10
Tina Scolari revint la voir à 21 h 15.
— Demain, vous devrez vous lever tôt pour de nombreux examens.
Elle donna à Susan une petite pilule rose : le léger somnifère prescrit par McGee. Pendant que Susan l’avalait avec ce qui restait de ginger ale, l’infirmière rendit visite à Jessica Seiffert en écartant juste assez le rideau pour pouvoir se glisser derrière. Lorsqu’elle réapparut, elle ordonna à Susan :
— Extinction des feux dès que vos paupières seront lourdes.
— Je désire seulement finir ce chapitre, répondit Susan en désignant le livre qu’elle lisait. Plus que deux paragraphes.
— Voulez-vous que je vous aide à atteindre le cabinet de toilette ?
— Oh, non ! J’y arriverai seule.
— Vous en êtes certaine ?
— Absolument.
L’infirmière s’arrêta sur le seuil pour abaisser l’interrupteur de la veilleuse. En sortant, elle referma le deuxième battant de la porte qui était resté ouvert tout le jour.
Susan acheva sa lecture, se leva et gagna le cabinet de toilette en longeant le mur. Elle voulait pouvoir s’y retenir si nécessaire. Après s’être lavé les dents, elle revint vers son lit. Ses jambes étaient faibles et ankylosées mais pouvaient la soutenir. Elle n’avait plus peur de tomber bien que sa démarche fût encore hésitante.
Elle se rallongea, arrangea les oreillers, et utilisa la commande pour abaisser l’extrémité supérieure du lit. Puis elle éteignit la lampe de chevet.
La pâle clarté lunaire atteignit le rideau du lit de Jessica Seiffert et, comme la nuit précédente, le voile blanc semblait absorber la lumière, l’amplifier, et émettre un éclat phosphorescent propre. Susan le fixa quelques instants et connut à nouveau la curiosité et le malaise qu’elle avait éprouvés depuis que Jessica Seiffert partageait sa chambre.
— Susan…
La surprise faillit la faire bondir hors de son lit. Elle s’assit en tremblant, repoussa les couvertures à ses pieds ; sa respiration était bloquée et son cœur momentanément arrêté.
— Susan…
La voix était grêle, sèche et cassante : une voix de poussières et de cendres, émise par des cordes vocales comme usées par les ans. Elle possédait un timbre effrayant et menaçant.
— Susan… Susan…
Bien que très faible, rauque et torturée, cette voix était indiscutablement masculine. Et elle provenait de derrière l’épouvantable rideau du lit de Jessica Seiffert.
Susan parvint finalement à reprendre sa respiration. Son cœur se remit à battre…
— Susan…
La nuit précédente, en s’éveillant, elle avait déjà cru entendre une voix, mais elle était parvenue à se convaincre qu’il s’agissait des résidus d’un rêve et avait pu se rendormir. Les sens émoussés par le somnifère, elle n’avait pas eu l’esprit suffisamment clair pour pouvoir comprendre que cette voix n’était pas issue de son esprit. Ce soir, cependant, elle ne dormait pas. Ses paupières n’étaient même pas lourdes. Le soporifique n’avait pas eu le temps de faire effet. Les yeux écarquillés, pas le moins du monde ensommeillée, elle savait qu’elle ne rêvait pas.
— Susan…
Il s’agissait d’un cri implorant qui exerçait sur elle une attraction viscérale, émotionnelle, presque matérielle dans son intensité. Bien que terrorisée par cette étrange voix, et par l’homme (ou la créature) à laquelle elle appartenait, Susan éprouvait le besoin irrésistible de s’approcher du second lit et d’écarter le rideau pour découvrir qui l’appelait. Agrippant les draps d’une main et le montant du lit de l’autre, elle tenta de résister à cette impulsion insensée.
