I
L’argent du sang
Paradoxe : les oligarques sont unis et désunis en même temps.
Entre les oligarchies du monde entier, une guerre impitoyable se déroule. Les fusions forcées dans l’industrie et les services, les manœuvres boursières les plus tortueuses, les offres publiques d’achat hostiles se succèdent. Les places financières – biotopes préférés des oligarques – résonnent du bruit de leurs batailles.
The New Republic, périodique d’opinion nord-américain, a publié à l’été 2000 une fresque du capitalisme financier contemporain à travers le portrait de deux de ses principaux acteurs, Bill Gates et Larry Ellisonlxxix. Le premier, patron de Microsoft, est l’homme le plus riche de la terre ; le second, fondateur et actionnaire majoritaire d’Oracle, possède la deuxième fortune personnelle de la planète. Titre de l’article de Gary Rivlin, son auteur : « Bill Gates l’hypocrite, Larry Ellison le tueur. »
Rivlin cite d’entrée de jeu Mitchell Kertzman, connaisseur subtil et reconnu des us et coutumes des oligarques nord-américains. Kertzman dit : « Tuer ou être tué, dévorer ou mourir, telle est leur devise. » « Posséder les marchés, anéantir les concurrents », leur vocabulaire est toujours emprunté à la destruction et à la guerre. Kertzman n’y va pas avec le dos de la cuillère : « Au fond, toutes les grandes entreprises de haute technologie, toutes celles qui sont parvenues en haut de l’échelle, sont dirigées par des assassins sanguinaires… Pour parvenir à ce niveau, vous devez être un parfait requin. »
Gary Rivlin a interrogé nombre de subordonnés des deux requins. Le tableau qu’ils font des univers respectifs de Microsoft et d’Oracle est proprement effrayant. Nulle part ailleurs sans doute l’expression « capitalisme de la jungle » n’est à ce point justifiée.
Un haut responsable d’Oracle raconte des séances de « motivation » organisées par Larry Ellison à l’intention des nouveaux employés. « Nous sommes des carnassiers ici », a coutume de marteler le grand patron. Les concurrents sont les ennemis, Ellison et les collaborateurs et collaboratrices d’Oracle des guerriers.
Le cri de bataille d’Ellison : « On va les tuer, on va les tuer ! »
Autre haut responsable, autre souvenir : « Chez Oracle, nous ne cherchions pas simplement à battre un concurrent, nous voulions le détruire… Il fallait continuer à le frapper, même lorsqu’il était à terre. Et s’il remuait encore le petit doigt, il fallait lui écraser la main. »
Le portrait des deux hommes les plus riches de la planète s’achève sur une analyse comparée de leurs caractères respectifs : « [Ellison] cache moins sa férocité que Gates. Tous deux ont adopté la même stratégie de destruction de masse. Mais tandis que Gates est simplement très efficace, Larry donne l’impression d’assouvir un besoinlxxx. »
Comment définir un « prédateur » ou un « loup », selon le mot de Michael Lewis ?
Michael Lewis avait été une star de la Bourse de New York, banquier à Wall Street et organisateur, pour le compte de la maison de courtage Salomon Brothers, de quelques-unes des opérations les plus juteuses de ces dernières années. Mais cet ancien élève de la London School of Economics et de l’Université de Princeton n’avait jamais renoncé à poser sur cet univers un œil pour le moins critique.
Rompant avec son milieu, il publia Liar’s Poker, un réquisitoire impitoyable contre ses anciens collègues. Il écrit : « Le loup s’adapte à toutes les situations avec une agilité et une rapidité impressionnantes. Il se moque complètement de ce que font les autres, ne faisant confiance qu’à son instinct […]. Un spéculateur génial n’est loyal envers personne, il ne respecte aucune institution ni aucune décision antérieure […]. Il émane de lui un calme étrange. Il apparaît presque indifférent, apathique, face à ce qui se passe autour de lui […]. Il n’est pas mû par les sentiments des investisseurs ordinaires : l’angoisse, la panique, l’obsession du gain immédiat […]. Il se considère lui-même comme faisant partie d’une élite et tient le reste des humains pour un troupeau de moutonslxxxi. »
Quels que soient les masques idéologiques dont s’affublent les prédateurs, ce qui les meut en profondeur c’est l’avidité furieuse du succès, du profit maximal, de la puissance. En dernier lieu, la puissance s’exprime toujours en termes patrimoniaux, sous forme de fortune personnelle.
