I

L’OMC comme machine de guerre

Warren Allmand, président de l’organisation non gouvernementale canadienne Rights and Democracy, dit : « Nous habitons un monde où il est infiniment plus grave de violer une règle du commerce international qu’un droit de l’hommeclvi. » Et l’Organisation mondiale du commerce (OMC) est certainement la machine de guerre la plus puissante entre les mains des prédateurs.

Grâce à l’unification progressive des marchés, le volume du commerce mondial a augmenté sans cesse, et d’une façon toujours plus rapide ces dix dernières années. Dès 2000, le volume des échanges exprimé en termes monétaires a dépassé les 6 000 milliards de dollars. En même temps, la structure du commerce mondial change : elle fait une place de plus en plus importante aux sociétés transnationales privées.

L’OMC inventorie plus de 60 000 sociétés transnationales (de la finance, du commerce, des services, etc.) à travers le monde. Celles-ci gèrent ensemble plus de 1,5 million de succursales dans pratiquement tous les pays du monde (excepté l’Afghanistan et quelques autres lieux déshérités de la planète)clvii. Mais seule comptent réellement les quelque 300 à 500 entreprises nord-américaines, européennes et japonaises qui, ensemble, dominent le commerce. En 2002, le tiers environ des échanges commerciaux s’est effectué à l’intérieur des mêmes sociétés transcontinentales. Prenons l’exemple de Philips, Exxon ou Nestlé. Comme toutes les sociétés transcontinentales, elles sont organisées de façon décentralisée. Leurs nombreux profit-centers (usines, sociétés commerciales, sociétés de leasing, etc.) à travers le monde fonctionnent de façon quasiment autonome et commercent entre eux ou avec la holding mère. Un autre tiers du commerce mondial s’est effectué en 2001 entre les sociétés transnationales. Seul un dernier petit tiers des échanges de biens et de services durant cette même année a relevé du commerce au sens classique du terme : échange entre États, entre entreprises relevant du capital national, etc.

Dans ces conditions, on ne s’étonnera pas que les stratégies mises en œuvre par l’OMC soient l’exacte traduction de la vision du monde des seigneurs du capital mondialisé. Pour s’en convaincre, il suffit de prendre connaissance de n’importe laquelle des déclarations d’intention produites périodiquement à l’adresse de ses actionnaires ou de ses pairs par l’un ou l’autre des seigneurs en question. Celle de Percy Barnevik, prince d’un empire intercontinental de la métallurgie et de l’électronique, par exemple : « Je définirais la mondialisation comme la liberté pour mon groupe d’investir où il veut, le temps qu’il veut, pour produire ce qu’il veut, en s’approvisionnant et en vendant où il veut, et en ayant à supporter le moins de contraintes possible en matière de droit du travail et de conventions socialesclviii. »

Le 1er avril 1994, les ministres du Commerce des États signataires du GATTclix ont signé à Marrakech l’acte de fondation de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Le lieu n’est pas innocent : il s’agissait de donner un coup de pouce à l’un des tyrans les plus corrompus, mais aussi les plus dociles du tiers-monde, le roi Hassan II du Maroc. À l’époque, le souverain était fortement attaqué en raison des nombreuses violations des droits de l’homme pratiquées par les polices de son royaume.

L’OMC succédait au GATT. Elle reprenait, en les actualisant, ses objectifs fondamentaux : promouvoir la libéralisation la plus extensive possible en matière de circulation de capitaux, de marchandises, de services, et, plus récemment, de brevets TRIPSclx à travers la planète. Mais, entre l’OMC et le GATT, il existe une différence fondamentale : le GATT était une simple union douanière quand l’OMC, elle, est une organisation inter-étatique aux pouvoirs de coercition et de sanction étendus.

À l’aide d’un mécanisme compliqué de conventions et d’accords multiples, l’OMC fixe les règles du commerce mondial. Elle étend sans cesse ce mécanisme à des sphères d’activité, à des produits et à des objets nouveaux. L’OMC est une formidable machine de guerre au service des prédateurs. En décembre 2001, elle comptait 144 États-membres. Toutes les décisions s’y prennent par consensus.

Pourtant, l’OMC ne dispose que de structures administratives faibles. Environ 350 personnes travaillent à son secrétariat. Son budget est faible : 134 millions de francs suisses, soit un peu plus de 82 millions d’euros pour l’année 2002. The Economist ironise : « Le budget de l’OMC s’élève à la moitié de la somme que la Banque mondiale dépense en une année pour les billets d’avion de ses expertsclxi. » Par ailleurs, l’OMC est logée au centre William Rapard, triste bâtiment de béton gris construit dans les années vingt pour le Bureau international du travail, entre la route de Lausanne et le lac, à la sortie septentrionale de Genève. Depuis trois ans, l’OMC cherche bien à faire construire ou acheter un bâtiment pour y installer son organe « judiciaire », mais elle ne parvient pas à trouver les fonds nécessaires pour cette installation. Et quand elle veut organiser une conférence ministérielle, il n’est pas rare qu’elle soit contrainte de mener d’humiliantes négociations avec des gouvernements douteuxclxii… Étrange machine de guerre !

