Nous avions trouvé un coin ombragé, près de la façade d’un Public Storage Center, et venions juste de nous installer pour une attente qui promettait d’être longue, chaude et vaine lorsque nous eûmes de la chance. Un motard sortait de la Western Data et prenait vers l’ouest dans McKellips Road. Impossible de dire de qui il s’agissait, le pilote portant un casque intégral, mais Rachel et moi reconnûmes tous les deux le carton attaché avec des sandows au porte-bagages arrière de sa moto.
– On suit le carton ! lança Rachel.
Je remis la voiture en route et déboîtai vite sur la chaussée. Suivre une moto avec une boîte à sardines de location n’était pas un plan génial à mes yeux, mais nous n’avions pas le choix. J’écrasai l’accélérateur et arrivai vite à une centaine de mètres du carton.
– Pas trop près ! me cria Rachel, tout excitée.
– Je ne suis pas trop près ! J’essaie juste de le rattraper.
Elle se pencha en avant nerveusement et posa les mains sur le tableau de bord.
– Ça ne va pas. Suivre une moto avec quatre voitures qui se relaient est déjà difficile… avec nous et rien que nous, ça va être un cauchemar.
C’était vrai. Les motos peuvent se glisser dans la circulation sans mal, les trois quarts des motards semblant avoir un beau dédain pour tout ce qui est marquage des voies au sol.
– Tu veux que je me gare et tu prends le volant ?
– Non, fais seulement de ton mieux.
Je réussis à ne pas perdre le carton de vue pendant les dix minutes qui suivirent et ce avec tous les arrêts et redémarrages... et nous eûmes encore de la chance. La moto obliqua vers la bretelle d’une autoroute et prit la 202, direction Phœnix. Je n’eus plus de problèmes pour le suivre. La moto roulait très régulièrement quinze kilomètres au-dessus de la vitesse limite, je me rabattis sur deux files et restai cent mètres derrière lui. Quinze minutes durant nous le suivîmes dans une circulation fluide tandis qu’il empruntait l’I-40, puis l’I-47 vers le nord, par Phœnix.
Rachel commença à respirer plus facilement et alla même jusqu’à se radosser à son siège. Elle pensait que nous avions si bien déguisé notre filature qu’elle me demanda de remonter un peu sur la moto afin de regarder le pilote de plus près.
– C’est Mizzou, dit-elle. Je reconnais ses habits.
Je jetai un coup d’œil, mais ne pus rien confirmer. Je n’avais pas mémorisé les détails de ce que j’avais vu dans le bunker. Rachel, elle, l’avait fait et c’était là une des choses qui faisaient d’elle une perle dans son travail.
– Si tu le dis… lui lançai-je. Et qu’est-ce qu’il fait, à ton avis ?
Je commençai à ralentir à nouveau de façon à ce que Mizzou ne me repère pas.
– Il rapporte le carton à Freddy.
– Ça, je le sais. Non, ce que je veux dire, c’est… pourquoi maintenant ?
– C’est peut-être sa pause déjeuner, ou alors il a fini son travail pour la journée. Ce ne sont pas les raisons qui doivent manquer.
Quelque chose dans cette dernière explication me tracassait, mais je n’avais guère le temps de creuser. La moto commença à zigzaguer entre les quatre files de l’autoroute pour se diriger vers la sortie suivante.
J’effectuai les mêmes manœuvres et me retrouvai derrière Mizzou à la bretelle de sortie, avec juste une voiture entre nous deux. Nous eûmes le feu vert et prîmes à l’ouest dans Thomas Road. Et fûmes bientôt dans le quartier des entrepôts, où des petites boîtes et des galeries d’art essayaient de s’installer à demeure dans une zone qui semblait avoir été depuis longtemps désertée par les usines.
