41.
J'avais insisté pour qu'on se voie, il insista sur le lieu de l'entretien.
Un appel téléphonique de trente secondes nous décrocha un box privé au Water Grill, à côté du Biltmore, plus un martini-vodka qui attendait déjà Walter sur la table lorsque nous arrivâmes.
Nous nous assîmes et je commandai une bouteille d'eau plate avec des tranches de citron.
Assis en face de lui, je le regardai étudier le menu des poissons à l'arrivage. J'avais toujours tenu à en savoir le moins possible sur lui. En règle générale, moins on en sait sur le client, mieux on est à même de le défendre. Mais nous avions dépassé ce stade.
– Vous avez parlé de dîner de travail, dit-il sans lever les yeux de son menu. Vous ne jetez pas un coup d'oeil à la carte ?
– Je prendrai la même chose que vous, Walter.
Il posa le menu de côté et me regarda.
– Filet de sole.
– Ça me paraît bien.
Il fit signe au garçon qui se tenait non loin de là mais semblait trop intimidé pour s'approcher de la table. Il commanda pour nous deux, ajouta une bouteille de chardonnay pour accompagner le poisson et rappela au garçon de ne pas oublier ma bouteille d'eau plate et mon citron. Après quoi, il croisa les mains sur la table et me regarda avec l'air d'attendre quelque chose.
– Je pourrais être en train de dîner avec Dominick Dunne, dit-
il. Vaudrait mieux que ça soit bon.
– Walter, lui renvoyai-je, pour être bon, ça va être bon. Ça va même être le moment où vous allez arrêter de vous cacher. Celui où vous allez me raconter toute l'histoire. La vraie. Parce que si je sais ce que vous savez, l'accusation ne pourra pas m'assommer, vous comprenez ? Parce que je saurai ce que Golantz s'apprête à faire avant même qu'il le fasse.
Il hocha la tête comme s'il était d'accord que le moment était venu d'abattre les cartes.
– Je n'ai tué ni ma femme ni son petit copain nazi, me lança-t-il. Et ça, je vous l'ai dit dès le premier jour.
Je fis non de la tête.
– Ça ne me suffit pas, Walter. Je vous ai dit que je voulais toute l'histoire. Je veux savoir ce qui s'est vraiment passé. Je veux savoir ce qui se trame, sinon je vais devoir passer à autre chose.
– Ne soyez pas ridicule. Aucun juge ne vous permettra de filer en plein milieu d'un procès.
– Vous voulez parier votre liberté là-dessus, Walter ? Si je veux lâcher cette affaire, croyez-moi, je trouverai le moyen.
Il hésita et me regarda longuement avant de répondre.
– Vous devriez faire attention à ce que vous demandez, dit-il enfin. En savoir trop est parfois dangereux.
– J'en prends le risque.
– Vous, peut-être. Moi, je ne suis pas sûr de pouvoir.
Je me penchai au-dessus de la table.
– Qu'est-ce que ça veut dire, Walter ? Qu'est-ce qui se passe ? Je suis votre avocat. Vous pouvez me dire ce que vous avez fait, ça ne sortira pas d'ici.
Avant qu'il ait pu parler, le garçon apporta une bouteille d'eau minérale européenne et une assiette pleine de tranches de citron. De quoi nourrir tout le restaurant. Elliot attendit qu'il m'ait rempli mon verre et soit hors de portée de voix pour répondre.
– Ce qui se passe, dit-il, c'est que vous avez été embauché pour présenter ma défense aux jurés. J'estime d'ailleurs que vous avez fait de l'excellent boulot jusqu'à présent et que la façon dont vous avez préparé la phase défense est du plus haut niveau. Et tout ça en quinze jours, c'est époustouflant !
– Dites, on laisse tomber les conneries ?
J'avais parlé trop fort. Elliot regarda hors du box et fit baisser les yeux à une femme qui, assise à une table voisine, avait entendu le gros mot.
– Il va falloir baisser la voix, dit-il. La confidentialité des rapports avocat-client ne saurait inclure les tables voisines.
Je le regardai. Il souriait, mais je savais aussi qu'il était en train de me rappeler ce dont je venais de l'assurer – à savoir que ce qui était en train de se dire ne sortirait pas de là. Me signalait-il qu'il était enfin prêt à parler ? Je jouai le seul atout que j'avais.
– Parlez-moi du pot-de-vin qu'a payé Jerry Vincent, repris-je.
