En faisant le tour des bâtiments et rencontrant les flics du QG de Parker Center, nous tombâmes sur un joli sujet d’article à l’unité des Affaires non résolues. Crime vieux de vingt ans, ce viol suivi de meurtre d’une vieille femme venait d’être résolu lorsque de l’ADN recueilli sur la victime en 1989 avait été retrouvé aux Scellés et passé au labo du service des Crimes sexuels du ministère de la Justice de Californie aux fins de comparaisons. Il y avait eu correspondance. L’ADN recueilli sur la victime était celui d’un type incarcéré à Pélican Bay pour tentative de viol. Les enquêteurs allaient bâtir un dossier d’accusation contre lui avant même qu’il ait le droit de demander une libération conditionnelle. L’affaire n’était pas des plus sensationnelles dans la mesure où le bonhomme était déjà derrière les barreaux, mais ça valait un bon dix-huit cents signes dans le journal. Les gens aiment bien les articles qui les renforcent dans l’idée que les méchants ne s’en sortent pas tout le temps. Surtout en période de dépression économique, quand il est plus que facile de verser dans le cynisme.
Dès que nous eûmes réintégré la salle de rédaction, je demandai à Angela de l’écrire – son premier à la rubrique flics -, pendant que j’essayais, moi, de retrouver Wanda Sessums, la nana en colère qui m’avait appelé le vendredi précédent.
Étant donné qu’il n’y avait pas trace de son appel au standard et que les Renseignements ne m’avaient rien donné pour elle dans tous les secteurs de L.A., je décidai d’appeler l’inspecteur Gilbert Walker de la police de Santa Monica. C’était lui qui avait dirigé l’enquête ayant conduit à l’arrestation d’Alonzo Winslow pour le meurtre de Denise Babbit. On aurait pu appeler ça un appel « à tout hasard ». Je n’avais aucun lien avec Gilbert Walker, ce qui se passait à Santa Monica n’apparaissant que rarement sur nos écrans radar. Station balnéaire relativement sûre située entre Venice et Malibu, Santa Monica avait un sérieux problème de sans-logis, mais rien de grave côté assassinats. La police n’y enquêtait que sur une dizaine de meurtres par an, la plupart d’entre eux ne méritant même pas une brève. Plutôt deux fois qu’une, comme pour Denise Babbit, il ne s’agissait que d’affaires de cadavres dont on se débarrassait à cet endroit. Le meurtre avait eu lieu ailleurs – disons dans le sud de L.A. -, et c’était aux flics de la plage de faire le ménage après.
Je trouvai Walker à son bureau. Le ton de sa voix me parut assez chaleureux jusqu’au moment où je l’informai que j’étais reporter au L.A. Times. Aussitôt, il se rafraîchit sérieusement. Cela n’avait rien d’exceptionnel. J’avais passé sept ans à travailler avec les flics et en connaissais bon nombre que je pouvais compter parmi mes sources, voire mes amis, dans pas mal de secteurs. En cas de besoin impérieux, je pouvais leur demander de l’aide. Cela dit, on ne choisit pas toujours les gens à qui on demande un coup de main. En gros, on ne peut pas mettre tous les flics dans son camp. Les médias et la police n’ont jamais été dans les meilleurs termes. Les médias se considèrent comme les chiens de garde du public. Et personne, y compris les flics, n’apprécie d’avoir quelqu’un qui regarde par-dessus son épaule. Le fossé dans lequel la confiance avait disparu entre ces deux institutions s’était creusé bien avant moi. Résultat, cela n’arrange pas les choses pour le petit reporter de la rubrique flics qui a juste besoin de deux ou trois renseignements pour boucler son article.
– Que puis-je faire pour vous ? me lança Walker d’un ton sec.
– J’essaie de joindre la mère d’Alonzo Winslow et je me demandais si vous ne pourriez pas me donner un coup de main.
– Et cet Alonzo Winslow serait… ?
J’allais lui dire : « Oh, allons, inspecteur ! » lorsque je me rendis compte que je n’étais pas censé connaître le nom du suspect. Divulguer l’identité d’un mineur accusé de crime tombe sous le coup de la loi.
– Votre suspect dans l’affaire Babbit.
– D’où tenez-vous ce nom ? Je ne le confirme pas.