— Susan…
Elle chercha à tâtons l’interrupteur de la lampe de chevet, le trouva enfin et le pressa. La lumière repoussa d’un coup les ombres qui semblèrent battre en retraite à regret, comme des loups affamés s’écartant à contrecœur de leur proie.
Susan fixait toujours le rideau, et attendait.
Pas un bruit.
Dix secondes s’écoulèrent. Vingt. Une demi-minute.
Seulement le silence.
— Qui est là ?
Pas de réponse.
Plus de vingt-quatre heures s’étaient écoulées depuis qu’une seconde patiente avait été installée dans cette chambre. Mais si Mrs Baker ne lui avait pas dit qu’elle s’appelait Jessica Seiffert, Susan n’aurait même pas su qui occupait l’autre lit. Plus de vingt-quatre heures, et elle n’avait pas une seule fois entrevu cette femme. Elle ne l’avait pas non plus entendue prononcer une seule parole, seulement un murmure inarticulé en présence du Dr McGee. Si des infirmières étaient venues s’occuper de Mrs Seiffert (pour vider son bassin, prendre sa température, sa tension et son pouls, la nourrir et lui donner des médicaments), Susan n’avait jamais entrevu la mystérieuse occupante de l’autre lit.
Et elle commençait à croire que Jessica Seiffert n’existait pas, qu’il s’agissait d’une autre personne. Ernest Harch ? Un de ses compagnons ? À moins que la réalité ne fût encore plus épouvantable ?
C’est insensé !
Il fallait que ce soit Jessica Seiffert car, dans le cas contraire, cela signifiait que tout le personnel de l’hôpital était ligué contre elle. De telles pensées paranoïaques n’étaient que des preuves supplémentaires d’un dysfonctionnement cérébral. Mrs Baker ne lui avait pas menti, elle en était certaine. Et cependant, elle pensait toujours que Jessica Seiffert n’existait pas, qu’elle partageait sa chambre avec un être moins innocent et inoffensif qu’une vieille femme à l’agonie.
— Qui est là ?
Toujours pas de réponse.
— Bon Dieu, je n’ai pas rêvé !
En suis-je certaine ?
— Vous m’avez appelée.
À moins que je ne l’aie simplement imaginé.
— Qui êtes-vous ? Que faites-vous ici ? Que me voulez-vous ?
— Susan…
Elle sursauta, comme giflée, car cette voix semblait encore plus surnaturelle dans cette chambre illuminée qu’au sein de l’obscurité. Elle appartenait au royaume des ténèbres, elle était encore plus incongrue en pleine lumière.
Reste calme, se dit-elle. Si j’ai une lésion cérébrale qui me fait voir des choses imaginaires, il est logique que j’entende également des sons inexistants. Hallucinations auditives.
— Susan…
Elle devait avant toute chose se dominer, maîtriser l’hystérie qu’elle sentait monter en elle. Il lui était indispensable de se démontrer que cette voix n’était que le fruit de son imagination. Et le meilleur moyen d’en avoir la preuve consistait à aller tirer ce rideau.
— Susan…
— Silence, ordonna-t-elle.
Elle essuya ses mains moites sur les draps et prit une profonde inspiration, comme si le courage était un gaz en suspension dans l’atmosphère et qu’elle pouvait s’en emplir.
— Susan… Susan…
Assez atermoyé, se dit-elle. Lève-toi. Tu dois en finir.
Elle repoussa les couvertures et s’assit au bord du lit, jambes pendantes. Elle se leva, du côté de Jessica Seiffert. Ses pantoufles se trouvaient hors d’atteinte et les dalles du sol étaient froides sous ses pieds. Moins de trois mètres la séparaient de l’autre lit. Elle l’atteindrait en trois pas, quatre au maximum. Elle fit le premier.
— Sssssuuuusaaaannnn…
La chose qui occupait l’autre lit (Malgré sa bravoure et son point de vue rationnel sur les hallucinations auditives, elle ne pouvait plus désormais s’y référer que par ce terme.) semblait avoir noté son approche et ses hésitations. Sa voix était devenue encore plus rauque, plus insistante et sinistre, pour gémir son nom.
