XIX
Au café de la Pomme d’Or, Jourdan brossait pour ses élèves de première un tableau récapitulatif de la littérature française au XVIIIe siècle. Les cours de français de ces dernières semaines avant l’examen étaient consacrés à des causeries dans lesquelles il s’efforçait de condenser son enseignement de l’année scolaire écoulée.
La Pomme d’Or était le plus grand café de Blémont depuis que le National, qui lui faisait autrefois vis-à-vis de l’autre côté du carrefour, s’était écroulé sous les bombes. La salle, oblongue, était décorée de grands panneaux de glace et la partie du fond, séparée du reste de l’établissement par une cloison s’élevant à mi-hauteur du plafond, formait une sorte de retraite confidentielle où les murs tendus de soie verte et les banquettes de velours rouge trahissaient une recherche d’élégance. On disait, mais sans en être bien sûr, que les officiers allemands y avaient fait des orgies nocturnes en compagnie de la patronne qui, au jour de la Libération, avait d’ailleurs été tondue. Le petit salon était juste assez grand pour contenir Jourdan et ses douze élèves, mais le confort du lieu et son exiguïté créaient une atmosphère d’intimité favorable à l’enseignement du maître.
Contrairement à son habitude qui était de circuler entre les deux rangées de banquettes, Jourdan parlait de sa place, les coudes appuyés sur la table de marbre blanc. L’air distrait, lointain, il n’avait pas cette fougue, ce regard brillant ni, dans la voix, cette vivacité agressive qui échauffaient la classe lorsqu’il discourait comme aujourd’hui sur un sujet qui lui était aussi cher que les encyclopédistes. Parfois, en parlant d’un Rousseau ou d’un Diderot, il retrouvait pour une minute son habituelle chaleur d’accent et retombait. Les élèves, qui percevaient cette absence et cette lassitude, étaient moins attentifs qu’à l’ordinaire et en profitaient pour se dissiper. Le professeur distribua quatre heures de colles, mais oublia de les marquer. Ces heures de colle n’étaient d’ailleurs pas très redoutées des élèves. Elles s’effectuaient le jeudi matin soit au café du Commerce, soit au Progrès, sous la surveillance d’un pion qui buvait le vin blanc avec le patron, et les élèves punis avaient le droit d’offrir une tournée.
Pour la première fois depuis qu’il était à Blémont, la classe lui semblait pesante. Il aurait voulu en être délivré et appréhendait pourtant la fin de cette heure de cours. Depuis le matin, sa décision était prise d’aller trouver Rochard à cinq heures au café du Progrès pour lui administrer une correction. Après avoir réfléchi une partie de la nuit, hésité et remis le débat au lendemain, il n’avait pas cru pouvoir se dérober à ses obligations, en dépit d’une vive répugnance. Ce n’était pas qu’il eût peur de se mesurer avec Rochard. Confiant dans sa force et dans l’efficacité du coup de genou au bas-ventre, il envisageait néanmoins l’éventualité d’un échec, même cuisant, et acceptait aussi bien que le risque des coups celui du ridicule, mais quelque chose en lui protestait contre cet acte de violence perpétré de propos délibéré. Il se sentait fait exclusivement pour les audaces intellectuelles, les méditations fécondes, les gestes décisifs de la pensée, les trépas héroïques et exemplaires, et pas du tout pour les basses besognes d’homme de main. Cette intime certitude qu’il découvrait en lui d’être d’une essence particulière, un peu comme s’il était né officier supérieur de la révolution, il avait beau la juger absurde, inadmissible, y voir la persistance d’une tare bourgeoise, elle s’imposait à son esprit comme un fait et une constatation. Aussi la corvée du Progrès devenait-elle à ses yeux un remède à ses contradictions, une épreuve nécessaire à son salut, ce qui ne le dispensait pas d’y répugner violemment.
A quatre heures, ayant lâché ses élèves, il les regarda partir sans pouvoir s’arracher de la banquette. Pierre Archambaud avait d’abord suivi ses camarades et, revenant sur ses pas, attendait que le professeur s’avisât de sa présence.
— Vous avez quelque chose à me dire ? demanda Jourdan avec un certain empressement.