Au début, je décelai comme une stupeur passagère dans ses yeux. Vint ensuite un regard entendu alors que, les rouages se mettant en route, il comprenait enfin quelque chose. Et juste après, je crus voir un éclair de regret. Dommage que Julie Favreau n'ait pas été assise à côté de moi. Elle aurait mieux lu dans ses pensées que moi.
– Voilà un renseignement qu'il est très dangereux d'avoir, dit-il. Comment vous l'êtes-vous procuré ?
Je ne pouvais évidemment pas lui dire que je le tenais d'un inspecteur de police avec lequel je coopérais.
– Disons qu'il sort tout droit de l'affaire, Walter. J'ai tous les dossiers de Vincent, y compris les dossiers financiers. Il n'a pas été très difficile de comprendre qu'il avait filé cent mille dollars de votre avance à un inconnu. Est-ce à cause de ce pot-de-vin qu'il est mort ?
Il leva son verre de martini-vodka en en tenant le pied fragile entre deux doigts et but ce qui restait. Et adressa un signe de tête à quelqu'un derrière moi. Il en voulait un autre. Enfin il me regarda. Je pense ne pas me tromper en disant que c'est toute une série d'événements qui a conduit à sa mort.
– Walter, je ne suis pas en train de me foutre de votre gueule.
J'ai besoin de savoir... pas seulement pour vous défendre. Aussi pour me protéger.
Il posa son verre vide au bord de la table et quelqu'un l'embarqua moins de deux secondes plus tard. Il hocha la tête comme s'il était d'accord avec moi, puis il parla.
Je pense que vous avez trouvé la raison de sa mort, dit-il.
C'était dans le dossier. Vous me l'avez même signalée.
– Je ne comprends pas. Qu'est-ce que je vous ai signalé ?
– Il avait prévu de repousser le procès, répondit-il d'un ton impatient. Vous avez trouvé sa requête. Il a été tué avant de pouvoir la soumettre à un juge.
J'essayai de tout relier ensemble, mais il me manquait des pièces. Je ne comprends pas, Walter, dis-je. Il voulait repousser le procès et c'est à cause de ça qu'il a été tué ? Pourquoi ?
Il se pencha au-dessus de la table et murmura plus qu'il ne parla.
– Bien, vous l'aurez cherché. Je vais vous le dire, mais ne venez pas me dire après que vous auriez préféré ne pas savoir. Oui, il y a bien eu pot-de-vin. Vincent l'a payé et tout allait bien. La date du procès a été fixée et nous n'avions plus qu’à être prêts à y aller. Il fallait qu'on respecte les dates. Pas de retards et pas question de repousser. Sauf qu'il a changé d'avis et a voulu repousser.
– Pourquoi ?
– Je ne sais pas. Il devait penser pouvoir gagner le procès sans ce petit arrangement.
Il m'apparut alors qu'Elliot n'était pas au courant des coups de fil du FBI et de l'intérêt que celui-ci portait à Vincent. Si c’avait été le cas, c’aurait été le moment d'en parler. L'intérêt du FBI pour Vincent aurait constitué une raison comme une autre de repousser un procès avec corruption de jurés.
– C'est donc d'avoir repoussé le procès qui lui a valu d'être tué ?
– C'est ce que je pense, oui.
– L'avez-vous tué, Walter ?
– Je ne tue pas les gens.
– L'avez-vous fait tuer alors ?
Il hocha la tête d'un air las.
– Non, je ne fais pas tuer les gens non plus.
Un garçon s'approcha du box avec un plateau et une petite table roulante, nous nous redressâmes pour le laisser travailler. Il ôta les arêtes de nos poissons et plaça ces derniers dans nos assiettes, qu'il posa devant nous avec deux petits pots remplis de beurre blanc[24]. Il posa ensuite le deuxième martini-vodka d'Elliot à côté, avec deux verres à vin. Déboucha la bouteille qu'Elliot avait commandée et lui demanda s'il tenait à goûter le vin tout de suite. Elliot lui fit signe que non et lui dit de s'en aller.
– Bien, dis-je lorsque nous fûmes à nouveau seuls. Revenons au pot-de-vin. Qui l'a reçu ?
Elliot descendit son deuxième martini d'un coup.
– Ça devrait sauter aux yeux, dit-il. Il suffit de réfléchir.
– Alors, je dois être con. Donnez-moi un coup de main.
– Un procès qui ne peut pas être repoussé. Pourquoi ?