En fait, l’OMC n’est pas une machine du tout. Elle n’est, au sens strict du terme, qu’un ensemble de conventions commerciales en évolution permanente. Ou, comme le dit Renato Ruggiero, son premier directeur : « A perpetual process of negociation. »

Même pour un observateur qui se trouve sur place et qui entretient des rapports de confiance avec certains fonctionnaires critiques de l’OMC, il est difficile de dire à chaque instant où en est l’évolution de tel ou tel rapport de forces, de telle ou telle négociation sur tel ou tel produit précis. Car dans le morne immeuble du 154 de la rue de Lausanne, les négociations sont pratiquement permanentes : des comités siègent cinq jours sur sept, vacances d’été comprises.

Au sommet, il y a le Conseil général, l’assemblée des ambassadeurs des États-membres accrédités auprès de l’OMC. Chaque État, lorsqu’il en a les moyens, y nomme un ambassadeur spécial. L’exemple du Canada est assez largement imité par les États occidentaux : c’est un ancien ministre du Commerce extérieur qui assume le poste d’ambassadeur auprès de l’OMC. Mais trente-sept États-membres sont à ce point démunis qu’ils ne peuvent se payer l’entretien d’une mission diplomatique permanente à Genève. La Suisse, pays hôte, joue alors les assistantes sociales.

Créée en 1998 par la Suisse, l’Agence de coopération et d’information pour le commerce international (ACICI) assiste ainsi les pays pauvres, ceux qui n’ont ni les moyens financiers ni le personnel nécessaire pour suivre les négociations complexes qui se déroulent à Genève. Elle fournit des notes de synthèse, un appui logistique ainsi qu’un système d’alerte assez sophistiqué.

Ce système d’alerte a pour but d’informer chacun de ces États prolétaires de l’évolution des dossiers qui les concernent. Car, on l’aura compris, tandis qu’au siège de l’OMC, les négociations en petit comité portant sur tel ou tel secteur du commerce international (les tarifs, les contingents, les brevets, etc.) ou sur tel ou tel produit se déroulent pratiquement en permanence, les États prolétaires, eux, sont la plupart du temps tout simplement absents. Les maîtres du monde leur communiqueront donc par fax (l’e-mail étant rare en Afrique et en Amérique andine) les décisions « démocratiquement prises » qui les concernent. C’est une dame bonne et souriante, Esperanza Duran, qui patronne ce service d’assistance sociale aux États-membres nécessiteux de l’OMC.

Lorsqu’un nouveau round de négociations mondiales se prépare, voici comment les choses se passent. Dans un premier temps, des comités opèrent ce qu’on appelle un reality check. Ils analysent, sondent, examinent sur quels produits ou services, dans quel domaine économique de nouvelles négociations seraient éventuellement possibles. Ensuite, un autre comité se réunit, déblaie le terrain, fixe un ordre du jour provisoire. Les grandes négociations globales – les « rounds » – sont formellement décidées par une Conférence mondiale du commerce.

Mais le pouvoir le plus significatif appartient au Conseil général, à la réunion quasiment permanente des ambassadeurs des États-membres accrédités à Genève. Ceux-ci chapeautent aussi les conseils sectoriels (pour les brevets, l’agriculture, etc.).

L’objectif avoué des négociations de l’OMC est la réduction du pouvoir d’État et du secteur public en général. La déréglementation et la privatisation en sont les leviers.

Les États qui ont une économie fragile, une industrie naissante, ont évidemment tout intérêt à maintenir des barrières douanières pour protéger leur marché et leurs entrepreneurs, artisans et marchands nationaux. Mais ont-ils la possibilité de s’opposer à l’OMC ? La réponse est non : les États-Unis, le Canada, le Japon et l’Union européenne contrôlent ensemble plus de 80 % du commerce mondial. Résister à ces molosses équivaudrait à un suicide.

Pour l’honneur du tiers-monde, il faut signaler certaines tentatives de résistance. En 1999, le groupe des représentants africains a tenté, par une action concertée, de modifier certains articles particulièrement sévères de l’Accord sur les droits de propriété intellectuelle liés au commerce, le fameux TRIPS déjà évoqué. Les Africains ont avancé des exigences qui, toutes, reflétaient les intérêts les plus élémentaires de leurs peuples. Ils ont notamment demandé que les sociétés transnationales privées n’aient plus le droit de déposer des brevets (à des fins d’utilisation monopolistique) sur les micro-organismes, les plantes ou les animaux fournissant la base de l’activité du paysan ou de l’éleveur africainclxiii.

