XXIII
Le dimanche matin, Léopold s’éveilla vers cinq heures et ne put tenir au lit. Par une fenêtre sur fond de cour, un jour blême, pâteux, entrait dans la chambre à coucher dont l’armoire à glace renvoyait une image livide, noyée dans des reflets d’étain. Ayant avalé un verre de blanc préparé sur la table de nuit, Léopold, en chemise, bâilla devant la fenêtre, s’étira, se gratta la cuisse, se gratta l’échine, enfila un pantalon, passa aux vécés, de là à la cuisine, déjeuna d’un demi-litre de blanc et se lava la figure avec un coin de l’essuie-main. Dispos, l’esprit alerte, il inclinait à l’optimisme et une deuxième arrestation lui paraissait maintenant improbable. La veille, après dîner, Ledieu et Monfort, deux communistes importants, étaient venus boire un marc au zinc du Progrès où ils avaient échangé quelques mots avec Rochard, comme s’il ne s’était rien passé. Du reste, à en juger par les renseignements recueillis de droite et de gauche, son algarade de l’avant-veille avait provoqué chez les Blémontois plus de gaîté que d’indignation. Toutefois, Léopold jugeait prudent de ne pas reparaître devant les clients avant deux ou trois jours.
Profitant de l’heure matinale, il alla visiter la salle déserte du Progrès. Tout y était en ordre, le comptoir net, les bouteilles alignées à leurs places, les chaises sur les tables, pas de verres à la traîne, ni de soucoupes. Rochard s’acquittait proprement de sa tâche. Peut-être le garderait-on définitivement. L’âge venant, Léopold éprouvait le besoin de quelqu’un à qui botter les fesses. Il arrosa le plancher, balaya, rangea les chaises, vint s’asseoir derrière son zinc et se versa un grand blanc. A six heures moins le quart, le dimanche, la place Saint-Euloge était encore endormie et nul bruit de l’extérieur ne troublait la paix du Progrès. Songeant aux heures studieuses qu’il avait passées là en compagnie du professeur Didier et de ses jeunes élèves, un sourire de tendresse éclaira sa face de gorille. Mentalement, il faisait l’appel de la classe de troisième : Charlet, Hautemain, Luret, Odette Lepreux… et à l’appel de son nom, chacun des élèves prenait sa place à la table accoutumée. La classe entière finissait par avoir une présence presque réelle. Des bribes de conjugaisons latines revenaient aux oreilles de Léopold. M. Didier, triste et sévère, passait entre les tables jeter un coup d’œil sur les cahiers de préparation et, par la bouche d’Odette Lepreux, Andromaque exhalait sa plainte mélodieuse. Un peu oubliée pendant les dernières vingt-quatre heures, elle surgissait dans un décor familier, telle qu’il la voyait d’ordinaire dans sa robe de 1900, avec les manches à gigot et la chaîne de montre en sautoir. Il sentit dans ses veines se rallumer la fièvre créatrice. Un moment, il se concentra, la tête entre les poings, les yeux agrandis, fixés sur une mousse de lumière qu’accrochait le rebord du zinc. Prenant un crayon et une feuille de papier, il commença par écrire les trois vers qu’il avait déjà faits. Le dimanche matin, le café ouvrait tard. Léopold avait devant lui deux heures de tranquillité absolue. Andromaque était là, si proche, si vraie, qu’il lui semblait entendre sa confidence. En une heure, il eut écrit deux nouveaux vers. Le troisième lui vint plus lentement, mais ce fut celui qui lui donna le plus de satisfaction. L’ensemble se présentait ainsi :
LÉOPOLD
Passez-moi Astyanax, on va filer en douce.
Attendons pas d’avoir les poulets à nos trousses.
ANDROMAQUE
Mon Dieu, c’est-il possible. Enfin voilà un homme !
Voulez-vous du vin blanc ou voulez-vous du rhum ?
LÉOPOLD
Du blanc.
ANDROMAQUE
C’était du blanc que buvait mon Hector
Pour monter aux tranchées, et il avait pas tort.
Arrivé là, Léopold resta longtemps le crayon en l’air. Il aurait voulu faire entendre à Andromaque qu’il avait lui-même fait la guerre en 1914, sans toutefois se donner des airs trop avantageux. A plusieurs reprises, Andréa avait voulu pénétrer dans la salle, mais s’était vue à chaque fois refoulée d’un geste sans appel. Lorsque Rochard se présenta vers huit heures, il était temps d’ouvrir l’établissement, et Léopold, contraint d’abandonner les lieux, se retira dans la cuisine afin d’y poursuivre ses travaux. L’idée à laquelle il s’était attaché commençait à prendre forme dans son esprit. Bientôt, la réalisation devint imminente. Il tenait ses deux rimes, savamment et régiment, il ne fallait plus que rogner çà et là quelques pieds superflus. C’est alors qu’Andréa, la mine défaite, vint l’avertir que les gendarmes étaient là. Léopold se leva de son siège en poussant un rugissement de fureur indignée. Il lui semblait qu’on eût, à dessein, choisi de l’arrêter au plus chaud de son inspiration et voulu outrager en lui le poète et le penseur. En trois enjambées, il fut dans la salle du café où l’attendaient deux gendarmes et un brigadier. Celui-ci tenait un papier à la main. Rochard, qui se trouvait derrière le zinc, observa que les deux gendarmes surveillaient avec une attention soupçonneuse les moindres gestes du cafetier. Le brigadier voulut parler, mais sa voix fut couverte par le tonnerre de Léopold.
