10.
Le message que m'avait laissé Lorna Taylor était aussi bref que direct. J'en pris connaissance dès que je rallumai mon portable après avoir quitté la salle d'audience et vu Edgar Reese prendre ses cinq ans de taule. Lorna me disait avoir contacté le juge Holder pour obtenir l'ordonnance que me réclamerait la banque avant que je puisse faire figurer mon nom et celui de Lorna sur les comptes de Vincent. Holder ayant accepté de rédiger le document, je pouvais descendre le couloir jusqu'à son cabinet pour le prendre.
La salle d'audience était à nouveau plongée dans le noir, mais l'assistante du juge, Madame Gill, était, elle, toujours à son bureau.
Elle me rappela encore ma maîtresse de neuvième.
– Madame Gill ? lui lançai-je. Je suis censé passer prendre une ordonnance du juge.
– Oui, je crois qu'elle l'a encore dans son cabinet. Je vais aller voir.
– Serait-il possible de lui parler quelques instants ?
– Eh bien... elle a quelqu'un en ce moment, mais ça aussi, je vais vérifier.
Elle se leva et descendit le couloir derrière son bureau. Tout au bout se trouvait le cabinet du juge et je la vis y frapper une fois avant qu'on lui donne l'ordre d'entrer. Lorsqu'elle ouvrit la porte, je vis un homme assis dans le fauteuil où j'avais moi-même pris place quelques heures plus tôt. Je reconnus en lui le mari du juge Holder, un certain Mitch Lester spécialisé dans le droit des personnes accidentées. La photo qu'il faisait jadis figurer dans ses annonces publicitaires me l'avait remis en mémoire. Un jour, à l'époque où il travaillait pour la défense au criminel, nous avions partagé la quatrième de couverture des Pages jaunes – mon annonce en occupait la moitié supérieure et la sienne la moitié inférieure.
Cela faisait bien longtemps qu'il ne travaillait plus au pénal.
Quelques minutes plus tard, Madame Gill ressortit du cabinet du juge avec l'ordonnance dont j'avais besoin. Je crus donc qu'elle n'allait pas pouvoir me recevoir, mais Madame Gill m'informa que j'avais l'autorisation de la voir dès qu'elle en aurait terminé avec son visiteur.
Cela ne me laissant pas le temps de continuer à étudier les dossiers que j'avais dans mon sac à roulettes, je traînai dans la salle d'audience en regardant partout et songeant à ce que j'allais dire au juge. Arrivé au bureau maintenant vide du garde, je baissai les yeux et tombai sur un planning de la semaine précédente.
Je connaissais les noms de plusieurs avocats qui s'y trouvaient et avaient été convoqués pour des requêtes et audiences en urgence, dont une de Jerry Vincent pour l'affaire Walter Elliot.
C'était probablement là une de ses dernières apparitions au tribunal.
Au bout de trois minutes, j'entendis une cloche sonner au bureau de l'assistante et Madame Gill m'informa que je pouvais retourner au cabinet du juge.
Je frappai à la porte et ce fut Mitch Lester qui m'ouvrit. Il me sourit et me pria d'entrer. Nous nous serrâmes la main et il me fît remarquer qu'il venait juste d'apprendre ce qui était arrivé à Jerry Vincent.
– Terrifiant, le monde où l'on vit, lança-t-il.
– Des fois, oui, dis-je.
– Si vous avez besoin de quoi que ce soit, faites-moi signe.
Il quitta la pièce et je pris sa place devant le bureau du juge.
– Que puis-je pour vous, maître Haller ? Vous avez l'ordonnance pour la banque ?
– Oui, je l'ai, madame le juge. Et je vous en remercie. Je voulais vous tenir au courant et vous poser une question.
Elle ôta ses lunettes de lecture et les posa sur son sous-main.
– Allez-y, je vous en prie.
– Bien, pour la mise à jour... Les choses avancent lentement parce que nous avons commencé sans planning. La copie papier du planning de Jerry Vincent et son portable ont été volés après son assassinat. Nous avons donc été obligés de rebâtir un planning en partant des affaires en cours. Nous pensons être arrivés au bout, de fait même, je sors de la salle d'audience du juge Champagne où s'est tenu l'énoncé d'une sentence pour une de ses affaires. Nous n'avons donc rien manqué.
Madame le juge ne parut guère impressionnée par les efforts que mon équipe et moi avions déployés.
– De combien d'affaires en cours parlons-nous ? voulut-elle savoir.
– Euh, il semble qu'il y en a trente et une... non, en fait, maintenant il n'y en a plus que trente après l'énoncé de cette sentence. Cette affaire-là est terminée.