Léon Bloy a anticipé la manière d’être et d’agir des oligarques du capital globalisé : « Le riche est une brute inexorable qu’on est forcé d’arrêter avec une faux ou un paquet de mitraille dans le ventrelxxxii. »
Sous un nom ronflant, le National Labor Committee (NLC), se cache une organisation non gouvernementale de dimension réduite et aux moyens financiers et administratifs plus que modestes. Charles Kernaghan l’anime. C’est un observateur et un organisateur hors pair. Il opère depuis New York. Il s’applique essentiellement à deux choses. D’un œil de lynx, il observe les pratiques salariales et les stratégies commerciales des principales sociétés transcontinentales américaines et, grâce à un réseau d’associations, de comités et de groupuscules fonctionnant à l’e-mail, il alerte périodiquement l’opinion progressiste américaine, lançant sur tel ou tel problème précis des urgent action alerts (« appels urgents à l’action »). Aux États-Unis, au Canada, en Amérique latine et en Asie, son influence est considérable. Toutes les enquêtes menées, tous les appels lancés par le NLC sont accessibles sur son site Web : http ://www.globallabourrights.org/
Selon Kernaghan, la majeure partie des fortunes amassées par les grands prédateurs relève du blood-money, l’argent du sang. Il cite ce cas.
La société transnationale Walt Disney fait fabriquer ses pyjamas et autres vêtements pour enfants, ornés de la célèbre souris, entre autres dans des sweat-shops, des ateliers de la sueur, sur l’île de Haïti. Le président-directeur général de la société s’appelle Michael Eisner. Il jouit d’un revenu annuel astronomique. Kernaghan a fait ce calcul : Eisner gagne par heure (chiffre 2000) 2 783 dollars US. Une ouvrière haïtienne cousant les pyjamas de Disney gagne 28 cents de l’heure. Pour gagner l’équivalent du revenu horaire d’Eisner, l’ouvrière de Port-au-Prince devrait travailler pendant 16,8 années d’affilée.
Mais Eisner ne se contente pas de ce salaire mirifique. La même année (2000), il empoche également des actions pour une valeur de 181 millions de dollars USlxxxiii. Cette somme serait suffisante pour maintenir en vie 19 000 travailleurs haïtiens et leurs familles pendant quatorze ans. Les ouvrières et ouvriers haïtiens de Disney perçoivent des salaires scandaleusement bas, souffrent de malnutrition et vivent dans la misère.
Le National Labor Committee a par ailleurs suivi le tournage d’un célèbre film à succès, produit par la compagnie Walt Disney, et consacré aux cabrioles d’une meute de jeunes chiens : Les 101 Dalmatiens. Pendant toute la durée du tournage, la société transnationale a logé les chiens dans des « Maisons de chiens », spécialement construites à cet effet. Dans ces « Maisons », les animaux disposaient de lits rembourrés, de lampes chauffantes et recevaient tous les jours des repas préparés par des cuisiniers pour chiens comportant alternativement un menu de viande de veau ou de poulet. Des médecins vétérinaires veillaient jour et nuit au bien-être des dalmatiens. Les ouvrières et ouvriers haïtiens de Disney – ceux qui cousent les pyjamas pour enfants ornés de l’image des fameux dalmatiens – habitent quant à eux dans des abris sordides infestés de malaria. Ils dorment sur des planches. L’achat d’un morceau de viande tient pour eux du rêve inaccessible. Et leur santé a beau être chancelante, aucun ouvrier ne peut se payer une visite médicale.
Dans la jungle du capitalisme globalisé, on découvre bien d’autres exemples de fortunes colossales accumulées grâce au blood-money tel que l’entend Kernaghan.
Marc Rich, citoyen américain, belge et espagnol, est un des hommes les plus riches de la planète. Ce multi-milliardaire (en dollars) est un trader, un spéculateur en matières premières de toutes sortes. Il habite Zoug, au cœur de la Suisse. Pendant dix-sept ans, Rich a été recherché par la justice américaine pour une multitude de délits qui, souvent, impliquaient l’exploitation de gens démunis ou la collaboration avec des États terroristes.
En 1983, le tribunal du Southern District de New York l’avait inculpé de racketteering. Du temps de l’Apartheid, Rich aurait alimenté le régime raciste en pétrole, violant quotidiennement l’embargo décrété par la communauté des nations. Le régime de la Corée du Nord, le tyran de Belgrade, les Mollahs de Téhéran – tous sous embargo international – auraient ainsi été ravitaillés en biens stratégiques par Richlxxxiv.
À plusieurs reprises, la Suisse a refusé l’extradition demandée par la justice américaine. Miracle.
