V

La corruption

La corruption consiste à offrir ou à promettre un avantage à un agent de l’autorité publique (ou à un dirigeant d’une entreprise privée) afin que celui-ci trahisse sa responsabilité envers l’autorité (ou l’entreprise) qu’il représente. Celui qui offre l’avantage est le corrupteur. Celui qui l’accepte et trahit les devoirs de sa charge est le corrompu. Le corrompu peut soit solliciter explicitement l’avantage, soit l’accepter passivement. Mais le lien de cause à effet entre l’acceptation de l’avantage et la trahison des devoirs de sa charge est le même dans les deux cas.

La Banque mondiale estime à plus de 80 milliards de dollars par an les sommes affectées aux transactions de corruption. Quant aux dommages économiques causés par la conduite des corrompus (factures surévaluées, acceptation intentionnelle de marchandises défectueuses, etc.), ils atteignent des sommes astronomiques. Ceux qui, en bout de chaîne, paient le prix de la corruption, ce sont évidemment les peuples, et le plus souvent les peuples les plus pauvres.

Mohamed Lebjaoui avait été chef de la Fédération de France du FLN et membre du premier Conseil national de la Révolution algérienne (CNRA). Arrêté, il a passé de longues années en prison, à Fresnes. En 1962, il devint le premier président de l’Assemblée consultative de l’Algérie libérée. Dès le coup d’État de Houari Boumediene contre Ahmed Ben Bella en 1965, il choisit l’exil et s’installa à Genève. Révolutionnaire exemplaire, écrivain doué, d’origine kabyle, Lebjaoui avait été à l’origine un homme d’affaires prospère à Alger. Il avait mis sa vie et ses biens au service de la lutte de libération de son payscxxxix.

Nous étions voisins au chemin des Crêts-de-Champel à Genève. Durant nos longues promenades, nous parlions souvent de la corruption. Lebjaoui me dit, un jour : « La plus urgente et la plus importante nomination à laquelle tout gouvernement révolutionnaire doit procéder dès son entrée dans la capitale libérée, est celle d’un comptable. »

En Suède, en Finlande, en Norvège, au Danemark, en Suisse les membres du gouvernement se rendent à leurs bureaux à pied, à bicyclette, ou empruntent les moyens de transport publics. Dans un pays protestant un (ou une) ministre se déplaçant de son domicile à son lieu de travail accompagné du bruit des sirènes et encadré par des motards de police serait extrêmement mal vu. Je ne donnerais pas cher de sa carrière politique ! Mais avez-vous déjà assisté – à Port-au-Prince, Tegucigualpa, Ouagadougou ou Djakarta – au déplacement d’un ministre, d’un président d’assemblée ou de quelque autre dignitaire autochtone ? Rues bloquées, sirènes hurlantes, gardes du corps aux aguets… Un cortège de Mercedes et de Cadillac, de Toyota aux vitres fumées, de Land-Rover blindées transporte l’important personnage. René Dumont avait coutume de dire : « Le principal instrument d’oppression en Afrique est la Mercedes. »

Après la voiture, le logement. Dans les pays dominants, les dirigeants habitent souvent bourgeoisement, parfois même modestement (je pense à l’appartement à Stockholm d’Olof Palme et à la petite maison à Nussdorf près de Vienne où logea toute sa vie durant Bruno Kreisky). Le roi du Maroc, de son côté, entretient dans chacune des villes de son territoire un coûteux palais, doté d’une armée de serviteurs et de gardes. Quant au nouveau palais présidentiel, édifié sur le plateau mossi près de Ouagadougou par Blaise Campaore après l’assassinat de Thomas Sankara, c’est un gouffre à millions (de dollars).

Une règle semble présider aux dépenses somptuaires des gouvernants d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine : plus pauvre et plus endetté est leur pays, plus luxueux est leur train de vie personnel et celui de leur famille et de leurs courtisans.

Mais la pratique régulière de la corruption a des conséquences plus graves encore : à terme, elle détruit le lien de confiance indispensable entre les citoyens et l’État. En ce sens, la corruption constitue une des causes essentielles de l’affaiblissement de l’État national que nous avons évoqué plus haut.