Les semences, et notamment la question de leur capacité de reproduction, ont constitué un autre point d’achoppement. Les Africains voulaient éviter que le trust Monsanto, par exemple, impose sur le marché agricole des semences donnant des épis, des agrumes et des racines, certes d’un plus gros volume à la première récolte, mais ne pouvant être utilisés une deuxième fois. En utilisant la semence Monsanto, le paysan ne peut prélever sur la récolte les semences nécessaires pour la plantation de l’année suivante.

Le mémorandum déposé par les Africains protestataires visait aussi à protéger l’environnement naturel contre les vols pratiqués par les sociétés pharmaceutiques. Celles-ci prélèvent en effet, en Afrique comme sur d’autres continents, des molécules et des structures cellulaires sur le vivant, en déposent le brevet et poursuivent en justice toute communauté ou personne utilisant d’une façon pourtant parfaitement traditionnelle la même matière.

Inutile de dire que la tentative africaine a lamentablement échoué. Le mémorandum fut classé sans suite comme étant contraire à la liberté du commerce.

Il faut, si l’on veut peser sur les choix politiques, que ceci soit bien clair : à l’OMC, ce sont certes les représentants des États qui négocient, mais ils le font de fait, la plupart du temps, au nom des sociétés transcontinentales qui dominent leurs économies nationales respectives. Les mécanismes institutionnels sont complexes. Prenons l’exemple de l’Union européenne (UE). Le négociateur en chef s’appelle Pascal Lamyclxiv. C’est un personnage sympathique, mais hybride : un socialiste néo-libéral. En tant que commissaire au commerce de l’UE, il négocie formellement au nom des quinze États-membres qui ont préalablement fixé leurs positions. Mais les États-membres de l’UE ne déterminent pas librement le mandat de négociation. Une instance bien énigmatique, appelée « Comité 133 », composée essentiellement de hauts fonctionnaires provenant des quinze États-membres de l’UE, prépare les documents. C’est au sein de ce « Comité 133 » – dont la composition varie – que sont implantés les agents des sociétés transcontinentales. Et le comité n’est soumis à aucun contrôle. Comme il se prévaut de sa qualité purement « technique », tout questionnement sur la motivation de ses membres est a priori exclu. Il tient son nom de l’article 133 du Traité d’Amsterdam, qui définit les compétences des États-membres de l’UE en matière de négociations commerciales.

Quand j’écris « Les États-Unis, ou l’UE négocient », je me fais donc moi-même le complice d’une opération d’opacité. Car de fait, ce sont les 200 plus puissantes sociétés transcontinentales de la planète, celles qui contrôlent ensemble plus du 25 % du produit mondial brutclxv, qui donnent le ton. C’est pourquoi la rationalité des sociétés privées transcontinentales domine les négociations au sein de l’OMC, jamais l’intérêt des peuples et de leurs États respectifs.

Si Pascal Lamy est l’homme de l’Europe, Robert Zoellick est celui des États-Unis. Les deux hommes se ressemblent. Brillamment intelligents, ils sont maigres et secs. Ils aiment courir les marathons, vivent une vie de Spartiate et travaillent comme des mules. Ils sont liés par une amitié déjà ancienne. Ils aspirent, en outre, l’un et l’autre, à un monde où la Main invisible du marché résoudrait tous les problèmes de la pauvreté et de la richesse, de la santé et de la maladie, de la survie et de la faim. Dans la vitrine, ces deux personnages jouent les premiers rôles.

Mais Zoellick occupe un poste bien plus agréable que Lamy. Il n’a pas besoin de concilier constamment quinze positions contradictoires. Il n’est responsable que devant le président des États-Unis. Il a rang de ministre et participe aux séances du cabinet.

Je me souviens d’un déjeuner sur une terrasse inondée d’un soleil printanier, au bord de la rade à Genève, en compagnie d’un diplomate expérimenté du Cameroun. Nous discutions des prémisses de la Conférence de Doha. Mon convive semblait soulagé. « Elle est partie ! me dit-il avec un large sourire. Enfin ! Bon débarras ! »

Elle, c’était la redoutable Charlene Barshevskyclxvi – lunettes cerclées de métal, coiffure brune impeccable, tailleur strict –, la Trade Representative du président Clinton. De sa voix cassante, elle morigénait volontiers ses collègues du tiers-monde, traitant d’« incompétent » quiconque osait s’opposer à elle.