Un autre miracle s’est produit en janvier 2001 : trois jours avant de quitter la Maison Blanche, le président Bill Clinton a gracié le prédateur. Time Magazine explique : « Rich avait été poursuivi dans cinquante et une affaires allant de l’évasion fiscale à la pratique du racket […]. Son ancienne femme vient de verser 450 000 dollars à la Bibliothèque présidentielle de l’Arkansaslxxxv. »
Mais le blood-money n’est pas une spécialité nord-américaine. Les Européens, notamment les Suisses, y excellent aussi.
L’argent de la corruption et du pillage des États du tiers-monde par les dictateurs autochtones et leurs complices est une des grandes sources de la fabuleuse richesse du paradis helvétique. La Suisse pratique la libre convertibilité des monnaies. Sa neutralité politique, le cynisme et l’extrême compétence de ses banquiers incitent traditionnellement les dictateurs de tout acabit – les Sani Abacha (Nigeria), Mobutu (ex-Zaïre), Jean-Claude Duvalier (Haïti) et autres Marcos (Philippines) – à déposer en toute confiance le produit de leurs rapines au Paradeplatz de Zurich ou rue de la Corraterie, à Genève.
Or, la complexité de la loi helvétique est telle que très peu de gouvernements africains, latino-américains ou asiatiques ont la moindre chance de récupérer quoi que ce soit, si ce n’est quelques miettes, des fortunes accumulées par ces tyrans déchus après leur chute. Ainsi, sur les quelque 3,4 milliards de dollars détournés par Sani Abacha entre 1993 et sa mort en 1998, sommes placées dans dix-neuf banques, seuls 730 millions ont été retrouvés et bloqués, et 115 millions restitués aux autorités de Lagos.
Autre rente particulièrement juteuse : l’évasion fiscale internationale. Du monde entier, mais surtout d’Allemagne, d’Italie et de France, les fraudeurs du fisc transfèrent leurs capitaux en Suisse. Pour une raison simple : à peu près partout dans le monde l’évasion fiscale est un délit pénal, mais pas en Suisse, où la fausse déclaration d’impôts et la soustraction intentionnelle de revenus imposables ne sont considérées que comme des infractions administratives. Seule est pénalement punissable la fabrication de faux documents. En matière d’évasion fiscale, le secret bancaire est donc absolu. Il n’est jamais levé pour qui que ce soit.
On connaît le mot de Chateaubriand : « Neutres dans les grandes révolutions des États qui les environnaient, les Suisses s’enrichirent des malheurs d’autrui et fondèrent une banque sur les calamités humaines. » L’oligarchie financière règne, sans partage. Grâce à un système bancaire hypertrophié, grâce aussi à ces institutions que sont le secret bancaire et le compte à numéro, cette oligarchie fonctionne comme le receleur du système capitaliste mondiallxxxvi.
En attendant, les enfants meurent de faim à Kinshasa, à Lagos, Ibadan et Kano, les malades périssent dans les hôpitaux faute de médicaments.
L’activité de receleur est hautement profitable.
En 2000, les 375 banques suisses (ou banques étrangères en Suisse) prises ensemble ont abrité dans leurs coffres des fortunes privées s’élevant à 3 700 milliards de francs suisses, soit plus de 2 000 milliards d’euros. De toutes les fortunes déposées en 2000, 2 056 milliards de francs suisses appartenaient à des comptes détenus par des étrangerslxxxvii.
Le bénéfice net cumulé de toutes ces banques a été, durant la même année, de 19,5 milliards de francs suisses. Par rapport à 1996, ce bénéfice s’est accru six fois.
Ken Moelis, chargé des fusions et de l’introduction en bourse de nouvelles entreprises chez United Bank of Switzerland (UBS), touche le modeste salaire annuel de 20 millions de francs suisses (14 millions d’euros environ). Le salaire de Marcel Ospel, président du conseil d’administration de l’UBS, s’élève à 12,5 millions de francs suisses. Son collègue du Crédit suisse First Boston encaisse un revenu de base de 7 millions de francs suisseslxxxviii.
On le voit, l’immoralité domine la conduite des prédateurs. Quelle est son origine ? Comment l’expliquer ?