Les prédateurs utilisent la corruption comme un moyen privilégié de domination. Il serait toutefois injuste de leur imputer à eux seuls la responsabilité des distorsions, perversions et misères physiques et morales provoquées par la corruption. Hollenweger parle à ce sujet de la « responsabilité écrasante » de certaines « élites du tiers-mondecxl ». Il a raison. De grands et rusés kleptocrates ravagent un grand nombre de pays du tiers-monde. Les relations qu’ils entretiennent avec leurs complices dans l’hémisphère nord sont complexes. Car les frontières entre corrupteurs et corrompus se brouillent bien vite.

La plupart d’entre ces kleptocrates sont dépourvus de savoir bancaire ou financier. C’est par la violence sèche qu’ils sont le plus souvent parvenus au pouvoir. Mais ils ne s’en intéressent pas moins à tout ce qui peut enrichir leur patrimoine. Exemples.

Joseph Désiré Mobutu, propriétaire d’un empire financier international estimé à plus de 4 milliards de dollars, a pillé le Zaïre (aujourd’hui République démocratique du Congo) de 1965 à 1997. Sa seule formation professionnelle, il l’avait reçue en tant que sergent de la Force publique coloniale belge.

Anastasio Somoza Debaylecxli, appelé le Gouverneur des cimetières, dont la dynastie a régné sur le Nicaragua jusqu’au 19 juillet 1979, n’avait reçu aucune formation scolaire digne de ce nom. Or, ses héritiers contrôlent aujourd’hui une holding internationale de chaînes hôtelières, d’immeubles de rapport, de participations industrielles en Europe et aux États-Unis d’une valeur de plusieurs milliards de dollars.

Jean-Claude Duvalier, connu sous le nom de « Bébé-Doccxlii », est un quasi-analphabète. Durant son règne à Port-au-Prince, en Haïti, il a accumulé un magot considérable. Sa famille est aujourd’hui propriétaire d’un complexe écheveau de sociétés industrielles, financières, commerciales actives sur trois continents.

Pour piller leur pays et créer à l’extérieur de leurs frontières des holdings financières qui géreront leurs affaires personnelles, les kleptocrates ont nécessairement recours aux experts des grandes banques et des sociétés financières transcontinentales. Ces sociétés financières, fiduciaires ou bancaires ont elles-mêmes besoin des capitaux pillés ; elles y prélèveront de juteuses commissions qu’elles utiliseront pour financer leurs propres affaires internationales (boursières, immobilières, de crédit, etc.).

Pour comprendre cet univers incertain, compliqué, crépusculaire où le corrupteur devient corrompu et le corrompu corrupteur, examinons plus en détail un cas particulier : celui de Ferdinand et Imelda Marcos, ci-devant despotes de la République des Philippines. Ce cas présente, en effet, l’avantage d’être documenté avec précision grâce au nombre impressionnant de procédures judiciaires en cours aux États-Unis et en Suisse.

Ferdinand Marcos aura donc régné vingt-trois ans dans son palais de Malacanang. À partir de 1973, il gouverne par la répression des syndicats, de l’Église, des organisations paysannes ; par l’assassinat systématique des opposants d’envergure ; par la torture méthodique, la « disparition » fréquente d’hommes, de femmes et d’adolescents contestant tant soit peu sa mégalomanie, son despotisme, son insondable corruptioncxliii. Voici comment le kleptocrate organisait le pillage de son peuple :

1. Chaque année, Marcos prélevait des sommes équivalant à plusieurs millions de dollars dans les caisses de la banque centrale et sur les fonds destinés aux services secrets.

2. En deux décennies, le Japon, ancienne puissance occupante, aura versé au gouvernement de Manille des centaines de millions de dollars au titre des réparations de guerre. Marcos prélevait sa part sur chaque versement.

3. Les Philippines sont un des trente-cinq pays les plus pauvres de la terre. La Banque mondiale, les organisations spécialisées des Nations unies, des œuvres d’entraide privées lui ont versé, au cours des ans, des dizaines de millions de dollars et ont investi d’autres millions dans de nombreux projets dits de développement. Marcos, sa cour, ses complices se sont servis avec une belle constance sur quasiment tous ces transferts et chacun de ces projets.

