Toute la journée durant Carver avait été très occupé à router et ouvrir les portails qui lui permettraient de tester une transmission de données du cabinet Mercer et Gissal de Saint Louis. L’affaire lui prenant tout son temps, il n’avait pas été en mesure de faire le tour de ses rendez-vous avant tard dans la journée. Il vérifia ses pièges et son cœur battit fort dans sa poitrine lorsqu’il s’aperçut qu’il avait attrapé quelque chose dans une de ses cages. À l’écran, l’avatar avait la forme d’un gros rat qui tournait dans une roue de la cage meurtre au coffre.

Avec sa souris, il ouvrit la cage et sortit le rat. Celui-ci avait les yeux rouge rubis et des dents acérées qui brillaient sous sa salive bleu acier. Il portait un collier auquel était accrochée une plaque d’identité argentée. Carver cliqua dessus et fit apparaître les propriétés du rat. La date et l’heure de la dernière visite remontaient à la veille au soir, juste après qu’il avait vérifié ses pièges. Une adresse de protocole Internet à dix chiffres avait été capturée. La visite qu’on avait rendue à son site Web trunkmurder.com n’avait duré que douze secondes. Mais cela suffisait. Cela voulait dire que quelqu’un avait lancé les mots « meurtre au coffre » dans un moteur de recherche. Il allait devoir trouver qui et pourquoi.

Deux minutes plus tard, il sentit sa gorge se serrer lorsqu’il remonta l’adresse IP jusqu’à un fournisseur d’accès Internet. Il y avait là une bonne et une mauvaise nouvelles.

La bonne : le fournisseur d’accès n’était pas aussi énorme qu’un Yahoo qui avait des portails dans le monde entier et qu’il aurait fallu un temps fou pour remonter. La mauvaise : petit et privé, il avait pour nom de domaine LA Times, com.

Le Los Angeles Times, se dit-il alors que quelque chose le prenait à la poitrine. Un journaliste de Los Angeles était allé sur son site Web. Il se renversa dans son fauteuil et réfléchit à la manière d’aborder le problème. Il avait l’adresse IP, mais pas de nom avec. Il ne pouvait donc même pas être sûr que la personne qui lui avait rendu visite soit un journaliste. Dans les journaux, il y a beaucoup de gens qui travaillent et ne sont pas journalistes.

Il gagna le poste de travail voisin dans son fauteuil à roulettes et entra dans l’ordinateur sous le nom de McGinnis, dont il avait cassé tous les codes depuis longtemps. Il passa sur le site du Los Angeles Times et dans la fenêtre de recherche des archives en ligne il tapa « meurtre au coffre ».

Il se retrouva alors avec trois occurrences de cette expression dans des articles remontant à trois semaines, le dernier venant à peine d’être publié sur le site Web du journal ce soir-là et devant passer dans l’édition papier du lendemain matin. Il commença par l’afficher à l’écran et le lut.

Un coup de filet antidrogue enflamme la communauté noire

De nos correspondants Angela Cook et Jack McEvoy

« Un coup de filet antidrogue effectué dans une cité de Watts a suscité la colère d’activistes locaux qui se sont plaints mardi de ce que la police de Los Angeles ne prêtait attention aux problèmes de cette cité habitée par des minorités que lorsqu’une Blanche y était assassinée. « La police vient d’annoncer l’arrestation de seize habitants des Rodia Gardens qui devront répondre de la prise d’une petite quantité de drogue suite à une surveillance de huit jours. D’après les porte-parole de la police cette opération « surveillance-coup de filet » fait suite au meurtre de Denise Babbit, vingt-trois ans, d’Hollywood.

« Un membre de gang présumé – âgé de seize ans, il habite aux Rodia Gardens – a été arrêté pour ce meurtre. Le corps de Denise Babbit a été retrouvé il y a quinze jours dans le coffre de sa voiture garée sur un parking de Santa Monica. Les enquêteurs ont alors remonté la piste du criminel jusqu’aux Rodia Gardens, où la police de Santa Monica pense que Babbit, une danseuse de charme, s’était rendue pour acheter de la drogue. Au lieu de cela, elle a été enlevée, retenue prisonnière pendant plusieurs heures et violée de manière répétée avant d’être étranglée.

