I
Une économie d’archipel
Brusquement, à dix ans de l’an 2000, le monde a changé. L’événement s’est produit avec l’imprévisibilité d’un tremblement de terre, que les spécialistes attendent sans connaître d’avance ni son amplitude, ni les circonstances et le moment exacts où il surviendra. Le XXe siècle, celui de la Société des nations et de l’Organisation des Nations unies, a été flétri par un nombre incalculable de guerres : deux atroces guerres mondiales mettant aux prises des États-nations pour l’affirmation de leur suprématie et la conquête des marchés ; un plus grand nombre de conflits entre les maîtres des empires coloniaux et post-coloniaux, d’un côté, et les combattants des libérations nationales, de l’autre ; des totalitarismes, des génocides abominables, de meurtrières rivalités inter-ethniques.
En même temps, le siècle écoulé a été ennobli par le souffle de la création et des découvertes scientifiques, les progrès démocratiques et sociaux, les initiatives de paix, les avancées des droits humains. Certes, les utopies globales qu’il a voulu construire ont débouché sur l’échec. Mais le colonialisme a été vaincu, et les discriminations fondées sur la « race » et l’« ethnicité » ont été disqualifiées comme étant dénuées de tout fondement biologique. Les relations entre les sexes, encore partout inégalitaires, sont désormais l’objet de combats et de débats fondamentaux pour l’avenir des sociétés et des grandes cosmogonies de la planète. Les relations entre les cultures, également inégalitaires, sont sur le chemin d’une reconnaissance mutuelle. Et voici qu’à la fin de cet « âge des extrêmesx » est survenue, comme un bouleversement, la « globalisation » ou « mondialisation ». Sur la surface du globe, le séisme n’a laissé personne indifférent.
En vérité, depuis la découverte de l’Afrique australe, de l’Australie, de l’Océanie et de l’Amérique par les Européens aux XVe-XVIe siècles ont existé des formes variées de mondialisation, autrement dit d’européanisation du monde. Fernand Braudel a forgé pour penser cette période le concept d’économie-monde, tout en montrant ses limites en raison du contraste existant entre le développement du commerce lointain, organisé à partir de cités qui, à tour de rôle, dominaient l’expansion commerciale et les flux financiers, et les arrière-pays, où s’étendaient les vastes territoires de l’autoproduction paysannexi. Immanuel Wallerstein a caractérisé l’économie-monde capitaliste européenne par le morcellement politique, cette mosaïque d’États, et analysé comment, au XXe siècle, sous l’empire des États-Unis, héritiers de l’Europe, et à travers le choc des deux guerres mondiales, cette économie s’est réellement mondialiséexii.
Avec quelles conséquences pour les pays les plus faibles ? En sa qualité de secrétaire général de la CNUCED (Conférence des Nations unies pour le commerce et le développement), Rubens Ricupero a été le maître d’œuvre de la Conférence mondiale des pays les moins avancés (PMA), qui s’est tenue à Bruxelles du 14 au 20 mai 2001. Avec Juan Somavia, intellectuel antifasciste originaire du Chili, actuellement directeur général de l’Organisation internationale du travail (OIT), et Mary Robinson, ancienne présidente de la République d’Irlande, aujourd’hui intraitable haut-commissaire pour les droits de l’homme, Ricupero est l’une des trois grandes figures, au sein du système des Nations unies de la résistance à la mondialisation sauvage. Le soir du 16 mars 2000, Ricupero présentait une conférence à la salle Piaget de l’Université de Genève, intitulée « Le Brésil cinq cents ans après. Identité, croissance et inégalités ». Il y défendit une thèse surprenante.
Une des sociétés les plus mondialisées que l’histoire ait connues fut celle de la vice-royauté lusitanienne du Brésil. Du début du XVIe siècle jusque dans la deuxième décennie du XIXe, la vice-royauté fut presque totalement intégrée au marché mondial. La quasi-totalité de sa production de sucre, de café, de cacao, de tabac et de minerais était exportée. Elle importait en contrepartie presque tout ce dont ses classes dirigeantes avaient besoin pour vivre. Il n’existait pratiquement pas de marché intérieur au Brésil et l’accumulation interne de capital était très faible. L’agriculture était de type latifundiaire extensif, l’industrie nationale était balbutiante. Quant au peuple, il n’avait aucune existence politique. L’essentiel de la force de travail était fourni par les esclaves. Conclusion de Ricupero : un maximum d’intégration de l’économie nationale dans le marché mondial aboutit à un maximum de déstructuration de la société nationale mondialisée.