4. Vu la fâcheuse insoumission du peuple affamé, Marcos dut rapidement proclamer l’état d’urgence et le reconduire d’année en année. Concentrant entre ses mains à peu près tous les pouvoirs civils et militaires, il utilisait l’armée pour occuper puis exproprier des centaines de plantations, sociétés commerciales, sociétés immobilières et banques appartenant à ses critiques, pour en attribuer la propriété à ses propres généraux, courtisans et hommes de main. De nombreuses sociétés et plantations passèrent ainsi directement entre les mains de sa famille et de celle d’Imelda.

Mais Ferdinand Marcos – vaniteux, avide et cruel – était aussi un homme prévoyant. Or, il ne se faisait guère d’illusions sur les sentiments qu’il inspirait à son peuple. C’est ainsi qu’un consortium de banquiers helvétiques l’aida à évacuer son butin. Un banquier suisse fut même détaché spécialement auprès du satrape de Manille. Il le conseillait en permanence sur la manière la plus discrète, la plus efficace, de transférer à l’étranger et d’y réinvestir ses capitaux détournés.

Quel est le montant total du butin placé à l’étranger, principalement en Europe et aux États-Unis ? Une estimation sérieuse évalue le magot déposé au Crédit suisse, et dans une quarantaine d’autres banques, à une somme comprise entre 1 et 1,5 milliard de dollarscxliv.

Le camouflage du butin de Marcos et des siens obéissait à une stratégie complexe. Le banquier zurichois qui avait été détaché à Manille et son état-major s’occupaient pratiquement à temps plein (depuis 1968) de l’évacuation et du recyclage de l’argent. Ils réussiront à maintenir un contact quotidien avec le kleptocrate, y compris lorsqu’il sera (à partir de mars 1986) interné à la base aérienne américaine de Hickham, à Honolulucxlv.

Dans un premier temps, ces fleuves d’argent sale étaient dirigés vers de multiples comptes numérotés au Crédit suisse de Zurich. Premier lavage. Puis le butin était transféré à la société fiduciaire Fides, qui appartient au Crédit suisse où le magot changeait une deuxième fois d’identité. Finalement, troisième lavage : Fides ouvrait ses écluses, les fleuves boueux repartaient, vers le Liechtenstein cette fois. Là, ils s’engouffraient dans des structures préparées avec soin, les fameuses Anstalten (terme intraduisible, propre au Liechtenstein, signifiant approximativement : établissement). Au stade actuel des procédures, on en a découvert onze. Elles portent toutes des noms fort poétiques : « Aurora », « Charis », « Avertina », « Wintrop », etc.

Détail pittoresque : dès 1978, afin de rationaliser le transfert des capitaux, Marcos nomma consul général des Philippines à Zurich un directeur du Crédit suisse !

Dans sa correspondance avec les banquiers, le nom de code utilisé par Marcos était, dès 1968, « William Sanders » ; celui de sa femme, « Jane Ryan ». Les banquiers suisses créeront des dizaines de sociétés d’investissement au Liechtenstein, au Panama, achèteront des centaines d’immeubles à Paris, Genève, Manhattan, Tokyo, traiteront des centaines de milliers d’opérations en bourse pour le compte du mystérieux couple Sanders-Ryan.

Malgré l’habileté proverbiale des banquiers suisses, le domaine américain de Sanders-Ryan ne résistera que partiellement à la chute du satrape. Les juges new-yorkais inculpent bientôt Ryan-Imelda. Ils lui reprochent d’avoir effectué sur le territoire américain pour plus de 100 millions de dollars d’achats privés avec l’argent volé au Trésor philippin. Des dizaines d’immeubles achetés de la même manière par Sanders-Marcos (ou leurs sociétés-écrans) sont alors mis sous scellés.

Mais qu’est devenu le magot placé en Suisse, ailleurs en Europe et aux États-Unis ? Des régiments d’avocats internationaux compétents et brillants sont mobilisés depuis des années par Imelda Marcos, son clan et les autres clans déchus alliés au kleptocrate défunt afin de saboter le plus efficacement possible les innombrables procédures en restitution engagées par le gouvernement de Manille. C’est pourquoi, en 2002, une petite partie seulement du butin des Marcos a été restituée à l’État philippin.