Mizzou s’arrêta devant un bâtiment en brique tout en rez-de-chaussée et descendit de sa moto. Je me garai le long du trottoir quelques maisons plus loin. Il y avait peu de circulation et rares étaient les voitures garées dans les environs. Nous étions visibles comme… eh bien comme des flics tout ce qu’il y a de plus manifestement en planque. Mais Mizzou ne chercha pas à savoir s’il était suivi. Il ôta son casque -Rachel ne s’était pas trompée, c’était bien lui – et le posa sur le phare avant. Puis il détacha les sandows et ôta le carton du porte-bagages. Et le porta jusqu’à une porte coulissante sur le côté du bâtiment.
Accrochée à une chaîne se trouvait une rondelle comme celles qu’on peut fixer à un haltère. Mizzou s’en empara et s’en servit pour cogner à la porte en faisant un bruit que j’entendis même avec les vitres remontées. Puis il attendit, et nous aussi, mais personne ne vint lui ouvrir. Il frappa de nouveau et obtint le même résultat. Il gagna alors une grande fenêtre qui était si sale qu’il n’y aurait pas eu besoin d’y mettre des stores à l’intérieur. Avec sa main il enleva un peu de crasse et regarda à l’intérieur. Impossible de dire s’il avait vu quelqu’un ou pas. Il repartit vers la porte et cogna dessus encore un coup. Puis, juste pour voir, il l’attrapa et tenta de l’ouvrir en la faisant coulisser. À sa surprise et à la nôtre, elle glissa sans problème sur ses poulies. Elle n’était pas fermée à clé.
Il hésita et, pour la première fois, regarda autour de lui. Son regard ne s’arrêta pas sur ma voiture et revint rapidement vers la porte. J’eus l’impression qu’il appelait, puis, au bout de quelques secondes, il entra et referma la porte derrière lui.
– Qu’est-ce que tu en penses ? demandai-je à Rachel.
– J’en pense qu’on devrait entrer, me répondit-elle.
Freddy n’est manifestement pas là et qui sait si Mizzou ne va pas fermer la baraque ou décider de piquer quelque chose d’important pour l’enquête. La situation échappe à tout contrôle et nous devrions y aller.
J’enclenchai la vitesse et gagnai l’entrepôt. Rachel descendit de la voiture et se dirigea vers la porte coulissante avant même que j’aie le temps de passer en position parking. Je bondis hors du véhicule et la rejoignis.
Elle ouvrit la porte juste assez grand pour que nous puissions nous faufiler à l’intérieur. Il faisait sombre et il me fallut quelques instants pour accommoder. Lorsque ce fut fait, je vis que Rachel était cinq-six mètres devant moi et avançait vers le milieu de l’entrepôt. Des étais en acier pour soutenir le toit partaient du sol tous les cinq mètres. Des cloisons en placoplatre avaient été montées pour faire une salle de séjour, une de travail et une de sports. Je vis le râtelier à haltères et le banc d’exercices d’où venait le heurtoir. Il y avait aussi un panier de basket et un espace d’au moins une moitié de terrain où l’on pouvait jouer. Plus loin se trouvaient une commode et un lit défait. Contre une des cloisons on avait installé un réfrigérateur et une table avec un four à micro-ondes, mais il n’y avait ni évier ni cuisinière, de fait rien qui ressemble à une cuisine. Je vis le carton que Mizzou avait apporté posé sur la table, à côté du four à micro-ondes, mais pas de Mizzou.
Je rattrapai Rachel au moment où nous dépassions une cloison et découvris un poste de travail contre le mur. Il y avait là trois écrans sur des étagères montées au-dessus d’un bureau équipé d’un PC. Mais le clavier manquait à l’appel. Les étagères étaient bourrées de livres de codes, de coffrets de logiciels et d’équipement électronique. Mais toujours pas de Mizzou.
– Où est-il passé ? demandai-je en murmurant.
Rachel leva la main en l’air pour me faire taire et se dirigea vers le poste de travail. Elle donnait l’impression d’examiner l’endroit où le clavier aurait dû se trouver.