Formulée à partir de l’expérience vécue sous l’ancienne vice-royauté lusitanienne du Brésil, la théorie de Ricupero est parfaitement applicable au Brésil d’aujourd’hui, comme à bien d’autres pays de l’hémisphère sud contemporains. 6 millions de personnes vivent dans le « grand » Rio de Janeiro. Dans la zone sud, à Ipanéma, Lebion, Säo Conrado, Tijuca, des villas et des immeubles résidentiels somptueux bordent l’Atlantique. Ils sont protégés par des milices privées et des agents de sécurité équipés de systèmes de communication sophistiqués, de caméras de surveillance, de véhicules de patrouille et, bien sûr, d’armes de poing à tir rapide. Immédiatement derrière les plages de rêve, sur les pentes abruptes des morros – les collines si caractéristiques de Rio –, dans les ravins et jusqu’aux clôtures des résidences les plus éloignées du front de mer, la favela de la Rocinha, un bidonville parmi de nombreux autres. Plus de 350 000 personnes s’y entassent.
Johannesburg la blanche et sa ville noire de Soweto, Lima et sa ceinture de barilladas, les forteresses des riches de Karachi perdues dans un océan de huttes misérables, Manille avec ses quartiers résidentiels surprotégés et ses cabanes infestées de rats s’étirant par dizaines de milliers au pied des smokey mountains, ces montagnes de détritus qui font vivre les miséreux, n’offrent pas un spectacle différent…
Dans une autre de ses contributionsxiii, Rubens Ricupero explore les liens existant entre la toute-puissance actuelle des seigneurs du capital financier globalisé et la soumission des nations prolétaires. Ces liens sont anciens, complexes et trop rarement compris.
Les oligarchies régnantes du début du XXIe siècle, originaires, on le sait, de l’hémisphère nord de la planète, disposent de moyens financiers pratiquement illimités. Tandis que leurs victimes sont souvent dépourvues de tout, hors d’état de résister. Comment expliquer cette inégalité ? Dans leurs colonies d’outre-mer, les seigneurs ont pratiqué dès la fin du XVe siècle un pillage systématique. Celui-ci est au fondement de l’accumulation primitive du capital dans les pays d’Europe.
Karl Marx écrit : « Le capital arrive au monde suant le sang et la boue par tous les pores […]. Il fallait pour piédestal à l’esclavage dissimulé des salariés en Europe l’esclavage sans fard dans le Nouveau Mondexiv. »
Encore Marx : « L’histoire moderne du capital date de la création du commerce et du marché des deux mondes au XVIe siècle […]. Le régime colonial assurait des débouchés aux manufactures naissantes, dont la facilité d’accumulation redoubla, grâce au monopole du marché colonial. Les trésors directement extorqués hors de l’Europe par le travail forcé des indigènes réduits en esclavage, par la concussion, le pillage et le meurtre, refluaient à la mère patrie pour y fonctionner comme capitalxv. »
Ce sont principalement les Africains – hommes, femmes et enfants – qui, dès le début du XVIe siècle et dans des conditions d’une indicible cruauté, ont payé de leur sang et de leur vie l’accumulation première du capital européen. Pour indiquer le rythme de cette accumulation, je ne donnerai qu’un seul exemple : en 1773-1774, la Jamaïque comptait plus de 200 000 esclaves sur 775 plantations. Une seule de ces plantations d’étendue moyenne employait 200 Noirs sur 600 acres, dont 250 de canne. Selon les calculs les plus précis fournis par Marx, l’Angleterre a retiré de ses plantations de Jamaïque dans la seule année 1773 des profits nets s’élevant à plus de 1 500 000 livres de l’époquexvi.
Au cours des quatre siècles qui séparent le débarquement du premier bateau négrier à Cuba de l’abolition de l’esclavage dans le dernier pays des Amériques, plus de 20 millions d’hommes, de femmes et d’enfants africains ont été arrachés à leur foyer, déportés au-delà des mers et réduits au travail servilexvii.