— Nom de Dieu de bon Dieu, ça va-t-il finir, ces comédies-là ? Vous vous figurez peut-être que la poésie est aux ordres de la maréchaussée ? Mais la poésie, elle se fout de vos képis de gendarmes et de vos ceinturons en peau de vache !
— Pas d’insolences, Léopold : j’ai un mandat…
— De quoi ? un mandat ? Vous repasserez ! Si vous n’avez rien d’autre à faire que de venir casser les pieds aux honnêtes gens, moi j’ai un poème qui m’attend. Qu’est-ce que vous imaginez, que je suis Léopold le bistrot ? J’ai la prétention d’être un peu plus que ça et si vous voulez savoir quoi, demandez à M. Didier. Il vous dira que ça s’appelle un poète tragique.
— S’agit pas de ça, dit le brigadier. Je me fous de ce que vous êtes…
— Silence ! tonna Léopold, ivre d’indignation. Un poète tragique, vous lui devez le respect, vous m’avez compris ? Et d’abord, tirez-vous de mon établissement ! Allez vous torcher avec vos mandats !
Il eut un geste injonctif qui pouvait passer pour un geste de menace et qui parut inquiéter les gendarmes. Rochard, derrière le zinc, et Andréa, sur le seuil de sa cuisine, n’osaient intervenir, sachant avec certitude que leurs exhortations les plus mesurées ne pouvaient qu’exaspérer sa fureur.
— Passez-lui les menottes, commanda le brigadier.
L’un des gendarmes, sans quitter le cafetier des yeux, tira les menottes d’une poche de sa vareuse tandis que sa main restée libre se portait à son ceinturon vers l’étui à revolver. La vue des bracelets d’acier acheva de rendre Léopold enragé.
— Oui, mes vaches, gronda-t-il, je m’en vais vous aider.
Il se porta en avant avec l’intention de s’emparer des menottes. Les deux gendarmes tirèrent presque en même temps. Andréa poussa un cri de frayeur. Léopold s’était immobilisé, l’air étonné et comme incrédule. Une balle l’avait atteint au ventre, l’autre sous le sein droit et le sang commençait à rougir la chemise. Il s’ébranla en grognant et fonça droit devant lui, d’un lourd galop de proboscidien. Deux coups de feu claquèrent encore et une balle lui traversa la mâchoire d’une joue à l’autre, tandis que la deuxième se logeait dans le haut du bras gauche. Les gendarmes s’étaient écartés pour laisser passer l’avalanche, mais le brigadier, moins prompt, fut happé par la main du cafetier et projeté contre le mur au pied duquel il tomba étourdi. Andréa, terrorisée, poussait des hurlements pendant que les coups de feu claquaient à une cadence accélérée. Affolés par la capacité de résistance de Léopold qui ne paraissait pas sérieusement incommodé par la fusillade, les gendarmes vidaient leurs chargeurs dans son vaste dos. Il s’était arrêté et, au mouvement de sa tête qui ballottait de côté et d’autre, on put croire qu’il allait enfin s’écrouler, mais il vira sur lui-même d’un pas encore très ferme et se tourna à ses agresseurs. La mâchoire inférieure pendante et laissant échapper une cascade de sang qui tombait sur son ventre, il les regardait d’un œil lucide. N’ayant plus une balle à tirer, les gendarmes, épouvantés, reculaient vers le zinc. Soudain, il parut se désintéresser de leur présence et, saisissant le dossier d’une chaise qui se trouvait près de lui, s’assit à une table. Sa respiration était courte, bruyante, mais il se tenait d’aplomb, le buste très droit, fixant du regard, au fond de la salle, la réclame d’apéritif sous laquelle s’asseyait M. Didier pour faire son coins aux élèves de troisième. Il tomba en avant, la tête sur la table.
Bientôt, la nouvelle se répandit en ville que les gendarmes, venus arrêter Léopold dans son établissement, s’étaient vus dans l’obligation d’abattre le forcené qui avait grièvement blessé l’un d’entre eux.
Michel Monglat fut informé vers neuf heures. Il s’était attardé dans sa chambre en conversation avec l’homme de fer qu’il avait descendu la veille du grenier et installé en face de son lit.
Henriette, la servante, entra sans frapper, surprise de le trouver là passé neuf heures, lui si matinal d’habitude. Elle était allée en ville chercher le pain et, au retour de ses emplettes, montait au premier faire les lits.
— Vous ne savez pas ce que je viens d’apprendre ? Les gendarmes ont tué Léopold dans son café à coups de revolver.
Michel pâlit et, après un regard à l’homme de fer, descendit au rez-de-chaussée. Avachi dans son fauteuil, Monglat bâillait derrière son bureau encombré de paperasses en désordre. Parce que c’était dimanche, il avait mis une chemise propre, déjà salie de café, de cendres mouillées, et sa figure bouffie, rasée de la veille, lavée à peine, avait son habituelle expression de lassitude et d’écœurement. La porte s’ouvrit sans qu’il levât les yeux et ce fut à ses chaussures qu’il reconnut son fils. Les pieds s’étaient immobilisés au milieu de la pièce. Surpris par cette station silencieuse de Michel, qui se prolongeait anormalement, le père leva la tête.
— Qu’est-ce que tu as ? demanda-t-il.
Michel, toujours silencieux, continuait à fixer son père.
— Qu’est-ce que tu as à rester planté là ?
— Prends une feuille de papier, dit Michel, et écris ce que je te dicte. Dépêche-toi.
Tout en protestant, Monglat prit un stylo et un bloc de papier.
— Note d’abord la date. « Mon cher fils »…
Écris, « Mon cher fils. La vie m’étant devenue insupportable… »
— Qu’est-ce qui te prend ? Tu deviens fou !