À l’aube du 11 mai 1996, deux alpinistes japonais et leurs trois sherpas sortent de leurs minuscules abris accrochés sous une arête de la face nord de l’Everest. Ils se trouvent à une altitude de 8 300 mètres. Leur but : réaliser l’ascension du massif (8 848 mètres d’altitude) par la face nord. Pour parcourir les 548 mètres de dénivellation et les 1 500 mètres de distance, ils prévoient un maximum de neuf heures (descente comprise). Le calcul est serré : s’ils veulent survivre, il faut qu’ils soient de retour avant la nuit au camp numéro 3. Les conditions sont extrêmement difficiles. La tempête s’est levée. Ils commencent la montée. Au-dessus d’un escarpement rocheux, à la cote 8 500, s’élève un promontoire. Là, dans la neige, à quelques centimètres de leur voie d’ascension, les Japonais et les sherpas népalais aperçoivent un alpiniste indien blessé, épuisé, et partiellement gelé. Mais il parle encore. Les Japonais ne s’arrêtent pas et poursuivent l’ascension. Plus tard dans la matinée, à 8 630 mètres d’altitude, une pente verticale, un rocher couvert de glace de 30 mètres d’à-pic, les arrête. Ils remplacent leurs cylindres d’oxygène et mangent un morceau.
En tournant la tête à droite, le premier Japonais découvre deux autres Indiens. L’un est couché. Il agonise. L’autre est simplement accroupi dans la neige. Il vit.
L’expédition japonaise poursuit sa montée. Aucun de ses membres n’aura tendu ni nourriture, ni bouteille d’oxygène au survivant. Aucun mot n’aura été échangé. Juste des regards.
Trois heures et demie plus tard, les cinq grimpeurs, après des efforts surhumains, atteignent le sommet de l’Everestlxxxix.
À leur retour, les sherpas népalais parlent. Ils sont sous le choc. Dans une expédition en haute montagne, comme en haute mer, le capitaine commande, les autres obéissent. Mais les sherpas ne peuvent oublier les yeux suppliants des Indiens abandonnés.
Un débat public s’engage alors en Inde et au Japon. Les journaux font les gros titres sur l’événement. Tant en Inde qu’au Japon, la conduite des alpinistes japonais est sévèrement critiquée.
Ceux-ci organisent alors une conférence de presse pour se défendre. Le porte-parole de l’expédition, Eisukhe Shigekawa, âgé de 21 ans, explique : « Nous escaladons ces grands sommets par nous-mêmes, au prix d’un effort qui nous appartient en propre. Nous étions trop fatigués pour apporter de l’aide. Au-dessus de 8 000 mètres, on ne peut pas se permettre d’avoir de la morale. »
L’analogie avec les situations concrètes vécues quotidiennement par les prédateurs du capital mondialisé saute aux yeux. À partir d’un certain volume d’affaires, les dirigeants d’un empire financier, d’une société transcontinentale ne peuvent se permettre d’agir selon la morale. Leur progression constante, la survie et la constante extension de leur empire exigent une conduite totalement amorale.
Tous les salaires mirobolants que s’attribuent les seigneurs des sociétés transcontinentales ne relèvent pas du blood-money. Quelques-uns des présidents les plus richement dotés sont, plus simplement, de grands et méritants destructeurs d’emploisxc. Le conseil d’administration les récompense pour avoir licencié des milliers d’employés et avoir ainsi réduit les frais de production et fait exploser les cours en bourse de la société « dégraissée ». Ces prédateurs-là pratiquent avec succès le darwinisme social. Quelques exemples au hasard.
En 1997, le président de Eastman-Kodak, George Fisher, détruit d’un seul coup 20 000 postes de travail dans le monde entier. Sa récompense ? Des actions de la Eastman-Kodak pour une valeur de 60 millions de dollars.
Sanford Wiell est président de l’entreprise transcontinentale Travelers. En 1998, il organise la fusion de sa société avec son concurrent Citicorp. Des dizaines de milliers d’employés et d’employées, dans des dizaines de pays, sont licenciés du jour au lendemain. Cette année là, Sanford Wiell recevra, primes et salaires confondus, la coquette somme de 230 millions de dollars US.
Comme les pluies acides, le cynisme et l’amoralité des grands prédateurs ruissellent du haut de la pyramide sociale vers les échelons intermédiaires. Une civilisation est pareille à un navire de haute mer : elle possède une ligne de flottaison, une limite au-dessous de laquelle le navire coule. La ligne de flottaison de la civilisation marchande européenne a dramatiquement baissé durant la décennie passéexci.
La cupidité des seigneurs empoisonne le cerveau des vassaux. Aujourd’hui, nombre de dirigeants pillent allègrement leurs propres entreprises. Ils se comportent comme ces bandits de grand chemin au temps de la guerre de Cent Ans, qui détroussaient leurs propres compagnons de voyage.
Le 24 mai 2001, les élus du syndicat CGT de la direction des marchés des capitaux du Crédit lyonnais ont alerté l’opinion publique : pour la seule année 2000, deux dirigeants de cette direction avaient touché, sous forme de « primes » (venant s’ajouter à des salaires déjà considérables), des sommes s’élevant à un total de 120 millions de francs françaisxcii.
