Après m’être arrêté à un 7-Eleven et y avoir acheté un jetable avec cent minutes d’appels, je pris vers le nord à travers le désert et me dirigeai vers la prison d’État d’Ely par la national 93.

Cela me Fit longer la base aérienne de Nellis, avant de rejoindre la 50 vers le nord. Il ne se passa guère de temps avant que je commence à voir pourquoi cette route avait la réputation d’être la moins fréquentée d’Amérique. Dans tous les sens et jusqu’à l’horizon, c’était le désert qui régnait. Dures et ciselées, des chaînes de montagnes sans la moindre trace de végétation se dressaient puis disparaissaient au loin au fur et à mesure que j’avançais. Les seuls signes de civilisation étaient la route goudronnée à deux voies et les lignes électriques qui franchissaient les montagnes portées par des espèces de bonshommes en ferraille ressemblant à des géants tombés d’autres planètes.

Les premiers appels que je passai avec mon nouveau portable furent pour mes sociétés de cartes de crédit auxquelles je demandai d’un ton péremptoire pourquoi mes cartes ne marchaient plus. Et chaque fois je reçus la même réponse : j’en avais déclaré le vol la veille au soir, ce qui suspendait temporairement leur usage. J’étais passé sur le Net et avais répondu correctement à toutes les questions de sécurité avant de déclarer le vol.

Que je leur dise que je n’avais jamais fait rien de tel n’avait aucune importance. Quelqu’un d’autre l’avait fait et ce quelqu’un d’autre connaissait aussi bien mes numéros de compte que mon adresse personnelle, ma date de naissance, le nom de jeune fille de ma mère et le numéro de ma carte de Sécurité sociale. J’exigeai qu’on rouvre mes comptes, les employés du service m’obéirent avec joie. Le seul problème était que mes nouvelles cartes de crédit devaient encore être émises, puis expédiées chez moi. Cela prendrait plusieurs jours et, en attendant, je ne disposais plus du moindre crédit. J’étais baisé comme je ne l’avais encore jamais été.

Après, j’appelai ma banque à Los Angeles et eus droit à une variation sur le même thème, la seule différence étant la violence de l’impact. La bonne nouvelle était que ma carte de débit marchait encore. La mauvaise était que je n’avais plus un sou ni sur mon compte courant ni sur mon compte d’épargne. La veille au soir, je m’étais connecté au service en ligne, avais fait passer tous mes avoirs sur mon compte courant et fait don de toute la somme à la fondation Make-A-Wish[15] par voie de transfert électronique. Je n’avais maintenant plus rien à la banque. Mais ça, qu’est-ce qu’on devait m’aimer à la fondation Make-A-Wish !

Je coupai la communication et hurlai tout ce que je savais dans la voiture. Que se passait-il ? Le journal publiait régulièrement des histoires de vols d’identité. Mais cette fois, la victime, c’était moi et j’avais du mal à le croire.

À onze heures j’appelais le desk Métro et appris qu’on était encore monté d’un cran dans l’opération intrusion et destruction. Dès que j’eus Alan Prendergast au téléphone, j’entendis la nervosité dans sa voix. Je savais d’expérience que ce genre de tension le poussait à se répéter.

– Où es-tu, où es-tu ? me demanda-t-il. On a les pasteurs sur les bras et je trouve personne.

– Je te l’ai déjà dit. Je suis à Las Vegas. Où est…

– À Las Vegas ! À Las Vegas ? Mais qu’est-ce que tu fous à Las Vegas ?

– T’as pas eu mon message ? Je t’ai envoyé un mail hier avant de partir.

– Je l’ai pas eu. Hier, t’as tout simplement disparu, mais je m’en fous. Ce qui m’intéresse, c’est aujourd’hui. Ce qui m’intéresse, c’est maintenant, là, tout de suite. Dis-moi que tu es à l’aéroport, Jack, et que tu seras de retour à L.A. dans une heure.