– Je comprends, inspecteur. Je ne vous demande pas de me le confirmer non plus. Je le connais. C’est sa mère qui m’a appelé vendredi dernier. L’ennui là-dedans, c’est qu’elle ne m’a pas donné son numéro de téléphone et j’essaie seulement de la joindre pour…
– Bonne journée à vous, me renvoya Walker en mettant fin à la conversation avant de raccrocher.
Je me renversai dans mon fauteuil et me dis que j’allais avoir besoin de rappeler à Angela Cook que la noblesse dont je lui avais parlé plus tôt n’était pas partagée par tous les flics.
– Petit con ! dis-je tout haut.
Puis je me mis à marteler mon bureau du bout des doigts jusqu’au moment où enfin j’eus une autre idée – celle à laquelle j’aurais dû tout de suite recourir.
Je pris une ligne et appelai une de mes sources au South Bureau de la police de Los Angeles – un inspecteur qui, je le savais, avait été impliqué dans l’arrestation de Winslow. L’affaire avait en effet débuté à Santa Monica parce que c’était là, dans un parking près de la jetée, que la victime avait été trouvée dans le coffre de sa voiture. Cela étant, les flics de L.A. s’y étaient impliqués lorsque certains indices découverts sur la scène de crime les avaient conduits à cet Alonzo Winslow qui résidait à South L.A.
Suivant la procédure établie, la police de Santa Monica avait contacté celle de Los Angeles, qui lui avait aussitôt dépêché une équipe d’inspecteurs du South Bureau parfaitement au courant de ce genre d’affaires. Cette équipe avait alors localisé, puis incarcéré Winslow, avant de le remettre à la police de Santa Monica. Au nombre de ces policiers se trouvait Napoléon Braselton, que j’appelai en me montrant des plus honnêtes avec lui. Enfin… presque.
– Vous vous rappelez l’arrestation dans l’affaire de la fille retrouvée dans le coffre de sa voiture il y a une quinzaine de jours ? lui demandai-je.
– Oui, mais c’est du ressort de Santa Monica, me répondit-il. On a juste filé un coup de main.
– Je sais. C’est vous qui leur avez serré Winslow. C’est même pour ça que je vous appelle.
– N’empêche, c’est leur affaire à eux.
– Je sais, mais je n’arrive pas à mettre la main sur Walker et je ne connais personne d’autre chez eux. Mais vous, je vous connais. Et c’est l’arrestation qui m’intéresse, pas l’affaire elle-même.
– Quoi ? Y a un problème ? On l’a pas touché, ce gamin.
– Non, inspecteur, y a pas de problème. Pour ce que j’en sais, l’arrestation était légitime. J’essaie seulement de trouver sa maison. Je voudrais savoir où il habitait pour parler à sa mère.
– Parfait, sauf que c’est avec sa grand-mère qu’il habitait.
– Vous êtes sûr ?
– D’après les infos qu’on a eues au briefing, c’était chez sa grand-mère qu’il habitait. Même qu’on a joué les grands méchants loups qui viennent cogner à la porte de grand-maman. Y avait pas de père dans le tableau et la mère était à la rue et ne passait que de temps en temps. Une droguée.
– Bon d’accord. Alors, c’est à la grand-mère que je vais causer. Où habite-t-elle ?
– Vous allez descendre là-bas juste pour lui dire bonjour ?
Il m’avait lancé ça d’un ton incrédule, je compris immédiatement que le Blanc que j’étais avait des chances d’être assez mal accueilli dans le quartier d’Alonzo Winslow.
– Vous inquiétez pas. J’aurai quelqu’un avec moi. La force du nombre.
– Bonne chance. Ne vous faites pas descendre après la fin de mon service à quatre heures !
– Je ferai de mon mieux : C’est quoi, l’adresse ? Vous vous en souvenez ?
– C’est dans les Rodia Gardens. Attendez une seconde.
Il posa le téléphone et chercha l’adresse exacte. Énorme cité sise à Watts, les Rodia Gardens formaient une vraie ville à eux seuls. Et dangereuse, cette ville. Elle portait le nom de l’artiste Simon Rodia, qui avait créé une des merveilles de Los Angeles, à savoir les Watts Towers. Mais il n’y avait rien de merveilleux aux Rodia Gardens. C’était le genre d’endroit où depuis des décennies la pauvreté, la drogue et le meurtre revenaient cycliquement à l’affiche. Génération après génération, on y vivait en famille sans jamais pouvoir en sortir et se libérer. Bon nombre de ses habitants y grandissaient sans jamais aller à la plage, monter dans un avion, voire seulement aller au cinéma.