Archambaud, s’il ne lui inspirait aucun sentiment d’hostilité, n’était pas non plus un élève auquel il se fût jamais attaché. Studieux, appliqué à plaire au professeur et à prendre le pli de sa pensée, il avait une disposition vaniteuse à se faire remarquer et une méconnaissance de ses propres limites, qui gâtaient souvent ses efforts les plus méritoires. Même lorsqu’ils étaient bons, ses devoirs ne contenaient jamais rien qui éveillât la sympathie ou la curiosité. Jourdan voyait en lui un élève d’une intelligence moyenne que les études pouvaient armer utilement sans réussir à l’affiner ni à l’élargir beaucoup. Quelques jours plus tôt, après la classe, Pierre était déjà venu le trouver pour lui confier qu’il était très vivement attiré par le communisme. Interrogé sur le point de savoir comment il y avait été amené, il avait parlé de sa sympathie pour le peuple avec une chaleur qui dissimulait mal une certaine condescendance. Manifestement, le garçon ignorait tout du communisme. Ses réponses, trop vagues, ne permettaient pas de discerner sûrement le mobile qui l’avait poussé, mais laissaient entrevoir une raison intéressée, peut-être le désir de prendre une attitude avantageuse, susceptible de le poser auprès de ses camarades, ce qui n’était du reste pas méprisable. Jourdan, qui ne s’interdisait pas de guider un élève vers la vérité quand le terrain lui semblait propice, n’avait pas découragé le jeune Archambaud, lui conseillant simplement de se consacrer tout entier à la préparation de son examen et de revenir le trouver plus tard s’il sentait frémir encore en lui l’amour du prolétariat. Aujourd’hui, Pierre se présentait au professeur avec un visage soucieux et un air embarrassé qu’il n’avait pas l’autre fois.
— Je suis venu vous demander un conseil à propos de quelque chose de très grave, dit-il d’une voix mal assurée et comme enrhumée par l’émotion.
— Je vous écoute, répondit aimablement Jourdan qui ne demandait qu’à se mettre en retard.
A l’instant de parler, Pierre sembla hésiter et, à l’expression de son visage, le professeur crut deviner qu’il regrettait déjà sa démarche.
— Peut-être préférez-vous réfléchir encore ? Le fait d’être venu me trouver ne vous engage en rien.
— C’est trop grave, répliqua l’élève Archambaud. J’ai besoin d’un avis. Voilà ce qui m’arrive. J’ai appris qu’un collaborateur se cachait à Blémont. Je sais où il est. Alors, je me demande ce que je dois faire et où se trouve mon devoir de patriote.
Le professeur ne répondait pas. Pierre ajouta :
— C’est un traître, un type qui s’est vendu aux Boches, une sale crapule, un dégoûtant personnage.
La haine avait assombri sa voix et son visage. Jourdan, qui l’observait avec attention, hésitait à le conseiller. A première vue, le cas était simple et personnellement, il n’eût pas eu besoin de se consulter pour livrer un individu que sa qualité de collaborateur désignait comme un ennemi du parti. La dénonciation, du moment où elle servait les intérêts de la cause, lui semblait chose naturelle et, plus généralement, il tendait à considérer toute disposition au mouchardage comme une vertu révolutionnaire. Ainsi qu’il l’avait souvent expliqué à Gaigneux, la délation, ignominieuse dans une société bourgeoise où elle fournit des victimes à l’oppression capitaliste, devient l’exercice de la plus élémentaire honnêteté lorsqu’elle est au service de la lutte prolétarienne et c’est du reste une des plus belles raisons d’espérer dans l’univers marxiste que des actes ordinairement réputés criminels s’y transforment en pratiques vertueuses du simple fait qu’ils trouvent là une objection utile à la communauté. Lui-même ne se faisait pas faute d’épier ses collègues, entre autres, et de fournir sur leur compte tous les renseignements dont le parti pouvait tirer quelque profit. Jourdan se devait donc d’inciter son élève à dénoncer sans retard le collaborateur. Anxieux, le jeune Archambaud attendait que son professeur le questionnât et, sans aucun doute, il se tenait prêt à lui fournir tous les renseignements qu’il possédait sur la retraite du fugitif. Jourdan ne put se défendre d’un mouvement de pitié pour ce garçon de seize ans qui, plus tard, ne se pardonnerait peut-être pas d’avoir envoyé un homme au châtiment et vivrait avec le sentiment de traîner une existence souillée. Il lui semblait qu’en le poussant à dénoncer, il aurait abusé de la faiblesse d’un enfant.
— Archambaud, ce n’est pas à moi à décider pour vous. Je suis loin d’être sûr que le patriotisme ait rien à faire dans votre débat de conscience. Le seul conseil que je puisse vous donner est de prendre avis auprès de vos parents.