« Plusieurs activistes de la communauté voudraient savoir pourquoi il a fallu attendre cet assassinat pour qu’on tente d’enrayer la montée dramatique du trafic de drogue et des crimes qui y sont liés dans la cité. Ils ont eu vite fait de montrer que la victime de ce meurtre au coffre était blanche alors que les membres de cette communauté sont presque à cent pour cent noirs. « Écoutez, il faut voir les choses en face, a déclaré William Treacher qui est à la tête du South Los Angeles Ministers, aussi appelé SLAM, il ne s’agit là que d’une autre forme de racisme policier. On ignore complètement les Rodia Gardens et on les laisse se transformer en un véritable bouillon de drogue et de crimes de gangs. Et soudain une Blanche qui se bourre de drogue et enlève ses vêtements pour gagner sa vie s’y fait assassiner et qu’est-ce qu’on a ? Un détachement spécial. Où était donc la police avant ? Où était ce détachement spécial ? Pourquoi faut-il qu’il y ait crime contre une Blanche pour qu’on prête attention aux problèmes qui sévissent dans la communauté noire ? »

« Un porte-parole de la police a nié que des considérations de race aient eu quoi que ce soit à voir avec l’opération antidrogue et nous a précisé que d’autres opérations du même type avaient été déjà menées dans les Rodia Gardens.

« Comme si on pouvait se plaindre de vider les rues de dealers et autres membres de gangs ! » s’est écrié le capitaine Art Grossman, qui dirigeait l’opération. »

Carver arrêta de lire. Il ne sentait aucune menace contre lui dans cet article. Il n’empêche : cela n’expliquait pas pourquoi quelqu’un du Los Angeles Times – Cook ou McEvoy, c’était probable – avait lancé les mots « meurtre au coffre » dans un moteur de recherche. Était-ce simplement qu’on voulait se montrer exhaustif et connaître toutes les affaires de ce genre ? Ou bien y avait-il autre chose ?

Il jeta un œil aux deux autres articles répertoriés aux archives et où l’on parlait de meurtre au coffre et découvrit que tous les deux avaient été écrits par McEvoy. Simple relation des faits, ils rapportaient, le premier, la découverte du corps de Denise Babbit, et le second – un jour plus tard -, l’arrestation du jeune membre de gang pour ce meurtre.

Carver ne put s’empêcher de sourire en lisant comment le gamin s’était fait mettre cet assassinat sur le dos. Mais l’humour de la chose ne lui fit pas baisser la garde. Il entra McEvoy dans la recherche d’archives et se trouva vite en présence de centaines d’articles traitant de crimes commis à Los Angeles. McEvoy était donc le spécialiste de ces affaires pour le journal. Au bas de chacun de ses articles se trouvait son adresse e-mail : JackMcEvoy@LATimes.com.

Il entra ensuite Angela Cook dans le moteur de recherche et découvrit bien moins d’articles. Elle écrivait pour le Times depuis moins de six mois et ce n’était que la semaine précédente qu’elle s’était lancée dans les affaires criminelles. Avant, elle avait traité de sujets allant d’une grève d’éboueurs à un concours de gros mangeurs. Elle ne semblait pas avoir eu de domaine d’enquêtes particulier avant la semaine où elle avait apposé deux fois sa signature à côté de celle de McEvoy.

– Il lui apprend les ficelles du métier, dit-il tout haut.

Il en conclut que Cook était jeune et McEvoy âgé. Voilà qui ferait d’elle une cible plus facile. Il tenta sa chance et passa sur Facebook en se servant d’une identité bidon qu’il s’était concoctée depuis longtemps et, tiens donc, elle y avait sa page. Le contenu n’était pas destiné au grand public, mais on y trouvait sa photo. Une vraie beauté avec ses cheveux blonds qui lui tombaient jusqu’aux épaules. Yeux verts et lèvres à la moue apprise. Ah, cette moue ! se dit-il. On pourrait changer ça.