Manille est la capitale asiatique de la prostitution enfantinecxlvi. Des millions de coupeurs de canne à sucre vivent dans le dénuement le plus complet. Leurs enfants tentent de survivre comme ils peuvent. La sous-alimentation, les maladies endémiques dues à la faim ravagent des centaines de milliers de familles sur les îles de Luçon, Mindanao et Cebu. Des centaines de milliers de Philippines et de Philippins sont forcés d’émigrer. En Arabie Saoudite, au Qatar, au Koweït, les jeunes filles philippines, engagées comme bonnes, sont traitées en esclaves, exploitées, humiliées, sans droits.

Plus du cinquième des 70 millions ou presque de Philippins sont des musulmans. Au sein de la jeunesse musulmane notamment, l’opposition contre les latifundiaires catholiques et leur gouvernement à Manille progresse rapidement. Les mouvements de libération islamiques sont actifs sur l’île de Mindanao. Beaucoup de leurs combattants ont été formés dans les camps d’Al-Qaida en Afghanistan. Ils continuent de soutenir Oussama ben Laden.

Bref, aux Philippines, la corruption rampante mise en œuvre par Ferdinand et Imelda Marcos et les prédateurs du Crédit suisse est directement responsable de la menace de désintégration pesant aujourd’hui sur la République, de l’abyssale misère dont souffre la majorité de la population, et de la propagation du terrorisme.

La prévarication des « élites » et la corruption à large échelle sont des fléaux permanents dans de nombreux pays du tiers-monde. Mais la résistance existe. Du sein même des peuples affligés, exploités, humiliés quotidiennement par les corrompus (et les corrupteurs), des voix s’élèvent, des hommes et des femmes se dressent afin de libérer l’État des chacals et des hyènes.

Je me souviens avec émotion de Francisco Pena-Gomez, dit « Chico ». C’était un homme merveilleux, un ami, leader du Partido Revolucionario Dominicano (PRD), vice-président de l’Internationale socialiste et secrétaire général de son comité latino-américain. Pena-Gomez était un Noir magnifique d’intelligence et de joie de vivre. Avocat, il avait étudié aux États-Unis et s’y était assuré – au sein de la gauche démocrate et parmi les syndicalistes – des amitiés sûres. Or, il a voué sa vie à la lutte contre l’hydre de la corruption et les zones spéciales de production. J’ai suivi sur place son ultime campagne pour les élections présidentielles, en 1994.

La République dominicaine est une moitié d’île superbe située dans la mer des Caraïbes. Son histoire récente est tourmentée. De 1930 à 1961, un Ubu-Roi sanguinaire et rusé, du nom de Rafaël Leonidas Trujillo, régna sur un peuple de 7 millions d’âmes. Après son assassinat, ses courtisans et ses complices parvinrent à perpétuer son régime.

En 1994, l’ancien secrétaire du despote, Joaquin Balaguer, un vieillard quasiment grabataire, ami fidèle des prédateurs, occupait le palais présidentiel. Partout où passait la caravane de bus et de camions de Pena-Gomez, je pus constater que les coupeurs de canne, leurs femmes faméliques, les enfants joyeux aux ventres gonflés par les vers, se rassemblaient par dizaines de milliers. « Chico » était un orateur extraordinaire, plein d’humour, de chaleur humaine. Sa voix puissante faisait trembler les palmiers. Exemples à l’appui, il dénonçait sans relâche le cancer de la corruption.

Balaguer et ses maîtres étrangers entreprirent bien entendu de discréditer Pena-Gomez. Ils prétendirent ainsi qu’il n’était point dominicain, mais fils d’un coupeur de canne haïtien immigré clandestinement. Or, la couleur de la peau joue un grand rôle dans l’imaginaire dominicain : la classe dirigeante locale est blanche ou métisse, la petite et moyenne bourgeoisie rêve de se « blanchir ». Les ennemis de Pena-Gomez savaient parfaitement ce qu’ils faisaient en jouant sur les préjugés racistes.

Comme de coutume, les élections présidentielles de 1994 furent truquées. Comme de coutume, le satrape des maîtres des zones spéciales de production sortit victorieux des urnes. Comme d’habitude, les corrompus et les corrupteurs triomphèrent.

Francisco Peña-Gomez mourut peu après l’élection, à la suite d’un cancer.

La corruption, elle, reste bien vivante en République dominicaine.