Grâce au capital accumulé dans les colonies, l’Europe a pu financer dès le XVIIIe siècle son industrialisation rapide. Elle a pu faire face à l’exode rural et opérer la transformation pacifique de ses paysans en ouvriers. Edgard Pisani note : « La concomitance de l’exode rural et de la croissance industrielle » est au fondement du modèle de développement qui fait aujourd’hui la force de l’Europexviii.
Les hommes, les femmes et les enfants des pays de la périphérie sont en fait doublement victimes. À cause des dévastations subies dans le passé, à cause de l’inégalité de développement entre leurs sociétés et celles des anciennes métropoles coloniales de l’hémisphère nord, ils sont aujourd’hui – à l’heure de la mondialisation, du modèle économique et de la pensée uniques – incapables de résister aux nouvelles attaques du capital transcontinental. Beaucoup de pays d’Asie, d’Afrique, d’Amérique latine et des Caraïbes ont été rendus exsangues par les trafics triangulaires, la traite, l’occupation coloniale, l’exploitation et le pillage pratiqués par les comptoirs. Bref, la mondialisation frappe de plein fouet un corps social déjà gravement affaibli et privé de ses forces de résistance immunitaires.
Un deuxième phénomène doit être pris en considération si l’on veut comprendre la forme contemporaine de la mondialisation : la démographie.
C’est sur ces continents abandonnés, livrés aujourd’hui pratiquement sans défense aux agressions des prédateurs du capital mondialisé, que vient au monde le plus grand nombre d’êtres humains : 223 personnes naissent chaque minute, dont 173 dans un des 122 pays dits du tiers-mondexix.
En 2025, le monde comptera 8 milliards d’habitants ; l’Afrique, 1,3 milliard, soit 12 % de la population mondialexx.
Entre 1997 et 2025, la population de l’Afrique noire aura presque doublé. En 1997, le taux de natalité était de 24 pour mille dans le monde, de 40 pour mille en Afrique noire. En 1997, 15 % des naissances mondiales étaient africaines, en 2025, elles en représenteront 22 %. Tous ces enfants naîtront sur un continent qui ne cesse de s’enfoncer dans l’océan de la misère.
Considérons un instant la planète dans son ensemble. Si la croissance démographique actuelle se poursuit, la terre sera peuplée en 2015 de 7,1 milliards d’êtres humains, dont plus de 60 % vivront en milieu urbain. En Amérique latine, plus de 70 % de l’actuelle population habite déjà dans des villes, la plupart du temps dans des conditions infectes : barilladas au Pérou, favelas au Brésil, poblaciones ou calampas au Chili. En Amérique latine, un enfant sur trois de moins de 5 ans est gravement et chroniquement sous-alimenté.
En 2002, 36 % des Africains vivent en ville. Ils seront plus de 50 % en 2025. Avec une certitude mathématique, ces mégapoles africaines, latino-américaines et asiatiques, manqueront des infrastructures nécessaires pour garantir aux familles pauvres une vie décente, à l’abri du besoin.
Beaucoup de ces immenses agglomérations du tiers-monde sont aujourd’hui déjà de véritables dépotoirs. Faute de capitaux publics ou privés pour accueillir, loger, nourrir, scolariser et soigner les réfugiés de la mondialisation (ou des catastrophes naturelles, etc.), les marges des grandes agglomérations se transforment en mouroirs.
La tendance à la monopolisation et à la multinationalisation du capital est constitutive du mode de production capitaliste : à partir d’un certain niveau de développement des forces productives, cette tendance devient impérative, elle s’impose comme une nécessité.
À l’époque de la division du monde en deux blocs antagonistes, la globalisation s’est trouvée entravée. À l’Est, un empire militairement puissant se réclamait d’une idéologie de défense de tous les travailleurs et d’amitié entre les peuples. Face aux luttes des travailleurs, les oligarchies capitalistes de l’Ouest étaient contraintes de faire des concessions, d’accorder un minimum de protection sociale et de liberté syndicale, de s’engager dans la négociation salariale et le contrôle démocratique de l’économie, car il fallait à tout prix éviter le vote communiste en Occident. Les partis sociaux-démocrates occidentaux et leurs centrales syndicales ont, pour leur part, agi comme naguère les alchimistes du Moyen Âge qui, avec du plomb, tentaient de faire de l’or. Ils ont transformé en avantages sociaux pour leurs clients la peur des capitalistes devant l’expansion communiste. Dans le même temps, appuyés sur le glacis du bloc soviétique, les peuples colonisés et soumis conduisaient avec succès leurs luttes de libération.