La photo était du type portrait. Il regretta de ne pas pouvoir voir la demoiselle en entier. Surtout la forme et la longueur de ses jambes.

Il se mit à chantonner. Ça ne manquait jamais de le calmer. Des chansons des années soixante et soixante-dix, quand il était gamin. Des chansons de rockers avec lesquels une femme pouvait danser, auxquels elle pouvait aussi montrer son corps.

Il continua de chercher et s’aperçut qu’Angela Cook avait laissé tomber MySpace quelques années plus tôt, mais sans effacer sa page. Il trouva aussi un profil professionnel de la journaliste sur LinkedIn, profil qui le conduisit droit au gros filon : un blog intitulé CityofAngela.com dans lequel elle tenait toujours le journal de sa vie et de son travail à Los Angeles.

La dernière entrée de ce blog débordait d’excitation : elle venait d’être affectée au suivi des affaires criminelles du journal et allait être formée par Jack McEvoy.

Carver était toujours émerveillé de constater à quel point les jeunes pouvaient être confiants et naïfs. Pour eux, personne ne pouvait relier les pointillés. Pour eux, on pouvait se mettre à nu sur le Net, y afficher des photos et des renseignements à volonté et ne s’attendre à aucune conséquence particulière. En lisant son blog, Carver fut à même de recueillir toutes les informations dont il avait besoin. La ville où elle avait grandi, le club de jeunes femmes qu’elle avait fréquenté à l’université, jusqu’au nom de son chien.

Il découvrit que ses préférences allaient à Death Cab for Cutie pour les groupes de musique et à la pizza de chez Mozza pour la bouffe. Au milieu de toutes sortes de renseignements sans intérêt, il apprit sa date de naissance, et qu’il ne lui fallait traverser que deux carrefours pour aller à pied déguster sa pizza préférée dans son restaurant préféré. Déjà il tournait autour d’elle sans même qu’elle le sache. Et chaque fois qu’il le faisait le cercle se resserrait.

Et soudain, il s’arrêta net en découvrant un de ses posts qui remontait à neuf mois et qu’elle avait intitulé « Mes dix meilleurs tueurs en série ». Elle y avait listé dix noms de tueurs connus de tous pour leurs débauches d’assassinats à travers le pays. Le premier était Ted Bundy… « parce que je suis originaire de Floride et que c’est là qu’il a terminé sa carrière ».

Il sentit sa lèvre se contracter. Cette fille lui plaisait bien.

L’alarme du sas se mettant à sonner, il mit aussitôt fin à la connexion Internet. Il changea d’écran et vit entrer McGinnis. Il pivota et lui faisait déjà face lorsque celui-ci ouvrit la dernière porte de la salle de contrôle. McGinnis avait sa carte magnétique attachée au bout d’un cordon élastique agrafé à sa ceinture. Ça lui donnait l’air particulièrement abruti.

– Qu’est-ce que vous faites ici ? demanda-t-il.

Carver se leva et repoussa son fauteuil devant son poste de travail.

– J’ai lancé un logiciel dans mon bureau et je voulais vérifier un truc pour Mercer et Gissal.

McGinnis n’eut pas l’air de s’en inquiéter. Par la baie vitrée, il regarda dans la salle des serveurs, le cœur et l’âme de l’affaire.

– Et ça marche ?

– Quelques hoquets de routage, mais on va trouver la solution et on sera en ordre de bataille avant la date butoir. Il se peut que je doive repartir là-bas, mais le voyage sera court.

– Bien. Où est passé tout le monde ? Vous êtes tout seul ?

– Stone et Early sont derrière ; ils montent une tour. Je surveille ici jusqu’à ce que les mecs du service de nuit arrivent.

McGinnis approuva d’un signe de tête. Assembler une nouvelle tour signifiait qu’on avait de nouveaux clients.

– Autre chose ?

– On a un problème à la tour trente-sept. Je l’ai vidée entièrement jusqu’à ce qu’on puisse savoir de quoi il s’agit. C’est temporaire.

– On a perdu des trucs ?

– Pas que je sache.

– À qui est la lame ?

