12.
La décennie précédente avait vu Archway Pictures passer du stade de franc-tireur de l'industrie cinématographique à celui de force majeure. Cela à cause de quelque chose qui faisait toujours la loi à Hollywood : l'argent. Alors même que le coût des films augmentant de manière exponentielle, l'industrie se concentrait encore sur les plus chers à produire, les majors avaient commencé à chercher des partenaires pour partager les coûts et les risques.
Et c'est là que Walter Elliot et Archway Pictures étaient entrés en scène. Au début, Archway n'était qu'un terrain vague envahi de mauvaises herbes qui se trouvait dans Melrose Avenue, à quelques rues à peine du monstre qu'étaient les Studios Paramount.
Archway avait alors été conçu et construit pour servir de poisson-pilote au grand requin blanc. On ne ferait que traîner près de la gueule du géant afin d'y attraper tout ce que celui-ci voudrait bien ne pas engloutir dans son énorme gosier. Archway avait ainsi offert des installations de postproduction et des plateaux de tournage à louer quand tout était pris dans les grands studios. La société avait aussi mis des bureaux en leasing à la disposition d'apprentis producteurs ou de has been qui n'étaient pas au niveau ou ne bénéficiaient pas des contrats de producteurs liés aux studios. Elle avait favorisé la production de films indépendants, moins chers à monter mais plus risqués, et censément moins susceptibles de faire un tabac que leurs grands frères des studios.
Walter Elliot et Archway Pictures s'étaient ainsi traînés pendant une dizaine d'années jusqu'au jour où la chance avait frappé comme la foudre à deux reprises. En l'espace d'à peine trois ans, Elliot avait touché le jackpot avec deux films indépendants qu'il avait soutenus en fournissant des plateaux, du matériel et des équipements de postproduction en échange d'un pourcentage des recettes. Ces deux films avaient fini par dépasser les attentes d'Hollywood et devenir d'énormes succès — aussi bien d'estime que financiers. L'un d'eux avait même décroché l'Oscar du meilleur film. Walter et son studio par alliance s'étaient soudain retrouvés à baigner dans la gloire. Plus de cent millions de téléspectateurs avaient entendu Walter être tout spécialement remercié lors de la cérémonie des Oscars. Et, plus important, la part d'Archway dans les revenus de ces deux films engrangés à l'étranger avait dépassé les cent millions de dollars... par film.
Walter avait alors fait quelque chose de très sage avec ce tout nouvel argent. Il l'avait prêté aux requins en cofinançant un certain nombre de productions pour lesquelles les majors cherchaient à partager les risques. Il y avait eu des ratés, bien sûr.
C'était quand même Hollywood. Mais il y avait eu assez de succès pour que la poule aux oeufs d'or continue de pondre. Les dix années suivantes avaient vu Walter Elliot doubler, puis tripler ses investissements et devenir petit à petit un des grands qu'on retrouvait régulièrement sur la liste des cent plus puissants personnages de l'industrie. Il avait fait passer Archway Pictures d'une simple adresse associée aux parias d'Hollywood à un lieu où il fallait faire la queue trois ans pour être admis dans un bureau sans fenêtres.
Et pendant tout ce temps, sa fortune personnelle avait crû dans, les mêmes proportions. C'était certes le riche rejeton d'une famille de grands du phosphate de Floride qui vingt-cinq ans plus tôt avait débarqué à Hollywood, mais cet argent-là n'avait rien à voir avec les fortunes qu'on peut se faire à Hollywood. Comme beaucoup d'individus figurant sur la liste des cent, Elliot avait échangé son épouse contre un modèle plus récent et, ensemble, ils s'étaient mis à accumuler les résidences. D'abord, dans les canyons, puis plus bas, dans les contreforts des Beverly Hills, et enfin à Malibu et jusqu'à Santa Barbara. D'après les renseignements versés au dossier, Walter Elliot et sa femme possédaient sept maisons et deux ranches à Los Angeles et alentour. Le nombre de jours qu'ils y passaient n'avait évidemment aucune importance.