— Sssssuuuusaaaannn…
Elle envisagea de regagner son lit et de sonner une infirmière. Mais que se passerait-il, si cette dernière arrivait et n’entendait rien ? Si elle écartait le rideau sur une agonisante pathétique qui murmurait des paroles sans suite, plongée dans un sommeil engendré par des soporifiques ?
Elle fit un deuxième pas et le sol sembla devenir encore plus froid.
Le rideau ondula, comme si quelque chose venait de le frôler de l’autre côté.
Le sang de Susan parut se figer et ralentir sa course dans ses veines, en dépit des battements précipités de son cœur.
— Sssssuuuusaaaannnn…
Elle recula d’un pas.
Le rideau bougea à nouveau et elle discerna derrière lui une silhouette sombre.
La voix l’appela encore, et cette fois elle était indubitablement menaçante.
Le rideau bruissa, puis claqua. Les anneaux qui le retenaient à la tringle du plafond s’entrechoquaient. Une chose noire, informe mais trop volumineuse pour être une femme rongée par le cancer, le grattait frénétiquement, comme si elle cherchait à le déchirer.
Susan sentit la présence de la mort. Peut-être était-ce un symptôme de son déséquilibre mental, la preuve irréfutable que tout ceci était engendré par son imagination, mais cette sensation était trop puissante pour qu’elle pût l’ignorer. La mort. La mort était proche. Brusquement, elle renonça à découvrir ce qui se trouvait derrière le rideau.
Elle pivota et s’enfuit, heurta le pied de son propre lit et regarda derrière elle.
Le rideau semblait pris dans un tourbillon, bien qu’elle ne pût sentir le moindre courant d’air dans la chambre. Il tremblait, ondulait, s’enflait et commençait à s’écarter.
Susan se précipita dans le cabinet de toilette, car la porte du couloir lui semblait trop lointaine. Elle referma le battant et s’y adossa, à bout de souffle.
Cette chose n’existe pas. Elle ne peut me faire du mal.
Le réduit était obscur et elle ne pouvait supporter de rester dans le noir. Elle chercha fébrilement l’interrupteur, le trouva, et la blancheur des murs, du sol, du lavabo et de la cuvette des W.-C. l’éblouit.
Cette chose ne peut me faire du mal.
Le bouton de porte pivota dans sa main.
Elle voulut pousser la targette et découvrit qu’elfe était cassée.
— Non, fit-elle. Non !
Elle immobilisa le bouton de porte en le serrant de toutes ses forces et colla son épaule au battant. Pendant des secondes interminables, le bouton de porte fut secoué. Susan serrait les dents et mobilisait tous ses muscles affaiblis, refusant d’abandonner. Les mouvements cessèrent enfin. Craignant d’avoir affaire à une ruse, elle poursuivit ses efforts un moment.
Un crissement se fit entendre derrière le battant. Ce son, qui s’élevait à la hauteur de son visage, la fit sursauter. Tout d’abord presque imperceptible, il s’amplifia rapidement. Des ongles. Des ongles qui grattaient le bois.
— Qui est là ?
Pas de réponse.
Les ongles crissèrent contre le bois pendant près d’une demi-minute, puis il y eut une pause. Puis le bruit recommença, quoique faiblement.
— Que voulez-vous ?
Les grattements redoublèrent.
— Dites-moi qui vous êtes et j’ouvrirai la porte.
Cette promesse resta sans effet.
Elle écouta avec inquiétude le crissement des ongles contre le panneau de la porte. Ils exploraient les interstices entre le battant et le chambranle, cherchant un point d’appui pour forcer l’ouverture.
Soudain, ce fut le silence.
Susan s’apprêtait à saisir à nouveau le bouton de porte mais fut surprise et soulagée de constater que ce dernier ne bougeait pas.