J’ai revu mon ami camerounais fin février 2002. Il était beaucoup moins enthousiaste. C’est qu’entre-temps, il avait fait la connaissance de Zoellick…

Impossible d’énumérer, sans prendre le risque de lasser le lecteur, tous les accords négociés ou en voie de négociation par l’OMC. Je ne citerai que les plus controversés, non sans avoir rappelé au préalable que chaque accord a son propre comité qui veille à son application, à son extension, à son développement constant. D’abord l’Accord sur l’agriculture. À Marrakech, les États dominants du Nord avaient promis aux États du Sud la libéralisation rapide des marchés agricoles. Rien ne s’est fait. Ni à Singapour, ni à Seattle, ni à Doha, ni lors d’aucune autre Conférence du commerce. La plupart des produits agricoles du Sud sont toujours exclus des marchés riches du Nord. Et les États du Nord continuent à déverser leur surproduction agricole vers le Sud, moyennant des subventions astronomiques à l’exportation. Les gouvernements du Nord subventionnent en effet massivement leur propre production agricole. Un seul chiffre : en 2002, les États de l’OCDE ont versé à leurs agriculteurs 335 milliards de dollars sous forme de subsides à la production et à la stabilité des prix.

Comment un paysan congolais, bolivien ou birman pourrait-il s’en sortir dans ces conditions ? C’est ainsi que les pays du tiers-monde n’ont pas l’ombre d’une chance de faire accéder leurs produits – qui sont pourtant souvent leurs seuls biens d’exportation – aux marchés du Nord.

Il y a ensuite l’Accord général des tarifs douaniers et du commerce (GATT), qui n’est pas mort en 1994 comme on le croit parfois, mais a été amendé.

Les services de toutes sortes (assurance, transports, etc.) font l’objet d’un autre accord important qui est, lui aussi, constamment renégocié, amendé, amélioré (dans le sens du libre-échange).

J’ai déjà parlé des TRIPS, de cet accord mortellement dangereux pour la nature, l’environnement, les méthodes de production traditionnelles des communautés ancestrales d’Afrique, des Caraïbes, d’Asie et d’Amérique latine.

L’accord TRIPS couvre également le vaste domaine des médicaments. Il permet aux sociétés transcontinentales de la pharmaceutique médicale de contrôler mondialement la fabrication, la distribution et les prix des principaux produits. Prenons l’exemple des trithérapies, destinées à contenir le sida. La protection mondiale des brevets détenus par les sociétés transcontinentales exclut pratiquement les malades des pays pauvres de l’accès aux soins. Aucun paysan sidéen du Rwanda ne peut, en effet, payer les prix imposés par les trusts. Or l’Organisation mondiale de la santé (OMS) dénombre 40 millions de porteurs du virus du sida, dont 34 millions vivent dans un pays du tiers-monde.

En violation totale des Accords de Rio de Janeiro de 1992, concernant la protection de la biodiversité, l’accord TRIPS permet, on l’a compris, de pratiquer en toute liberté ce que Susan George appelle la « biopiraterieclxvii ».

Outre l’AMIclxviii, dont il a déjà été question, d’autres accords sont à mentionner : sur l’élimination des obstacles techniques au libre commerce ou sur l’introduction des mesures phytosanitaires et sanitaires dont certains États pourraient se servir pour protéger leur population contre des produits ou procédures présentant des dangers. L’OMC exige la liquidation de la compétence des États sur ces questions. Au nom de la libre circulation des marchandises, des capitaux et des brevets.

Un des accords certainement les plus menaçants pour la liberté des peuples du monde porte le nom anodin d’Organe de règlement des différends (ORD). C’est par lui que quiconque viole un contrat signé est menacé de sanctions immédiates et sévères. Car cette OMC qui se donne à voir comme un lieu de pure négociation, une simple auberge où le patron met à la disposition de ses hôtes la table et les chaises leur permettant de parler sereinement ensemble, est en fait une puissance impériale, redoutable dans ses colères et souveraine dans les sanctions qu’elle inflige.

Et c’est précisément l’ORD qui renferme le mécanisme judiciaire par lequel l’OMC impose sa volonté. Ce mécanisme est complexe, suivons-le pas à pas.

Un État se considère lésé par la décision d’un autre État. Exemple : l’État X édicte des prescriptions qui grèvent de lourdes taxes des produits provenant de l’État Y. L’État Y s’adresse à l’OMC. Celle-ci tente une conciliation.

Si elle échoue, commence la deuxième étape : un « panel » est constitué. C’est le terme technique. De fait, il s’agit d’une sorte de tribunal arbitral. Chacune des parties concernées choisit des experts sur une liste déposée à l’OMC. Ce « panel » examine le cas et fait un rapport. Deux solutions : soit les deux parties acceptent le rapport, c’est-à-dire la décision des experts, soit l’une d’elles ou les deux le refusent.