À Hollywood, l'immobilier est un moyen de tenir la marque.
Tous ces biens et toutes ces apparitions sur la liste des cent avaient été fort utiles lorsque Elliot avait été accusé de double meurtre. Le boss des studios qu'il était avait alors bandé ses muscles politiques et financiers et avait réussi un coup assez rare dans une affaire de meurtre : il avait été libéré sous caution. Le procureur ne cessant d'y objecter, le montant en avait finalement été fixé à vingt millions de dollars, qu'Elliot avait vite crachés en vendant de l'immobilier. Depuis lors, il était libre et attendait son procès – en dépit de son petit flirt avec la révocation de sa liberté sous caution la semaine précédente.
Un des biens qu'il avait engagés comme garantie de sa caution n'était autre que la propriété où s'étaient produits les meurtres.
Sise dans une crique à l'abri des regards, c'était une maison où passer le week-end. Comme dépôt de garantie, elle valait six millions de dollars. C'était là qu'à trente-neuf ans, Mitzi Elliot avait été assassinée avec son amant, dans une chambre de cent vingt mètres carrés avec mur en verre donnant sur l'immensité toute bleue du Pacifique.
Le dossier d'enquête à communiquer à la partie adverse était bourré de rapports du labo et de copies des photos en couleurs de la scène de crime. Murs, tapis, meubles et literie, tout était blanc dans cette chambre. On y voyait deux corps nus étalés sur le lit et par terre. Mitzi Elliot et Johan Rilz. Scène entièrement en rouge et blanc. Deux trous de balles dans la poitrine de l'homme. Deux autres dans celle de la femme, plus un troisième au front. Lui, près de la porte. Elle, sur le lit. Rouge sur fond blanc. Pas beau à voir, tout ça : les blessures étaient impressionnantes. Même si l'arme du crime manquait à l'appel, un rapport supplémentaire précisait que les douilles avaient été identifiées par leurs marques balistiques comme provenant d'un Smith Wesson Model 29, soit un revolver de type magnum.44. Faire feu de près avec un engin pareil dépassait la mesure.
Walter Elliot avait des doutes sur son épouse. Elle lui avait annoncé son intention de divorcer et pour lui, il y avait un autre homme dans le coup. Aux enquêteurs des Homicides du bureau du shérif il avait déclaré s'être rendu à la maison de Malibu parce que sa femme lui avait dit vouloir y retrouver l'architecte d'intérieur.
Elliot s'était dit qu'elle mentait et avait chronométré son arrivée de façon à la prendre sur le fait avec son amant. Il l'aimait et voulait qu'elle lui revienne. Et il était prêt à se battre pour elle.
C'était, il ne cessait de le répéter, en vue d'une confrontation avec elle qu'il s'était rendu à Malibu, pas du tout pour la tuer. Il ne possédait pas de magnum.44. De fait, avait-il insisté, il ne possédait même aucune arme.
D'après les déclarations qu'il avait faites aux enquêteurs, en arrivant à Malibu, il avait trouvé sa femme et son amant entièrement nus et déjà morts. Il s'était alors avéré que l'amant n'était autre que l'architecte d'intérieur, un certain Johan Rilz, un Allemand qu'Elliot avait toujours pris pour un homo.
Elliot avait quitté la maison et repris sa voiture. S'était mis à rouler, puis s'était ravisé. Et avait décidé de faire ce qu'il fallait. Il avait fait demi-tour et s'était à nouveau rangé dans l'allée cochère.
Il avait appelé le 911[10]et avait attendu l'arrivée du shérif devant la maison.