– Je dirais que vous avez hérité d'un cabinet florissant. Quel est votre problème ? Je ne sais pas trop s'il y en a un, madame le juge. Pour l'instant, je ne me suis entretenu qu'avec un client de Jerry et l'on dirait bien qu'il est prêt à continuer avec moi.
– S'agit-il de Walter Elliot ?
– Euh, non, lui, je ne lui ai pas encore parlé. Je prévois de le faire plus tard dans la journée. La personne avec qui je me suis entretenu est impliquée dans une affaire un peu moins grave. Un vol aggravé, en fait.
– Bien.
Voyant qu'elle commençait à s'impatienter, je passai à l'objet de la rencontre.
– C'est de la police que je voulais vous parler. Vous avez eu raison de me mettre en garde contre ses intrusions. En arrivant au cabinet de Jerry Vincent après vous avoir quittée, je suis tombé sur deux policiers qui fouillaient dans les dossiers. La réceptionniste de Jerry était présente, mais n'avait pas essayé de les en empêcher.
Ses traits se durcirent.
– Eh bien, j'espère que vous, vous l'avez fait. Ces policiers auraient dû savoir qu'ils ne pouvaient pas commencer à consulter ces dossiers sans votre accord.
– Oui, madame le juge. Et ils ont renoncé dès que je suis arrivé et leur ai fait part de mes objections. De fait, je les ai même menacés de déposer plainte auprès de vous. C'est là qu'ils ont arrêté.
Elle acquiesça d'un signe de tête, son visage montrant la fierté qu'elle éprouvait d'apprendre que son nom avait un tel pouvoir.
– Bon, mais alors pourquoi êtes-vous ici ?
– Eh bien... maintenant, je me demande si je ne devrais pas les laisser revenir. Je ne vous comprends pas, maître Haller. Vous voulez permettre à ces policiers de revenir dans vos bureaux ?
– L'inspecteur en charge de l'enquête m'a fait une remarque judicieuse. Il m'a dit que les éléments de preuve semblaient indiquer que Jerry Vincent connaissait son assassin et qu'il l'a même probablement laissé suffisamment approcher pour enfin, vous voyez... pour que celui-ci l'abatte. Il est même assez prêt à parier que c'était un de ses clients. Voilà pourquoi ils fouillaient dans les dossiers... ils cherchaient des suspects potentiels quand je suis entré.
Le juge écarta cette idée d'un geste de la main.
– Bien sûr que c'était ça qu'ils faisaient. Ça et piétiner à qui mieux mieux les droits de vos clients en le faisant.
– Ils étaient dans la réserve et consultaient de vieux dossiers.
Des dossiers d'affaires closes.
– Aucune importance. Que le dossier soit ancien ou en cours, faire ce qu'ils faisaient constitue une violation de la confidentialité client-avocat. Je comprends bien, madame le juge. Mais, après leur départ, j'ai vu qu'ils avaient laissé une pile de dossiers sur la table. Des dossiers qu'ils allaient ou bien emporter avec eux ou regarder de plus près. Je les ai consultés et oui, certains contenaient bien des menaces.
– Des menaces contre maître Vincent ?
– Oui. Il s'agit d'affaires dont le client n'avait guère apprécié la conclusion, que ce soit le verdict, les dispositions de la sentence ou les termes de la peine de prison. Ces dossiers contenaient des menaces et chaque fois maître Vincent les avait prises suffisamment au sérieux pour faire un compte rendu détaillé de ce qui s'était dit et de qui avait dit quoi. C'était ça que les inspecteurs essayaient de rassembler.
Elle se pencha en arrière et croisa les mains, les coudes sur les accoudoirs de son fauteuil en cuir. Elle réfléchit à la situation que je venais de lui décrire, puis me regarda dans les yeux.
– Et vous pensez que nous entravons l'enquête en n'autorisant pas la police à faire son travail.
J'acquiesçai d'un signe de tête. Je me demandais s'il n'y aurait pas moyen de comment dire... ? Être utile aux deux parties. De limiter le mal fait aux clients, mais de laisser la police poursuivre son enquête, où que celle-ci la conduise.
Elle réfléchit à nouveau en silence et poussa un soupir.
– Dommage que mon mari ne soit pas resté, dit-elle enfin.
J'apprécie beaucoup ses opinions.
– Eh bien, moi, j'ai eu une idée.
– Bien sûr. Et ce serait ?
– Je me disais que je pourrais peut-être vérifier le contenu des dossiers moi-même et dresser la liste des gens qui ont menacé Jerry. Je pourrais ensuite la passer à l'inspecteur Bosch en lui donnant quelques précisions sur ces menaces. De cette façon, il aurait ce dont il a besoin, mais sans avoir les dossiers. Il serait content, et moi aussi.
– C'est Bosch qui mène l'enquête ?
– Oui, Harry Bosch. Il fait partie de la brigade des Vols et Homicides. Je ne me rappelle plus le nom de son coéquipier.