Braselton reprit l’appareil et me donna l’adresse complète, mais m’informa qu’il n’avait pas de numéro de téléphone. Je lui demandai alors s’il avait le nom de la grand-mère, il me donna celui que j’avais déjà : Wanda Sessums.
Eurêka ! La femme qui m’avait appelé. Ou bien elle m’avait menti en me racontant qu’elle était la mère du jeune suspect ou bien c’était la police qui n’avait pas les bons renseignements. Dans l’un comme dans l’autre cas, j’avais enfin une adresse et pourrais rapidement mettre un visage sur celle qui m’avait engueulé la semaine d’avant.
Je mis fin à ma conversation avec Braselton, quittai mon box et gagnai lentement le service Photo. J’y tombai sur un retoucheur du nom de Bobby Azmitia assis au bureau des tâches en cours et lui demandai s’il avait des volants dans le coin. Il consulta son registre personnel et me donna le nom de deux photographes qui cherchaient des clichés en roulant dans les rues – sans lien avec l’actualité, ces clichés servaient à mettre de la couleur en première page d’un cahier. Je les connaissais tous les deux et l’un d’eux était noir. Je demandai à Azmitia si Sonny Lester pouvait se dégager pour prendre l’autoroute 110 avec moi, il accepta de me le céder. Nous nous arrangeâmes pour que Lester passe me prendre à l’entrée du journal un quart d’heure plus tard.
De retour à la salle de rédaction, j’allai voir où en était Angela dans la rédaction de son histoire de meurtre non résolu, puis je passai au « radeau » pour bavarder avec mon Ram. Prendergast tapait le premier budget articles de la journée. Avant même que je puisse dire quoi que ce soit, il me lança :
– Angela m’a déjà envoyé une amorce.
L’amorce et le budget signes se résument à un titre d’un mot et à une ligne de texte pour décrire le contenu de l’article et permettre ainsi aux rédacteurs en chef qui se retrouvent à la réunion d’ordre du jour de savoir ce qui va passer sur le Web ou dans l’édition papier, de déterminer ce qui est important et ce qui ne l’est pas et en fonction de leur décision de jouer le coup comme ceci ou comme cela.
– Oui, elle a déjà une idée, lui dis-je. Je voulais juste te dire que j’allais prendre un photographe pour descendre dans les quartiers sud.
– Y a du nouveau ?
– Non, pas encore. Mais il se pourrait que j’aie quelque chose pour toi plus tard.
– D’accord.
Prendo était toujours sympa quand il fallait me laisser du mou. En plus que maintenant, ça n’avait plus d’importance. Cela dit, même avant que j’aie droit au Formulaire réduction du personnel, il n’avait jamais imposé ses vues aux journalistes. Nous nous entendions plutôt bien. On ne la lui faisait pas. Il faudrait que je lui rende compte du temps que j’y aurais passé et de ce que je cherchais. Mais il me donnait toujours la possibilité de tout préparer avant que je sois obligé de le mettre au courant.
Je m’éloignais du « radeau » et gagnais déjà l’alcôve des ascenseurs lorsqu’il me lança :
– T’as des pièces de dix ?
Je lui fis un signe de la main par-dessus ma tête sans même me retourner. C’était toujours ce qu’il me lançait quand je quittais le service Métro pour aller me documenter pour un article. L’expression sortait du film Chinatown. Je ne me servais plus des taxiphones depuis longtemps – et les autres journalistes non plus -, mais l’idée était claire : on reste en contact.
Le « Hall du Globe » est l’entrée officielle du bâtiment sis au croisement des rues First et Spring. Gros comme une Volkswagen, un globe en cuivre où l’on découvre tous les bureaux étrangers du journal sur les cinq continents représentés en relief y tourne sur un axe en acier au milieu de la salle. Les murs de marbre de cette dernière s’ornent de photos et de plaques célébrant les moments et les personnages importants dans l’histoire du journal – les Prix Pulitzer et ceux qui les ont remportés et la mémoire des correspondants tués en exercice. Superbe musée que celui-là, tout aussi superbe que celui auquel se réduirait bientôt tout le journal. La rumeur disait que les nouveaux propriétaires avaient mis l’immeuble en vente.