– De fait, je ne suis pas à l’aéroport. Et même, techniquement, je ne suis plus à Las Vegas. Je suis sur la route la moins fréquentée d’Amérique et je me dirige vers le milieu d’absolument nulle part. Que fabriquent nos pasteurs ?

– Qu’est-ce que tu crois ? Ils sont en train de préparer une grosse manif aux Rodia Gardens pour protester contre le LAPD et la nouvelle va passer dans tout le pays. Et moi, qu’est-ce que j’ai ? Toi à Las Vegas et Cook dont je n’entends plus parler. Qu’est-ce que tu fous là-bas, Jack ? Qu’est-ce que tu fous ?

– Je te l’ai dit dans le mail que tu n’as pas lu. Le sujet…

– Je vérifie mes mails régulièrement, me répliqua-t-il d’un ton sec. Je n’ai pas eu d’e-mails de toi. Pas d’e-mails. Aucun.

Je m’apprêtais à lui dire qu’il se trompait lorsque je songeai à mes cartes de crédit. Si quelqu’un était capable de liquider mes cartes de crédit et d’assécher mes comptes bancaires, peut-être ce quelqu’un était-il aussi capable d’entrer dans mes mails.

– Écoute, Prendo, il se passe des trucs bizarres. Mes cartes de crédit sont foutues, mon téléphone portable est mort et maintenant tu me dis que mon mail ne t’est jamais arrivé ? Y a quelque chose qui ne va pas. Je…

– Pour la dernière fois, Jack. Qu’est-ce que tu fous dans le Nevada ?

Je soufflai fort et regardai par la fenêtre. Je vis un paysage misérable qui n’avait pas changé depuis que l’humanité avait pris possession de la planète et qui ne changerait pas longtemps après que cette même humanité aurait disparu.

– L’histoire d’Alonzo Winslow a évolué, lui dis-je. J’ai découvert qu’il n’a pas tué.

– Il n’a pas tué ? Il n’a pas tué ? Tu veux dire qu’il n’a pas tué cette fille ? Qu’est-ce que tu racontes, Jack ?

– Oui, la fille. Il ne l’a pas tuée. Il est innocent, Alan, et je peux le prouver.

– Il a avoué, Jack. Je l’ai lu dans ton sujet.

– Bien sûr, parce que c’est ce que disent les flics. Mais ses prétendus aveux, je les ai lus et tout ce qu’il a avoué se réduit au vol de la voiture et du portefeuille de la fille. Il ne savait pas qu’il y avait un cadavre dans le coffre de la voiture quand il l’a piquée.

– Jack…

– Écoute, Prendo, j’ai relié ce meurtre à un autre à Las Vegas. C’est le même scénario. Une femme étranglée et déposée dans un coffre de voiture. Et elle aussi était danseuse. Il y a ici un type en prison pour ça et il n’a pas tué lui non plus. Je suis en train de monter le voir au pénitencier en ce moment même. Il faut que j’enquête et que j’écrive cet article avant jeudi. Il faut qu’il passe vendredi parce que c’est ce jour-là que ça va éclater au grand jour.

Il y eut un grand silence.

– Hé, Prendo ? T’es toujours là ?

– Oui, oui, Jack. Il faut qu’on en parle.

– C’est pas ce qu’on fait ? Où est Angela ? Elle devrait s’occuper des pasteurs. C’est elle qui est de service aujourd’hui.

– Si je savais où elle est, je l’enverrais aux Gardens avec un photographe. Mais elle n’est pas encore arrivée. Hier soir avant de rentrer chez elle, elle m’a dit qu’elle passerait prendre les infos à Parker Center avant de venir ici. Sauf qu’elle n’est toujours pas là.

– Elle doit travailler sur l’affaire Denise Babbit. Tu l’as appelée ?

– Bien sûr que je l’ai appelée. Je l’ai appelée. Je lui ai laissé des messages, mais elle n’a pas rappelé. Elle doit se dire que tu es ici et ignorer mes coups de fil.