Kuoni-Holding est l’une des principales sociétés voyagistes du monde. Son siège est à Zurich. Daniel Affolter en était autrefois le président. En une année, il s’est fait attribuer des « primes » de 8,1 millions de francs suisses. Ces « primes » s’ajoutaient, évidemment, aux honoraires, remboursements de frais et autres salaires ordinaires. En outre, l’habile Affolter, âgé de 47 ans, s’était prémuni contre tout licenciement éventuel : il s’était fait mettre au bénéfice d’un contrat qui lui permettait – en cas de perte d’emploi – de percevoir un million de francs suisses chaque année jusqu’à l’âge de sa retraite.
Interrogé sur les nombreux bienfaits qu’il s’était fait accorder, au détriment de la trésorerie de sa propre entreprise, l’admirable Affolter répondit : « Je n’éprouve pas de hontexciii ! »
Le capitalisme de la jungle a inauguré une bien belle coutume : celle dite du « parachute doré ». Un PDG qui ruine son entreprise est chassé, mais reçoit en guise de consolation pour son incompétence des versements substantiels, prélevés dans la caisse de la société qu’il vient de ruiner. Il s’agit là d’une forme de pillage particulièrement pittoresque puisqu’il s’opère au détriment direct d’une entreprise qui est à terre et dont bon nombre d’employés sont mis à la porte – sans parachute doré, ceux-là.
Michael Orvitz avait été talent scout, agent recruteur de comédiens, à Hollywood. Le président de la société transcontinentale Walt Disney, Michael Eisner, l’engagea pour être son adjoint direct. Or, Orvitz ne fit pas l’affaire. Eisner le mit donc à la porte, après seulement quatorze mois. Son parachute doré ? Un chèque de 100 millions de dollars US, encaissé joyeusement au grand dam du personnel et des actionnairesxciv.
Robert Studer et Mathis Cabiavaletta furent, durant les années quatre-vingt-dix, les deux présidents successifs de l’Union de Banques Suisses. Tous deux échouèrent lamentablement. Sous leurs présidences, la banque fit d’énormes pertes, suite à des opérations spéculatives hasardeuses. Ils furent donc congédiés. Pour ses brillantes performances, Robert Studer empocha 15 millions de francs suisses et Cabiavaletta 10 millionsxcv.
En 2001, la compagnie d’aviation Swissair était au bord de la faillite. Philippe Brugisser avait été son président pendant des années, entouré par de nombreux directeurs et un conseil d’administration où avait siégé la fine fleur des oligarques helvétiques. Ensemble, ils avaient entraîné cette société hautement profitable – dont les actionnaires sont surtout des collectivités publiques – à la catastrophe, par incompétence, mégalomanie et copinage. La fine équipe fut finalement chassée de son bunker du Balsberg, près de Zurich. Mais par décision du conseil d’administration, Brugisser et ses directeurs bénéficièrent de parachutes en or massif.
Des actionnaires sinistrés se constituèrent alors partie civile et entamèrent une procédure en dommages et intérêts contre les parachutistes. Ils firent une découverte surprenante : les dirigeants de Swissair s’étaient assurés – aux frais de la compagnie évidemment – contre toute plainte en dommages et intérêts qui pourrait résulter de leur gestionxcvi.
Dans le désastre de Swissair, un prédateur s’est particulièrement distingué : Mario A. Corti, dernier président du groupe. Corti appartient à la haute aristocratie du capital mondialisé. Ancien directeur financier de Nestlé, deuxième société transcontinentale de l’alimentation du monde, il devient président de Swissair le 16 mars 2001. Il signe alors un contrat de cinq ans prévoyant une rémunération globale de 12,5 millions de francs suisses. En tant qu’ancien membre du conseil d’administration de Swissair, il connaît parfaitement la situation (dramatique) de la compagnie. Or, avec la complicité de certains de ses anciens collègues du conseil d’administration, il se fait immédiatement verser l’intégralité de cette somme.
Sept mois plus tard, dans le monde entier, tous les avions Swissair sont cloués au sol, la compagnie étant incapable de payer le kérosène et les taxes d’aéroport.
Aujourd’hui, le groupe est en liquidation judiciaire. Des milliers d’hommes et de femmes sont au chômage, n’ayant bénéficié d’aucun plan social. L’action Swissair ne vaut plus un centime. Des centaines de fonds de pension, des dizaines de collectivités publiques et plusieurs dizaines de milliers d’épargnants ont été spoliés de leurs investissements. Quant à Mario A. Corti, il jouit tranquillement de son magot, terré dans sa luxueuse villa du Zürichberg.
