Nous atterrîmes à l’aéroport de Van Nuys et montâmes dans la voiture que Rachel y avait laissée. Elle téléphona pour voir si l’on avait du nouveau sur Angela Cook et non, il n’y avait rien de neuf. Elle raccrocha et me regarda.

– Où est ta voiture ? À l’aéroport de Los Angeles ?

– Non, j’ai pris un taxi. Elle est chez moi. Dans le garage.

Je n’aurais jamais cru qu’une réponse aussi banale puisse évoquer de pareils dangers. « Dans le garage. » Je donnai mon adresse à Rachel et nous nous mîmes en route.

Il était presque minuit et il n’y avait guère de circulation sur le freeway. Nous prîmes la 101 et traversâmes la San Fernando Valley, puis nous redescendîmes par le col de Cahuenga. Rachel quitta l’autoroute à Hollywood, par la sortie de Sunset Boulevard, direction ouest.

J’habitais Curson Street, une rue au sud de Sunset Boulevard. Quartier agréable, essentiellement fait de petites maisons construites pour des familles des classes moyennes que la montée des prix avait chassées depuis belle lurette. J’y avais un trois pièces de style Craftsman avec garage à une voiture à l’arrière. La courette était si petite que même un chihuahua s’y serait trouvé à l’étroit. J’avais acheté le tout quelque douze ans auparavant avec l’argent que m’avait rapporté mon livre sur le Poète. J’avais partagé mes revenus avec la veuve de mon frère pour l’aider à élever sa fille. Cela faisait un moment que je ne touchais plus de droits d’auteur et plus longtemps encore que j’avais vu ma nièce, mais

j’avais la maison et l’éducation de la famille à mettre à mon crédit pour cette période de ma vie. Quand j’avais divorcé, ma femme n’avait pas réclamé la maison – j’en étais déjà propriétaire avant de la connaître – et il ne me restait plus que trois ans de traites à régler avant qu’elle m’appartienne entièrement.

Rachel entra dans l’allée et gagna l’arrière de la propriété. Elle se gara, mais laissa les phares allumés. Ils éclairèrent vivement la porte fermée du garage. Nous descendîmes de la voiture et approchâmes de chez moi avec la lenteur du spécialiste en explosifs qui s’avance vers un type au gilet bardé de dynamite.

– Je ne ferme jamais à clé, dis-je. En dehors de la voiture, je n’y garde jamais quoi que ce soit qui vaudrait la peine qu’on le vole.

– Bon et ta voiture, tu la fermes à clé ?

– Non. Les trois quarts du temps j’oublie de le faire.

– Et cette fois-ci ?

– Je crois que j’ai oublié.

La porte était du type à abattant. Je me penchai en avant, la soulevai et nous entrâmes. Une lumière s’allumant automatiquement au-dessus de nos têtes, nous fixâmes des yeux le coffre de ma voiture. J’avais déjà sorti ma clé. J’appuyai sur le bouton de déverrouillage, nous entendîmes le bruit sourd de la serrure qui s’ouvrait.

Rachel avança d’un pas sans hésiter et ouvrit le couvercle.

En dehors d’un sac rempli d’habits que je voulais laisser à l’Armée du Salut, le coffre était vide.

Rachel retenait son souffle, je l’entendis exhaler lentement.

– Oui, lançai-je. Je me disais qu’à tous les coups, elle…

En colère, elle referma le coffre d’un coup sec.

– Quoi ? m’écriai-je. Ça t’ennuie qu’elle ne soit pas dedans ?

– Non, Jack, me répondit-elle. Ce qui m’ennuie, c’est de me faire manipuler. Il m’a obligée à penser d’une certaine façon et c’est là que j’ai fait l’erreur. Ça ne se reproduira pas. Allez, on vérifie la maison pour être sûrs.

Elle regagna la voiture, éteignit les phares et nous entrâmes dans la cuisine par la porte de derrière. La maison sentait le rance, mais c’était toujours comme ça quand elle était fermée. Les bananes trop mûres dans la coupe de fruits posée sur le comptoir n’aidaient guère. J’ouvris le chemin en allumant les lumières au fur et à mesure. Rien ne semblait avoir changé depuis mon départ. Tout était raisonnablement propre et en ordre, mais il y avait trop de journaux empilés sur les tables et le plancher à côté du sofa de la salle de séjour.

– Bel endroit, dit Rachel.