Elle attendit, osant à peine respirer.
Une goutte d’eau tomba dans le lavabo.
Peu à peu, la panique de Susan s’estompa. Le doute s’infiltra dans son esprit, grandit. Lentement, la raison reprit ses droits. Elle admit la possibilité d’une nouvelle hallucination. Après tout, si un homme (ou autre chose) avait voulu s’emparer d’elle, elle n’aurait pu l’empêcher d’entrer dans le cabinet de toilette. Elle était trop affaiblie pour y parvenir. Si quelqu’un avait tourné le bouton de porte (et à présent elle commençait à en douter), la personne en question devait être encore plus faible qu’elle et ne pouvait représenter une menace.
Elle attendait, toujours arc-boutée contre le battant.
À présent, elle respirait plus facilement.
Le temps s’écoulait lentement et son cœur ralentit ses battements. Rien ne venait plus troubler le silence.
Mais elle ne pouvait toujours pas lâcher le bouton de porte. Elle regarda sa main. Ses doigts étaient livides.
Elle se souvint que Mrs Seiffert était plus faible qu’elle. S’était-elle levée en faisant bouger le rideau ? Avait-elle voulu se rendre dans le cabinet de toilette ? Était-ce cette femme qui avait gratté la porte, dans l’incapacité de parler, réclamant son aide et espérant attirer son attention ?
Seigneur ! pensa Susan. N’ai-je pas interdit la porte à une mourante qui réclamait mon aide ?
Mais elle n’ouvrit pas. Elle ne le pouvait pas. Pas encore.
Non, pensa-t-elle enfin. Si elle existe, Mrs Seiffert est trop faible pour se lever et pour traverser la chambre. Elle est invalide. Ce n’était pas elle. En outre, la silhouette que j’ai vue se dresser derrière le rideau était trop énorme.
Une autre goutte tomba dans le lavabo.
Mais il était possible que personne ne se soit levé et que le rideau n’ait pas bougé. Il n’y avait peut-être pas eu de voix mystérieuse, pas de main qui tournait le bouton de porte, pas d’ongles qui grattaient le battant.
Dysfonctionnement cérébral.
Un minuscule caillot.
Une hémorragie presque imperceptible d’un vaisseau capillaire.
Plus elle réfléchissait, moins elle accordait de crédit à une explication surnaturelle. Il ne lui restait que deux hypothèses plausibles : soit tous ces événements relevaient de son imagination… soit le cadavre de Mrs Seiffert gisait derrière la porte, victime du déséquilibre mental de Susan.
Dans un cas comme dans l’autre, elle n’était pas en danger. Elle cessa de peser de tout son poids sur la porte et découvrit que tout son côté gauche était ankylosé. Elle lâcha le bouton de porte qui luisait de sueur.
Elle entrebâilla la porte.
Personne ne tenta d’entrer de force dans le cabinet de toilette.
Toujours terrorisée, prête à repousser le battant à la première alerte, elle l’ouvrit un peu plus et regarda dans la chambre, s’attendant au pire. Mais elle ne vit aucune vieille femme affalée sur le sol, pas de visage à jamais déformé par une expression de mépris et d’accusation.
Tout paraissait normal. La lampe de chevet était toujours allumée, les draps et les couvertures formaient un amas au pied de son lit. Le rideau autour du lit de Mrs Seiffert était en place, aucun courant d’air, aucune main malveillante ne le secouait.
Lentement, elle ouvrit la porte en grand.
Personne ne l’assaillit.
Aucune voix surnaturelle ne murmura son nom.
Tout est donc issu de mon imagination, pensa-t-elle. De mon cerveau qui a, une fois de plus, sombré dans une folie passagère. Mon maudit cerveau qui me trahit.
