48.
Le premier témoin pour la défense était Julio Muniz, le vidéaste free-lance de Topanga Canyon qui avait pris de vitesse les médias locaux et était arrivé avant la meute à la maison de Malibu le jour du meurtre. J'établis rapidement à l'aide de quelques questions ce qu'il faisait pour gagner sa vie. Muniz ne travaillait pour aucune chaîne de télévision nationale ou locale. Il écoutait les scanners de la police chez lui et dans sa voiture et relevait ainsi des adresses de scènes de crime et de lieux où la police était en service actif. Il s'y rendait aussitôt avec sa caméra vidéo, filmait la scène et vendait ensuite ses reportages aux chaînes de télé locales qui n'avaient pas réagi à temps. Dans notre affaire, pour lui tout avait commencé lorsque, entendant une demande d'envoi d'équipe des Homicides, il s'était rendu à la maison de Malibu avec sa caméra.
– Monsieur Muniz, lui lançai-je, qu'avez-vous fait en arrivant sur les lieux ?
– Eh bien, j'ai sorti ma caméra et j'ai commencé à filmer. J'ai remarqué que les flics avaient quelqu'un à l'arrière de la voiture de patrouille et je me suis dit qu'il s'agissait probablement d'un suspect. Je l'ai donc filmé, puis j'ai filmé les adjoints du shérif en train de sécuriser l'avant de la propriété, enfin... ce genre de choses.
Je fis accepter la cassette vidéo numérique qu'il avait enregistrée ce jour-là comme pièce à conviction numéro un, déroulai l'écran vidéo et posai le projecteur devant les jurés. Puis j'y introduisis la cassette et appuyai sur la touche « play ». La cassette avait été déroulée de façon à démarrer au moment où Muniz commençait à filmer devant la maison d'Elliot. Et là, tandis que passait la vidéo, j'observai les jurés en train de la regarder avec attention. Je connaissais déjà l'enregistrement pour l'avoir visionné plusieurs fois. On y voyait Walter Elliot assis sur la banquette arrière de la voiture de patrouille. La scène ayant été filmée d'en haut, l'indication 4A portée sur le toit de la voiture était clairement visible.
L'enregistrement passait de l'intérieur de la voiture à des scènes où l'on voyait les shérifs adjoints sécuriser la maison, puis revenait à la voiture de patrouille. On y suivait Elliot alors que les inspecteurs Kinder et Ericsson le sortaient du véhicule. Et lui ôtaient les menottes avant de le ramener dans la maison.
À l'aide d'une télécommande, j'arrêtai la projection et rembobinai jusqu'au moment où Muniz s'approchait tout près d'Elliot assis sur la banquette arrière de la voiture de patrouille. Je remis en marche avant, puis je figeai l'image de façon à ce que les jurés puissent voir Elliot se pencher en avant parce qu'il était menotté dans le dos.
– Bien, monsieur Muniz, permettez que j'attire votre attention sur le toit de la voiture de patrouille. Qu'y voyez-vous ?
— J'y vois le sigle qui identifie le véhicule. Soit 4A marqué à la peinture, soit encore quatre alpha, comme on dit à la radio du shérif.
– Bien, avez-vous reconnu ce sigle ? L'aviez-vous déjà vu ?
– J'écoute beaucoup le scanner de la police et ce sigle quatre alpha m'est familier. J'ajoute que de fait, cette voiture quatre alpha, je l'avais déjà vue plus tôt dans la journée.
— Dans quelles circonstances ?
– J'écoutais le scanner lorsque j'ai entendu parler d'une prise d'otage au parc d'État de Malibu Creek. J'y suis donc allé et ça aussi, je l'ai filmé.
— Quelle heure était-il ?
– Aux environs de 2 heures du matin.
– Ce qui veut dire que près de dix heures avant d'enregistrer ce qui se passait chez Monsieur Elliot, vous êtes allé filmer cette prise d'otage, c'est bien ça ?
— C'est bien ça.
– Et que cette voiture quatre alpha se trouvait aussi sur les lieux de cet incident ?
– Oui. C'est dans cette même voiture quatre alpha que le suspect a été emmené quand on a fini par le capturer.
– Vers quelle heure ?
– Pas avant 5 heures du matin ou presque. La nuit a été longue.
– Avez-vous filmé la scène ?
– Oui. C'est un peu avant sur la bande, dit-il en montrant l'image figée sur l'écran.
– Eh bien, regardons ça, dis-je.
J'appuyai sur la touche « rewind » de la télécommande.
Golantz se leva aussitôt, éleva une objection et demanda à voir le juge en privé. Celui-ci nous fit signe d'approcher. J'apportai la liste des témoins que j'avais fournie à la cour quinze jours plus tôt.