Je gardai les yeux fixés sur lui, mais je ne le regardais plus. Je me mis à réfléchir à la devinette jusqu'à ce que la solution me vienne. Je dressai la liste de toutes les possibilités... le juge, le procureur, les flics, les témoins, les jurés... Je compris alors qu'il n'y avait qu'un point d'intersection possible entre un pot-de-vin et un procès qu'on ne peut pas repousser. Il n'y avait qu'un élément qui pouvait changer si le procès était repoussé à une date ultérieure. Le juge, le procureur et tous les témoins, de ce côté-là rien ne changerait que le procès se tienne à telle ou telle autre date. Seul le pool de jurés changeait toutes les semaines.
– Vous avez un infiltré dans le jury, dis-je. Vous avez acheté quelqu'un.
Il ne réagit pas. Il me laissa poursuivre mon raisonnement. Je me repassai tous les visages dans la tête. Deux rangées de six jurés.
Je m'arrêtai sur le numéro sept.
– C'est le numéro sept, dis-je. Vous vouliez qu'il reste. Vous saviez. C'est lui votre infiltré. Qui est-ce ?
Il hocha légèrement la tête et me servit son demi-sourire. Avala sa première bouchée de poisson avant de répondre à ma question avec autant de calme que s'il me parlait des chances des Lakers aux matchs de barrage et pas du tout du truquage d'un procès pour meurtre.
Je ne sais absolument pas qui c'est et ça m'importe assez peu.
Il est à nous. On nous a dit que ce serait le numéro sept. Et ce n'est pas un endormi. C'est quelqu'un qui sait persuader. Quand on en sera aux délibérations, il saura retourner la vague pour la défense. Avec le dossier qu'a bâti Vincent et la façon dont vous le portez, il n'y faudra sans doute pas beaucoup plus qu'une petite poussée à donner. Je parie que nous aurons le verdict que nous voulons. Au pire, il tiendra ferme sur l'acquittement et nous aurons un jury qui ne pourra pas décider. Et si c'est ça qui se produit, nous n'aurons qu'à recommencer et tout reprendre du début. Jamais je ne serai condamné, Mickey. Jamais.
Je repoussai mon assiette. Je ne pouvais plus manger.
– Walter, lui dis-je, on arrête les devinettes. Dites-moi comment ça s'est passé. Depuis le début.
– Depuis le début ?
– Depuis le début.
Il eut un petit rire à cette idée et se versa un verre de vin sans commencer par le goûter. Un garçon se précipita pour faire ce qu'il fallait, mais Elliot agita la bouteille pour lui faire signe de s'en aller.
– C'est une longue histoire, Mickey. Vous voulez un verre de vin pour aller jusqu'au bout ? me demanda-t-il en tenant le goulot de la bouteille au-dessus de mon verre vide.
Je fus tenté, mais je refusai d'un hochement de tête.
– Non, Walter, lui dis-je. Je ne bois pas.
– Je ne suis pas sûr de pouvoir faire confiance à quelqu'un qui ne boit pas de temps en temps.
– Je suis votre avocat. Vous pouvez me faire confiance.
– Je faisais aussi confiance au dernier et voyez un peu où ça l'a conduit.
– Pas de menaces, Walter. Contentez-vous de me raconter l'histoire.
Il but un grand coup et reposa son verre un peu trop fort sur la table. Puis il regarda autour de lui pour voir si quelqu'un l'avait remarqué et j'eus l'impression qu'il jouait la comédie. En fait, il voulait voir si quelqu'un nous surveillait. Je vérifiai moi aussi, sans que ça se voie. Je ne vis ni Bosch ni quelqu'un d'autre que j'aurais pu prendre pour un flic.
Elliot entama son récit.
– Quand on débarque à Hollywood, peu importe qui on est et d'où on vient du moment qu'on a une certaine chose dans la poche.
– Du fric.
– Voilà. Je suis arrivé ici il y a vingt-cinq ans, et du fric, j'en avais. Je l'ai investi dans deux ou trois films, puis dans un studio à la noix dont tout le monde se foutait. Et j'en ai fait un concurrent plus que sérieux. Dans cinq ans, ce n'est plus des Big Four qu'on parlera, mais des Big Five. Archway sera tout en haut de la liste, avec Paramount, Warner et les autres.
Je n'avais pas prévu de retourner vingt-cinq ans en arrière quand je lui avais demandé de reprendre l'histoire du début.
– D'accord, Walter, vos succès, je connais. Qu'est-ce que vous êtes en train de me dire ?
– Que ce n'était pas mon argent. Quand je suis arrivé ici, ce n'était pas mon argent.
– Je croyais que l'histoire, c'était que vous sortiez d'une famille qui possédait une mine de phosphate ou une compagnie de navigation en Floride.
Il acquiesça vigoureusement.
– Tout ça est vrai, mais ça dépend de ce qu'on entend par famille.
La solution me vint lentement.