Nous jetâmes un coup d’œil à la chambre d’amis – je m’en servais comme d’un bureau -, et n’y vîmes rien d’anormal. Pendant que Rachel se dirigeait vers la grande chambre, je me glissai derrière mon bureau et initialisai mon ordinateur. J’avais bien accès au Net, mais toujours pas moyen d’ouvrir mes e-mails au Times. Mon mot de passe fut rejeté. Furieux, j’éteignis mon ordinateur, quittai mon bureau et rejoignis Rachel dans ma chambre. N’attendant pas de visite, je n’avais pas fait le lit. Il n’y avait pas d’air dans la pièce, j’allai ouvrir une fenêtre tandis que Rachel examinait la penderie.

– Pourquoi tu n’accroches pas ça quelque part sur un mur ? me demanda-t-elle.

Je me retournai. Elle avait découvert le tirage encadré de la publicité pleine page publiée dans le New York Times à la sortie de mon livre. Cela faisait deux ans qu’il traînait dans la penderie.

– Je l’avais mis dans mon bureau, mais au bout de dix années sans rien écrire en guise de suite, ce truc a comme qui dirait commencé à se moquer de moi. Alors je l’ai mis là-dedans.

Elle acquiesça d’un signe de tête et entra dans la salle de bain. Je retins mon souffle – je ne savais pas dans quel état sanitaire elle se trouvait. Je l’entendis tirer le rideau de douche, puis elle revint dans la chambre.

– Tu devrais nettoyer ta baignoire, Jack, me dit-elle. Qui sont toutes ces femmes ?

– Quoi ?

Elle me montra la commode, sur laquelle j’avais posé des photos encadrées sur des petits chevalets. Je les identifiai les unes après les autres.

– Ma nièce, ma belle-sœur, ma mère, mon ex.

Rachel haussa les sourcils.

– Ton « ex » ? Tu aurais donc réussi à m’oublier ?

Elle sourit, je lui renvoyai son sourire.

– Ça n’a pas duré longtemps. Elle était reporter. Quand j’ai débarqué au Times, j’ai partagé le service des Affaires de flics avec elle. Une chose conduisant à une autre, nous nous sommes mariés. Et ça a commencé à s’étioler. C’était une erreur. Maintenant, elle travaille au bureau de Washington et nous sommes toujours amis.

J’aurais voulu en dire plus, mais quelque chose me retint. Rachel se retourna et repartit vers le couloir. Je la suivis dans la salle de séjour. Nous nous arrêtâmes et nous fixâmes des yeux.

– Bon et maintenant ? demandai-je.

– Je ne sais pas trop. Il faut que je réfléchisse. Je devrais sans doute te laisser dormir un peu. Ça va aller ?

– Bien sûr. Pourquoi ça n’irait pas ? Et en plus, j’ai un flingue.

– Tu as un flingue ? ! Jack, qu’est-ce que tu fabriques avec un flingue ?

– Comment se fait-il que les gens qui portent des armes veulent toujours savoir pourquoi il y en a d’autres qui en ont ? Je me le suis procuré après l’histoire du Poète, tu vois ?

Elle acquiesça d’un signe de tête. Elle comprenait.

– Bon, eh bien, si tout va bien, je te laisse ici avec ton flingue et je t’appelle demain matin. Nous aurons peut-être une nouvelle idée pour Angela.

Je hochai la tête. Je savais que, Angela mise à part, le moment était crucial. Ou bien j’essayais d’avoir ce que je voulais ou bien je laissais tomber comme je l’avais fait bien des années auparavant.

– Et si je ne voulais pas que tu t’en ailles ? lui demandai-je. (Elle me regarda sans mot dire). Et si je ne t’avais jamais oubliée ?

Elle baissa les yeux.

– Jack, dit-elle. Dix ans, c’est énorme. Nous avons changé.

– Vraiment ?

Elle leva la tête et nous nous regardâmes longuement.

Je m’approchai, posai la main sur sa nuque, l’attirai vers moi et l’embrassai sans qu’elle se débatte ou me repousse.

Son portable lui échappa et tomba par terre avec un bruit creux. Nous nous enlaçâmes avec une manière de désespoir. Sans aucune douceur. On voulait, on désirait. Pas d’amour là-dedans, et pourtant tout était amour et désir sans prudence de franchir la ligne jaune pour être enfin dans l’intimité d’un autre être humain.

– Retournons à la chambre, lui murmurai-je à l’oreille.

Elle sourit dans mon baiser, Dieu sait comment nous réussîmes à rejoindre la chambre sans nous lâcher d’un pouce. Nous nous arrachâmes nos vêtements et, d’urgence, fîmes l’amour sur le lit. Cela se termina avant même que j’aie eu le temps de réfléchir à ce que nous faisions et à ce que cela pouvait signifier. Enfin, nous restâmes allongés sur le dos, côte à côte, les doigts de ma main gauche lui caressant doucement la poitrine tandis que l’un et l’autre nous respirions à longues et profondes inspirations.