Susan ne buvait que rarement, et encore se limitait-elle à deux cocktails. Elle avait l’ivresse en horreur. Il ne lui était arrivé qu’une seule fois de boire plus que de raison, à la fin de ses études, et elle en avait gardé un souvenir très désagréable. Susan estimait que le plaisir procuré ne pouvait en aucun cas compenser le désagrément causé par la disparition de la lucidité.
Mais, à présent, elle n’avait plus besoin de boire une seule goutte d’alcool pour perdre tout contrôle d’elle-même.
Et cela la terrorisait.
Que deviendrait-elle si McGee ne découvrait pas l’origine de ses hallucinations ?
Ou s’il n’existait aucun traitement ?
Elle craignait de finir ses jours dans une contrée à la frontière de la folie, dont presque rien ne la séparerait. Elle sombrerait alors dans les ténèbres de l’irréel.
Susan savait qu’elle ne pourrait supporter une telle existence. La mort serait préférable à une telle torture.
Elle éteignit le cabinet de toilette et regagna son lit en longeant le mur.
Lorsqu’elle l’atteignit, elle utilisa la commande pour l’abaisser. Elle allait s’asseoir mais hésita, se redressa enfin et fixa longuement le rideau. Elle se convainquit qu’elle ne pourrait trouver le sommeil avant d’avoir effectué ce qu’elle avait été incapable de faire un peu plus tôt. Il lui fallait écarter ce rideau et se prouver que seule une vieille femme agonisante partageait sa chambre. Faute de quoi, d’autres hallucinations viendraient la troubler une fois la lumière éteinte.
Susan chaussa ses mules.
Elle contourna lentement son lit en s’y retenant, traversa l’espace la séparant du rideau et leva la main.
Le silence qui régnait dans la chambre était surnaturel… comme si elle n’était pas la seule à retenir sa respiration.
Elle referma ses doigts sur le tissu.
Ouvre-le, pour l’amour de Dieu ! se dit-elle en prenant conscience qu’elle hésitait depuis près d’une minute. Il n’y a rien de menaçant, là-derrière, seulement une vieille femme qui arrive au terme de son existence.
Susan écarta le rideau. Au-dessus de sa tête, les douzaines d’anneaux métalliques cliquetèrent le long du rail fixé au plafond.
Elle se pencha et comprit qu’elle était en enfer. Ce n’était pas Mrs Seiffert qu’elle voyait, mais autre chose. Une chose hideuse. Un cadavre. Le corps de Jerry Stein.
Non, encore une créature sortie tout droit…
Troubles de la perception.
Dysfonctionnement cérébral.
Une petite hémorragie dans un vaisseau capillaire.
Et… oh, oui… un caillot de sang.
Susan eut beau se réciter la liste de toutes les explications médicales possibles, le cadavre ne se métamorphosa pas en Mrs Seiffert.
Cependant, elle ne hurla pas. Elle ne prit pas la fuite. Déterminée à aller jusqu’au bout, à retrouver le chemin de la raison, Susan s’agrippa au montant du lit pour ne pas s’effondrer.
Elle ferma les yeux.
Compta jusqu’à dix.
Il n’existe pas.
Elle rouvrit les paupières.
Le cadavre était toujours là.
Couché sur le dos, le drap remonté jusqu’aux épaules, il paraissait simplement dormir. Un côté de son crâne était défoncé, couvert d’une croûte de sang noir séché. Ses bras nus reposaient sur le drap, paumes tournées vers le haut, doigts recourbés comme si le mort avait vainement tenté de se raccrocher à la vie.
Si le cadavre ne ressemblait pas exactement à Jerry Stein, c’était à cause d’un début de décomposition. L’épiderme était grisâtre et des taches vert sombre cernaient ses yeux enfoncés ainsi que les commissures de ses lèvres violacées et gonflées de pus. Les paupières étaient marbrées et recouvertes d’une croûte. Des cloques noirâtres, squameuses et suintantes couvraient sa lèvre supérieure jusqu’aux narines. De chaque côté de son nez écrasé, d’autres pustules étaient rendues luisantes par un fluide brun fétide. En dépit des boursouflures, de la décoloration et des blessures qui le défiguraient, Susan pouvait tout de même reconnaître Jerry Stein.