— « La vie m’étant devenue insupportable, j’ai décidé de mettre fin… »
— Tu deviens fou, répéta Monglat en posant son stylo. Pourquoi veux-tu que je me suicide ?
— Pour laver l’honneur de notre nom et pour que la justice s’accomplisse.
— Mais qu’est-ce que tu racontes ? Quel honneur ? Tu sais bien que je m’en fous, de l’honneur. Toi aussi, du reste.
— Détrompe-toi. Malgré les tristes exemples que tu m’as mis sous les yeux, l’honneur est pour moi la chose qui compte le plus au monde. Mais je ne vais pas perdre mon temps à discuter avec un individu de ton espèce. Oui ou non, veux-tu faire ce que je te dis ?… Bon, tu ne veux pas. Je vais donc faire le nécessaire pour que tu sois en prison avant la fin de la semaine.
Monglat n’en croyait pas ses oreilles. Rien ne l’avait préparé à une telle attitude de la part de Michel qui s’était toujours montré un complice discret, avisé et au-dessus de toute espèce de scrupule. Il lui fit part de l’étonnement qu’il ressentait en face de ce revirement soudain où il était bien obligé de voir une trahison. A quoi Michel répondit qu’il reprochait justement à son père de l’avoir associé pendant l’occupation à ses trafics dégoûtants, envoyé ensuite au maquis pour se ménager une façade sur la Résistance et, depuis la libération, contraint à devenir un chien de garde au service de son sale argent.
— Mais c’est bien fini. Tu vas payer l’assassinat de Léopold…
— Ne parle pas si fort, dit Monglat en jetant un coup d’œil vers la fenêtre entrebâillée.
— Tu vas payer l’assassinat de Léopold ! cria Michel. Et puisque tu ne veux pas te suicider, je te ferai foutre en prison !
Monglat se souleva de son fauteuil. Il était jaune de colère. Appuyé des deux mains sur son bureau, le visage tourné vers la fenêtre, il regarda Michel de côté et lui dit d’une petite voix dure :
— En voilà assez. Si tu dis encore un mot, c’est moi qui te fais arrêter. Imbécile. Tu te crois peut-être quelqu’un ? mais si tu n’étais pas le fils d’un milliardaire, si je ne m’étais pas enrichi avec les Boches, tu serais juste bon à faire un chauffeur de taxi. Me faire flanquer en prison ? Tu oublies que c’est moi qui ai l’argent et moi seul. Léopold, tu vois ce qu’il lui en a coûté de faire le flambard avec moi. Alors, tiens-toi tranquille. Je n’ai qu’un mot à dire et je t’expédie en prison ou au cabanon ou plus loin.
Michel, interdit, décontenancé, restait planté au milieu de la pièce. Monglat se mit à rire tandis qu’une lueur s’allumait dans ses yeux troubles.
— Tu es si bête que tu n’as même pas appris à me connaître. Tu me crois toujours le bon vivant d’avant la guerre, le papa rigolard qui rencontrait son fils au bordel à deux heures du matin. J’ai changé, Michel. Je suis riche. Je tremble pour mes millions. Je suis méfiant. Je n’ai plus d’amis, plus de plaisirs. Je ne peux rien désirer sans me trouver en face de ma galette. Il ne me reste qu’une joie, c’est la souffrance des autres, le mal que je peux leur faire et celui qu’ils se font eux-mêmes. Je suis condamné à mon argent, je ne peux aimer personne, pas même moi, mais je hais tout le monde. Mon régal, c’est de lire dans les journaux les listes de fusillés, le compte rendu des procès, les dénonciations. Ça me fait jouir. Des juges bien dégueulasses, des journalistes indicateurs, des besogneux de la Résistance et des vaniteux, qui hurlent à la mort ou qui vendent leurs copains pour une petite place au soleil ou un reflet à la boutonnière, et les bons cons de la collabo, les sincères, les paumés, les salauds aussi, tout ça en vrac au poteau, en prison, aux travaux forcés. Ça me fait jouir. Ça me fait jouir. Moi le gros dégueulasse, le vendu numéro un, je suis considéré, le préfet à mes bottes, les sourires de monsieur le ministre. C’est pour moi qu’on fusille les miteux, les plumitifs, les subalternes, pour rassurer la grosse épargne. J’en suis très touché.
Monglat cracha contre le mur, pour le plaisir d’être malpropre et après avoir rallumé un mégot froid posé sur la table, se dirigea vers son fils qui le regardait en écarquillant des yeux stupides d’étonnement.
— Et le collaborateur que tu voulais dédouaner, comment s’appelle-t-il ?
— Maxime Loin, laissa échapper Michel.
— Bon, très bien. Maxime Loin, c’est le poteau à coup sûr, les crachats, les injures, la prévention à coups de matraque, tout le grand jeu. Je vais bien me régaler. N’empêche que sans moi, voilà un cochon de fasciste qui échapperait à la justice des patriotes. Où est-ce qu’il se cache ?
Michel, qui s’était un peu ressaisi, eut un geste d’ignorance.
— Arrange-toi pour le savoir aujourd’hui. Je suis pressé.
— Tu ne ferais tout de même pas une chose pareille ! protesta Michel.