– Ttt ttt ! dit-elle enfin.

Je souris.

– Tu vas voir comment tu vas te faire virer, dis-je.

Elle sourit à son tour.

– Et toi ? Coucher avec l’ennemi n’est pas sujet à réglementation au L.A. Times ?

– L’« ennemi » ? Mais qu’est-ce que tu racontes ? N’oublions pas que moi, c’est la semaine dernière que je me suis fait virer. Il me reste huit jours de présence et c’est fini.

Tout d’un coup elle se redressa sur un côté et me regarda d’un air inquiet.

– Quoi ?

– Eh oui, je suis une victime du Net. On m’a dégraissé et donné quinze jours pour former Angela avant de dégager.

– Ah mon Dieu, mais c’est horrible ! Pourquoi ne me l’as-tu pas dit ?

– Je ne sais pas. Ça n’est pas venu sur le tapis, c’est tout.

– Pourquoi toi ?

– Parce que j’avais un gros salaire, au contraire d’Angela.

– Qu’est-ce que c’est bête !

– Tu prêches un convaincu. Mais c’est comme ça que ça marche dans les journaux maintenant. Et c’est partout pareil.

– Qu’est-ce que tu vas faire ?

– Je ne sais pas. Me mettre à mon bureau et écrire le roman dont je parle depuis quinze ans, y a des chances. Mais pour moi, la grosse question est de savoir ce qu’on va faire, nous, maintenant.

Elle détourna les yeux et commença à me caresser la poitrine.

– J’espère que ce n’est pas un truc sans lendemain, repris-je. J’ai pas envie de ça.

Elle mit longtemps à me répondre.

– Moi non plus, finit-elle par dire.

Mais ce fut tout.

– A quoi tu penses ? lui demandai-je. Tu as toujours l’air de réfléchir à quelque chose.

Elle me gratifia d’un demi-sourire.

– Quoi ? Ce serait toi, le profileur, maintenant ?

– Non. C’est juste que j’ai envie de savoir à quoi tu penses.

– Pour être honnête, je pensais à quelque chose que m’a dit un type avec qui je vivais il y a deux ans de ça. Nous… euh… on était ensemble et ça n’allait pas marcher. J’avais mes problèmes et lui tenait toujours à son ex, alors même qu’elle était à quinze mille kilomètres de là. Quand on abordait le sujet, il me parlait de la « balle unique ». Tu sais ce que c’est ?

– Quoi ? Celle qui a tué Kennedy ?

Elle fit semblant de me donner un coup de poing dans la poitrine.

– Non, c’est de l’amour de ta vie que je te parle. Tout le monde a une seule et unique âme sœur. La balle unique. Et quand on a de la chance, cette âme sœur, on la rencontre. Et quand c’est fait, quand on est frappé au cœur par cette balle, il n’y a plus personne qui compte. Quoi qu’il arrive… mort, divorce, infidélités, peu importe… personne n’arrive à la cheville de l’âme sœur. Voilà, c’était ça, sa théorie de la balle unique.

Elle hocha la tête. Elle y croyait.

– Qu’est-ce que tu es en train de me dire ? lui demandai-je. Que ce type était ta balle unique à toi ?

Elle fit non de la tête.

– Non, ce que je te dis, c’est qu’il ne l’était pas. Qu’il arrivait trop tard. Que quelqu’un d’autre m’avait prise. Avant lui.

Je la regardai longuement, puis l’attirai avec un baiser. Au bout d’un moment, elle se dégagea.

– Il faut que j’y aille, dit-elle. On devrait réfléchir à ça et à tout le reste.

– Non, reste. Dors ici. On se lèvera tôt demain matin et on partira au boulot à l’heure.

– Non. Il faut que je rentre chez moi, sinon mon mari va s’inquiéter.

Je me redressai d’un coup. Elle se mit à rire et glissa hors du lit. Et commença à s’habiller.

– C’était pas drôle ! dis-je.

– Oh mais… je crois que si, insista-t-elle.

Je quittai le lit et commençai à m’habiller, moi aussi. Elle continua à rire comme si elle était saoule. Je finis par rire, moi aussi.

J’enfilai mon pantalon et ma chemise, puis je me mis à chercher mes socquettes et mes chaussures autour du lit. Je trouvai tout, hormis une socquette. Je finis par me mettre à genoux et la cherchai sous le lit, tout au bout.

Ce fut là que les rires s’arrêtèrent, net.

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