Le professeur avait parlé d’une voix sèche qu’il voulait méprisante, son visage était dur et réprobateur. Se sentant ainsi deviné, Pierre s’empourpra et perdit contenance. A sa honte vint s’ajouter un sentiment fait de détresse et d’effroi, car il voyait soudain en lui-même avec les yeux de Jourdan et ce qu’il croyait y découvrir lui semblait monstrueux. Pris d’un accès de désespoir, il se laissa tomber sur une banquette et, cachant son visage dans son bras plié, se mit à sangloter.
— Voyons, Archambaud, calmez-vous, dit Jourdan.
— Je suis un cochon, hoqueta Pierre.
— Ne vous faites pas trop de reproches. Ce qui se passe en nous-mêmes est loin d’avoir autant d’importance que le disent les livres et les professeurs. Ce qui compte, c’est ce que nous faisons et ce que nous ne faisons pas. Les simples intentions ne méritent pas de remords sérieux.
Jourdan donna une tape amicale sur l’épaule du jeune Archambaud et passa dans la grande salle de la Pomme d’Or. Olga, la petite bonne, s’y trouvait seule, assise près de la porte d’entrée et raccommodant des torchons. Avant de sortir, il lui serra la main et lui dit quelques paroles aimables qui la firent rougir de plaisir. Elle détestait en bloc les élèves de première, mais nourrissait un sentiment très tendre pour leur jeune professeur qui s’était toujours montré avec elle poli et gracieux. Le sachant communiste, ayant appris d’autre part que les professeurs étaient très mal payés, elle en concevait une très grande espérance. S’il l’avait su, Jourdan eût été moins aimable avec elle, car pour lui, la plus jolie servante du monde était dépourvue d’attraits. Lui arrivait-il de penser à la femme qu’il épouserait un jour, il n’imaginait guère son visage, moins encore sa poitrine ou ses cuisses, mais sa merveilleuse finesse dialectique, son érudition marxiste et l’éclair de ses lunettes lorsqu’elle lui tendrait un piège sur quelque point de doctrine. Du reste, les plaisirs de l’amour lui semblaient surfaits, en tout cas très inférieurs à ceux de l’esprit et quand, par hasard, il s’y abandonnait, il avait toujours l’impression désagréable d’insulter sa mère.
La rue du Moulin commençait à être pavoisée, car un convoi de prisonniers, retour d’Allemagne, était attendu pour le lendemain samedi en gare de Blémont. La plupart des drapeaux étaient anglais et soviétiques, les Blémontois ayant tous un très grand souci de montrer leur patriotisme. Il se trouvait pourtant quelques collaborateurs assez effrontés pour n’arborer à leurs fenêtres que des drapeaux français. Effrayés de leur propre audace, ils n’allaient d’ailleurs pas tarder à y joindre les couleurs alliées. En travers de la rue ; à hauteur d’un premier étage, étaient tendues des bandes de calicot portant des inscriptions telles que : « Soyez les bienvenus. Salut à nos chers enfants. Honneur aux fils de Blémont. » Jourdan rencontra Watrin sortant d’une charcuterie où il était allé acheter une tranche de jambon. Le professeur de mathématiques venait de recevoir une lettre de son fils qui devait faire partie du groupe des prisonniers attendus pour le lendemain. Le jeune homme avait appris le bombardement de Blémont, mais ignorait encore que sa mère eût succombé. Watrin fit part de ses appréhensions à son jeune collègue.
— Le pauvre enfant va sûrement avoir un gros chagrin. Ce qui me tourmente aussi, c’est que je ne saurai pas lui annoncer la nouvelle avec la tête qui convient. Je me suis déjà exercé à midi devant la glace, mais je suis mauvais, j’ai l’air d’annoncer une bonne nouvelle. Que voulez-vous, j’ai été très content de la mort de Thérèse et encore maintenant, je ne peux pas m’empêcher de penser avec plaisir que je suis délivré d’elle. Je ne lui en voulais pas du tout de me tromper, au contraire, et j’aurais fait l’impossible pour lui sauver la vie, mais puisque les choses se sont arrangées, je trouve que c’est bien. Naturellement, il n’est pas question de dire à mon fils la vérité sur mes sentiments. Il aimait beaucoup sa mère et comme il n’est lui-même pas très intelligent, il ne s’est jamais rendu compte que la pauvre femme était aussi stupide qu’insupportable.
— Est-ce qu’il va retrouver une situation ? s’informa Jourdan.