Un des sports favoris des prédateurs est la fusion d’entreprises. Les fusions, on le sait, peuvent procéder d’un rapprochement volontaire entre deux équipes dirigeantes ou d’un raid boursier.
La CNUCED (Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement) a calculé qu’en 2000, les fusions transfrontalières d’entreprises avaient augmenté de 50 %, impliquant des sommes s’élevant au total à 1 145 milliards de dollars. De janvier à août 2001, pour s’en tenir à cette période, 75 méga-fusions d’entreprises ont eu lieu. Par « méga-fusion », la CNUCED désigne une fusion qui implique des entreprises affichant un volume d’affaires de plus d’un milliard de dollars par an. À l’occasion de ces 75 méga-fusions, 235 milliards de dollars ont changé de propriétairesxcvii.
Selon la CNUCED, il existe 63 000 sociétés transnationales contrôlant 800 000 filiales actives autour de la planète. Leur classement en 2001 : General Electric (États-Unis), Royal Dutch/Shell (Pays-Bas/Royaume-Uni), General Motors (États-Unis). Suivent Ford Motor (États-Unis), Toyota (Japon), Daimler Chrysler (Allemagne), Total-Fina (France), IBM (États-Unis) et BP (Royaume-Uni). Nestlé (Suisse) occupe la 11e place, ABB la 12e, Roche la 27e. En 2001, l’acquisition la plus importante a été celle de Voice-Stream (États-Unis) par Deutsche Telekom, pour 24,6 milliards de dollars. Suit celle de Viag Interkom (Allemagne) par British Telecoms (GB), pour 13,8 milliards de dollars.
Citigroup (États-Unis) a par ailleurs racheté Banamex (Mexique) pour 12,4 milliards, Deutsche Telekom Powertel (États-Unis) pour 12,3 milliards, et l’australien BHP Billiton Pic (GB) pour 11,5 milliards. L’achat pour 10,4 milliards de Raiston Purina Group (États-Unis) par Nestlé est la huitième acquisition la plus importante en 2001.
La conséquence première et immédiate d’une fusion entre deux entreprises est la liquidation d’un certain nombre de postes de travail. On appelle cela l’effet de synergie. Qui en souffre ? Les employés. Les prédateurs parlent de « sacrifices nécessaires ». Sous-entendu : comme la valeur de l’entreprise augmente considérablement suite à la fusion, les sacrifices des travailleurs sont justifiés. Une logique supérieure légitime la destruction de l’emploi.
Or, les derniers chiffres disponibles le montrent : la théorie des « sacrifices justifiés » relève souvent du mensonge. La plus grande partie des fusions ont en effet débouché sur de considérables dévaluations d’actifs. Le journal Le Monde a analysé douze des plus grandes fusions boursières. Or, pratiquement toutes se sont soldées par une perte massive de la valeur boursière de la société issue de la fusion. Les douze fusions examinées ont produit une perte cumulée de plus de 720 milliards de dollarsxcviii !
On peut, dès lors, se demander pourquoi les prédateurs aiment tant les fusions. La réponse tient à la fois de la psychologie et de l’économie. Une méga-fusion flatte la mégalomanie du nabab. Elle satisfait en même temps sa cupidité. Pratiquant comme par réflexe (et généralement de façon parfaitement impunie) le délit d’initié, il réalise à chaque fusion des bénéfices personnels juteux.
Jusqu’à une période récente, la Confédération helvétique était réputée pour la qualité de ses services publics. La majorité ultralibérale du parlement a mis fin à cette situation. La régie d’État des Chemins de fer fédéraux (CFF), orgueil de la nation depuis le percement, à la fin du XIXe siècle, des grands tunnels du Gothard, du Loetschberg et du Simplon, a été transformée en une société par actions anonyme de droit privé. Avec ses nombreux bureaux, ses cars jaunes parcourant les vallées alpines et jurassiennes, son service autrefois légendaire et ses prix abordables, la Poste, elle aussi, a cessé d’être un service d’État. Les télécommunications ont subi le même sort. Résultat de ces privatisations rampantes : dans les villages suisses, les bureaux de poste ferment. Pour expédier un paquet, des lettres ou effectuer un paiement, il faut désormais faire une queue interminable dans un des rares bureaux restés ouverts. La même mésaventure attend le client qui aurait l’idée saugrenue d’acheter un billet de chemin de fer à la gare de Cornavin, à Genève.