Paradoxalement, c’est le triomphe des ayatollahs de la doxa néo-libérale qui provoqua l’adoption des premières mesures sérieuses contre la corruption internationale.

Pendant des décennies, l’attitude des dirigeants des sociétés transcontinentales avait été la suivante : la corruption est un mal nécessaire. Pour s’assurer d’un marché – notamment dans les pays de l’hémisphère sud – il est indispensable de graisser la patte aux ministres, chefs d’État, dirigeants religieux ou économiques. Cette « aide à la décision » est évidemment variable. On l’adapte aux circonstances. Il n’existe pas de règles fixes. À l’occasion de transactions portant sur de l’armement lourd – blindés, canons, avions de combat –, il faut tout de même savoir qu’un pot-de-vin s’élevant à 40 % de la somme totale n’est pas rarecxlvii. En tout état de cause, aucune affaire sérieuse ne saurait être conclue sans cette petite (ou grande) aide extralégale. Les États occidentaux avaient d’ailleurs adapté leur législation en conséquence. Certes, tous connaissaient le délit de corruption active et passive. Mais leur code pénal ne prévoyait de sanction qu’en matière de corruption de fonctionnaires nationaux. Corrompre une autorité étrangère n’était pas punissable. En outre, le code des impôts de la plupart des pays de l’OCDE prévoyait jusqu’à peu la possibilité de déduire de ses impôts les pots-de-vin versés à l’étranger…

Mais les ayatollahs de la Main invisible frappent tout cela d’anathème. Le marché, et le marché seul, doit décider de l’allocation des ressources, du taux de profit, de la localisation des entreprises, etc. Or, tout acte de corruption introduit une distorsion dans le libre jeu des forces du marché. Il doit donc être banni.

L’organisation internationale qui est à l’origine des récentes mesures prises contre la corruption s’appelle Transparency International. Fondée en 1993 par un homme exceptionnel du nom de Peter Eigen, elle se réclame très exactement des convictions néo-libérales mentionnées plus haut.

Eigen est un ancien haut cadre allemand de la Banque mondiale. Pendant onze années, il a occupé des postes à responsabilité dans six pays latino-américains. Son expérience pratique est vaste. Sa formation théorique solide.

L’organisation de Transparency est calquée sur celle d’Amnesty International. Son budget annuel est modeste : 2,5 millions de dollars (en 2001), et il est financé par les cotisations de ses membres et par des fondations indépendantes. Au siège central de Berlin, un état-major d’économistes, de fiscalistes, de juristes de grande compétence est à l’œuvre. Quarante personnes en tout.

Transparency International compte des milliers de membres répartis dans quatre-vingts pays. Mais les sections nationales jouissent d’une grande autonomie : les actions anti-corruption qu’elles entreprennent doivent être adaptées à la situation de chaque pays.

Un exemple. En Argentine, Transparency compte plus de 3 000 membres. Ceux-ci postent régulièrement des « patrouilles de citoyens » devant les mairies et les immeubles administratifs. Ces « citoyens » abordent systématiquement les usagers des administrations publiques, leur demandant par exemple si, pour obtenir tel ou tel papier officiel, tel ou tel acte administratif, ils ont dû payer un pot-de-vin. Si oui, à quel fonctionnaire ? De quel montant ? Les militants de Transparency Argentine notent alors soigneusement les réponses des usagers et, le cas échéant, les rendent publiques, par voie de presse.

Depuis 1995, Transparency International publie annuellement un Index de la corruption. Comment est-il établi ? Dans chaque pays examiné, environ une centaine d’acteurs économiques de confiance – entrepreneurs nationaux et internationaux, banquiers connus de l’état-major de Berlin, fonctionnaires de l’ONU, responsables de programmes de développement, etc. – rédigent des rapports répondant à un questionnaire précis. À partir de ces documents, la centrale berlinoise rédige une synthèse. Puis elle dresse une échelle de la corruption, du pays le plus corrompu à celui qui est le moins frappé par ce fléau.

Eigen est doué d’un solide sens pratique : Transparency publie un National Integrity Source Book, une sorte de livre de cuisine de la corruption. Comment les corrupteurs opèrent-ils ? Quels sont généralement les premiers cadeaux offerts ? Les premières prébendes proposées ? Comment résister ? À qui dénoncer les corrupteurs ? Ou le collègue corrompu du bureau d’à côté ? Les méthodes, évidemment, varient de continent à continent, de pays à payscxlviii. Ce livre est aujourd’hui disponible en vingt langues. Les données qu’il renferme sont constamment actualisées sur Internet.