— Pas un mot, je t’ai dit, ou je te fais coffrer. Alors, comme ça, tu t’amenais ici en moraliste et en justicier. Monsieur me reproche de lui avoir donné de mauvais exemples, de l’avoir associé à mes ignobles combinaisons. Gros imbécile, avant de juger les autres, apprends à te connaître un peu. Crois-tu que si j’avais eu un fils dont j’aie pu être fier, j’aurais fait toutes les saloperies que tu m’as vu faire depuis quatre ans ? Il aurait peut-être suffi d’un fils qui me soit un peu supérieur pour me dégoûter de prendre ce chemin-là, mais tu m’as toujours ressemblé trait pour trait. Au collège, un cancre comme moi, malfaisant et prétentieux. A vingt ans, tu ne pensais qu’à la nourriture et aux filles. Tricheur et rusé, mais encore plus bête, et bonasse sans avoir de cœur. Le portrait de ton père tout craché. Je t’en foutrai de me faire la morale, va. Regarde-toi bien, tu n’es qu’un salaud comme moi. Allons, sors d’ici, je t’ai assez vu. Et ne reparais devant moi qu’avec tous les renseignements sur l’endroit où se cache le traître fasciste.
Monglat regagna sa place derrière son bureau en suivant la sortie de son fils avec un sourire qui se fondit du reste dans une expression d’extrême fatigue. Michel, très troublé, remonta l’escalier et alla s’accouder à la fenêtre de sa chambre. Un peu surprenants de la part d’un homme accablé et toujours gémissant, les propos du père, à la réflexion, l’étaient beaucoup moins. Sans parler de l’arrestation de Léopold, qui s’expliquait suffisamment par la panique de Monglat, celui-ci avait à son actif certaines trahisons d’un caractère purement gratuit qui annonçaient sans éclat, mais sans équivoque non plus, les sentiments qu’il venait d’étaler avec tant de complaisance. Peut-être fallait-il voir dans ces discours une outrance calculée, mais ils contenaient à coup sûr une grande part de vérité, et rien n’empêchait de supposer que l’homme, poussé par la peur, pût vraiment expédier son fils en prison ou lui réserver le sort de Léopold. Mais plus inquiétante pour Michel que ces menaces suspendues sur sa tête, était l’idée d’une ressemblance morale entre son père et lui. Il avait beau la repousser de toutes ses forces, elle s’imposait à son esprit avec une évidence cruelle. En scrutant ses souvenirs, il retrouvait maintes circonstances où l’un et l’autre s’étaient spontanément accordés sur des façons de sentir, si particulières qu’ils avaient eu tous les deux le sourire que provoque chez des interlocuteurs ce genre de rencontres. La ressemblance frappait d’ailleurs de nombreuses personnes. L’avant-veille encore, Michel se trouvait dans un groupe à la Pomme d’Or et l’avocat Mégrin lui avait dit avec un sourire qui prenait maintenant sa véritable signification : « C’est étonnant, mais quand je te regarde, je crois revoir exactement Monglat tel qu’il était à ton âge. » Et Mégrin ne parlait certainement pas d’une ressemblance physique, qui était assez lointaine. Il s’agissait pour lui de quelque chose de plus profond et de plus secret. A vivre de la même vie, avec les mêmes préoccupations et le naturel aidant, il n’y avait rien d’extraordinaire à ce que le fils fût ainsi façonné à l’image de son père. Sans doute connaîtrait-il plus tard, lui aussi, cette fièvre de méchanceté sénile où Monglat trompait le vide désespérant de son existence. Michel voulut interroger l’homme de fer, mais il n’accordait déjà plus aucune valeur à cette fiction sur laquelle il s’efforçait de vivre depuis trois jours. Vers onze heures, il se rendit en ville et, n’y ayant pas rencontré Marie-Anne, alla déambuler dans les ruines en face de ses fenêtres.
Le professeur Watrin venait d’apprendre aux Archambaud et à Loin la fin dramatique de Léopold. Il était sorti vers neuf heures prendre son fils à l’hôtel où il avait couché, mais Charles était déjà parti, préférant sans doute être seul pour se rendre sur la tombe de sa mère. Watrin avait fait une longue promenade dans la campagne et, au retour, flânant par les rues de Blémont, rencontré son collègue Fromantin qui lui avait assené la nouvelle.
Archambaud accueillit la nouvelle avec une tranquille amertume. Il prétendait être responsable, au même titre que ses concitoyens, de la mort de cet innocent.
— Je n’ai pas eu le courage de m’élever contre l’arbitraire de sa première arrestation et quant au meurtre, je me sens tout prêt à me solidariser, par mon silence, avec les assassins. Mais j’ai déjà commis tant de crimes de ce genre que je n’en suis plus à un près.
Marie-Anne eut une pensée émue pour Léopold, mais se désintéressa de la conversation aussitôt, car elle venait d’apercevoir le fils Monglat errant parmi les ruines. Il allait lentement, l’air morose, et montait parfois sur un tas de pierres pour se mettre mieux en vue. Cachée derrière la fenêtre, Marie-Anne l’observait avec malveillance et, comme s’il avait pu la voir, mettait dans son regard une ironie agressive.
Des grands pas d’hommes solidement chaussés résonnèrent dans le couloir. Archambaud prit Loin par le bras et le poussa dans la chambre du professeur. Les pas s’étaient arrêtés au milieu du couloir et l’un des deux visiteurs frappa à la porte de Gaigneux.
— Fausse alerte, murmura l’ingénieur.
— Il n’y a plus lieu de s’inquiéter pour Maxime, fit observer Watrin.