Watrin expliqua que son fils était professeur de lettres, mais que le métier ne lin plaisait pas et qu’il pensait à faire une carrière dans la littérature. En partant pour la guerre, il avait confié à ses parents un manuscrit de cinq cents pages, qui s’était perdu dans le bombardement. Ce serait pour le prisonnier un autre chagrin que l’effondrement de cette espérance sur laquelle il avait vécu pendant cinq ans. Watrin, dans la mesure où il en était capable, s’effrayait de ce retour que guettaient tant de tristesses.
— D’un seul coup, il va apprendre qu’il a perdu sa mère, son foyer et le fruit d’un travail qui lui avait coûté peut-être des années d’effort. Et de quelle consolation peut lui être son père ? Je suis pauvre, je n’ai même plus l’appartement où il se serait senti chez lui, où il aurait pu raccorder sa nouvelle existence à celle d’autrefois. Mais le pire est que je suis incurablement heureux. Que va-t-il penser de moi qui me réjouis du soleil comme de la pluie et ne vois dans la vie qu’un inépuisable ruissellement de joie. Va-t-il me prendre pour un monstre d’égoïsme, un gâteux ou un indifférent ? De toute façon pour un étranger.
— Le fait est que votre inaltérable belle humeur et vos perpétuels émerveillements peuvent être parfois irritants, fit observer Jourdan avec une pointe de rancune.
Watrin sentit le reproche et s’en montra surpris. Pour un communiste, la vie n’était-elle pas une somme de trésors à redistribuer ? Non, rectifia Jourdan, c’était, s’exprimant en kilogrammes, en mètres cubes et en heures, une somme de fardeaux et de denrées à répartir équitablement. Présenter la vie comme un ruissellement de joie et de poésie équivalait à noyer les vrais problèmes dans les effusions d’un lyrisme bourgeois. Le révolutionnaire, disait-il, doit être un homme triste et hargneux, attentif à ne pas se laisser surprendre par le décor d’un ordre détestable : il n’y a pas de soleil radieux tant qu’il brille pour la société capitaliste, et les cochons d’oiseaux qui gazouillent dans les branches du printemps sont les complices des bourgeois.
Rochard, assis derrière le zinc, lisait une revue de cinéma. L’entrée de Jourdan lui fit lever la tête et il se préparait à être aimable, mais le professeur s’arrêta au milieu de la salle déserte et prononça d’une voix impérative quoiqu’un peu étranglée :
— Viens ici.
Rochard lâcha sa revue et obéit avec un certain empressement. Depuis qu’il avait quitté les chemins de fer, il appréhendait le moment où le parti lui demanderait compte de sa décision. Il s’avança en souriant, comme un homme qui se réjouit d’accueillir un ami.
— Assieds-toi, dit-il, on va boire un verre.
Jourdan ne répondit pas et le toisa sévèrement.
L’autre s’était arrêté en face de lui, les deux mains croisées dans la poche abdominale de son tablier de coutil bleu. Vu l’attitude hostile du visiteur, le sourire n’était plus de mise. Son visage devint sérieux et la curiosité plissa ses petits yeux noirs. Tout, en lui, donnait à Jourdan une impression de ruse et de force animales. Trapu, ramassé, il avait des cheveux noirs très fournis plantés bas sur un front étroit, de gros sourcils noirs, des joues bleues de barbe, des bras courts et poilus et le haut de sa chemise bâillait sur une sombre toison qui débordait de l’échancrure. Devant cet être inquiétant qui avait crevé les yeux d’un condamné et s’était porté volontaire pour le peloton d’exécution, le professeur s’étonnait d’avoir approuvé de tels exploits avec le plus sincère enthousiasme. Il se sentait paralysé par le dégoût et par l’angoisse.
— Qu’est-ce que tu fiches ici ? demanda-t-il avec effort.
— A première vue, ça peut sembler drôle, répondit placidement Rochard. Ce qu’il faut comprendre, c’est que je ne suis pas là pour mon plaisir. Vois-tu, camarade, il faut dire les choses. Vis-à-vis de Léopold, je me suis mal conduit. Je lui ai fait du tort, à Léopold, et malgré qu’on s’est bagarré, c’était quand même un ami. Dans la situation qu’il se trouvait, il fallait que je fasse quelque chose pour lui. Le café avait besoin d’un homme…
— Tu n’avais pas à faire de sentiment, coupa Jourdan. Tu devais d’abord considérer les intérêts du parti à Blémont. Le parti a couru le risque de se compromettre pour couvrir tes bêtises et endosser tes mensonges. Tu n’avais donc pas le droit…
Jourdan s’arrêta court. Il se rendait compte qu’en discutant la conduite de Rochard, il allait à l’encontre du but qu’il s’était proposé, car il substituait les arguments aux coups. Visant au bas-ventre, il se résolut à placer son coup de genou, mais son pied resta cloué au plancher.