La chronologie et la manière précise dont l'enquête avait démarré à partir de ce moment-là allaient revêtir une grande importance pour le système de défense à bâtir. D'après les rapports versés au dossier, Elliot avait donné aux enquêteurs une première version de sa découverte des corps. Il avait alors été emmené au poste de Malibu par deux shérifs adjoints, de façon à ne pas se trouver sur les lieux du crime lorsque la police commencerait à les analyser. À ce moment-là, il n'était pas en état d'arrestation. Il avait été placé dans une salle d'interrogatoire, dont la porte n'était pas fermée à clé, et y avait attendu trois longues heures avant que les deux inspecteurs en charge de l'affaire finissent leur examen de la scène de crime et reviennent au poste. L'entretien qui s'en était alors suivi avait été filmé en vidéo, mais d'après la transcription que j'en avais étudiée, on y avait vite franchi la ligne jaune et en avait fait un interrogatoire en règle. C'est à ce moment-là qu'on lui avait enfin lu ses droits constitutionnels et demandé s'il acceptait de continuer à répondre aux questions qu'on lui posait. Il avait fort sagement choisi de ne plus parler et exigé un avocat. Mieux valait tard que jamais, certes, mais il se serait beaucoup mieux porté s'il n'avait jamais rien dit aux enquêteurs.
Il aurait mieux fait d'invoquer le cinquième amendement et de la fermer.
Pendant que les enquêteurs analysaient la scène de crime et qu'Elliot faisait le pied de grue dans la salle d'interrogatoire du poste, un inspecteur des Homicides travaillant au quartier général du shérif de Whittier avait rédigé et faxé plusieurs mandats de perquisition à un juge de la Cour supérieure, qui les avait signés.
Cela avait permis à des enquêteurs de fouiller en toute légalité partout dans la maison et dans la voiture d'Elliot et de soumettre ce dernier à un examen destiné à déterminer s'il avait des traces de nitrates et des particules microscopiques de poudre sur les mains et les habits. Elliot ayant refusé de coopérer plus avant, on lui avait enfermé les mains dans du plastique et l'avait transféré au quartier général du shérif, où un criminaliste avait procédé à ce test en laboratoire. L'opération avait consisté à frotter des disques imprégnés de produits chimiques sur les mains et les habits. Analysés par un technicien du labo, ces disques avaient révélé la présence d'un taux élevé de poudre.
Elliot avait alors été officiellement placé en état d'arrestation pour meurtre. L'unique appel téléphonique auquel il avait eu droit lui avait permis de contacter son avocat, qui avait appelé Jerry Vincent, avec lequel il avait suivi les cours de la fac de droit.
Elliot avait fini par être conduit à la prison du comté, inculpé de deux meurtres et mis en détention. Les enquêteurs du shérif avaient ensuite appelé le bureau des relations avec les médias et suggéré de tenir une conférence de presse. C'était un gros poisson qu'on venait de ferrer.
Je refermai le dossier au moment même où Cisco arrêtait la Lincoln devant les studios Archway. Il y avait là des scénaristes en grève qui tournaient[11] et viraient sur le trottoir en brandissant des pancartes rouges et blanches sur lesquelles on pouvait lire : ON VEUT NOTRE PART ! et SCÉNARISTES ET DIALOGUISTES TOUS UNIS !
Sur certains panneaux on voyait aussi des poings serrant des stylos.
Un autre disait encore : VOTRE REPARTIE préférée ? C'EST UN DIALOGUISTE QUI L'A TROUVÉE ! Sur le trottoir avait été dessinée l'énorme silhouette d'un cochon en train de fumer un cigare, le mot PRODUCTEUR marqué au fer rouge sur ses fesses. Ce cochon et les trois quarts de ces slogans n'étant que clichés plus que fatigués, je m'étonnai que ces écrivains qui manifestaient n'aient rien trouvé de mieux.