– Comprenez bien une chose, maître Haller. Même à ne donner que leurs noms à ce Bosch, vous violez la confidentialité de la relation avocat-client. Et cela pourrait vous valoir d'être radié du barreau.
– Ça aussi j'y ai pensé, mais je crois qu'il y a une sortie possible. Un des motifs de suspension de ce lien de confidentialité est la menace à la sécurité de l'avocat. Si Jerry Vincent avait su qu'un client allait venir l'assassiner hier soir, il aurait pu appeler la police et lui donner le nom de ce client. Il n'y aurait alors eu aucune violation du droit dans cette démarche.
– C'est vrai, mais ce dont vous me parlez en ce moment est totalement différent.
– C'est effectivement différent, madame le juge, mais pas totalement.
C'est l'inspecteur en charge de l'affaire qui m'a lui-même dit, et directement, qu'il y avait de très fortes chances pour que le nom de l'assassin de Jerry Vincent se trouve dans ces dossiers.
Et ces dossiers sont maintenant à moi. Ce qui fait que cette information constitue une menace à mon encontre. Quand je vais commencer à rencontrer mes nouveaux clients, il se pourrait même que je serre la main de l'assassin sans le savoir. Tout cela mis ensemble, je me sens en danger, madame le juge, et ça, c'est bien un motif de suspension du lien.
Elle hocha encore une fois la tête et remit ses lunettes. Puis elle tendit le bras en avant pour prendre un verre d'eau caché à ma vue par son ordinateur de bureau.
Et but un grand coup et me dit :
– Bien, maître Haller. Il me semble que si vous vérifiez le contenu des dossiers comme vous le suggérez, ce que vous ferez sera acceptable en droit. Cela dit, j'aimerais que vous envoyiez un compte rendu à la cour, compte rendu dans lequel vous lui expliquerez ce que vous aurez fait et la menace que vous sentez peser sur vous. Je le signerai, je le mettrai sous scellés et j'espère qu'avec un peu de chance ce document ne verra jamais la lumière du jour.
– Merci, madame le juge.
– Autre chose ?
– Non, je crois que c'est tout.
– Eh bien, bonne journée à vous.
– Merci, madame le juge.
Je me levai et me dirigeais vers la porte lorsque je me rappelai un détail et revins sur mes pas pour me tenir à nouveau devant son bureau.
– Madame le juge ? J'ai oublié quelque chose. J'ai vu votre planning de la semaine dernière et j'ai constaté que Jerry Vincent était passé au tribunal pour l'affaire Elliot. Je n'ai pas encore étudié ce dossier à fond, mais cela vous ennuierait-il que je vous demande sur quoi portait l'audience ?
Elle dut réfléchir un instant pour se rappeler de quoi il s'agissait.
– C'était une requête en urgence. Maître Vincent est passé parce que le juge Stanton avait annulé la libération sous caution de Monsieur Elliot et ordonné qu'il soit renvoyé en prison. J'ai sursis à exécution.
– Pourquoi le juge voulait-il révoquer sa libération ?
– Monsieur Elliot s'était rendu à un festival du cinéma à New York sans en avoir la permission. Et c'était une des conditions de sa mise en liberté sous caution. Lorsqu'il a vu une photo de Monsieur Elliot dans le magazine People, le procureur Golantz a demandé au juge Stanton de révoquer sa mise en liberté sous caution. Il est clair qu'il n'avait guère apprécié cette mesure. Le juge Stanton l'a donc révoquée et c'est là que maître Vincent est passé me voir pour me demander de surseoir à l'arrestation et à l'incarcération de son client. J'ai décidé d'accorder une deuxième chance à Monsieur Elliot et de modifier les conditions de sa libération en l'obligeant à porter un bracelet électronique à la cheville. Cela dit, je vous assure que Monsieur Elliot n'aura pas droit à une troisième chance. Ne l'oubliez pas si vous décidez de le garder comme client.
– Je comprends, madame le juge. Merci.
Je hochai la tête, quittai son cabinet et remerciai Madame Gill en sortant de la salle d'audience.
J'avais toujours la carte de visite d'Harry Bosch dans ma poche.
Je la sortis en regagnant l'ascenseur. Je m'étais garé dans un parking payant près du Grand Hotel Kyoto et n'avais que trois rues à traverser pour arriver à Parker Center. J'appelai le portable de Bosch en me dirigeant vers la sortie.
– Bosch à l'appareil.
– Mickey Haller.
Il eut un instant d'hésitation. Je songeai qu'il n'avait peut-être pas reconnu mon nom.
– Qu'est-ce que je peux faire pour vous ? me demanda-t-il enfin.
– L'enquête avance ?
– Elle avance, mais je peux rien vous dire.