– Bon, écoute, Prendo. Mon truc est plus important que la manif de Treacher le Prêcheur, d’accord ? T’as qu’à mettre un mec des JG dessus. Le truc dont je te parle est énorme. On a un tueur dans la nature et ce type a échappé à tout le monde, aux flics, aux mecs du FBI et à tous les autres. On a aussi un avocat de Las Vegas qui va déposer une requête au plus tard vendredi pour mettre tout ça au grand jour. Il faut qu’on le coiffe, lui et tous les autres sur le poteau. Je vais causer au type en prison et je rentre. Je ne sais pas quand j’arriverai. La route sera longue pour revenir à Las Vegas avant de pouvoir reprendre l’avion. Heureusement, je crois que mon billet de retour est toujours bon. Je l’ai acheté avant que quelqu’un m’ait siphonné toutes mes cartes de crédit.

Encore une fois j’eus droit au silence.

– Prendo ?

– Écoute, Jack, dit-il, le calme enfin revenu dans sa voix. On connaît tous les deux la situation et on sait parfaitement ce qui est en train de se jouer. Tu ne pourras rien y changer.

– De quoi tu parles ?

– De ton licenciement. Si tu crois pouvoir nous sortir un sujet qui va te sauver ta place… À mon avis, ça ne va pas marcher.

Ce fut à moi de garder le silence tandis que la colère me montait à la gorge.

– Eh, Jack ? Jack, t’es là ?

– Bien sûr que je suis là, Prendo, et je n’ai qu’une réponse à te donner : Va te faire foutre ! Cette histoire, je ne suis pas en train de l’inventer. Elle est en train de se produire. Et moi, je suis ici, au milieu de nulle part, et je ne sais pas trop qui est en train de me baiser et pourquoi.

– D’accord, d’accord, Jack. Calme-toi. Tu te calmes, d’accord ? Je ne suis pas en train de suggérer que tu…

– Mon cul, oui ! Tu fais plus que le suggérer ! Tu viens de le dire.

– Écoute, il n’est pas question que je te réponde si tu continues à m’expédier ce genre de langage à la figure ! On ne pourrait pas parler poliment, dis !

– Tu sais quoi, Prendo ? J’ai d’autres appels à passer. Si tu ne veux pas de mon sujet ou si tu penses que j’invente, je trouverai quelqu’un d’autre pour passer mon article, vu ? La dernière chose à laquelle je m’attendais était bien de voir mon Ram essayer de me cisailler au moment même où j’ai le cul à l’air !

– Non, Jack, c’est pas ça.

– Je crois que si, Prendo. Alors va te faire mettre, mec. Je te rappelle plus tard.

Je raccrochai et fus à deux doigts de jeter mon portable par la fenêtre. Mais me rappelai que je n’avais pas de liquide pour le remplacer. Je roulai en silence pendant quelques instants de façon à retrouver mes esprits. J’avais encore un appel à passer et je voulais être calme quand je le ferais.

Je regardai par les fenêtres et scrutai les montagnes d’un gris bleuâtre. Je les trouvai d’une beauté sévère et primitive. Elles avaient été brisées par des glaciers dix millions d’années plus tôt, mais elles en avaient réchappé et continueraient à jamais de monter vers le soleil.

Je sortis mon portable foutu de ma poche et ouvris le carnet d’adresses. Je trouvai le numéro du FBI à Los Angeles et l’entrai dans le téléphone jetable. Lorsque la standardiste décrocha, je demandai à parler à l’agent Rachel Walling. Mon appel fut transféré et cela prit du temps, mais dès que ça sonna, quelqu’un répondit.

– Renseignement, lança une voix d’homme.

– Passez-moi Rachel, dis-je le plus calmement possible.

Cette fois, je n’avais pas demandé après l’agent Rachel

Walling de crainte qu’on veuille savoir qui j’étais et qu’elle ait, elle, la possibilité de se défiler. J’espérais qu’on me prenne pour un agent et que mon appel soit pris.

– Agent Walling.

C’était elle. Cela faisait quelques années que je n’avais pas entendu sa voix au téléphone, mais aucun doute n’était permis.