— Je voudrais bien savoir pourquoi il n’y a plus lieu de s’inquiéter. La situation est la même qu’au premier jour, sauf que nous sommes beaucoup moins prudents. A vrai dire, il y a toutes chances pour qu’elle se soit aggravée. Depuis trois semaines, le hasard nous est favorable, mais c’est une raison de nous méfier, car le simple calcul des probabilités joue déjà contre nous. D’ailleurs, je suis en train de m’occuper du départ de Maxime. Comme la chose n’est pas encore au point, je ne lui en ai rien dit. C’est Manin, le chef magasinier de l’usine, qui le ferait partir en camion pour Perpignan, chez des parents à lui. De là, il pourrait sans doute passer en Espagne. Manin est un très brave homme en qui j’ai toute confiance et pourtant… j’ose à peine le dire, mais quand j’ai entendu des pas dans le couloir, j’ai tout de suite pensé…
Gaigneux, les joues barbouillées de savon et le rasoir à la main, accueillit ses deux camarades Ledieu et Monfort. Il les fit asseoir et acheva de se raser devant une petite glace pendue à l’espagnolette de la fenêtre.
— Je suis tout seul à la maison, dit-il, Maria est allée avec les gosses passer la journée chez ses cousins de La Chesnée.
Ce qu’il ne disait pas, c’est qu’elle était allée assister à un baptême. Et ce qu’il ne savait pas, Maria s’étant gardée de lui en rien dire, c’est qu’elle profitait de l’occasion pour baptiser leur dernière-née qu’il entendait, lui, préserver des entreprises de la superstition. Ledieu et Monfort, informés par leurs femmes de cette petite trahison, échangèrent un sourire derrière son dos. Il se passa un linge mouillé sur la figure et essuya son rasoir.
— Alors, demanda Ledieu, qu’est-ce que tu penses de ce qui arrive ?
— Ce qui arrive ?
— Je m’en doutais, tu n’es pas sorti, tu ne sais rien. Ce matin, vers huit heures, les gendarmes sont allés au Progrès arrêter Léopold et ils l’ont descendu à coups de revolver.
Gaigneux, stupéfait, resta d’abord muet.
— Joli travail, hein ? fit Monfort.
— Mais, bon Dieu ! qui est-ce qui a donné l’ordre d’arrêter Léopold ?
— On venait justement voir si tu avais ton idée là-dessus.
— J’ai été voir le lieutenant de gendarmerie, dit Ledieu. Il ne m’a pas appris grand-chose. A ce qu’il paraît, c’est la préfecture qui a tout déclenché. Mais sûrement que derrière le préfet, il y a quelqu’un de Blémont. Ça, le lieutenant ignore et il m’a paru sincère. Je me suis demandé si ce ne seraient pas les socialistes, histoire de nous mettre dans le pétrin. Ils auraient réussi, les vaches. A l’heure qu’il est, la chose ne fait pas de doute à Blémont pour personne : le parti communiste a fait assassiner Léopold. Tu parles si les socialistes vont s’en donner.
— Il faudra bien qu’on sache d’où vient le coup, prononça Gaigneux. On fera cuisiner le préfet. Au besoin, un de nous fera le voyage. Personnellement, je ne crois pas que ça vienne des socialistes. Ce n’est pas dans leur manière. Vous n’avez pas interrogé Rochard ?
— Je l’ai rencontré, dit Monfort. Il allait demander à Lurin de passer au Progrès prendre les mesures de Léopold. Naturellement, je lui ai demandé ce qui s’était passé, en prenant mon air le plus vache. D’après lui, quand les gendarmes sont venus le cueillir, Léopold s’est fâché, il a foncé dans le tas et il a estourbi le brigadier. En somme, les gendarmes n’auraient fait que se défendre. Reste à savoir si c’est vrai.
Les trois hommes s’étaient approchés de la fenêtre. Leurs regards plongeaient dans l’impasse Ernestine. Ledieu et Monfort continuaient à discuter les problèmes que soulevait la mort de Léopold, mais Gaigneux paraissait s’être retiré du débat. Il avait l’air de penser à autre chose. Comme Ledieu et Monfort lui en faisaient la remarque, il les regarda avec une étrange insistance qui devait nécessairement attirer leur attention sur les paroles qu’il allait prononcer.
— Tiens, dit-il lentement, voilà le fils Monglat qui rentre chez lui.
Les deux visiteurs suivirent des yeux le fils Monglat jusqu’à la grille de la maison paternelle, le temps de méditer sur les accusations portées par Léopold contre le distillateur. Gaigneux les regardait.
— Je crois que ce n’est pas la peine de cuisiner le préfet.
— Je n’avais pas pensé à Monglat, murmura Ledieu.
Le silence s’établit entre les trois hommes. Ils songeaient au pouvoir que détenait cet homme effacé et inconsistant, et aux protections dont il était l’objet dans les hautes sphères communistes. Le parti devait y trouver son compte, mais il était difficile de s’en féliciter.
— Alors ? demanda Monfort avec mauvaise humeur, on encaisse le coup ?
— Je ne vois pas ce qu’on peut faire d’autre, soupira Ledieu. Protester qu’on n’est pour rien dans la deuxième arrestation de Léopold ? Personne ne nous croira. Et si les gens nous croyaient, ils diraient : « Tiens, tiens, maintenant on emprisonne et on fusille sans passer par les communistes. » De toutes manières, on n’en sort pas. Les socialistes ont la partie belle.
Ils doivent déjà travailler ferme à monter l’opinion contre nous.
En pensant au bénéfice que les socialistes allaient retirer de l’aventure, Ledieu eut un geste rageur. Monfort dit en s’adressant à Gaigneux :
— Si on t’avait écouté et qu’on ait foutu Rochard en l’air au lieu de suivre cette andouille de Jourdan, on n’en serait pas là aujourd’hui.
Tandis que Gaigneux et Monfort échangeaient des vues sur les communistes d’éducation bourgeoise, Ledieu arpentait la chambre en réfléchissant. Lorsqu’il revint auprès d’eux, il avait les yeux brillants, le visage animé.