– Monsieur le Juge, lança Golantz en colère. Voilà la défense qui recommence à nous piéger. Il n'est nulle part dans les dossiers de l'instruction fait mention d'un quelconque désir qu'aurait eu maître Haller de parler d'un autre crime avec ce témoin. Je m'oppose à ce que le tribunal accepte cette déposition.
Je glissai très calmement la liste des témoins au juge. À suivre les règlements de la phase de divulgation des pièces, je devais donner la liste de tous les témoins que j'avais l'intention de citer à comparaître ainsi qu'un bref résumé du contenu de leurs dépositions.
Et Julio Muniz figurait bien sur ma liste. Et pour être succinct, le résumé de ce qu'il dirait était complet.
– Il est très clairement indiqué que Monsieur Muniz parlerait des vidéos qu'il a faites le 2 mai, qui est le jour de nos deux meurtres, fis-je remarquer au juge. La vidéo qu'il a prise au parc a bien été faite le 2 mai, 2 mai qui est bien le jour de nos deux assassinats. J'ai déposé cette liste il y a quinze jours, monsieur le juge. S'il y a quelqu'un qui essaie de tromper son monde, c'est bien maître Golantz et il se trompe lui-même. Il aurait pu parler avec mon témoin et vérifier ses vidéos. Apparemment, il n'en a rien fait.
Le juge étudia la liste un instant, puis acquiesça d'un signe de tête.
– Objection rejetée, dit-il à Golantz. Maître Haller, vous pouvez poursuivre.
Je retournai à ma place, rembobinai la bande et la remis en marche, les jurés continuant alors de la regarder avec une attention soutenue. La scène ayant été tournée de nuit, il y avait beaucoup de grain et l'image semblait plus saccadée que dans la première séquence.
Enfin, nous arrivâmes à l'image d'un homme qu'on faisait monter dans une voiture de patrouille, les mains attachées dans le dos. Après quoi, un shérif adjoint refermait la portière du véhicule et tapait deux fois sur le toit. La voiture s'éloignait en passant droit devant la caméra. C'est à ce moment précis que je figeai à nouveau l'image.
Malgré le grain, on y voyait bien la voiture de patrouille. Et la lumière de la caméra éclairait le toit du véhicule et un homme assis sur le siège arrière.
– Monsieur Muniz, quel est le sigle que l'on voit sur le toit de cette voiture ?
– 4A, soit quatre alpha, encore une fois.
– Et l'homme qu'on emmène, où est-il assis ?
– Sur le siège arrière droit.
– Est-il menotté ?
— Eh bien mais... il l'était quand les flics l'ont mis dans la voiture. C'est ce que j'ai filmé.
– Il a bien les mains attachées dans le dos, n'est-ce pas r – C'est exact.
– Bien. Et maintenant, est-il dans la même position et au même endroit de la voiture de patrouille que l'était Monsieur Elliot lorsque vous l'avez filmé environ huit heures plus tard ?
– Oui. Il est exactement dans la même position et au même endroit.
– Merci, monsieur Muniz. Te n'ai plus de questions à vous poser.
Golantz renonça à l'interroger en contre. Il n'y avait rien à reprendre à ce que je venais de dire et la vidéo ne mentait pas.
Muniz quitta le box des témoins. J'informai le juge que j'avais l'intention de laisser l'écran en place pour le témoin suivant et appelai le shérif adjoint Todd Stallworth à la barre.
Il avait l'air encore plus en colère lorsqu'il entra dans la salle.
C'était parfait. Il avait aussi l'air crevé, sa tenue donnant l'impression de s'être fanée sur lui. Il avait une tache noire sur une de ses manches de chemise, probablement suite à quelque pugilat auquel il s'était livré pendant la nuit.
J'établis rapidement son identité et que, de premier service le jour des meurtres chez Elliot, c'était lui qui conduisait la voiture alpha du district de Malibu. Avant même que j'aie pu lui poser une autre question, Golantz y alla d'une énième objection et voulut à nouveau consulter le juge en privé. Et dès que nous arrivâmes devant Stanton, il leva les mains en l'air comme pour dire : Mais c'est quoi, ça ? Sa gestuelle commençait à me fatiguer.
– Objection, monsieur le juge, lança-t-il. Je m'oppose à la présence de ce témoin. La défense l'a caché au milieu des nombreux adjoints du shérif qui se trouvaient sur la scène de crime mais n'ont rien à voir avec cette affaire.
Encore une fois, j'avais ma liste de témoins toute prête. Cette fois, je la posai violemment devant le juge tellement j'étais énervé, puis je fis courir mon doigt sur les noms qu'elle contenait et m'arrêtai sur celui de Todd Stallworth. Il était bien là, au milieu de cinq autres adjoints du shérif qui, tous, s'étaient trouvés sur la scène de crime, à la maison de Malibu.