– À un établissement de soins privés de Stockton, Californie. Ce n’est pas énorme.

McGinnis acquiesça d’un signe de tête. Ce n’était pas un client pour lequel il fallait s’inquiéter.

– Et l’intrusion de la semaine dernière ?

– Le problème est réglé. Nom de la cible : Guthrie et Jones. Ils travaillent dans le tabac et sont en litige avec la Biggs, Barlow et Cowdry. À Raleigh-Durham. Quelqu’un de chez Biggs, un petit génie de rang inférieur, s’est avisé que Guthrie gardait des documents par-devers lui et a essayé d’y jeter un coup d’œil tout seul comme un grand.

– Et… ?

– Le FBI vient d’ouvrir une enquête sur un site de pornographie enfantine et le petit génie en est la cible principale. Je ne pense pas qu’il nous casse les pieds encore bien longtemps.

McGinnis acquiesça d’un hochement de tête et sourit.

– Le voilà bien, mon épouvantail ! s’écria-t-il. Vous êtes le meilleur !

Carver n’avait pas besoin que McGinnis le lui dise pour le savoir. Mais comme c’était lui le patron… Et en plus, Carver lui devait d’avoir pu créer son propre laboratoire et centre de données. C’était McGinnis qui l’avait fait connaître. Et il ne se passait pas de mois que Carver ne soit courtisé par un concurrent.

– Merci, dit-il.

McGinnis regagna la porte du sas.

– Je file à l’aéroport. On a des gens qui arrivent de San Diego et la visite des lieux est prévue pour demain.

– Où les emmenez-vous ?

– Ce soir ? Barbecue chez Rosie, c’est probable.

– La routine, quoi. Et après, le Highlighter ?

– S’il le faut. Vous voulez sortir ? Vous pourriez les impressionner, vous savez. Et m’aider.

– La seule chose qui les impressionnera, ce sera les femmes nues. Non, c’est pas mon truc.

– Bon, ben, c’est pas un boulot marrant, mais faut bien que quelqu’un le fasse. Allez, je vous laisse filer.

McGinnis quitta la salle de contrôle. Son bureau se trouvait en surface, à l’avant du bâtiment. L’endroit était retiré et c’était là qu’il se tenait les trois quarts du temps pour accueillir des clients potentiels et probablement aussi être à l’abri de Carver.

Les conversations qu’ils avaient dans le bunker semblaient toujours un peu tendues. McGinnis donnait l’impression de savoir comment les réduire au minimum.

Le bunker était le royaume de Carver. La gestion des affaires revenait à McGinnis et au personnel administratif installés en haut, dans l’entrée. Le centre d’hébergement Web avec tous ses concepteurs et opérateurs se trouvait lui aussi en surface. La ferme de colocation était, elle, sous terre, dans ce qu’on appelait « le bunker ». Peu nombreux étaient les employés qui avaient accès aux sous-sols et Carver appréciait.

Il se rassit à son poste de travail et se remit en ligne.

Ressortit la photo d’Angela Cook et l’étudia quelques instants avant de basculer sur Google. L’heure était venue de travailler la question McEvoy et de voir s’il s’était montré plus astucieux qu’Angela Cook côté protection.

Il entra son nom dans le moteur de recherche, un nouveau frisson s’emparant aussitôt de lui. Il n’avait ni blog ni profil sur Facebook ou autre, mais Google donnait de nombreux résultats. Carver avait l’impression de le connaître et il sut vite pourquoi. Une douzaine d’années plus tôt, McEvoy avait écrit l’ouvrage de référence sur un tueur surnommé le Poète et ce livre, Carver l’avait lu… et relu bien des fois. Non, corrigeons ça : McEvoy avait fait plus qu’écrire un livre sur ce tueur. De fait, c’était lui qui avait révélé son existence au monde entier. Il s’était même suffisamment approché de lui pour être là quand il avait poussé son dernier souffle.

McEvoy était un tueur de première.

Carver hocha lentement la tête en examinant la photo de McEvoy sur la vieille jaquette de l’ouvrage reprise sur Amazon.

– Très honoré, monsieur Jack, dit-il tout haut.

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