— Il y a quand même un moyen de s’en tirer, déclara-t-il. Le moyen, c’est de découvrir un complot. Par exemple, faire arrêter Rochard avec deux ou trois autres, et les accuser d’avoir été en cheville avec Léopold pour préparer un attentat fasciste. Les preuves, on les trouverait.
Gaigneux se cabra et Monfort ne cacha pas non plus qu’il répugnait à une telle machination :
— Tout ça, c’est pas sérieux. C’est gangster et cinéma.
— Il faut raisonner un peu, dit Gaigneux. Si nous, on devient les pires dégueulasses, j’estime qu’on n’est plus qualifié pour faire la révolution ni pour la proclamer. Il y a des types, c’est malheureux, pour qui c’est un métier d’être communiste. Pour d’autres, c’est un moyen d’échapper au fisc, au contrôle, à l’épuration, ou un atout dans leur profession. Tous ces gens-là, il n’y a rien de bon à en attendre et j’ai peur qu’on s’en aperçoive un jour, quand il sera trop tard. En définitive, la force du parti, c’est les gens comme nous, les gens honnêtes et du fait qu’ils sont honnêtes. Mais si on se met à faire des faux témoignages, si on se met à fourrer des innocents en prison sous prétexte d’arranger les affaires du parti, à partir de ce moment-là, on n’est plus des hommes sur lesquels on peut compter.
Ledieu, qui tenait à son idée, la défendit avec vigueur, représentant à ses compagnons le péril que comportait l’inaction pour les communistes, et la marée montante des S.F.I.O. à Blémont. Un militant n’a pas le droit, disait-il, de sacrifier à sa bonne conscience les intérêts supérieurs du parti ; est-ce que les capitalistes avaient des scrupules ? Les arguments lui venaient, nombreux, appuyés de solides références. Monfort, tout en disputant, sentait vaciller ses scrupules et commençait à admettre la nécessité d’une action qu’il réprouvait encore. Mais Gaigneux, l’air froid et indifférent, s’abstenait de participer à la dispute. Le voyant ainsi retranché, Ledieu comprit qu’il avait intérêt à transporter son idée ailleurs, là où elle aurait des chances de s’enraciner.
Après avoir reconduit les deux visiteurs jusqu’à la porte d’entrée, Gaigneux eut plaisir à se retrouver seul. Dans la rue, Ledieu devait parler de lui et dire à Monfort : « C’est un homme sérieux, consciencieux, un bon camarade, mais ce qui lui manque, c’est le sens des réalités. » Tant pis. Ce n’était pas la première fois qu’on s’irritait de le trouver trop prudent, trop réfléchi – statique, disait Jourdan dans son jargon. En général, l’événement finissait tout de même par lui donner raison. Il s’efforça de reléguer ces pensées un peu amères et de retrouver sa légèreté d’humeur de la matinée. L’absence de sa famille, principalement de sa femme, lui procurait toujours une agréable sensation de repos et de liberté. S’y ajoutait aujourd’hui un certain émoi qui était en lui comme une source murmurante, de douceur et de jeunesse. Dans la solitude et le silence de son logement, le voisinage de Marie-Anne lui était sensible. Il avait occupé sa matinée à réparer des objets ménagers et ses regards s’étaient souvent portés sur le mur qui le séparait de la jeune fille.
Gaigneux déjeuna, s’endormit sur la table en lisant un journal et s’éveilla passé trois heures. Il avait rêvé d’un gros oiseau mouillé qui marchait dans un crépuscule d’hiver où tremblait une quittance de loyer. Le souvenir de son cauchemar se dissipa très vite et, en allant à la cuisine laver le peu de vaisselle qu’il avait salie, Gaigneux ne pensait qu’à Marie-Anne. Penché sur l’évier, il vit passer dans le couloir Archambaud et les deux Watrin, qui gagnaient l’escalier.
— Vous avez raison, disait l’ingénieur. Si j’avais votre âge, je ne ferais pas ma vie en France non plus.
A l’eau froide, la vaisselle se lavait mal. Les assiettes et les couverts restaient gras. Gaigneux recommença plusieurs fois l’opération sans obtenir de résultat vraiment satisfaisant. Il entendit s’ouvrir la porte de la salle à manger, se fermer, s’ouvrir encore.
— Maman, tu as pris la lettre pour tante Élise ? demanda Marie-Anne.
— Ton frère l’a emportée, répondit Mme Archambaud.
— Pourvu qu’il ait pensé à la timbrer. Il manquait un timbre de cinquante.
— Pierre n’y aura sûrement pas pensé. Tant pis, Élise paiera la taxe.
La porte se referma. Mme Archambaud, coiffée d’un chapeau à plume et à voilette, passa dans le couloir. La porte du palier claqua derrière elle. En songeant qu’il était seul dans l’appartement avec Marie-Anne, Gaigneux fut doucement ému et se sentit appelé par le destin. La vaisselle était lavée, essuyée, rangée. N’ayant plus rien à faire, il demeura dans la cuisine, oisif et ballant, à attendre la venue de la jeune fille. Il la voyait triste, lui la consolant et conseillant, grand ami sincère et, sans l’avoir voulu vraiment, souhaité à peine, l’étreignant sur le lit de Maria. Plusieurs fois, il s’avança au seuil de la cuisine en toussant très fort pour faire savoir qu’il était là. Enfin, dans une minute d’anxiété et d’exaltation, il alla jusqu’au fond du couloir et ouvrit la porte de la salle à manger. Maxime Loin était seul dans la pièce, assis sur une chaise devant la table et lisant un journal de cinéma. Gaigneux fut si vivement intéressé par la rencontre qu’il n’eut pas le temps d’être déçu. Il s’assit en face de Loin de telle sorte qu’ils se trouvaient séparés par la largeur de la table.