Moi, je ne me souciais que des douze jours à venir. Je n’avais plus qu’un dernier article à rédiger et qu’une dernière deadline à respecter. Je n’avais plus besoin que d’une chose : que ce globe continue à tourner jusqu’à ce moment-là.
Sonny Lester m’attendait dans une voiture du journal lorsque je poussai la lourde porte de devant pour sortir. Je montai dans le véhicule et lui dis où nous allions. Il fît un beau demi-tour pour gagner Broadway, qu’il prit jusqu’à l’entrée de l’autoroute, juste après le tribunal. Nous ne tardâmes pas à filer sur la 110, direction South L.A.
– J’imagine que ce n’est pas par hasard qu’on m’a filé ce boulot, dit-il après que nous eûmes quitté le centre-ville.
Je me tournai vers lui et haussai les épaules.
– Je ne sais pas, lui répondis-je. Demandez à Azmitia. Je lui ai dit que j’avais besoin de quelqu’un et il m’a informé que ce serait vous.
Il hocha la tête comme s’il n’en croyait pas un mot et cela ne me fit ni chaud ni froid. La presse écrite se targue de s’être toujours et très vivement opposée à la ségrégation raciale, aux arrestations au faciès et autres trucs de ce genre. Mais, tradition bien pratique, elle n’hésitait pas non plus à tirer tout le profit possible de la diversité raciale qu’on trouve dans les salles de rédaction. Qu’un tremblement de terre dévaste Tokyo et c’est un journaliste japonais qu’on enverra sur place. Qu’une actrice noire remporte un Oscar et c’est un reporter noir qu’on lui dépêchera pour l’interview. Que la patrouille des frontières tombe sur vingt-quatre cadavres d’immigrants clandestins à l’arrière d’un camion à Calexico et ce sera au meilleur journaliste hispanique de s’en débrouiller. C’est comme ça qu’on trouve les meilleurs sujets. Lester était noir et sa présence pouvait me protéger lorsque j’entrerais dans la cité. C’était tout ce qui m’importait. J’avais un sujet à traiter, je me foutais bien de me montrer politiquement correct ou pas en le faisant.
Lester me posa alors des questions sur ce que nous allions faire et je lui en dis aussi long que je pouvais. Cela étant, pour l’heure je n’avais pas grand-chose. Je lui répondis que la femme que nous allions voir s’était plainte de l’article dans lequel j’avais qualifié son petit-fils d’assassin. J’espérais la trouver chez elle pour lui dire que j’allais faire tout mon possible pour essayer de réfuter les accusations portées contre lui si elle et lui acceptaient de coopérer avec moi. Je ne lui parlai pas de ce que j’avais véritablement en tête. Il était assez futé à mes yeux pour finir par le deviner tout seul.
Il hocha la tête quand j’arrêtai de parler et nous fîmes le reste du trajet en silence. Nous entrâmes dans la cité aux environs d’une heure, tout était calme aux Rodia Gardens. L’école n’était pas finie et le commerce de la drogue ne commençait pas vraiment avant le coucher du soleil. Les dealers, drogués et gangsters étaient encore en train de dormir.
La cité était un véritable labyrinthe de bâtiments de deux étages peints en deux couleurs. Marron et beige pour la plupart. Vert citron et beige pour les autres. Aucun arbre ni buisson, ces décorations pouvant servir de cachette à de la drogue ou à des armes. Dans l’ensemble, tout cela ressemblait à un complexe récent, où l’on n’aurait pas encore procédé aux finitions. Sauf qu’en y regardant de plus près, il devenait clair que la peinture n’avait rien de frais et les bâtiments rien de neuf non plus.
Nous n’eûmes aucun mal à trouver l’adresse que m’avait donnée Braselton. L’appartement faisait le coin du deuxième étage et était desservi par un escalier sur la droite de l’immeuble. Lester sortit un gros sac plein de caméras de la voiture et la ferma à clé.
– Vous n’aurez pas besoin de tout ça si nous arrivons à entrer, lui dis-je. Si elle vous laisse la filmer, il faudra faire vite.
