le…
– Je sais. Mais… et ça… ça marcherait ?
Je tournai l’ordinateur de façon à ce qu’elle puisse voir l’écran. J’y avais affiché la page épouvantails de Google. Elle se pencha en avant, commença à la regarder et tira l’ordinateur de son côté de la table. Elle y entra quelques codes et agrandit les images une par une. Je n’eus pas besoin de dire quoi que ce soit.
– Denslow ! s’écria-t-elle soudain. T’as vu ça ? Le premier illustrateur du Magicien d’Oz s’appelait William Denslow.
– Oui, j’ai vu. C’est pour ça que je suis ici.
– Mais ça ne colle toujours pas complètement avec Carver.
– Aucune importance. Tout ça fait beaucoup de fumée,
Rachel, et Carver est lié à pas mal de trucs. Il avait accès à McGinnis et à Freddy Stone. Il avait aussi accès aux serveurs. Et nous savons toutes les capacités techniques qu’il a démontrées dans tout ça.
– Mais il n’y a toujours pas de lien direct avec lui, Jack, me renvoya-t-elle en entrant des choses dans mon ordinateur. Ça pourrait tout aussi bien être quelqu’un qui essaie de le piéger… Mais… j’ai encore quelque chose ! Je viens de chercher Freddy Stone sur Google et regarde ça !
Elle retourna l’ordinateur pour que je puisse voir l’écran. J’y découvris la biographie Wikipedia d’un acteur du début du XXe siècle appelé Freddy Stone. D’après ce document, Stone était surtout connu pour avoir incarné pour la première fois le personnage de l’Épouvantail dans une production du Magicien d’Oz à Broadway en 1902.
– C’est donc forcément Carver. Tout part de lui. Il transforme ses victimes en épouvantails. C’est bien sa signature secrète.
Elle hocha la tête.
– Écoute, Jack, dit-elle. On l’avait passé au crible ! Il était clean. C’est une espèce de génie tout droit sorti de MIT.
– Clean comment ? Comme dans « il n’a pas de casier judiciaire » ? Ça ne serait pas la première fois qu’un de ces types travaille sans se faire remarquer par les autorités. Quand il n’était pas en train de tuer des femmes, Ted Bundy bossait pour une espèce de hotline de crise. Ce qui le mettait en contact constant avec la police. Même que si tu veux mon avis, les génies sont les types auxquels il faut faire attention.
– Mais je les sens, moi, ces types, et je n’ai rien remarqué de douteux chez lui. J’ai déjeuné avec lui aujourd’hui même ! Il m’a emmenée au restaurant barbecue préféré de McGinnis.
Je la vis commencer à douter d’elle-même. Elle n’avait rien vu venir.
– Allons le coincer, lui dis-je. On l’affronte et on le fait causer. Les trois quarts de ces tueurs en série sont fiers de leur travail. Je te parie qu’il causera.
– Aller le « coincer » ? répéta-t-elle en levant le nez de dessus mon ordinateur. Jack, tu n’es ni flic ni agent spécial. Tu es journaliste.
– Plus maintenant. Je me suis fait raccompagner à la porte du journal par un vigile qui me portait mon carton d’affaires. Ma carrière de reporter est terminée.
– Quoi ? ! Mais pourquoi ?
– C’est une longue histoire que je te raconterai plus tard. Qu’est-ce qu’on fait pour Carver ?
– Je ne sais pas, Jack.
– Tu ne peux quand même pas retourner là-bas pour lui apporter son latte !
Je vis un des clients assis à quelques tables de Rachel se détourner de l’écran de son portable, lever la tête vers le plafond à poutres apparentes et se mettre à sourire. Puis il leva le poing en l’air et y alla d’un doigt d’honneur. Je suivis son regard et regardai une des poutrelles. Une petite caméra noire y était installée, objectif pointé sur notre partie de la salle. Le gamin se retourna et commença à écrire.
Je me levai d’un bond, laissai Rachel et m’approchai de lui.
– Hé ! dis-je en lui montrant la caméra. C’est quoi, ça ? Où ça va ?
Le gamin plissa le nez et haussa les épaules tant j’étais bête.
– Elle tourne, mec, et ça va partout. Je viens d’avoir un appel d’un pote d’Amsterdam qui m’a vu.
Brusquement je compris. La note. « Wifi gratis pour tout achat ! Venez-nous voir sur le Net. » Je me retournai et regardai Rachel. Mon ordinateur avec la photo plein écran de l’Épouvantail faisait face à la caméra. Je me retournai à nouveau et regardai l’objectif. Prémonition ou certitude, appelez ça comme vous voulez, mais je fus sûr et certain de regarder Carver droit dans les yeux.
– Rachel ? lançai-je sans me détourner. Tu lui as dit où tu allais chercher le café ?
– Oui, répondit-elle dans mon dos. Je lui ai dit que j’allais juste descendre au bout de la rue.
J’avais ma confirmation. Je me retournai et regagnai notre table. Je pris mon ordinateur et le fermai.
– Il nous observe, dis-je à Rachel. Il faut partir.
Je sortis de la cafète avec Rachel sur les talons.
– Je prends le volant, dit-elle.