Mais Jerry était mort depuis treize ans et il n’aurait dû rester de lui qu’un squelette, avec quelques mèches de cheveux collées sur le crâne, des os assemblés par des lambeaux de peau momifiée et quelques ligaments. Sa mort ne paraissait pourtant pas remonter à plus d’une dizaine de jours, peut-être moins.
Ce qui était la preuve qu’il s’agissait bien d’une hallucination, pensa Susan. Seulement d’une hallucination. La réalité, les lois de la nature ou de la logique n’étaient pas respectées. Ce n’était donc qu’une vision d’horreur issue de son esprit.
Elle disposait d’une autre preuve : elle ne sentait pas la moindre odeur de cadavre. Compte tenu du degré de décomposition de ce corps, la puanteur aurait dû être insoutenable mais elle ne percevait que les relents d’antiseptiques omniprésents dans l’hôpital.
Touche-le, se dit-elle. Un mirage est immatériel. Vas-y, touche-le et tu auras la preuve qu’il n’existe pas.
Elle fit appel à tout son courage pour tendre sa main vers le bras du cadavre mais resta comme paralysée et se contenta de dire à haute voix :
— Il n’est pas là. Il n’est pas réel. C’est une hallucination.
Comme si cette formule magique pouvait provoquer la disparition de la chose.
Les paupières du cadavre cillèrent.
Non !
Elles s’ouvrirent.
Non, pensa-t-elle avec désespoir. Non, non, c’est impossible.
Même ouverts, ces yeux n’étaient pas ceux d’un être vivant. Seul le blanc de l’œil était visible, jaunâtre et injecté de sang. Ces yeux épouvantables roulèrent et des iris bruns apparurent derrière un voile laiteux pour se river sur Susan.
Elle hurla mais aucun son ne sortit de sa bouche. Elle secoua la tête, s’étrangla avec sa salive amère.
La chose leva un bras et ses doigts perdirent leur rigidité cadavérique pour se tendre vers elle.
Susan lâcha le montant du lit comme si le métal avait brusquement été porté au rouge.
Le cadavre ouvrit sa bouche suintante et ses lèvres et sa langue en décomposition murmurèrent son nom :
— Ssssuuuusaaannn…
Elle tituba et fit un pas en arrière.
Il n’existe pas, il n’existe pas, il…
Avec des mouvements saccadés, comme alimenté par un courant électrique interrompu par des baisses de tension, le mort s’assit dans son lit.
Tout ceci n’existe que dans mon esprit, se dit-elle, tentant de se calmer comme le lui avait conseillé McGee.
Le mort répéta son nom et lui sourit.
Susan pivota et s’enfuit vers la porte donnant sur le couloir. (Ça y est, je ne peux plus me dominer.) Elle atteignit la porte après ce qui lui parut être des heures, saisit la poignée, la tira, mais le battant (Je dois m’arrêter, me calmer !) semblait peser une tonne. Elle maudit sa faiblesse qui lui faisait perdre de précieuses secondes et entendit un gargouillement juste derrière elle.
(Imaginaire !) Elle parvint finalement à ouvrir la porte (Je fuis un mirage !) et se précipita dans le couloir, sans oser regarder derrière elle pour voir si le cadavre la poursuivait. (Une simple hallucination !) Elle tituba, faillit tomber, courut dans le couloir en zigzagant, les muscles des jambes en feu, les genoux et les chevilles consumés à chaque pas. Elle heurta un mur, s’aida de ses mains pour se redresser, haletante, et crut ne plus avoir la force de faire un seul pas. Puis elle sentit (Mon imagination !) l’haleine glaciale du mort sur sa nuque et parvint à reprendre la fuite. Elle atteignit le couloir principal, vit le poste des infirmières et tenta de crier. Aucun son ne sortit de sa gorge et elle suivit tant bien que mal le sol de carreaux verts sous le plafond jaune pâle, en direction des infirmières, des secours et de la sécurité.