Lorsque l’une des parties rejette le rapport du « panel », elle fait appel à une nouvelle instance. Celle-ci n’est plus maintenant un « panel », mais une sorte de cour de cassation. Son nom officiel est « Organe d’appel ». Cet Organe d’appel doit juger dans les soixante jours. S’il juge l’affaire « complexe », il peut prolonger son délai de trente jours maximum.

Les membres de l’Organe d’appel ne sont plus des diplomates, des spécialistes du commerce ou des avocats spécialisés dans le droit commercial (comme le sont les membres du « panel » d’experts), mais des universitaires internationaux de renom. Ils sont au nombre de sept. Les trois principales puissances commerciales – les États-Unis, l’Union européenne et le Japon – disposent toujours au moins chacune d’un juge. Actuellement, le juge européen vient d’Allemagne. À côté des ressortissants des trois puissances commerciales, l’Organe d’appel comptait en 2002 des juristes originaires d’Égypte, des Philippines, d’Uruguay et de l’Inde. Certains de ces juristes sont des sommités mondiales du droit international public. Tel est, par exemple, le cas du juge égyptien, le professeur Georges Abi-Saab.

Les membres de l’Organe d’appel sont élus par le conseil de l’ORD. Ils ne jugent jamais les faits, ils ne se prononcent que sur le droit. Ils ne prétendent donc pas refaire le travail du « panel » d’experts. Juger en droit signifie interpréter la lettre du traité contestéclxix.

Or, les traités sont en général – de l’avis même d’un membre éminent de l’Organe d’appel – affreusement mal rédigés. Et pour cause ! Ils sont le fruit d’interminables et rudes marchandages. Par ailleurs, leurs auteurs sont des diplomates, rarement des juristes. Souvent, dans ces traités, un unique article s’étale sur plus de deux pages ! Certains sont truffés de contradictions. D’autant que ces traités tentent de régler le moindre détail, d’anticiper le moindre événement, de prévoir toutes les conduites possibles.

Chaque téléspectateur a aperçu au moins une fois au 20 heures ces visages blêmes, ces gestes hésitants, entendu peut-être aussi la voix fatiguée de ces négociateurs commerciaux qui émergent après des nuits et des jours sans sommeil d’un de ces marathons du marchandage international. Les produits finaux, les fameux traités, se ressentent de cette méthode archaïque de travail.

Quoi qu’il en soit, pour l’emporter devant l’Organe d’appel, un gouvernement doit avoir recours à des avocats. Les ambassades des États puissants auprès de l’OMC emploient elles-mêmes nombre d’avocats spécialisés. Mais les pays du tiers-monde qui n’ont pas d’ambassade auprès de l’OMC, ou n’ont qu’une ambassade au personnel réduit et peu qualifié, doivent faire appel à des cabinets privés. C’est ainsi qu’une nuée de cabinets privés d’avocats-conseils s’est installée depuis quelques années à Genève. Leurs honoraires sont généralement exorbitants. Beaucoup de gouvernements d’Afrique, d’Amérique latine et d’Asie ne peuvent payer ces honorairesclxx.

Deux choses étonnent lorsqu’on examine ce mécanisme compliqué. D’abord, nulle part n’apparaissent les mots « juges », « tribunal », « jugements » ou « cour ». L’OMC maintient la fiction d’une pure organisation commerciale, alors que dans l’une de ses dimensions essentielles, elle est une machine judiciaire aux pouvoirs de coercition étendus. Second motif d’étonnement : les États-Unis perdent souvent devant l’Organe d’appel. Or, en 2001 par exemple, le gouvernement de Washington a été impliqué – généralement comme partie accusée – dans plus de 50 % des cas traités.

Pourquoi, au fait, autant de litiges ? Parce que, pour les raisons que j’ai indiquées, les traités sont effroyablement complexes, mal rédigés et ouverts à des interprétations divergentes nombreuses. Du coup, comme me le dit un haut fonctionnaire de l’OMC, « certaines délégations ne savent pas ce qu’elles signent ! ». En clair, certaines formulations juridiques de certaines conventions sont à ce point complexes qu’elles ne sont accessibles qu’à des experts de haut niveau (dont les délégations du Sud, rappelons-le, sont souvent dépourvues).

The Economisî constate : « Rich countries call the shots and poor countries follow » (« Les pays riches décident, les pays pauvres suivent »)clxxi. Autrement dit, fondamentalement, les États-Unis et dans une moindre mesure l’Europe dictent leur loi. Mais lorsque les États grugés se réveillent ils font parfois un procès, et vu l’indépendance et la qualité des membres de l’Organe d’appel ils ont de bonnes chances de le gagner. Mais ils ne l’emporteront que sur un article précis, un point limité. Jamais l’ORD ne leur permettra de secouer la camisole de force de ces accords de l’OMC qui les privent de leur liberté et les mettent à la merci des sociétés transcontinentales privées.