L’intention des privatiseurs est transparente. Elle est tout à fait conforme à l’idéologie ultralibérale : démanteler les services publics afin de donner libre champ aux entreprises privées travaillant dans le domaine. En Suisse, les sociétés privées transnationales du courrier – DHL, UPS – font des affaires en or. Le président de la Poste en voie de liquidation, de son côté, rêve de faire de son entreprise une banque d’affaires. Quant à la majorité du gouvernement, totalement acquise au démantèlement des services publics, elle assiste passivement au pillage.
Les salaires astronomiques concédés par les conseils d’administration aux directeurs des sociétés transcontinentales, banques et entreprises de service provoquent la colère de l’opinion publique.
Le président du directoire de l’UBS, Lukman Arnold, se fait pédagoguexcix. À la question : Comment peut-on justifier ces salaires indécents ? Il répond : « Pour la plus grande partie de la population, il est certainement impossible de comprendre pourquoi un individu doit toucher de tels revenusc. »
Les grands et les petits prédateurs présentent pour leur défense une argumentation franchement insultante à l’égard des salariés ordinaires. Ils disent : « Nos responsabilités sont exceptionnelles. Nous pouvons perdre notre poste à n’importe quel moment. Nous mettons journellement notre réputation de managers en jeuci. » Sous-entendu : tout cela justifie nos salaires exorbitants.
Dans son Petit Almanach des grands hommes, le comte Antoine de Rivarol écrit : « Les peuples les plus civilisés sont aussi voisins de la barbarie que le fer le plus poli l’est de la rouille. »
Depuis des siècles, la probité des ministres suisses est proverbiale. Mais les temps changent. Un exemple particulièrement folklorique : celui de Peter Aliesch, ministre de la Police du gouvernement de l’État des Grisonscii.
En janvier 2001, le nom de Peter Aliesch a fait le tour du monde. Son visage sévère, ses petits yeux malins derrière de fines lunettes, sa cravate rayée et son costume gris perle d’une coupe impeccable sont apparus plusieurs fois par jour sur CNN, TF1 et sur les autres chaînes de télévision du monde. Du 25 au 31 janvier, Aliesch était en charge de la sécurité du World Economic Forum de Davosciii.
Les policiers, gendarmes et soldats d’Aliesch avaient, à cette occasion, frappé avec jubilation sur les pacifiques manifestants antimondialistes venus de l’Europe entière. Cette ardeur frappeuse n’avait épargné ni les femmes, ni les enfants, ni même les évêques. Les blessés avaient été nombreux, les arrestations arbitraires aussi.
Mais en juillet 2001, l’archange des Grisons au glaive de feu perdit brusquement de sa superbe. Des journalistes avaient découvert des vidéos et des documents attestant de liens étroits entre Aliesch et un aventurier de la finance internationale du nom de Panagiotis Panadakis. Moyennant un manteau de vison pour sa femme, des vacances sur une île grecque et d’autres dons charitables, l’austère ministre de la Police fut soupçonné d’avoir procuré à Panadakis et à ses sociétés des permis de séjour et de travail de complaisance aux Grisons. Quoi qu’il en soit, le procureur de Zurich a ouvert une enquête pénale contre Panadakis pour « escroquerie par métier ». Quant à Aliesch, son immunité a été levée et il a été chassé de son particiv. Élu jusqu’en 2002, il est resté ministre, mais a été privé de tout pouvoir décisionnelcv.
Deux des plus beaux coups des prédateurs pillant systématiquement leurs entreprises et les menant sciemment à la ruine pour s’enrichir personnellement se sont produits en 2002.
Le conglomérat transcontinental de l’énergie Enron avait son siège à Houston (Texas) et était dirigé par Kenneth Lay. Pour piller sa société – une des dix plus puissantes des États-Unis – Kenneth Lay et ses complices montèrent un complot, somme toute, assez simple. D’abord, ils financèrent massivement les différentes campagnes politiques de George W. Bush, de Dick Cheney et de quelques autres hommes et femmes de la droite texane. Une fois au pouvoir, les bénéficiaires de ces largesses accordèrent à Enron la « cogestion » de la politique énergétique des États-Unis.
Lay et ses complices mirent alors au point un système de présentation des comptes de la société absolument opaque. Puis Lay obtint de ses amis politiques la dérégulation du marché des dérivés des titres ayant pour objet des produits énergétiques (pétrole, électricité hydraulique, etc.). Le sénateur qui assura la promotion de la loi fut Phil Gramm. C’est sa femme Wendy qui présidait l’Audit Committee d’Enron – le comité de surveillance de la comptabilité de la société. Grassement rémunérée, elle fermait yeux, nez, bouche et oreilles lorsqu’elle devait exercer son obligation de contrôle des finances de Lay.