– J'irai donc droit au but. Vous êtes à Parker Center ?
– Oui. Pourquoi ?
– J'arrive du tribunal. Retrouvez-moi devant, près du mémorial.
– Écoutez, Haller, je suis occupé. Vous ne pouvez pas juste me dire de quoi il s'agit ?
– Pas au téléphone, non, mais je crois que ça ne vous fera pas perdre votre temps. Si vous n'y êtes pas quand j'arrive, je saurai que vous avez laissé filer l'occasion et ne vous ferai plus suer avec ça.
Et je fermai mon portable avant qu'il ait le temps de réagir. Il me fallut cinq minutes pour aller au Parker Center à pied. Le bâtiment vivait ses dernières années, son remplaçant étant déjà en construction une rue plus loin, dans Spring Street. J'aperçus Bosch à côté de la fontaine qui fait partie du mémorial érigé en l'honneur des policiers tués en service. Je vis des petits fils blancs qui lui descendaient des oreilles jusque dans la poche de sa veste.
Je m'approchai de lui et ne me donnai pas la peine de lui serrer la main ou de le saluer en quelque autre manière que ce soit. Il sortit les écouteurs de ses oreilles et les enfourna dans sa poche.
– On tient le monde à l'écart, inspecteur ?
– Ça m'aide à me concentrer. Cette rencontre aurait un but ?
– Après votre départ, j'ai regardé les dossiers que vous aviez laissés en tas sur la table. Dans la réserve ?
– Et... ?
– Et je vois bien ce que vous essayez de faire. Et je veux vous aider, mais je veux aussi que vous compreniez ma position.
– Je vous comprends parfaitement, maître. Vous devez protéger ces dossiers et l'assassin qui s'y cache peut-être parce que le règlement, c'est le règlement.
Je hochai la tête. Ce mec n'avait aucune envie de me faciliter la tâche.
– Que je vous dise, inspecteur Bosch. Repassez à mon bureau demain à 8 heures et je vous donnerai ce que je peux.
Je crois que mon offre le surprit. Il ne répondit pas.
– Vous viendrez ? insistai-je.
– C'est quoi, le piège ? me renvoya-t-il aussitôt.
– Il n'y a pas de piège. Ne soyez pas en retard, c'est tout. J'ai un entretien à 9 heures et après, il y a de fortes chances pour que je sois parti conférer avec mes clients.
– J'y serai à 8 heures.
– Parfait.
J'étais prêt à filer, mais il semblait bien que lui ne le soit pas.
– Qu'est-ce qu'il y a ?
– J'allais vous demander quelque chose.
– Quoi ?
– Vincent avait-il des affaires de juridiction fédérale ?
Je réfléchis un instant et repensai à ce que je savais des dossiers.
Je fis non de la tête.
– On en est toujours à la phase découverte, mais non, je ne pense pas. Jerry était comme moi : il aimait bien s'en tenir aux tribunaux de l'État. C'est une histoire de nombre. Plus il y a d'affaires, plus il y a de merdes et de trous par où l'affaire peut filer. Et les fédéraux, eux, aiment bien fausser la donne. Ils détestent perdre.
Je songeai qu'il allait peut-être prendre cette remarque désobligeante pour lui. Mais il avait déjà dépassé ça et mettait autre chose en place. Il hocha la tête.
– Bon, dit-il.
– Ça y est ? C'est tout ce que vous vouliez me demander ?
– C'est tout, oui.
J'attendis d'autres explications, mais rien ne vint.
– Bien, inspecteur, dis-je.
Et je lui tendis gauchement la main. Il me la serra et me donna l'impression d'être aussi embarrassé que moi. Je décidai de lui poser une question que j'avais gardée pour moi.
– Dites, si, j'avais autre chose que je voulais vous demander.
– Oui, quoi ?
– C'est pas sur votre carte de visite, mais j'ai entendu dire que votre nom complet est Hieronymus Bosch. C'est vrai ?
– Et alors ?
– Je me demandais... où est-ce que vous avez trouvé un nom pareil ?
– C'est ma mère qui me l'a donné.
– Votre mère ? Et... qu'est-ce qu'en pensait votre père ?
– Je ne le lui ai jamais demandé. Et maintenant, faut que je retourne à mon enquête, maître. Y a-t-il autre chose ?
– Non, c'est tout. C'était juste par curiosité. Je vous retrouve demain à 8 heures.
– J'y serai.
Je le laissai au pied du mémorial et m'éloignai. Et descendis la rue en ne cessant de me demander pourquoi Bosch voulait savoir si Jerry Vincent avait des affaires fédérales. Je virais à gauche au croisement lorsque je me retournai et vis qu'il était toujours debout à côté de la fontaine. Il m'observait. Il ne baissa pas les yeux, mais moi si, et je continuai de marcher.