Le poste de directeur général de l’OMC est évidemment l’un des plus convoités par les mercenaires du capital mondialisé. Le premier avait été un ancien grand manager de Fiat (Turin), Renato Ruggiero. Après sa démission en 1999, une guerre de succession éclata. Différentes fractions de l’oligarchie défendirent diverses candidatures. Finalement un armistice fut conclu, un compromis trouvé : le mandat fut coupé en deux. Le Néo-Zélandais Mike Moore fut nommé directeur jusqu’au 1er septembre 2002, le Thaïlandais Supachai Panitchapakdi devant lui succéder à cette dateclxxii.

L’évolution récente de l’OMC a été fortement marquée par la personnalité de Mike Moore, un homme massif au regard bleu. C’est donc sa stratégie et sa personnalité complexes qui sont au cœur du présent chapitre.

Moore est un ancien syndicaliste qui a retourné sa veste. Les convertis sont toujours les adversaires les plus terribles de leurs anciens amis. Jean Starobinski écrit : « L’être humain est une énigme subtile où la lumière et la nuit se côtoient dans un équilibre instable. »

Dans une autre vie, Moore avait été ouvrier maçon, puis militant politique, enfin premier ministre du gouvernement de Wellington. Sa conversion au capitalisme de la jungle est récente.

Beaucoup de ses anciens amis et camarades s’interrogent sur les causes profondes de sa volte-face. L’explication la plus plausible est celle-ci : Moore a grandi dans le monde des combats ouvriers néo-zélandais, et ceux-ci sont d’une dureté extrême. Il s’est fait lui-même, grâce à son intelligence, sa vitalité, son endurance et son goût de la bagarre. De la cantine enfumée des ouvriers des chantiers d’Auckland, il est monté jusqu’aux salons feutrés de la résidence des premiers ministres à Wellington. Tout seul. Parti du prolétariat de la cité de Vhakatane, où il est né en 1949, il a rejoint l’upper class. Marquée profondément par les traditions coloniales britanniques, l’upper class est, en Nouvelle-Zélande, encore plus snob, plus arrogante, plus élitiste qu’ailleurs.

Le monde féroce des sociétés transnationales a dû le fasciner. Les maîtres du monde séduisent par la tranquille arrogance que leur confère le sentiment de leur toute-puissance. Moore s’est mis à leur service. Corps et âme. En mai 2001, il répondait aux questions de Ram Etwareea. Celui-ci demande : « Que pensez-vous de José Bové, l’activiste anti-mondialiste français ? »

Rayonnant de mauvaise foi, Moore répond : « C’est le plus grand show-man politique de toute l’Europe… José Bové est un protectionnisteclxxiii. »

De 1990 à 1993, Mike Moore avait été, en Nouvelle-Zélande, président du parti travailliste et leader de l’opposition. Il ne semble avoir gardé que peu de souvenirs de ses combats démocratiques passés. Aujourd’hui, il n’hésite pas à calomnier quiconque s’oppose à la politique de l’OMC.

En juillet 2001, 800 banquiers, ministres et dirigeants de sociétés transnationales se réunirent dans les jardins luxuriants du casino d’Interlaken, une cité touristique de l’Oberland bernois, en Suisse. La journée était splendide. Cette conférence s’intitulait pompeusement Win-Conference (la Conférence des gagnants). Une douzaine de gardes du corps munis de pistolets-mitrailleurs protégeaient l’hôte du jour : le Prince des marchands. De sa voix de stentor, ce dernier lut le texte de son intervention. Thème : « Les mutations du monde – les défis. »

Les journalistes de la presse internationale restèrent sur leur faim. À la conférence de presse suivant l’exposé, ils insistèrent pour connaître l’opinion de Moore sur les manifestations d’opposants à l’OMC qui se déroulaient depuis un certain temps dans différentes villes du monde. Interrompant brutalement la conférence de presse, le Prince répondit : « J’en ai assez de tous ces types masqués qui jettent des pierresclxxiv. »

Mais Moore, bien entendu, doit s’adapter à la conjoncture. Certains jours, il se montre ouvert, tolérant, compréhensif, plein de sollicitude pour ses opposants. Immédiatement après le sommet du G-8 à Gênes, et la manifestation de plus de 200 000 personnes qu’il avait suscitée, Anne-Frédérique Widmann lui posa cette question : « Quelle est pour vous la raison première de ces manifestations ? Le déficit démocratique des institutions comme le G-8 et l’OMC ? » Et Moore de répondre : « La principale raison est ce sentiment de malaise – compréhensible – que la population ressent à l’égard de la globalisation… Elle signifie aussi que des décisions prises ici affectent les moyens d’existence de ceux qui vivent de l’autre côté de la planèteclxxv. »

La plupart du temps, cependant, Moore reste fidèle à sa réputation. Dans un article publié par Le Monde, il suggère qu’il existerait une parenté d’esprit entre les résistants anti-mondialistes d’aujourd’hui et les nazis des années trente. Moore : « L’extrême gauche et l’extrême droite se sont unies dans la rue contre la mondialisation. Elles l’avaient fait pour la dernière fois dans les années trente contre la démocratieclxxvi. »

À certains moments, l’ogre de la rue de Lausanne peut se révéler franchement teigneux. En voici un exemple.