– Ça m’est égal de ne pas filmer un seul plan, me renvoya-t-il. Je ne veux pas laisser tout ça dans la voiture.
– Bien vu.
En arrivant en haut de l’escalier je remarquai que la porte d’entrée de l’appartement était ouverte derrière une porte-moustiquaire munie de barreaux. Je m’en approchai et regardai autour de moi avant de frapper. Je ne vis personne sur les parkings ou dans les jardins de la cité. À croire que l’endroit était complètement vide.
Je frappai à la porte.
– Madame Sessums ?
Je n’attendis pas longtemps avant d’entendre une voix de l’autre côté de la moustiquaire. Je la reconnus : c’était bien celle de la femme qui m’avait appelé le vendredi précédent.
– C’est qui ?
– Jack McEvoy. On s’est parlé vendredi. Le journaliste du L.A. Times ?
La porte-moustiquaire disparaissait sous dix ans de crasse et de poussière incrustée. Pas moyen de voir à l’intérieur de l’appartement.
– Qu’est-ce vous foutez là, gamin ? me lança-t-elle.
– Je suis venu vous parler. Pendant le week-end j’ai beaucoup réfléchi à ce que vous m’avez dit au téléphone.
– Comment que vous m’avez trouvée ?
À la proximité de sa voix, je sus qu’elle était juste de l’autre côté de la porte. Mais je n’apercevais que sa silhouette à travers la crasse.
– J’ai appris que c’est ici qu’Alonzo s’est fait arrêter.
– Qui c’est qu’y a avec vous ?
– Sonny Lester. Il travaille au journal avec moi. Madame Sessums, je suis venu parce que j’ai réfléchi à ce que vous m’avez dit et j’aimerais bien enquêter sur l’affaire d’Alonzo. À condition qu’il soit innocent, je suis prêt à l’aider à sortir de taule.
Cela en mettant bien l’accent sur « à condition ».
– Ben, bien sûr qu’il est innocent ! Il a rien fait.
– On pourrait pas entrer en parler ? lui demandai-je sans attendre. J’aimerais bien voir ce que je peux faire.
– Vous pouvez entrer, mais vous prenez pas d’photos. Nan, nan, pas d’photos !
La porte-moustiquaire s’entrouvrant de quelques centimètres, je me saisis de la poignée et l’ouvris en grand. Et dans l’instant je vis que la femme que j’avais devant moi était bien la grand-mère d’Alonzo. Elle avait l’air d’avoir dans les soixante ans, ses cheveux tressés, teints en noir et alignés en rangs de maïs montrant des racines grises. Maigre comme un clou, elle portait un sweater par-dessus un blue-jean alors que le temps n’était pas vraiment aux sweaters. Qu’elle m’ait dit être la mère d’Alonzo au téléphone était curieux, mais pas de la plus grande importance. J’allais découvrir, du moins en avais-je l’impression, qu’elle avait été les deux pour le gamin.
Elle nous indiqua un petit endroit où, table basse et canapé, on pouvait s’asseoir. Il y avait des piles de vêtements pliés sur presque toutes les surfaces planes et sur beaucoup d’entre eux étaient posés des bouts de papier sur lesquels on avait porté des noms. J’entendis une machine à laver et une sécheuse tourner quelque part et compris qu’elle avait monté une petite affaire dans cet appartement que lui offrait l’État. C’était peut-être pour cette raison qu’elle ne voulait pas de photos.
– Z’avez qu’à bouger un peu de linge pour vous asseoir et m’dire ce que vous allez faire pour mon Zo, dit-elle.
Je pris un tas de vêtements pliés sur le canapé, le posai sur une table de côté et m’assis. Et remarquai qu’il n’y avait aucun habit rouge dans tous les tas de linge. Les Rodia Gardens étaient sous la domination du gang des Crips et y porter du rouge – la couleur de leurs rivaux Bloods – pouvait attirer des ennuis.
Lester s’assit à côté de moi et posa son sac de caméras entre ses pieds. Je remarquai qu’il en avait une en main. Il défit la fermeture Éclair du sac et l’y rangea. Wanda Sessums resta debout devant nous. Elle posa un panier de linge sur la table basse et se mit à en sortir des habits et à les plier.