– Il a emporté le clavier, murmura-t-elle. Il sait que nous pouvons…
Elle s’arrêta en entendant le bruit d’une chasse d’eau qu’on tirait. Cela venait du coin le plus éloigné de l’entrepôt et fut suivi par le bruit d’une autre porte qu’on ouvrait en la faisant coulisser. Rachel tendit la main vers une des étagères, y saisit un lien pour attacher des câbles d’ordinateur ensemble, puis elle me prit par le coude et me tira jusqu’à l’espace chambre. Nous nous collâmes contre le mur et attendîmes que Mizzou soit devant nous. J’entendis ses pas approcher sur le sol en ciment. Rachel me passa devant pour gagner le bord de la cloison. Juste au moment où Mizzou allait passer devant, elle bondit, l’attrapa par le cou et le poignet et le cloua sur le lit avant qu’il ait pu comprendre ce qui lui arrivait. Puis elle lui enfouit violemment la tête dans le matelas et lui sauta sur le dos en un mouvement parfaitement coulé.
– On ne bouge pas ! cria-t-elle.
– Attendez ! Qu’est-ce…
– Arrête de te débattre ! Je t’ai dit de ne pas bouger !
Elle lui tira les mains dans le dos et se servit de son lien pour les lui attacher sans attendre.
– Qu’est-ce qui se passe ? Qu’est-ce que j’ai fait ?
– Qu’est-ce que tu fabriques ici ?
Il essaya de lever la tête, mais Rachel lui renfonça la figure dans le matelas.
– Je t’ai demandé ce que tu faisais ici.
– Je suis venu déposer les merdes à Freddy et j’ai décidé d’utiliser ses chiottes.
– Entrer par effraction est un crime.
– Je suis pas entré par effraction et j’ai rien piqué. Freddy s’en fout. Vous pouvez y demander.
– Où est-il ?
– Je ne sais pas. Et d’abord, qui vous êtes, vous ?
– T’occupe. Qui est Freddy ?
– Quoi ?… Il habite ici.
– Qui est-ce ?
– Je ne sais pas. Il s’appelle Freddy Stone. Je travaille avec lui. Enfin, je travaillais… Hé mais… vous ! Vous êtes la fille qu’est venue faire la visite aujourd’hui ! Qu’est-ce que vous fabriquez ?
Rachel descendit de son dos – lui cacher son identité n’avait plus d’importance. Mizzou se retourna sur le lit et se redressa. Les yeux écarquillés, il passa de Rachel à moi, puis regarda de nouveau Rachel.
– Où est Freddy ? répéta celle-ci.
– Je ne sais pas. Personne ne l’a vu.
– Depuis quand ?
– À votre avis ? Depuis qu’il a arrêté de bosser. Qu’est-ce qui se passe ? D’abord le FBI et maintenant vous deux ? Qui êtes-vous, hein ?
– T’occupe. Où Freddy pourrait-il aller ?
– Je sais pas. Comment voulez-vous que je le sache ?
Soudain il se leva comme s’il allait tout simplement partir et filer avec les mains attachées dans le dos. Rachel le réexpédia sur le lit sans ménagement.
– Vous avez pas le droit de faire ça ! Je sais même pas si vous êtes des flics. Je veux un avocat.
Rachel s’approcha du lit d’un air menaçant et lui parla calmement à voix basse.
– Si nous ne sommes pas des flics, lui dit-elle, qu’est-ce qui te fait croire qu’on pourrait te chercher un avocat ?
Les yeux de Mizzou se remplirent de crainte lorsqu’il comprit qu’il venait de tomber dans un truc dont il ne pourrait peut-être pas sortir.
– Écoutez, dit-il, je vais vous dire tout ce que je sais. Mais vous, vous me laissez partir.
J’étais toujours adossé à la cloison, à essayer de me conduire comme si c’était une journée de plus au bureau et que parfois il y a des gens qui finissent par devenir des dommages collatéraux quand on veut terminer un boulot.
– Où je vais trouver Freddy ? demanda Rachel.
– Je vous l’ai déjà dit ! glapit Mizzou. Je ne sais pas. Si je savais, je vous le dirais, mais je ne sais pas !
– Freddy est un hacker ? reprit-elle en montrant le mur, de l’autre côté duquel se trouvait le poste de travail.