— Fais-moi le plaisir de décamper d’ici tout de suite, ordonna-t-il.
Rochard se mit à ricaner et ne bougea pas. Jourdan était blême, sa chemise collait à ses épaules, il avait l’air hébété.
— Ça ne va pas ? fit Rochard. Tu as l’air tout drôle. Assieds-toi, je vais te servir un coup de remontant.
Il avança une chaise et comme il faisait le geste de le prendre par le bras pour l’aider à s’asseoir, Jourdan recula, les yeux agrandis, les narines battantes.
— Ne me touchez pas, murmura-t-il. Assassin. Assassin.
Il avait la mine et les gestes d’un acteur de mélodrame qui voit se lever devant lui le spectre de sa victime. Rochard haussa les épaules, mais sans oser protester autrement contre l’appellation d’assassin. Il était lui-même assez troublé. C’était la première fois qu’un habitant de la ville risquait une allusion malveillante à ses exploits de tortionnaire.
— Va prendre l’air, dit-il, ça te fera du bien.
N’étant plus en état de se ressaisir, Jourdan repassa la porte. L’entretien n’avait duré que quelques minutes, mais il lui semblait que tout en lui et autour de lui en fût bouleversé. Il ne pensait plus qu’à regagner sa chambre et à s’y enfermer pour tenter de remettre de l’ordre dans ses pensées. A son arrivée à Blémont, la municipalité lui avait attribué une pièce au premier étage d’une petite maison située route de Paris, en face de la caserne. La locataire en titre du petit appartement dont il occupait l’ancienne salle à manger était une veuve de guerre, encore jeune, exerçant à domicile la profession de couturière. Elle lui préparait ses repas, faisait son lit, sa chambre et aurait souhaité s’employer pour lui plus à fond, mais le jeune professeur se montrait aimable, sans plus.
Comme d’habitude, la veuve épiait son retour et ils se trouvèrent face à face dans le vestibule du petit logement.
— Qu’est-ce que vous avez, monsieur Jourdan ? Vous êtes tout pâle. Mais vous êtes malade ?
Déjà elle s’accrochait à lui pour le soigner, parlait de camomille et d’aspirine. Il l’écarta presque brutalement, passa dans sa chambre et s’y enferma au verrou. En s’asseyant à sa table de travail, face à la fenêtre, il essaya de tirer la leçon de son aventure, mais il était encore trop ému pour y voir bien clair et appréhendait vaguement de comprendre ce qui se passait en lui. Son échec auprès de Rochard lui paraissait moins important que le trouble de sa conscience où il sentait chavirer quelques certitudes. De l’autre côté de la route, il voyait la grande cour déserte de l’ancien quartier de cavalerie qui abritait maintenant des familles sinistrées. D’habitude, la vue de ce casernement lui réjouissait l’esprit et lui semblait favorable aux méditations sérieuses. Ce soir-là, il la trouva simplement sinistre. Prenant un bloc de papier à lettres, il écrivit :
« Petite maman chérie. Dans ma lettre écrite ce matin, je t’ai informée de ma décision de corriger Rochard dans l’après-midi. Je ne t’ai pas caché que j’éprouvais une certaine répugnance à ce genre de besogne, mais je voyais dans la tâche qui m’était ainsi proposée une épreuve souhaitable pour l’accomplissement de mon instruction. Or, l’épreuve vient d’avoir lieu et a tourné à ma confusion. Face à Rochard, je n’ai su que lui faire des reproches et n’ai pu me décider à en venir aux coups. Ma volonté s’est trouvée paralysée et en dépit des exhortations que je m’adressais, je n’ai pu prendre sur moi. Je ne cherche pas à me flatter, et, en me mentant à moi-même, j’aurais horreur de mentir à ma petite maman adorée. En toute franchise, je ne puis croire que j’aie eu peur. Je sais et j’en suis parfaitement sûr, que je mourrais pour la cause sans hésitation ni faiblesse. Faut-il croire alors à quelque sensiblerie de ma part ? Je ne le pense pas non plus. Aux vacances de Pâques, comme tu sais, j’ai dénoncé mon vieux camarade du lycée Henri IV, Orthevel, et l’idée qu’il sera très probablement fusillé ne m’a jamais troublé un instant. Je peux aussi bien t’assurer, pour y avoir pensé