Le ministre des Finances de George W. Bush, Paul O’Neill, protégeait Enron contre tout contrôle fiscal. Or, grâce à un savant réseau de banques offshore, Lay organisait annuellement de gigantesques escroqueries… fiscales.
Enfin, lorsque, quelque part dans le monde, un gouvernement – que Lay ne parvenait pas à faire plier ni par la menace, ni par le chantage, ni par la corruption – refusait d’accorder à Enron de nouvelles concessions pétrolières ou le droit de construire un pipeline par exemple, Lay appelait ses amis au Pentagone. Les pressions de ceux-ci se révélaient d’ordinaire suffisantes pour qu’Enron reçût dans l’heure le droit de construire son pipeline ou d’exploiter son nouveau champ pétrolier…
Les États-Unis ont un système de retraites différent de celui de la France, de l’Allemagne, de la Suisse, et de bien d’autres pays. Les fonds de pension américains fonctionnent selon la méthode de la capitalisation. Chaque travailleur, chaque affilié actif place ses cotisations – par l’intermédiaire des fonds de pension – sur le marché financier, notamment en bourse. À la retraite, la rente de chacun est calculée selon les cotisations qu’il a accumulées et la plus-value acquise. C’est ainsi que la banqueroute d’Enron a ruiné des centaines de milliers d’épargnants dont les fonds de pension avaient été investis dans les titres de la société. Juste avant la banqueroute, Lay se fit pourtant attribuer par son conseil d’administration une indemnité de départ de 205 millions de dollars…
À peu près à la même époque, d’autres cannibales étaient à l’œuvre au sein de Global Crossing, une des plus puissantes firmes de télécommunication des États-Unis. En mars 2000 encore, la capitalisation boursière de Global Crossing s’élevait à 40 milliards de dollars. En février 2002, l’entreprise était exsangue, son titre boursier au plus bas. Or, juste avant la faillite, son président Gary Winnick s’était fait voter par son conseil d’administration une indemnité de départ de 730 millions de dollars.
En toute légalitécvi.
Ultime méthode de pillage qu’il convient de signaler. Excellemment conseillés par leurs fiscalistes personnels, nombre de prédateurs se font verser annuellement par leurs entreprises des sommes astronomiques sur leur propre compte de retraite auprès du fonds de pension. Dans de nombreux pays (et notamment dans certains cantons suisses), les versements effectués sur un compte de retraite ne sont pas imposables. Fin 2001, les actionnaires du géant de la métallurgie ABB, dont le siège central est à Zurich, découvrirent avec stupéfaction que leur président, le Suédois Percy Barnevik, s’était ainsi fait verser la modique somme de 149 millions de francs suisses sur son compte de retraite personnel, avant sa démission en 1996. Ils tentèrent de porter plainte. Mais aucune loi en Suisse (ni ailleurs en Occident) ne permet de sanctionner cette dernière ruse des prédateurs.
Jusqu’à la découverte de ces versements astronomiques (et néanmoins légaux) en 2001, Percy Barnevik avait été considéré comme une sorte de gouru éthique du big business international. Avec Kofi Annan, ils avaient créé le Global Compact, accord informel conclu entre les Nations unies et les principales sociétés transcontinentales privées chargé de veiller à la conduite « décente » de ces dernières dans les pays du tiers-monde. Le Global Compact date de janvier 1999.
À cette époque, le prestige personnel de Barnevik était énorme. Les Suédois (et beaucoup de Suisses) le vénéraient, tel un demi-dieu. Dans un portrait qui lui est consacré, le Financial Times de Londres écrit, avec une pointe d’ironie britannique : « L’unique raison pour laquelle Monsieur Barnevik ne marche pas sur les flots qui séparent la Suède du Danemark, est qu’il n’a pas le tempscvii. »
Au sens précis où les philosophes des Lumières emploient ce mot, les prédateurs sont des êtres « hors humanité ». Jean-Jacques Rousseau : « Vous êtes perdus si vous oubliez que les fruits sont à tous et que la terre n’est à personnecviii. »
Les prédateurs ne se rattachent à aucune école de pensée, ne plongent leurs racines dans aucune aventure collective, ne connaissent pas d’horizon historique, ne concluent d’alliances qu’avec leurs congénères et sont totalement dépourvus de motivations – si ce n’est le goût du pouvoir et de l’argent.
Ils ne sont ni de droite ni de gauche, ni du Sud ni du Nord. Aucune pensée collective n’a laissé en eux de traces identifiables. Ils n’ont pas d’histoire, ne construisent rien et meurent sans jamais avoir ouvert les yeux sur les hommes qui les entourent.
De par leur conduite quotidienne, ils s’installent en marge de l’humanité solidaire. Ce sont des êtres perdus.