*
* *
L’infirmière Scolari et une de ses collègues, une femme au visage rougeaud répondant au nom de Beth Howe, parvinrent à la raisonner ; comme McGee avec les malades victimes d’un mauvais trip à l’acide dans cet hôpital de Seattle où il avait effectué son internat. Elles la firent asseoir dans le fauteuil du bureau, lui donnèrent un verre d’eau, l’apaisèrent, l’écoutèrent et la calmèrent.
Mais elles ne purent la convaincre qu’elle pouvait sans danger regagner la chambre 208. Susan voulait qu’on lui en attribue une autre.
— C’est impossible, lui dit Tina Scolari. Cette nuit, tous les lits sont occupés. Et toutes les chambres sont semblables. Vous le savez, n’est-ce pas ? Vous devez vous convaincre que vous avez eu une nouvelle crise, voilà tout.
Susan hocha la tête, sans être certaine de le croire encore.
— Malgré tout… je… je ne veux pas… y retourner.
Pendant que Tina Scolari tentait de lui faire entendre raison, Beth Howe se rendit dans la chambre 208.
Elle revint deux minutes plus tard, pour annoncer que tout était normal.
— Et Mrs Seiffert ? demanda Susan.
— Dans son lit, répondit Beth.
— Vous êtes sûre que c’est bien elle ?
— Affirmatif. Et elle dort comme un loir.
— Vous n’avez pas vu…
— Personne d’autre.
— Avez-vous regardé partout où cette chose aurait pu se dissimuler ?
— Il y a peu de possibilités de se cacher, dans cette chambre. Mais j’ai vérifié.
Elles parvinrent à convaincre Susan de s’asseoir dans un fauteuil roulant et la ramenèrent vers sa chambre. Plus elles s’en rapprochaient, plus les frissons de Susan devenaient violents.
Elles poussèrent le fauteuil roulant dans la pièce, en direction du second lit dont le rideau était tiré.
— Non ! s’exclama Susan, qui comprenait leurs intentions.
— Je tiens à ce que vous vérifiiez par vous-même, lui rétorqua Beth.
— Non, je ne pourrai pas !
— Bien sûr que si.
— Il le faut, approuva Tina Scolari.
— Mais… je ne… m’en crois pas… capable.
— Je suis certaine du contraire.
Elles arrêtèrent le fauteuil au chevet du lit de Jessica Seiffert.
Beth Howe écarta le rideau.
Susan ferma les yeux et agrippa les accoudoirs de son siège.
— Regardez, Susan, lui dit Tina.
— Regardez, répéta Beth. C’est Jessie et personne d’autre.
Les yeux clos, Susan revoyait le cadavre : le cadavre d’un homme qu’elle avait peut-être aimé treize ans auparavant mais qui la terrorisait désormais. Elle pouvait le voir derrière ses paupières closes, assis dans ce lit, lui souriant avec des lèvres semblables à des fruits blets. Cette scène ne pouvait être plus horrible que la réalité, et elle ouvrit les yeux.
Une femme âgée reposait dans ce lit, si petite et si ratatinée qu’elle évoquait un nouveau-né placé par erreur dans un lit d’adulte, à cela près que son épiderme était cireux et marbré, son teint jaunâtre. Sous ses cheveux gris, sa bouche resserrée ressemblait à une bourse étroitement fermée par un cordon. Elle était alimentée par perfusion et une aiguille était plantée dans son bras squelettique.
— Voici donc Jessica Seiffert, dit Susan, soulagée de voir que cette personne existait réellement mais stupéfaite de constater que son cerveau avait pu la métamorphoser en un zombie avec un réalisme si cru.