Bien sûr, Transparency International ne s’attaque qu’aux États et à ceux qui les corrompent. L’organisation ne dispose pas encore des moyens matériels nécessaires pour s’occuper des non-state actors, et notamment des sociétés transcontinentales de l’armement, de la pharmacie, de l’alimentation, des agents de change, etc. Or, il est évident qu’entre elles, certaines de ces sociétés pratiquent également la corruption, et parfois à une large échelle. Un dirigeant d’une société A peut, par exemple, verser de considérables pots-de-vin aux dirigeants d’une société B afin que ceux-ci s’abstiennent d’entrer en compétition avec lui sur un marché donné. Dans ce cas de figure, les perdants sont les actionnaires de la société B.

Le combat de Transparency International est-il efficace ? Jusqu’à un certain point. Certes, les différents pays épinglés n’aiment pas apparaître tout en haut de la liste annuelle des pays les plus corrompus. Ensuite et surtout, l’OCDE s’est rangée aux côtés de Transparency International : la convention élaborée par elle, et que la plupart des États-membres ont signée, prévoit des sanctions sévères pour les corrupteurs comme pour les corrompus et met fin à la pratique de la déduction fiscale. Mais si admirable que soient le travail de Transparency International et la vigilance de l’OCDE, la corruption n’en continue pas moins de prospérer.

Les États-Unis sont membres de l’OCDE. Ils se prononcent régulièrement en faveur de tout instrument national et international susceptible de combattre le cancer de la corruption. Le Federal Corrupt Practice Act fait d’ailleurs de la corruption d’un fonctionnaire ou d’un agent d’une autorité étrangère un délit fédéral. Mais en même temps, l’empire cherche à promouvoir ses exportations. Comment résoudre la contradiction ? Le gouvernement de Washington a trouvé l’astuce : il autorise désormais les sociétés transcontinentales de l’industrie, du commerce, de la banque à inscrire aux îles Vierges, un paradis fiscal sous administration américaine, des foreign sales corporation (sociétés étrangères de vente). Celles-ci tiennent la comptabilité des exportations de certaines des principales sociétés transcontinentales dont le quartier général se trouve à New York, Boston ou Chicago. Et ce sont ces foreign sales corporations qui versent les pots-de-vin à leurs partenaires étrangers.

En toute légalité. Puisque le Federal Corrupt Practice Act ne s’applique qu’aux sociétés américaines et que les foreign sales compagnies ne sont pas des sociétés américaines, mais des sociétés offshore, régies par la loi des îles Viergescxlix

Les Européens ne se conduisent pas beaucoup mieux. Nombre de sociétés transcontinentales d’origine française, allemande, britannique, italienne ou espagnole créent aux Bahamas, à Curaçao ou à Jersey des sociétés offshore ou des succursales prétendument « indépendantes » afin de contourner les dispositions de la Convention de l’OCDE que leurs gouvernements ont pourtant signées.

Un jugement français de février 2000 fait aujourd’hui jurisprudence. Un tribunal métropolitain devait statuer sur le cas du président-directeur général de la société Dumez-Nigeria. Le PDG en question était soupçonné d’avoir fait transiter une somme de 60 millions de dollars par un paradis fiscal afin de verser des pots-de-vin à plusieurs généraux et hauts fonctionnaires nigérians. Le procureur et la partie civile défendirent la thèse selon laquelle Dumez-Nigeria faisait partie de la société Dumez-France, que la France avait signé la Convention de l’OCDE et que les transferts opérés par le PDG de la succursale de Dumez à Lagos étaient donc illégauxcl. Le tribunal en jugea autrement. Prétendant que Dumez-Nigeria était une structure indépendante opérant à partir d’un pays non signataire de la Convention, le prévenu ne pouvait commettre un acte délictueuxcli.

Bref, en dépit des mesures prises par certains, au nom même des principes sur lesquels prospère la mondialisation libérale, l’hypocrisie des prédateurs triomphe et prospère.

La corruption également.