– Ça serait plutôt un troller. Il aime faire chier les gens, leur jouer des tours et autres conneries de ce genre.
– Et toi ? Tu as fait ces trucs avec lui ? Et on ne ment pas.
– Une fois, oui. Mais j’ai pas aimé… faire chier les gens comme ça, sans raison…
– Comment t’appelles-tu ?
– Matthew Mardsen.
– D’accord, Matthew Mardsen, et Declan McGinnis ?
– Quoi « Declan McGinnis » ?
– Où est-il ?
– Je ne sais pas. J’ai entendu dire qu’il avait envoyé un mail pour dire qu’il était malade et qu’il restait chez lui.
– Tu y crois ?
Il haussa les épaules.
– Je ne sais pas. Peut-être.
– Quelqu’un lui a-t-il parlé ?
– Je ne sais pas. Ce genre de trucs, c’est très au-dessus de ce pourquoi on me paie.
– Et c’est tout ?
– C’est tout ce que je sais !
– Alors debout.
– Quoi ?
– Mets-toi debout et tourne-toi.
– Qu’est-ce que vous allez faire ?
– Je t’ai dit de te mettre debout et de te retourner. T’occupe pas de ce que je vais faire.
Il s’exécuta à contrecœur. S’il avait pu tourner la tête à cent quatre-vingts degrés pour surveiller Rachel, il l’aurait fait. Mais il ne devait pouvoir la tourner qu’à cent vingt.
– Je vous ai dit tout ce que je sais, dit-il d’un ton désespéré.
Rachel se colla dans son dos et lui parla directement dans l’oreille.
– Si jamais je découvre que tu m’as menti, je reviendrai te chercher, lui dit-elle.
Puis, en le tenant par l’attache, elle le tira dans le poste de travail, prit une paire de ciseaux sur l’étagère et coupa le lien qui lui retenait les poignets.
– Tire-toi d’ici et ne dis à personne ce qui s’est passé, ajouta-t-elle. Si tu le fais, nous le saurons.
– Je le ferai pas ! Je vous promets que je le ferai pas !
– Allez, file !
Il faillit déraper sur le béton ciré lorsqu’il pivota pour gagner la porte. Celle-ci n’était pas tout près et son orgueil le lâcha lorsqu’il arriva à trois mètres de la liberté. Ses derniers pas, il les fit en courant, puis il poussa la porte et la claqua derrière lui. Cinq secondes plus tard, nous entendions démarrer sa moto.
– J’ai beaucoup aimé le moment où tu l’as jeté sur le lit, lançai-je à Rachel. Je crois avoir déjà vu ça quelque part.
Elle me renvoya l’ombre d’un sourire, puis revint aux choses sérieuses.
– Je ne sais pas s’il va courir droit chez les flics ou pas, dit-elle, mais ne restons pas ici trop longtemps.
– On peut se tailler tout de suite.
– Non, pas tout de suite. Tu regardes partout pour voir ce que tu peux trouver sur ce type. Dix minutes, après on se tire. Ne laisse pas tes empreintes.
– Génial. Et je fais comment ?
– Tu es journaliste. Tu as sûrement un stylo qui ne te quitte jamais.
– Bien sûr.
– Sers-t’en. Dix minutes.
Mais nous n’en eûmes pas besoin. Il devint vite clair que l’endroit avait été vidé de tout objet même vaguement personnel appartenant à Freddy Stone. Je me servis bien de mon stylo pour ouvrir des meubles et des tiroirs, mais je les trouvai tous vides, ou ne contenant que de la nourriture en conserve et des ustensiles de cuisine de base. Le réfrigérateur était, lui, presque vide. La partie congélateur était occupée par deux pizzas surgelées et un bac à glaçons sans rien dedans. Je jetai ensuite un coup d’œil dans et sous la commode, mais non : rien. Vide. Je regardai sous le lit et entre le matelas et le sommier. Rien non plus. Jusqu’aux poubelles qui étaient vides.
– On s’en va, dit Rachel.