– Monsieur le juge, repris-je, si j'ai caché Stallworth, je l'ai fait au vu et au su de tous. Son nom figure très clairement dans la liste des agents du maintien de l'ordre. Et cela s'explique de la même manière qu'avant. Le résumé de son intervention à venir précise en effet que Stanton déposera sur ce qu'il a fait le 2 mai. C'est tout ce que j'ai écrit parce que je ne lui avais jamais parlé. C'est la première fois que je vais entendre ce qu'il a à dire.
Golantz hocha la tête et tenta de garder sa contenance.
– Monsieur le juge, dit-il, c'est depuis le tout début de ce procès que la défense a recours à la tricherie, aux tromperies, de façon à…
– Maître Golantz, lui renvoya Stanton en l'interrompant, ne dites pas des choses que vous ne pouvez pas étayer et qui pourraient vous valoir des ennuis. Cela fait quinze jours que ce témoin, tout comme le premier que maître Haller a cité à comparaître, se trouve sur cette liste. Là, en noir et blanc sur ce papier.
Vous aviez tout loisir de chercher à savoir ce qu'allaient dire ces personnes. Vous n'avez pas saisi l'occasion qui vous était offerte de le faire, mais cette décision, c'est vous qui l'avez prise. Il n'y a là ni tricheries ni tromperies. Vous feriez bien de surveiller vos propos.
Golantz resta un instant la tête baissée avant de reprendre la parole.
– Monsieur le juge, dit-il enfin d'une voix calme, le ministère public demande une brève suspension de séance.
– Brève comme quoi ?
– Brève jusqu'à 13 heures.
– Deux heures de suspension de séance ? Je ne trouve pas ça très bref, maître Golantz.
Je l'interrompis.
– Monsieur le juge, lui dis-je, la défense s'oppose à toute suspension de séance. Maître Golantz veut seulement s'emparer de mon témoin et lui faire changer sa déposition.
– Alors là, objection ! s'écria Golantz.
– Écoutez, pas de suspension de séance, fini les retards et on arrête de se disputer, dit le juge. On a déjà perdu l'essentiel de la matinée. L'objection est rejetée. Disparaissez.
Nous regagnâmes nos places et je passai trente secondes de la bande-vidéo où l'on voyait l'homme menotté être mis à l'arrière de la voiture quatre alpha au parc d'État de Malibu Creek. Je figeai l'image au même endroit qu'avant, à savoir juste au moment où la voiture passait à toute vitesse devant la caméra. Et je la laissai à l'écran tandis que je reprenais mon interrogatoire.
– Officier Stallworth, est-ce bien vous qui conduisez la voiture ? demandai-je.
– Oui, c'est bien moi.
– Qui est l'homme assis à l'arrière ?
– Monsieur Eli Wyms. Je remarque qu'on l'a menotté avant de le mettre dans la voiture. Est-ce parce qu'il était en état d'arrestation ?
— Oui.
– Pourquoi l'avait-on arrêté ?
– Et d'un, parce qu'il avait essayé de me tuer. Il était aussi inculpé de tir illégal d'arme à feu.
– Combien de tirs illégaux ?
– Je ne me rappelle plus le nombre exact.
– On dit quatre-vingt-quatorze ?
– Ça me semble juste. Il avait beaucoup tiré. Il a tout mitraillé là-haut.
Stallworth était fatigué et manquait d'entrain, mais ne marquait aucune hésitation dans ses réponses. Il n'avait aucune idée de la façon dont elles pouvaient s'insérer dans la défense d'Elliot, mais ne donnait pas l'impression de vouloir protéger l'accusation à l'aide de réponses courtes et indifférentes. Il devait être en colère contre un Golantz qui n'avait pas réussi à le dispenser de témoigner.
– Ainsi donc, vous l'avez arrêté et emmené au commissariat de Malibu ?
– Non, je l'ai emmené directement en centre-ville, à la prison du comté, où on pouvait le mettre à l'étage psy.
– Et cela vous a pris combien de temps ? Le trajet, je veux dire.
– Environ une heure.
– Après quoi, vous êtes revenu à Malibu ?
– Non, j'ai d'abord fait réparer la voiture quatre alpha. Wyms y avait tiré un coup de feu qui avait dégommé le phare droit.
Comme j'étais en ville, je suis passé à l'atelier et je l'ai fait remplacer.
Ça m'a pris tout le reste de mon service.
– Quand la voiture est-elle remontée à Malibu ?
– À la relève. Je l'ai refilée aux mecs de jour.
Je jetai un coup d'oeil à mes notes.
– Ce qui nous donne les officiers... Murray et Harber ?
– Exact.