— Il y a longtemps que tu es chez Archambaud ?
— Un quart d’heure. Mais qu’est-ce que ça peut te faire ? Tu es de la police ?
— Alors, tu as vu Archambaud ?
— Si tu es inspecteur ? montre-moi ta carte, mais si tu n’es qu’un indicateur, fais ton métier et fous-moi la paix.
Loin avait un air de défi, des yeux chauds, pleins de violence et de douleur. Gaigneux détourna son regard, gêné d’être le plus fort. Depuis leur plus petite enfance, il avait toujours été le plus fort, à la maternelle, à la communale, plus tard à l’usine où l’un était employé, l’autre ouvrier. Ils n’avaient du reste jamais été ennemis. Gaigneux, bien souvent, était intervenu auprès de ses camarades en faveur de l’écolier timide et trop différent des autres. Ils n’avaient jamais été amis non plus, tous deux sérieux et réfléchis, mais opposés par leurs sensibilités. Certaines manières d’être, dans ce qu’elles avaient de plus physique, de plus extérieur, auraient suffi à les séparer. Gaigneux, en face de son ancien condisciple, pensa justement à ces deux vies qui s’étaient écoulées si proches l’une de l’autre sans véritable contact et en eut comme un remords.
— Tu as mangé ? demanda-t-il.
Loin répondit affirmativement. La question l’avait ému et ses paupières battirent pour dissimuler une buée de larmes. Gaigneux, le cœur serré, vit poindre cette humidité. Il hésitait encore sur la conduite à tenir, acceptant difficilement que l’écolier blême et timide, devenu plus tard un petit employé solitaire, fût maintenant un ennemi. Le souvenir du meurtre de Léopold, que les Blémontois imputaient aine communistes, mit fin à ses hésitations. Le parti, qui avait besoin de se relever, pourrait se prévaloir d’une arrestation sensationnelle sans avoir recours aux ténébreuses machinations de Ledieu.
— Viens avec moi, dit-il, je vais te conduire à la gendarmerie.
Loin se leva sans rien dire, mais consentant. Lorsqu’il fut debout en face de Gaigneux, la mort lui fit une si grande peur qu’il se trouva incapable de faire un pas. Il avait froid dans tout le corps, ses mains étaient glacées. Son malaise ne dura pas et la mort alla l’attendre un peu plus loin. Il pensa à la prison, au procès, à l’orgueil qu’il aurait d’être un homme devant des juges peureux et il sentit se réchauffer en lui et prendre une valeur nouvelle des convictions qui commençaient à se flétrir. Levant sur Gaigneux un regard calme, il lui dit en souriant :
— Une minute, si tu veux bien, le temps de feuilleter le magazine.
Une grande photo couvrant toute une page représentait une vedette en costume de bain, chaussée de souliers à hauts talons et tenant un chien en laisse. Maxime Loin lut la légende qui l’accompagnait : « J’adore les confitures et les épagneuls, déclare la charmante et spirituelle Lilian Redd. » Il tournait la page lorsque Marie-Anne, sortant de sa chambre, entra dans la salle à manger. Elle regardait les deux hommes et, hésitant à comprendre, craignait de prononcer une parole qui pût nuire à Maxime.
— Excusez-moi, lui dit Gaigneux qui ajouta en regardant Loin : Tu es prêt ?
Loin acquiesça et la jeune fille comprit.
— Vous n’allez pas livrer un homme traqué, dit-elle à Gaigneux. Vous êtes un honnête homme, vous ne pouvez pas faire une chose pareille.
— Ne vous mêlez pas de ça. Allons, vite, partons.
— Maxime, restez là, commanda Marie-Anne.
Elle s’approcha de Gaigneux et le toisa d’un regard froid.
— Comment se fait-il que vous soyez ici ?
Vous pensiez qu’il n’y avait personne dans l’appartement ?
Surpris et blessé, Gaigneux ne trouva rien à répondre. Cette jeune fille douce, aimable, qui fondait facilement en mélancolie, avait tout à coup le ton cassant de Mme Archambaud et le même timbre de voix.
— Ou bien vous avez pensé que j’étais seule ici, n’est-ce pas ?
Gaigneux devint rouge et détourna la tête.
— Alors ? c’était pour la fille ou pour les couverts en argent ?
Il n’eut pas de colère, mais crut sentir dans sa poitrine s’écraser quelque chose qui lui fit très mal. Sans la regarder, il quitta la salle à manger. Quand la porte se fut refermée sur lui, Maxime vint à Marie-Anne et dit à mi-voix :
— Il m’attend derrière la porte. Le mieux que je puisse faire est de le rejoindre tout de suite.
— Non. Vous pouvez encore vous sauver. Par la fenêtre avec des draps de lit.
— Ce n’est pas sérieux. Parlons d’autre chose. Il y a une catastrophe à éviter, c’est que les gendarmes viennent me chercher ici et emmènent M. Archambaud en même temps que moi. Je vais m’arranger avec Gaigneux pour que personne ne soit compromis. Il n’y a pas autre chose à faire.
Marie-Anne trouva qu’il avait raison, mais elle était choquée de voir sa mort s’arranger aussi simplement et, par respect humain, aurait voulu étoffer la chose. Ne pouvant mieux faire que pleurer, elle s’effondra sur une chaise en cachant son visage dans ses mains et en poussant des gémissements. Touché de cette petite attention, il sortit tout doucement.