Je relevai la tête de sous le lit et vis qu’elle était déjà à la porte. Elle avait pris sous son bras le carton que Mizzou venait de déposer. Je me rappelai y avoir vu des clés USB. Peut-être contenaient-elles des renseignements dont nous avions besoin. Je me dépêchai de rejoindre Rachel, mais lorsque je franchis la porte je vis qu’elle n’était pas à la voiture. Je me retournai et l’aperçus qui tournait le coin du bâtiment et suivait l’allée.
– Hé ! lui criai-je.
Je fonçai jusqu’à l’allée et tournai le coin à mon tour. Elle avançait d’un pas décidé.
– Rachel, où vas-tu ? lui demandai-je.
– Il y avait trois poubelles là-dedans, me répondit-elle par-dessus son épaule. Elles étaient toutes vides.
Je compris alors qu’elle se dirigeait vers la première des bennes à ordures rangées dans des alcôves de l’autre côté de l’allée. Juste au moment où je la rattrapais, elle me tendit le carton de Freddy.
– Tiens-moi ça, dit-elle.
Elle rejeta en arrière le lourd couvercle en acier de la benne, celui-ci allant cogner bruyamment contre le mur derrière lui. Je jetai un œil dans le carton de Freddy et vis que quelqu’un – probablement Mizzou – lui avait pris ses cigarettes. Je doutai fort qu’elles lui manquent.
– T’as vérifié les éléments dans la cuisine, hein ? me demanda Rachel.
– Oui.
– Y avait-il des sacs-poubelles ?
Il me fallut un moment pour comprendre.
– Euh, oui, oui, il y en avait une boîte sous l’évier.
– Ils étaient blancs ou noirs ?
– Euh…
Je fermai les yeux et tentai de visualiser ce que j’avais trouvé dans le placard sous l’évier.
–… noirs. Noirs avec un cordon rouge.
– Bien. Ça limite les recherches.
Déjà elle avait passé la main dans la benne et y déplaçait des ordures. Le container était à moitié plein et puait un maximum. La plupart des détritus ne se trouvaient pas dans des sacs, mais y avaient été jetés en vrac, les trois quarts d’entre eux provenant de chantiers de construction ou de rénovation. Le reste n’était qu’ordures pourrissantes.
– On essaie l’autre, dit-elle.
Nous traversâmes l’allée pour rejoindre l’autre alcôve. Je posai le carton par terre et ouvris le lourd couvercle de la benne. L’odeur était encore plus stupéfiante, au point que je me demandai si nous n’avions pas trouvé Freddy Stone. Je reculai et me détournai pour souffler par le nez et la bouche et repousser la puanteur.
– Ne t’inquiète pas, me dit Rachel, ce n’est pas lui.
– Comment le sais-tu ?
– Parce que je sais ce que sent un corps en décomposition, et c’est bien pire.
Je regagnai la benne. Il y avait beaucoup de sacs en plastique, bon nombre d’entre eux noirs. Un certain nombre s’étaient déchirés et leur contenu putride se répandait partout.
– Tu as les bras plus longs, reprit Rachel. Sors les sacs noirs.
– Je viens juste d’acheter cette chemise, lui renvoyai-je en protestant, mais je plongeai les mains dans la benne.
Je sortis tous les sacs noirs qui étaient encore fermés et dont on ne voyait pas le contenu, et les posai par terre. Rachel commença à les ouvrir en déchirant le plastique de telle manière que ce qu’ils renfermaient ne se renverse pas. À croire qu’elle procédait à leur autopsie.
– Fais comme ça et ne mélange pas les contenus de différents sacs, reprit-elle.
– Pigé. Qu’est-ce qu’on cherche ? On ne sait même pas si ces trucs viennent de chez Stone.
– Je sais, mais il faut quand même regarder. Y aura peut-être quelque chose qui nous fera comprendre.
Le premier sac que j’ouvris contenait essentiellement des lambeaux de documents passés à la déchiqueteuse.
– J’ai des papiers en lambeaux.
Elle regarda.