La Sous-Commission de la promotion et de la protection des droits de l’homme de l’ONU avait chargé deux experts, le professeur ougandais Oloka Onyango et sa collègue Deepika Udagama, de mener une enquête sur l’influence des sociétés transcontinentales au sein de l’OMC. Leur rapport fut publié le 15 juin 2000, sous le titre « Le contexte institutionnel du commerce international, de l’investissement international et de la finance internationale ».

Les conclusions de cette enquête ? Les voici : « L’OMC est presque totalement entre les mains des sociétés transcontinentales privées. »

Moore sauta au plafond. D’autant plus qu’aucune erreur de fait ne pouvait être décelée dans l’enquête des deux Africains. Il perdit sa contenance diplomatique… et exigea des excuses publiques de la part de… Mary Robinson, haut-commissaire des Nations unies pour les droits de l’homme, alors que celle-ci n’avait strictement rien à voir dans cette affaire. Puis il insulta les deux Africains, se prétendant personnellement calomnié.

Mais rien n’y fit. Le rapport ne fut pas retiré. Il s’agit désormais d’un document officiel des Nations uniesclxxvii.

Négligeant la demande expresse des mouvements écologistes et des organisations de solidarité avec les peuples du tiers-monde, les signataires de Marrakech ont refusé d’inclure dans la Charte de l’OMC une « clause sociale » et une « clause écologique ». Ces deux clauses auraient pourtant permis d’exclure de la libre circulation les marchandises produites dans des conditions sociales ou écologiques intolérables.

Prenons des exemples. Dans les villes et les villages de la basse vallée de l’Indus, au Pakistan, des petites filles et des petits garçons tissent de précieux tapis de soie. Leurs salaires sont misérables. Il faut en outre que ces enfants soient âgés de moins de quinze ans, puisque seuls de petits doigts très fins peuvent manier les minces fils de soie. Le travail est dur et use les yeux. À l’adolescence, beaucoup d’enfants perdent la vue. Les patrons les renvoient. Dans les magasins luxueux des Champs-Elysées à Paris, de la Fifth Avenue à New York ou de Carnaby Street à Londres, ces tapis de soie sont vendus à prix d’or.

En Chine, on l’a dit, la bureaucratie au pouvoir pratique une politique inspirée autant par le capitalisme de la jungle que par l’antique terreur d’État communiste. Des centaines de milliers de prisonniers politiques, de gens appartenant à des mouvements religieux tel le « Falung Gong », à des minorités ethniques ou au peuple asservi du Tibet sont enfermés dans des camps de travail forcé. Ils fabriquent, sous la contrainte, des composants électroniques utilisés dans les appareils électroménagers. Ces produits sont ensuite exportés par l’État chinois au Japon, en Corée du Sud et à Singapour. Grâce à l’OMC, les produits du travail esclave jouissent donc, eux aussi, d’un libre accès au marché mondial.

Susan George résume par une jolie formule cette tare initiale de l’OMC. « La réalité du commerce actuel s’explique ainsi : lorsqu’un produit arrive sur le marché, il a perdu tout souvenir des abus dont il est la conséquence, tant sur le plan humain que sur celui de la natureclxxviii. »

L’OMC attire nombre des meilleurs économistes du monde. Certains – notamment ceux qui travaillent dans la division de l’agriculture – portent sur leur propre fonction un regard critique, même si la puissance des États-membres, notamment celle des États-Unis et de l’Union européenne, a le plus souvent raison de leurs doutes, de leurs hésitations et de leurs scrupules. Je connais même certains fonctionnaires de l’OMC qui partagent totalement les idées du Forum social mondial de Porto Alegre. Ils pratiquent au sein de l’institution l’intégration subversive. Par leur travail quotidien, leurs interventions et leurs analyses, ils tentent de saboter le diktat des maîtres et de promouvoir les intérêts des peuples. Mais leur poids, cependant, est insignifiant.

Les dirigeants de l’OMC sont très fiers de ce qu’ils appellent la « démocratie intégrale » qui, à les entendre, préside aux destinées de l’organisation. L’unanimité de tous les membres est en effet requise pour chacune des décisions importantes. Aucun accord n’entre en vigueur si tous les membres ne l’ont pas accepté. Or, vu de plus près, l’hypocrisie est sur ce point totale : les États du Nord et leurs sociétés transnationales contrôlent, on le sait, 82 % du commerce du monde. Et dans l’hémisphère nord, les États-Unis occupent une position dominante. C’est pourquoi ils font la pluie et le beau temps dans la forteresse du 154 rue de Lausanne, à Genève.