Pour soigner les apparences, je restai sur la banquette arrière pour ce premier arrêt. J'espérais qu'Elliot m'apercevrait de la fenêtre de son bureau et me prendrait pour un avocat aussi puissant que talentueux. Mais voyant quelqu'un tout au fond d'une Lincoln, les écrivains me prirent, eux, pour un producteur. Nous entrions dans l'allée cochère du studio lorsqu'ils fondirent sur la voiture avec leurs panneaux et se mirent à scander : « Fumier de rapace ! Fumier de rapace ! » Cisco écrasa l'accélérateur et fonça droit devant, quelques malheureux scribes évitant de justesse les ailes de la Lincoln.
– Attention ! aboyai-je. Manquerait plus que j'écrase un écrivain au chômage !
– T'inquiète pas ! me renvoya calmement Cisco. Ils se dispersent toujours.
– Pas cette fois.
Arrivé à la cahute du gardien, Cisco avança suffisamment la voiture pour que ma fenêtre soit au niveau de la porte. Je vérifiai qu'aucun des écrivains ne nous avait suivis et abaissai ma vitre pour parler au type qui était sorti de la cahute. Il portait un uniforme gris, une cravate marron foncé et des épaulettes assorties.
Parfaitement ridicule.
– Vous désirez ?
– Je suis l'avocat de Walter Elliot. Je n'ai pas de rendez-vous, mais il faut que je le voie tout de suite.
– Puis-je voir votre permis de conduire ?
Je le sortis et le lui tendis par la fenêtre.
– Je remplace maître Jerry Vincent, précisai-je. C'est ce nom que la secrétaire de Monsieur Elliot reconnaîtra.
Le garde regagna sa cahute et en referma la porte coulissante.
Je me demandai si c'était pour empêcher l'air froid de la clim’ de filer dehors ou pour que je ne puisse pas l'entendre parler lorsqu'il décrocha son téléphone. Toujours est-il qu'il rouvrit bientôt la porte coulissante et me tendit l'appareil, sa main couvrant l'écouteur.
– Madame Albrecht est l'assistante personnelle de Monsieur Elliot, me dit-il. Elle veut vous parler.
Je pris l'appareil.
– Allô ?
– Maître Haller ? De quoi s'agit-il ? Monsieur Elliot n'a traité qu'avec maître Vincent pour cette affaire et je ne vois aucun rendez-vous dans son planning.
« Pour cette... affaire. » Étrange façon de parler de deux accusations de meurtre.
– Madame Albrecht, répondis-je, je préférerais ne pas parler de ça au portail. Comme vous pouvez l'imaginer, « l'affaire », comme vous dites, est plutôt délicate. Puis-je passer voir Monsieur Elliot ?
Je me tournai sur la banquette et regardai par la lunette arrière.
Il y avait deux voitures qui faisaient la queue derrière la Lincoln.
Ce n'était sans doute pas des producteurs qui se trouvaient à l'intérieur. Les écrivains les avaient laissées passer sans encombre.
– Je crains que ce que vous me dites ne suffise pas, maître Haller. Puis-je vous mettre en attente pendant que j'appelle maître Vincent ?
– Vous ne pourrez pas le joindre.
– Je suis sûre qu'il prendra un appel de Monsieur Elliot.
– Et moi, je suis sûr que non, madame Albrecht. Jerry Vincent est mort. C'est pour ça que je suis ici.
Je jetai un coup d'oeil à l'image de Cisco dans le rétroviseur et haussai les épaules comme pour lui dire que je n'avais pas pu faire autrement que de lui annoncer la mauvaise nouvelle. J'avais prévu de franchir ce portail tout en finesse et d'être celui qui dirait en personne à Elliot que son avocat était mort.
– Je vous demande pardon, maître Haller. Vous dites que maître Vincent est... mort ?
– C'est bien ce que je vous dis, oui. Et je suis son remplaçant par ordre de la cour. Et maintenant, j'aimerais pouvoir entrer.
– Oui, bien sûr, maître Haller.
Je rendis le téléphone au gardien et le portail s'ouvrit dans l'instant.