– Ça pourrait lui appartenir. Il y avait une déchiqueteuse près du poste de travail. Mets ça de côté.
Je fis ce qu’on me disait et ouvris le sac suivant. Celui-là était plein de ce qui ressemblait beaucoup à des ordures ménagères de base. Mais je reconnus aussitôt un des emballages de nourriture.
– C’est à lui. Il avait la même marque de pizza microondes dans son congélo.
Rachel regarda.
– Bien. Tu cherches tout ce qui pourrait être personnel.
Elle n’avait pas besoin de me le dire, mais je ne râlai pas.
Je passai doucement les mains dans le sac déchiré et, emballages, boîtes de conserve, peaux de banane et trognons de pomme qui pourrissaient, je compris tout de suite que tout venait de la cuisine. Et m’aperçus que ce n’était pas aussi méchant que ç’aurait pu l’être. Il n’y avait qu’un four à micro-ondes dans l’entrepôt. Ça limitait le choix et la nourriture se trouvait dans de beaux emballages qu’on pouvait fermer hermétiquement avant de les jeter.
Au fond du sac je tombai sur un journal. Je le sortis avec précaution, en me disant que la date de parution pourrait peut-être nous aider à réduire le nombre de jours où on avait pu le balancer dans la benne. On l’avait plié en quatre, comme un voyageur aurait pu vouloir le porter. C’était un numéro du Las Vegas Review-Journal du mercredi précédent. Le jour même où j’étais venu à Las Vegas.
Je le dépliai et remarquai qu’on avait couvert de gribouillis au feutre noir la photo d’un visage publiée en première page. Quelqu’un lui avait fait cadeau d’une paire de lunettes de soleil et d’un jeu de cornes de diable, avec la barbichette pointue de rigueur. Il y avait aussi un rond de tasse de café sur le cliché. Le rond masquait en partie un nom écrit avec le même feutre noir.
– J’ai un journal de Las Vegas avec un nom écrit dessus.
Rachel leva aussitôt les yeux de dessus le sac qu’elle avait dans les mains.
– C’est quoi, ce nom ?
– Il est caché par un rond de café. C’est… Georgette quelque chose. Ça commence par un B et finit par M-A-N.
Je tins le journal en l’air et le lui inclinai de façon à ce qu’elle puisse voir la première page. Elle l’examina une seconde, puis je vis son regard s’enflammer : elle l’avait reconnu. Elle se redressa.
– Ça y est ! Tu l’as trouvé !
– Qu’est-ce que j’ai trouvé ?
– Notre bonhomme. Tu te rappelles quand je t’ai parlé de l’e-mail envoyé à la prison d’Ely ? Celui qui a valu à Oglevy d’être aussitôt bouclé ? C’était un mot de la secrétaire du gardien chef adressé à son patron.
– Oui.
– Eh bien, cette fille s’appelle Georgette Brockman.
Toujours accroupi à côté du sac ouvert, je regardai fixement Rachel en assemblant les pièces du puzzle. Il ne pouvait y avoir qu’une raison pour expliquer que Freddy Stone ait écrit ce nom sur un journal de Las Vegas dans son entrepôt. Il m’avait suivi jusqu’à Vegas et savait que je me rendais à Ely pour parler à Oglevy. C’était lui qui avait voulu m’isoler au milieu de nulle part. C’était M. Favoris. Le Sujinc.
Rachel me prit le journal des mains. Elle était arrivée aux mêmes conclusions que moi.
– C’est lui qui t’as suivi au Nevada. Il a eu le nom de cette fille et l’a trouvé en farfouillant dans la base de données de la prison. C’est lui, le lien, Jack. Tu as réussi !
Je me levai et m’approchai d’elle.
– Non, nous, Rachel, nous avons réussi. Mais… qu’est-ce qu’on fait maintenant ?
Elle baissa le journal le long de sa jambe et je vis la tristesse se marquer sur son visage.
– Il ne faut plus rien toucher ici, dit-elle. Il faut laisser ça et appeler le Bureau. C’est à eux de reprendre l’affaire.