souvent, que si j’étais en situation de le faire, je signerais sans la moindre émotion l’ordre d’envoyer au poteau quelques milliers d’ennemis du peuple. Non, je n’ai cédé ni à la peur ni à la sensiblerie. Alors ? que faut-il penser ? Tu n’imagines pas, ma chère grande chérie, dans quel désarroi je suis ce soir. J’entrevois à ma conduite des raisons qui m’épouvantent et je revis le drame du café avec un affreux serrement de cœur. Rochard, très calme, s’est avancé à ma rencontre. A mes reproches, il a répondu par des arguments qui n’étaient pas dépourvus de consistance. Il s’y enfermait tranquillement avec l’air de faire entendre qu’il était chez lui. Et moi, j’avais l’impression qu’en le frappant, j’allais forcer sa retraite, sa personne, son domaine. Oui, plus j’y pense, plus je me persuade que ce fut là mon impression dominante. Ainsi donc, j’aurais été inhibé, annihilé par le respect de la personne, par la religion de l’individu. N’est-ce pas une chose affreuse à penser ? Maman, ma petite maman, toi qui connais ton enfant, qui le comprends si bien, peux-tu croire que j’en sois encore là ? Hélas, ce n’est pas tout. En approchant Rochard, j’ai eu la sensation d’être infirme, comme si quelque chose en moi était atrophié. L’homme était là devant moi, en chair, les manches retroussées avec du poil sur les bras. Ah ! ces bras poilus, je ne pourrai plus les oublier. Il était si peu « politique » et tellement homme, tellement différent du schéma auquel j’avais pensé ! Le choc de la surprise aurait suffi à me paralyser. Dans mon désarroi, j’ai songé à Gaigneux, à ce qu’il faut bien appeler son équilibre, faute d’un terme moins avantageux, à sa grosse ironie d’homme simple quand il me reproche de n’être pas « dans le coup », et j’ai eu l’humiliation de l’envier. Maintenant encore, j’ai beau m’efforcer de remettre le monde dans le moule des idées, je ne parviens pas à écarter la certitude qu’en affrontant Rochard, son regard de brute sournoise et ses gros bras poilus, j’ai fait le premier pas sur un continent mystérieux où je n’apprendrai peut-être jamais à me diriger. Je t’écris tout à la hâte, ma petite chérie, et ne puis que te donner un aperçu bien rapide des réflexions et des angoisses où me plonge cette aventure. A mesure que je creuse le sens de mon échec, je sens s’ouvrir en moi des fondrières et s’élargir des fissures. Le croiras-tu ? j’éprouve en ce moment une envie absurde d’être auprès de ce vieux fou de Watrin, comme si j’étais vraiment tenté de réapprendre le monde dans ses divagations lyriques. Ma douce petite maman, ne va surtout pas t’alarmer de ce que je te raconte là. Ce ne peut être pour moi qu’un mauvais moment à passer et j’ai déjà le moyen de résoudre mes doutes : agir, voilà le remède à de telles incertitudes. Ma décision est venue tandis que je t’écrivais cette lettre. Ce soir, vers dix heures, j’irai attendre Rochard à la sortie du Progrès. L’obscurité lui conférera une sorte d’anonymat qui me mettra à l’aise. Je lui dirai : « Défends-toi, salaud. » Ou plutôt non, je ne lui dirai rien. Je n’ai pas à être chevaleresque avec un ennemi du peuple. Je m’approcherai sans bruit et je lui porterai un bon coup de genou dans le ventre. C’est un coup très efficace qui se pratique assez couramment dans les bagarres entre souteneurs, et une pareille référence, tu dois t’en douter, n’est pas sans m’inspirer quelque dégoût, mais la révolution prend ses armes où elles se trouvent. Ayant ainsi ébranlé Rochard, j’en aurai facilement raison avec quelques coups de poing bien placés. J’ai acquis chez Watrin une expérience très utile et qui portera ses fruits ce soir. Tu n’as donc aucune inquiétude à avoir quant à l’issue du combat. Du reste, je ne posterai cette lettre que demain matin, après y avoir ajouté un compte rendu de mon expédition. Je me sens maintenant très en forme et je n’en suis pas surpris, car c’est toujours pour moi un grand réconfort de me confier à ma petite maman. Je t’embrasse, chérie, de tout mon amour. »