Si d’aventure le Mali, la Malaisie, le Honduras ou le Basutoland avaient l’intrépidité de s’opposer au diktat américain (ou de l’Union européenne), mettant ainsi en danger l’unanimité requise à l’OMC, ils subiraient illico des rétorsions bilatérales extra-institutionnelles.

Le chantage qu’exerce en permanence le riche contre le pauvre assure l’unanimité de façade de l’OMC, la fameuse « démocratie intégrale ».

Un passage de l’entretien mené par Ram Etwareea avec Mike Moore est révélateur de ce climat.

Question d’Etwareea : « Quelles sont les principales leçons que vous avez retenues après l’échec de la conférence ministérielle de Seattle en décembre 1999 ? »

Réponse de Moore : « L’agenda était trop ambitieux et les objectifs des pays trop disparates. Cela exigeait trop de concessions de part et d’autre… Ensuite, les pays qui n’ont pas de missions à Genève ne pouvaient pas comprendre les enjeux de Seattleclxxix. »

Formidable aveu ! Moore dit en clair : n’ayant pas les moyens financiers nécessaires pour participer réellement à la vie internationale, les pouilleux ne comprendront jamais rien aux véritables enjeux de l’OMC.

Moore, d’ailleurs, n’a pas complètement tort : la part du commerce mondial assurée par les quarante-neuf pays les plus pauvres du monde s’élève très exactement à 0,5 %clxxx.

Une formidable hypocrisie gouverne les relations entre les puissances dominantes de l’OMC et les pays les plus démunis. Les accords que ces derniers sont forcés de souscrire leur imposent de fait un « désarmement économique unilatéral ». Le terme est de Rubens Ricupero, secrétaire général de la CNUCED, dans son dernier rapport 2002 sur le commerce et le développement.

Soumis à la libéralisation forcée de leur économie, ces pays doivent ouvrir pratiquement sans restriction leur territoire aux implantations d’usines étrangères et aux importations de biens, de capitaux et de brevets.

Godfrey Kanyenze, du Congrès des syndicats du Zimbabwe, énonce une évidence : « Aucun pays ne s’est jamais développé par la simple vertu du libre-échangeclxxxi. » Pour qu’une industrie naissante puisse vivre et se développer, le pays qui l’abrite doit avoir le droit de la protéger, par des droits douaniers levés aux frontières sur les produits industriels concurrents, par des contingentements, etc. Mais l’OMC l’interdit.

L’immense majorité des pays les plus pauvres sont des pays agricoles. L’hémisphère sud abrite 87 % des paysans du monde. Les pays du Nord, au pouvoir d’achat élevé, ferment leurs marchés aux produits agricoles et agro-alimentaires du Sudclxxxii.

Simultanément, les pays dominateurs de l’OMC subventionnent massivement la production et l’exportation de leurs propres biens agricoles. Ces produits excédentaires se déversent dans le tiers-monde et provoquent alors la destruction des fragiles structures agricoles autochtones.

En 1998, les subventions accordées par les pays de l’OCDE à leurs paysans ont, pour la première fois, dépassé le chiffre astronomique de 330 milliards de dollars. Elles n’ont fait qu’augmenter depuis lorsclxxxiii.

Regardons seulement l’exemple du Zimbabwe. La production autochtone de beurre y a chuté de 92 % entre 1994 et 1999, car celle-ci ne pouvait rivaliser – en termes de qualité et de prix – avec la production européenne subventionnéeclxxxiv.

Rubens Ricupero constate sobrement : « [La source de la misère], c’est le fossé entre la rhétorique et la réalité d’un ordre international libéral. Nulle part ce décalage n’est plus flagrant que dans le système commercial internationalclxxxv. »

Concluons. Tout homme sensé est favorable au commerce entre les nations. L’autarcie et le protectionnisme à outrance sont générateurs de misère. Personne, d’ailleurs, ne peut avoir pour idéal de se barricader derrière ses frontières. Personne ne souhaite le retour des antiques guerres commerciales entre les nations. Il faut du commerce international, et ce commerce a besoin de règles, de conventions et de négociations entre les acteurs. Personne ne veut de la loi de la jungle. Mais, nous l’avons vu : l’OMC est liberticide. Elle crée et légitime la tyrannie du riche sur le pauvre. Il faut donc d’urgence supprimer l’OMC. Attac-France résume mon propos : « Du commerce : oui. Des règles : oui… mais certainement pas celles de l’actuelle OMCclxxxvi. »