En descendant l’escalier, il demanda à Gaigneux de ne pas mentionner sa visite chez Archambaud dont la responsabilité n’était nullement engagée. Gaigneux n’était pas dupe et croyait savoir à quoi s’en tenir sur le rôle joué par l’ingénieur, mais la proposition l’arrangeait.
— En effet, dit-il, ça vaut mieux. Je t’ai découvert rue Émile-Bon, près de la gare, dans les ruines. Tu te cachais en attendant la nuit pour sauter dans un train de marchandises. Je t’ai reconnu, je t’ai attrapé par le col et comme tu avais faim, je t’ai emmené chez moi manger un morceau.
Le ciel était gris. Depuis une heure, il tombait une pluie fine et fraîche, comme d’automne. La rue était presque déserte. En débouchant du couloir, Loin s’arrêta devant le champ des ruines et dit en montrant les décombres mouillés :
— Je suis content que tout ça soit par terre. La vie était triste, là-dedans. Tu te souviens ?
Gaigneux, lui, ne voyait rien dans ses souvenirs qui lui parût justifier cette satisfaction. Ils se mirent en marche sous la pluie et furent longtemps sans échanger un mot. Leur silence n’avait du reste rien d’inamical. C’était celui de deux hommes qui n’ont pas grand-chose à apprendre l’un sur l’autre et sont assez sûrs de leur intimité pour ne pas la chercher dans de vaines paroles. Oubliant un peu où il allait, Maxime Loin se sentait presque en sécurité. Ce fut pourtant lui qui rompit le charme alors qu’ils arrivaient au grand carrefour.
— Ça ne te fait rien de donner quelqu’un aux flics ?
— Si, répondit Gaigneux, un petit peu. Mais tout ça, c’est des préjugés d’autrefois.
Les passants étaient de plus en plus rares. La femme du lieutenant de gendarmerie, qui trottait sous la pluie, reconnut Maxime en arrivant auprès de lui, mais la crainte de mouiller sa robe et son indéfrisable l’empêcha de revenir sur ses pas informer son mari qu’elle savait être au café du Commerce. Des groupes de promeneurs avaient trouvé un abri sur la terrasse de la Pomme d’Or. Watrin et son fils y étaient attablés en compagnie d’Archambaud qui avait l’humeur sombre. Loin et Gaigneux passèrent devant les trois hommes à moins de cinquante mètres sans qu’aucun d’eux les remarquât.
— Ne faites pas cette tête-là, disait Watrin à l’ingénieur, et ne pensez pas toujours à ce que vous auriez dû faire et que vous n’avez pas fait. Souvenez-vous plutôt que vous avez sauvé un homme de la mort, sans peur de vous compromettre.
— C’est ce que vous me répétez tous les jours avec l’intention charitable de me rassurer. N’empêche que je marine dans un bain de saleté et que je me sens sale jusqu’au fond de moi-même. Quand je pense aux saloperies et aux crimes auxquels je me suis associé…
Un peu surpris par ces dernières paroles, le fils de Watrin considérait Archambaud avec une attention nouvelle. Le professeur s’aperçut de son étonnement, et, craignant qu’il se méprît, expliqua :
— En fait de crimes, notre ami Archambaud n’a strictement rien à se reprocher. Il a tout bonnement consenti, par son silence, aux crimes des autres. C’est du reste ce qui m’est arrivé et c’est ce qui t’arrivera aussi. Nous sommes des lâches et des hypocrites, je ne songe pas à nier l’évidence, mais c’est justement ce qu’il faut être en ce moment. Et ce n’est pas ce qui nous empêche d’être des créatures admirables. Vous m’entendez, Archambaud. Admirables.
— Oui, oui, dit l’ingénieur avec un sourire sans joie. Je vous vois venir. Uranus.
— Parfaitement, Uranus. Tenez, cet hiver, quand je m’éveillais ayant sept heures, il faisait encore nuit. Dans ma joie de renaître, je ne pouvais pas me rincer l’œil avec mon armoire, ma table ou mon pot à eau. Bien sûr, j’avais la ressource de penser aux fleurs, aux éléphants, aux arbres et je ne m’en privais pas non plus. Mais le plus souvent, je m’amusais à regarder à l’intérieur de moi-même. Ça se présente comme une belle grande boutique d’une opulence incroyable, et qui regorge de trésors au point qu’on est ébloui. L’ordre est loin d’y être parfait. Il a beau y avoir abondance de placards, des tiroirs à n’en plus finir et des serviteurs zélés, bien souvent, ça fait un peu bric-à-brac. Mais il y a une chose qui est toujours soignée, ordonnée, ratissée, c’est la vitrine. C’est qu’il s’agit de plaire aux passants, de leur taper dans l’œil sans les humilier, sans les contrarier. En somme, la vitrine doit être ce que les passants veulent qu’elle soit. Ça paraît très difficile et ça se fait sans effort, tout naturellement. Comme vous savez, le goût des passants n’est pas toujours excellent. A l’heure qu’il est, par exemple, les vitrines ne sont pas brillantes, mais ça ne dînera pas toujours. Attendez un peu. Attendez seulement cinquante ans…
Un homme en imperméable, qui venait de traverser le grand carrefour en courant, s’arrêta près d’une table voisine et dit à haute voix : « Vous savez la nouvelle ? Maxime Loin vient d’être arrêté. » Archambaud devint blême de peur et maudit le mouvement de générosité imbécile auquel il avait cédé un soir. Le professeur Watrin, qui n’avait pas entendu, souriait à l’avenir et s’écriait avec une légère exaltation :
— Quelles vitrines ! Quelles vitrines !