– Vous êtes en train de me parler de la Mafia, Walter ?
– Je suis en train de vous parler d'une organisation qui a un cash-flow extraordinaire en Floride et qui avait besoin de monter des affaires légales pour l'écouler et faire en sorte que les types qui les montaient opèrent à découvert. Et dans cette organisation, j'étais comptable. Un de ces types, quoi.
L'explication était simple. La Floride, vingt-cinq ans plus tôt.
L'apogée des flux illimités de fric et de cocaïne.
– On m'a expédié à l'ouest, reprit-il. J'avais une histoire et des valises bourrées d'argent. Et j'adorais le cinéma. Je savais comment choisir les films et en faire le montage financier. J'ai pris Archway et j'en ai fait une entreprise qui vaut un milliard de dollars. Et là, ma femme...
Un air de regret plein de tristesse passa sur son visage.
– Quoi, Walter ?
Il hocha la tête.
– Le matin de notre douzième anniversaire de mariage... et notre contrat de mariage était avalisé... elle m'a informé qu'elle me quittait. Elle allait divorcer.
J'acquiesçai d'un signe de tête. J'avais compris. Le contrat de mariage avalisé, Mitzi Elliot allait avoir droit à la moitié des avoirs d'Archway Pictures. Sauf que Walter, lui, n'était qu'un homme de paille. En réalité, ses avoirs appartenaient à l'organisation et ce n'était pas le genre d'organisation qui autorise la moitié de ses investissements à filer avec une jupe sur les fesses.
– J'ai essayé de la faire changer d'avis, reprit Elliot. Pas moyen qu'elle m'écoute. Elle était tombée amoureuse de ce fumier de nazi et croyait qu'il pourrait la protéger.
– C'est l'organisation qui l'a fait assassiner.
Dire ces mots à voix haute me parut des plus étranges. Je ne pus m'empêcher de regarder autour de moi et de balayer la salle des yeux.
– Je n'étais pas censé être là ce jour-là, enchaîna-t-il. On m'avait dit de me tenir à l'écart et de m'assurer que j'avais un alibi en béton.
– Alors pourquoi y êtes-vous allé ?
Il me fixa des yeux avant de me répondre.
– Dieu sait comment, je l'aimais encore. Je l'aimais encore et je la désirais. Je voulais me battre pour elle. Je suis allé à Malibu pour essayer d'arrêter ça, d'être disons... le héros, de tout enrayer et de la regagner. Je ne sais pas. Je n'avais pas de plan. Tout ce que je voulais, c'est que ça ne se fasse pas. Alors j'y suis allé... mais c'était trop tard. Ils étaient tous les deux morts quand je suis arrivé. Horrible, c'était...
Il avait le regard fixe, les souvenirs lui revenaient, peut-être même la scène dans la chambre. Je baissai les yeux sur la nappe blanche devant moi. Aucun avocat de la défense ne s'attend à ce que son client lui dise toute la vérité. Des bouts, oui. Mais jamais la vérité dure, glaciale, complète. Je ne devais pas oublier qu'il y avait sans doute d'autres choses qu'il avait laissées de côté. Mais ce qu'il venait de m'avouer suffisait pour l'instant. L'heure était venue de parler du pot-de-vin.
– Et c'est là que Jerry Vincent a débarqué, dis-je pour l'encourager.
Ses yeux reprirent leur éclat et il me regarda.
– Oui, dit-il.
– Parlez-moi du pot-de-vin.
– Je n'ai pas grand-chose à en dire. Mon avocat d'affaires m'a mis en rapport avec Jerry et il n'y a pas eu de problème. Nous avons discuté des honoraires et un jour il est venu me voir... c'était au début, il y a au moins cinq mois de ça... et m'a dit qu'il avait été approché par quelqu'un qui pouvait truquer le jury. Vous savez bien... y faire entrer quelqu'un qui serait à nous.
Quoi qu'il arrive, non seulement il demanderait l'acquittement, mais en plus il travaillerait pour la défense de l'intérieur... pendant le délibéré. Il saurait parler et aurait toutes les qualités requises pour convaincre... un arnaqueur, quoi. Le seul problème était qu'une fois le bazar mis en route, il fallait absolument que le procès se tienne à la date prévue de façon à ce que ce type puisse y être retenu comme juré.
– Et Jerry et vous avez accepté l'offre.
– Nous l'avons acceptée, oui. Ça remonte à cinq mois.
À l'époque, je n'avais pas grand-chose côté défense. Je n'avais pas tué ma femme, mais j'avais tout contre moi. On n'avait pas d'argument miracle... et j'avais peur. J'étais innocent, mais je voyais bien que j'allais être condamné. C'est pour ça qu'on a accepté l'offre.