– Eh bien voilà, repris-je. J’aimerais étudier l’affaire de Zo de plus près. Et s’il est innocent comme vous le dites, je pourrai le faire sortir de prison.
Toujours à insister sur cette condition. Toujours à vendre ma marchandise. Je voulais être sûr de ne pas lui faire une promesse que je ne pourrais pas tenir.
– Z’allez le faire sortir juste comme ça, dites ? Alors que m’sieur Meyer arrive même pas à lui avoir une date pour son procès ?
– Me Meyer est son avocat ?
– Voilà, c’est ça. C’est un commis d’office. Un Juif.
Elle avait dit ça sans la moindre trace d’animosité ou de préjugé. Presque comme si elle était fière que son petit-fils ait réussi à avoir un avocat juif.
– Bon, eh bien je vais reparler de tout ça avec lui. Y a des fois où les journaux peuvent faire des trucs que personne d’autre ne peut faire. Si je pouvais dire au monde entier qu’Alonzo Winslow est innocent, le monde entier me prêterait attention. Avec les avocats, ce n’est pas toujours le cas parce qu’ils disent tous que leurs clients sont innocents, qu’ils le pensent ou pas. C’est comme le gosse qui criait au loup. Ils le disent tellement souvent que quand ils en ont un de vraiment innocent, personne ne les croit.
Elle me regarda d’un air interrogatif et je songeai qu’elle était perdue ou croyait que j’étais en train de l’emberlificoter. J’essayai de changer de sujet de façon à ce qu’elle ne se bloque pas sur quelque chose que j’avais dit.
– Madame Sessums, repris-je, si je décide d’enquêter sur cette affaire, je vais avoir besoin que vous appeliez maître Meyer et que vous lui demandiez de coopérer avec moi. Je vais avoir besoin de jeter un coup d’œil au dossier du tribunal et à toutes les pièces à échanger entre les deux parties.
– Il a rien échangé de rien jusqu’à maintenant. Il passe juste son temps à dire à tout le monde de s’tenir tranquille.
– Non, quand je parle des pièces à échanger, c’est au sens légal du terme. L’État, soit le procureur, doit faire passer tous ses dossiers et toutes ses pièces à conviction à la défense pour qu’elle puisse en prendre connaissance. Et moi, je vais avoir besoin de voir tout ça si je décide de travailler à la libération d’Alonzo.
Elle semblait ne plus prêter attention à ce que je disais. Elle leva lentement la main de dessus son panier de vêtements. Elle tenait une petite culotte rouge vif. Elle l’écarta de son corps comme si c’était la queue d’un rat mort qu’elle serrait dans sa main.
– Non mais regardez-moi cette idiote ! dit-elle. Elle sait pas avec qui elle joue. Cacher sa p’tite culotte rouge ! Elle est vraiment bête de croire qu’elle va s’en tirer comme ça !
Elle gagna le coin de la pièce, ouvrit une poubelle en appuyant sur la pédale avec son pied et y laissa tomber son rat mort. Je hochai la tête comme si j’étais d’accord avec elle et tentai de remettre la conversation sur ses rails.
– Madame Sessums, est-ce que vous avez compris ce que je viens de vous dire sur l’échange des dossiers entre l’accusation et la défense ? Je vais…
– Mais comment que vous allez dire que mon Zo il est innocent, si tous vos faits y viennent de la pôliss’ et que les flics y mentent comme le serpent dans l’arbre de la tentation ?
Il me fallut un moment pour répondre tant la façon dont elle juxtaposait argot des rues et références religieuses m’avait étonné.
– Je vais rassembler tous les faits et je me ferai ma propre opinion, lui dis-je enfin. La semaine dernière, je n’ai fait que répéter ce que m’avait dit la police. Là, je vais me renseigner moi-même. Si votre Zo est innocent, je le saurai. Et je l’écrirai. Et quand je l’écrirai, mon article le fera sortir de taule.
– Bon, ben bien alors. Le Seigneur vous aidera à me ramener mon gamin à la maison.
– Mais je vais avoir aussi besoin de votre aide à vous, Wanda.
Je venais de passer au mode prénom. L’heure était venue de lui faire comprendre qu’elle allait prendre part à l’affaire.
– Quand y faut aider mon Zo, je suis toujours prête, dit-elle.
– Bien. Que je vous dise ce que je veux que vous fassiez.