Il bâilla, de petits rires parcourant aussitôt la salle. Je sais que vous devriez être au lit et je ne vais pas vous prendre beaucoup plus longtemps. Lorsque vous passez un véhicule à la relève, le faites-vous nettoyer ou disons... désinfecter en quelque façon que ce soit avant ?
– On est censé le faire. Mais soyons réalistes : à moins qu'il n'y ait du dégueulis sur le siège arrière, personne ne le fait. Les véhicules sortent de la rotation une ou deux fois par semaine et c'est là que les mécanos les nettoient.
– Eli Wyms a-t-il dégobillé dans votre voiture ?
– Non. Je l'aurais su.
Re-petits rires. Je baissai les yeux et regardai Golantz : il ne souriait pas du tout.
– Bien, officier Stallworth, voyons voir si j'ai bien tout compris.
Eli Wyms est arrêté parce qu'il vous tire dessus et aurait fait feu quatre-vingt-treize autres fois ce matin-là. Il est donc arrêté, menotté dans le dos et transporté par vous en centre-ville. C'est bien ça ?
– Ça me paraît correct.
– Sur la bande, on voit Monsieur Wyms assis sur le siège arrière droit.
Y est-il resté toute l'heure qu'a duré le trajet pour descendre en ville ?
– Oui. Je l'y avais fait sangler.
– Placer sur le siège arrière droit quelqu'un en état d'arrestation fait-il partie de la procédure habituelle ?
– Oui. Il vaut mieux ne pas l'avoir derrière soi quand on conduit.
– J'ai aussi remarqué sur cette bande que vous n'aviez pas enfermé les mains de Monsieur Wyms dans des sacs en plastique ou d'autres de cette nature avant de le faire monter dans le véhicule.
Pourquoi ?
– Je ne pensais pas que ce soit nécessaire.
– Pourquoi ?
– Parce que ça n'allait pas poser de problèmes. On avait des preuves accablantes que c'était bien avec ses armes qu'il avait tiré.
Les résidus de poudre ne nous intéressaient pas.
– Merci, monsieur Stallworth. J'espère que vous allez pouvoir faire dodo bientôt.
Je me rassis et laissai le témoin entre les mains de Golantz. Qui se leva lentement et gagna le pupitre. Il savait maintenant très exactement où je voulais en venir, mais ne pouvait plus faire grand-chose pour m'en empêcher. Mais je dois le lui reconnaître – il trouva une toute petite faille dans mon interrogatoire et fit de son mieux pour l'exploiter.
– Monsieur Stallworth, dit-il, en gros combien de temps avez-vous dû attendre pour qu'on finisse de vous réparer votre voiture à l'atelier du centre-ville ?
– Environ deux heures. Ils n'ont que deux ou trois types qui bossent la nuit et ils devaient pas mal jongler avec leurs boulots.
– Êtes-vous resté près de la voiture pendant ces deux heures ?
– Non, je me suis pris un bureau au commissariat et j'ai rédigé le compte rendu d'arrestation de Wyms.
– Et vous avez bien déclaré tout à l'heure que quelle que soit la procédure à observer, en règle générale vous vous en remettez à l'atelier pour nettoyer les voitures, c'est bien ça ?
– Oui, c'est bien ça.
– Faites-vous une demande officielle ou bien les mécanos de l'atelier décident-ils tout seuls de nettoyer et entretenir les voitures ?
– Je n'ai jamais fait de demande officielle. Ils le font, c'est tout.
– Bien, et pendant ces deux heures que vous avez passées loin de la voiture pour rédiger votre compte rendu, savez-vous si les mécanos de l'atelier l'ont nettoyée ou désinfectée ?
– Je ne sais pas, non.
– Ils auraient pu le faire et vous, ne pas vous en apercevoir, n'est-ce pas ?
– Effectivement.
– Je vous remercie.
J'hésitai, puis décidai de reprendre le témoin.
– Officier Stallworth, vous dites qu'il leur a fallu deux heures pour réparer la voiture parce qu'ils étaient très occupés et manquaient de personnel, c'est bien ça ?
– C'est bien ça.
Lâché sur le ton « je commence à en avoir sacrement marre de ce truc ».
– Il est donc peu probable que ces types aient pris le temps de nettoyer votre voiture si vous ne le leur aviez pas demandé, d'accord ?
– Je ne sais pas. Il faudrait le leur demander à eux.
– Leur avez-vous demandé de nettoyer votre voiture ?
– Non.
– Je vous remercie.
Je me rassis et Golantz passa au round suivant.
Il était déjà presque midi. Le juge leva la séance pour le déjeuner, mais en ne donnant aux jurés et aux avocats que quarante-cinq minutes de battement : il voulait rattraper le temps perdu dans la matinée. Ça ne me dérangeait pas. Mon témoin choc était le suivant et plus vite je la mettrais à la barre, plus près d'un verdict d'acquittement serait mon client.