Avec la chute du Mur de Berlin, la désintégration de l’URSS et la criminalisation partielle de l’appareil bureaucratique de la Chine, la globalisation de l’économie capitaliste a pris son essor. Et, avec elle, la précarisation du travail, le démantèlement de la protection sociale chèrement acquise. Nombre de partis sociaux-démocrates – par exemple le parti socialiste italien – se sont liquéfiés. D’autres se sont terriblement affaiblis, ont perdu toute crédibilité. Le Labour anglais et le SPD allemand se sont mués en partis réactionnaires, célébrant l’idéologie néo-libérale et recherchant en toute chose l’approbation des maîtres de l’empire américain. Tous subissent de plein fouet le déterminisme du marché globalisé. L’Internationale socialiste a implosé. Les syndicats sont confrontés à une diminution dramatique du nombre de leurs adhérents. Le mode de production capitaliste se répand à travers la terre, sans plus rencontrer désormais sur sa route de contre-pouvoirs dignes de ce nom.
La réalisation de la loi des coûts comparatifs de production et de distribution se généralise. Tout bien, tout service sera produit là où ses coûts seront les plus bas. La planète entière devient ainsi un gigantesque marché où entrent en compétition les peuples, les classes sociales, les pays. Mais dans un marché globalisé, ce que les uns perdent – la stabilité de l’emploi, le minimum salarial, la Sécurité sociale, le pouvoir d’achat – n’est pas automatiquement gagné par les autres. La mère de famille de Pusan, en Corée du Sud, qui exerce un travail sous-payé, le prolétaire indonésien qui, pour un salaire de misère, s’épuise dans la salle de montage d’une zone franche de Djakarta, n’améliorent que médiocrement leur situation quand l’ouvrier mécanicien de Lille ou le travailleur du textile à Saint-Gall vivent sous la menace du chômage.
L’intégration progressive, dans un marché planétaire unique, de toutes les économies autrefois nationales, relativement singulières, intéressant la nation, gouvernées par des mentalités, un héritage culturel, des modes de faire et d’imaginer particuliers, est un processus complexe.
La formidable succession de révolutions technologiques survenues au cours des trois décennies précédant ce tournant, dans les domaines de l’astrophysique, de l’informatique et de l’électronique optique, a fourni l’instrument : le cyberespace unifiant la planète. Les premiers systèmes de communication par satellite, Intelsat et Interspoutnik, ont été mis en place au milieu des années soixante. Aujourd’hui, les communications s’effectuent à travers le monde à la vitesse de la lumière (300 000 kilomètres par seconde). Les firmes administrent leurs affaires sans délai, seconde après seconde, dans la synchronie la plus absolue. Les lieux de leur bataille – c’est-à-dire de la formation des prix du capital financier – sont les bourses des valeurs et, dans une moindre mesure, les bourses des matières premières. Ces lieux sont partie prenante d’un réseau planétaire en activité permanente : quand Tokyo ferme, Francfort, Paris, Zurich et Londres ouvrent, puis New York prend le relais. La vitesse de la circulation de l’information rétrécit le monde et abolit le lien attachant le temps à l’espace qui caractérisait les civilisations.
On assiste ainsi à la constitution d’un monde virtuel qui n’est pas assimilable au monde géographico-historique traditionnel. Le capital en circulation lui-même est virtuel, actuellement dix-huit fois plus élevé que la valeur de tous les biens et services produits pendant une année et disponibles sur la planète. La dynamique ainsi produite témoigne d’une intense vitalité, mais elle accentue forcément les inégalités : les riches deviennent rapidement plus riches, les pauvres beaucoup plus misérables. Aux États-Unis, la fortune de Bill Gates est égale à la valeur totale de celle des 106 millions d’Américains les plus pauvres. Des individus sont désormais plus riches que des États : le patrimoine des quinze personnes les plus fortunées du monde dépasse le produit intérieur brut de l’ensemble des pays de l’Afrique subsahariennexxi.