– Allô ? Walling à l’appareil. Qu’y a-t-il à votre service ?

– Rachel ? C’est moi, Jack. (Ce fut à son tour de garder le silence.) Comment vas-tu ?

– Pourquoi est-ce que tu m’appelles, Jack ? On était tombés d’accord qu’il valait mieux ne plus se parler.

– Je sais… mais j’ai besoin de ton aide. J’ai des ennuis, Rachel.

– Et tu penses que je vais t’aider ? Quel genre d’ennuis as-tu, Jack ?

Une voiture me dépassa à au moins cent cinquante kilomètres heure et me donna l’impression de ne pas avancer.

– Disons que c’est une longue histoire. Je suis dans le Nevada. En plein désert. J’enquête sur un sujet : un tueur qui vadrouille dans la nature et dont personne n’a jamais entendu parler. J’ai besoin de quelqu’un qui me croie et qui m’aide.

– Jack, je ne suis pas la bonne personne et tu le sais. Je ne peux pas t’aider. Et je suis en plein milieu d’un truc. Il faut que j’y aille.

– Rachel, ne raccroche pas ! S’il te plaît…

Elle ne répondit pas, mais ne raccrocha pas non plus.

– Jack… dit-elle enfin. Tu as l’air à bout. Qu’est-ce qu’il t’arrive ?

– Je ne sais pas. Y a quelqu’un qui me cherche. Mon portable, mes mails, mes comptes bancaires… je suis en train de rouler à travers le désert et je n’ai même plus une carte bancaire qui marche.

– Où vas-tu ?

– À Ely. Pour parler à quelqu’un.

– Tu vas à la prison ?

– Voilà.

– C’est quoi ? Quelqu’un t’a téléphoné pour te dire qu’il était innocent et tu accours en espérant prouver qu’encore une fois les flics se sont gourés ?

– Non, c’est pas du tout ça. Écoute, Rachel, ce type étrangle des femmes et les jette dans des coffres de voiture. Il leur fait des trucs horribles et ça fait au moins deux ans qu’il l’emporte en paradis.

– Jack, j’ai lu tes articles sur la fille dans le coffre. C’est un membre de gang qui a fait le coup et il a avoué.

J’eus un frisson auquel je ne m’attendais pas en apprenant qu’elle lisait mes articles. Mais cela ne m’aida pas à la convaincre.

– Il ne faut pas croire tout ce qu’on lit dans les journaux, lui renvoyai-je. J’approche de la vérité et j’ai besoin que quelqu’un… qu’une autorité… entre dans la danse et…

– Tu sais bien que je ne suis plus aux Sciences du comportement. Pourquoi m’appelles-tu ?

– Parce que toi, je peux te faire confiance.

Cela suscita un grand silence. Je refusai d’être le premier à le briser.

– Comment peux-tu dire ça ? me lança-t-elle enfin. On ne s’est pas vus depuis très très longtemps.

– Aucune importance. Après ce que nous avons vécu ensemble, j’aurai toujours confiance en toi, Rachel. Et je sais que tu pourrais m’aider maintenant… et peut-être rattraper des trucs toi aussi.

– De quoi parles-tu ? dit-elle en se moquant. Non, attends… ne réponds pas. Ça n’a pas d’importance. Je t’en prie, Jack, ne me rappelle plus. Le fond du problème, c’est que je ne peux pas t’aider. Alors, bonne chance et fais attention. Sois prudent.

Et elle raccrocha.

Je gardai mon portable à l’oreille presque une minute après qu’elle eut disparu. J’espérais qu’elle change d’idée, reprenne son téléphone et me rappelle. Mais, rien de tel ne se produisant, au bout d’un moment je laissai tomber mon portable dans le logement entre les sièges. Je n’avais plus d’appels à passer.

Devant moi, la voiture qui m’avait dépassé disparut de l’autre côté de la crête suivante. J’eus l’impression qu’on me laissait seul à la surface de la lune.

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