— La pauvre femme, commenta Beth.
— Tout le monde l’aime beaucoup à Willawauk, précisa Tina.
Jessica dormait et ses narines s’enflaient imperceptiblement à chaque inspiration.
— Elle recevrait continuellement des visites si elle l’avait permis, déclara Beth.
— Mais elle ne veut pas qu’on puisse la voir ainsi, compléta Tina.
— Est-ce que vous vous sentez mieux ? demanda Beth à Susan.
— Oui, merci.
Beth laissa retomber le rideau.
— Avez-vous regardé dans le cabinet de toilette ?
— Oui, il n’y a personne. Mais allons-y si cela peut vous rassurer.
Tina poussa le fauteuil roulant jusqu’à la porte du cabinet de toilette et Beth fit la lumière.
Aucun mort-vivant ne les guettait.
— Ce n’est pas votre faute, dit Beth.
— Le Dr McGee a fait circuler un rapport sur votre état, précisa Tina Scolari.
— Vous avez toute notre sympathie et tout cela appartiendra bientôt au passé. McGee est un sorcier. Notre meilleur toubib.
Elles aidèrent Susan à se recoucher.
— Les infirmières de nuit sont libres de donner un second somnifère si le premier n’a pas fait effet, déclara Tina Scolari. Et j’estime qu’il ne serait pas superflu.
— Je ne crois pas que je pourrais me rendormir sans en prendre en effet, avoua Susan. Et je me demande si… est-ce que…
— Oui ?
— Est-ce que l’une de vous pourrait rester avec moi… jusqu’à ce que je m’endorme ?
Susan avait l’impression d’être retombée en enfance pour faire une telle requête : un bébé de trente-deux ans qui suçait son pouce et avait peur du noir, voilà à quoi elle était réduite : elle s’inspirait du dégoût à elle-même mais ne pouvait rien y changer. En dépit de toutes les explications rationnelles qu’elle avait trouvées aux apparitions imaginaires de ces morts, elle était malgré tout terrifiée à la pensée de rester seule et éveillée dans la chambre 208 – comme en tout autre lieu d’ailleurs.
Tina Scolari regarda Beth Howe et haussa les sourcils.
Beth réfléchit un moment, puis déclara :
— Nous ne sommes pas à court de personnel, ce soir.
— Non, lui répondit Tina. Et pour l’instant nous n’avons aucune urgence.
Beth sourit à Susan.
— Une nuit tranquille. Pas d’accidents de voiture, de rixes ou autre chose. L’une de nous pourra attendre que le soporifique fasse son effet. Je vais rester auprès de vous.
— Je vous remercie sincèrement, répondit Susan, honteuse.
Tina s’absenta un instant et revint avec un somnifère.
— Je suis certaine que vous allez dormir comme un ange, affirma Tina Scolari avant de les laisser.
Susan avala la pilule. Beth plaça une chaise à côté du lit et se plongea dans la lecture d’un magazine.
Susan contempla un moment le plafond, puis jeta un coup d’œil vers le rideau de l’autre lit.
Elle reporta finalement son regard vers les ténèbres qui régnaient derrière la porte du cabinet de toilette.
Elle pensa au cadavre qui avait gratté la porte, se rappela le crissement des ongles le long du chambranle.
Naturellement, rien de tout cela ne s’était jamais produit.
Elle ferma les yeux.
Jerry, pensa-t-elle, je t’ai aimé, autrefois. Comme on peut aimer à dix-neuf ans. Et tu disais que tu m’aimais. Alors, pourquoi es-tu revenu me hanter ?
Naturellement, rien de tout cela ne s’était jamais produit.
Je t’en supplie, Jerry. Reste dans ce cimetière de Philadelphie. Restes-y. Ne reviens plus me tourmenter. Reste là-bas, je t’en supplie.
Puis elle s’endormit.