Considérons un instant l’évolution terminologique.
« Globalisation » est un anglicisme qui a commencé sa carrière à la fin des années soixante sous les auspices du médiologue canadien Marshall McLuhan et du spécialiste américain des « problèmes du communisme » à l’université de Columbia, Zbigniew Brzezinski. Le premier, tirant les leçons de la guerre du Viêt Nam, première guerre à se donner à voir en direct à la télévision, pensait que l’ubiquité et la transparence cathodiques allaient rendre les affrontements armés plus difficiles et propulser les pays non encore industrialisés vers le progrès. C’est lui qui inventa l’expression de « village global ». Le second voyait dans l’avènement de la révolution électronique la consécration de la superpuissance américaine comme « première société globale de l’histoire » et introduisit la thèse de la « fin des idéologiesxxii ».
L’équivalent français, « mondialisation », est un néologisme déjà ancien. Jusqu’en 1992, les termes « multinationales », « transnationales », les expressions comme « entreprises sans frontières », « globalisation financière », « mondialisation des marchés », « capitalisme mondial » servaient à illustrer la tendance. Pour rester dans la métaphore sismique que nous avons utilisée au début du présent chapitre, l’extension de l’usage de ces termes correspond au mouvement géologique des plaques : après la guerre du Golfe, en 1991, Washington put ainsi annoncer la naissance d’un « nouvel ordre mondial ». L’expression allait vite désigner le nouvel agencement des affaires internationales et s’accorder avec les termes nouveaux de « globalisation » et de « mondialisation » employés seuls, sans complément de nom. En 1994, au moment de la création de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), les nouvelles pièces du lexique économique étaient d’usage courant sur toute la surface de la planètexxiii.
Philippe Zarifian, auteur d’un essai prospectif intitulé L’Émergence d’un Peuple-Monde, constate : « Cette globalisation […] correspond à une vue satellitaire du globe que les dirigeants des grandes firmes ont constituée. […] Vue de haut, cette Terre apparaît Une : les nations, les États, les frontières, les réglementations, les humeurs des peuples, les races, les régimes politiques, tout cela s’estompe, sans pour autant disparaître. […] C’est le grand rêve du tout-un que les philosophes platoniciens n’ont cessé d’agiter, enfin réalisé. Le tout-un est le territoire du capitalisme contemporainxxiv. »
De plus en plus de régions du monde, aujourd’hui, sont en voie de désintégration. Des pays entiers sortent ainsi de l’histoire. Comme des vaisseaux fantômes, ils se perdent dans la nuit. En Afrique notamment, la Somalie, la Sierra Leone, la Guinée-Bissau et bien d’autres pays en voie de désintégration ne sont plus qu’une inscription sur une carte géographique. En tant que sociétés nationales organisées, ces pays ont cessé d’exister.
La globalisation ou mondialisation est donc très loin de correspondre à un développement économique véritablement mondialisé. Elle conduit au contraire au développement étroitement localisé de centres d’affaires où sont installés les grandes firmes, les banques, les assurances, les services marketing et de commercialisation, les marchés financiers. Pierre Veltz montre comment, autour des centres économiques, s’étendent de vastes zones de population, dont une partie parvient à maîtriser l’intelligence et les relations lui permettant de vivre des nombreuses miettes d’activités que les affaires « mondialisées » diffusent dans leur pourtour immédiat. La mondialisation dessine ainsi sur la surface du globe une espèce de réseau squelettique réunissant quelques grandes agglomérations, entre lesquelles on assiste à l’« avancée des déserts ». Nous entrons dans l’époque de l’« économie d’archipelxxv ». Ce modèle « à multiples vitesses » pousse vers la destruction de toutes sortes de sociétés et de sociabilités connues dans le passé et marque, sans doute pour longtemps, la fin du rêve d’un monde enfin unifié, réconcilié avec lui-même, et vivant en paix.
La réalité du monde mondialisé consiste en une succession d’îlots de prospérité et de richesse, flottant dans un océan de peuples à l’agonie.