– Combien ?
– Cent mille d'avance. Comme vous vous en êtes aperçu, c'est avec une partie des honoraires que Jerry a payé. Il les avait gonflés, je l'ai payé et il a réglé le juré. Après, il allait falloir payer cent mille de plus pour un jury dans l'impossibilité de décider et deux cent cinquante de mieux pour un acquittement. Jerry m'a dit que ces gens-là l'avaient déjà fait.
– Vous voulez dire... truquer un jury ?
– Oui, c'est ce qu'il a dit.
Je songeai que le FBI avait peut-être eu vent des truquages précédents et que c'était pour cette raison qu'il s'intéressait à Vincent.
– C'était pour des procès de Jerry ?
– Il ne me l'a pas dit et je ne le lui ai pas demandé.
– Vous a-t-il jamais signalé que le FBI reniflait de votre côté ?
Il se renversa en arrière comme si je venais de lui dire quelque chose de répugnant.
– Non. C'est ça qui est en train de se passer ? me demanda-t-il, l'air inquiet.
– Je ne sais pas, Walter. Je ne fais que poser des questions. Mais Jerry vous avait bien dit qu'il allait repousser le procès, c'est ça ?
Il fit oui de la tête.
– Oui. Ce lundi-là. Il m'a dit qu'on n'avait plus besoin du truquage. Il avait l'argument miracle et il allait gagner sans l'aide de l'infiltré.
– Et c'est ça qui l'a tué.
– Je ne vois pas d'autre explication. Je ne pense pas que ces gens-là soient du genre à vous laisser changer d'avis et vous sortir un truc comme ça.
– De quel genre de gens parlez-vous ? Les gens de l'organisation ? Je ne sais pas. Juste ce genre de gens. Les gens qui font ce genre de trucs.
– Avez-vous dit à quiconque que Jerry avait l'intention de repousser la date du procès ?
– Non.
– Vous êtes sûr ?
– Évidemment que j'en suis sûr !
– Alors à qui Jerry l'a-t-il dit ?
– Comme si je le savais !
– Eh bien mais... avec qui Jerry a-t-il conclu affaire ? Qui a-t-il corrompu ?
– Ça non plus, je ne le sais pas. Il ne voulait pas me le dire.
Pour lui, il valait mieux que je ne sache pas les noms. Exactement ce que je suis en train de vous dire.
C'était un peu trop tard pour ça. Il fallait qu'on arrête et que je puisse m'en aller pour réfléchir. Je jetai un coup d'oeil à l'assiette de poisson à laquelle je n'avais pas touché et me demandai si je n'allais pas la faire emballer pour Patrick ou si quelqu'un la mangerait dans les cuisines.
– Vous savez, reprit Elliot, je ne veux pas vous mettre encore plus la pression, mais si je suis condamné, c'est la mort.
Je le regardai.
– L'organisation ?
Il acquiesça d'un signe de tête.
– Dès qu'un type se fait coffrer, il devient encombrant. Normalement, ils le zigouillent avant même qu'il ne passe au tribunal.
Ils ne tentent pas le coup qu'il essaie de trouver un arrangement.
Sauf que moi, je contrôle encore leur fric, vous voyez ? Qu'ils me flinguent et ils perdront tout. Archway, les immeubles, tout. Ce qui fait qu'ils ont décidé d'attendre et qu'ils observent. Si je m'en sors, tout retourne à la normale et c'est bon. Si je suis condamné, je serai bien trop encombrant pour eux et je ne durerai pas deux nuits en prison. C'est là qu'ils m'auront.
Il est toujours bon de connaître exactement les enjeux, mais je pense que j'aurais pu me passer de ce rappel.
– C'est à une autorité supérieure que nous avons affaire, reprit Elliot. Ça dépasse et de loin les trucs du genre confidentialité des rapports client-avocat. Tout ça, c'est de la petite monnaie, Mick.
Ce que je viens de vous dire ce soir ne doit pas sortir d'ici. Ça ne doit absolument pas transparaître au tribunal ou ailleurs. Ce que je viens de vous dire ici pourrait vous coûter la vie en un rien de temps. Exactement comme Jerry. Ne l'oubliez pas.
Il avait parlé d'un ton neutre et conclut sa déclaration en vidant très calmement son verre de vin. Mais la menace était implicite dans chacun des mots qu'il avait prononcés. Je n'aurais aucun mal à ne pas l'oublier.
Il fit signe au garçon et demanda l'addition.