LE DÉPIT AMOUREUX
COMÉDIE
REPRÉSENTÉE POUR LA PREMIÈRE FOIS A MONTPELLIER AU MOIS DE DÉCEMBRE 1654 ET A PARIS SUR LE THÉATRE DU PETIT-BOURBON AU MOIS DE DÉCEMBRE 1658.
«N'est-il point, disait Molière (parlant sous le masque à la fin de son brillant rôle de Mascarille),
Qui pût accommoder le pauvre Mascarille?»
C'était aux habitants de Lyon qu'il se plaignait ainsi; et ce fut après le succès éclatant de l'Étourdi que commença la vie amoureuse de Molière, vie si sérieuse et si folle, si vive et si désespérée. Tendre et passionné comme Shakspeare, sensuel et méditatif comme lui; placé au milieu de femmes de théâtre belles ou coquettes, souvent l'un et l'autre; indépendant, grâce aux licences de son odyssée comique, des entraves que la convenance sociale impose; il éprouva et reproduisit sur la scène, tant que dura sa vie d'artiste, les douleurs, les caprices et les ivresses de sa passion favorite.
Cette empreinte nouvelle s'annonce dans le Dépit amoureux, dont elle constitue la valeur. Le décousu de scènes mal enchaînées, le calque maladroit de l'une des plus faibles intrigues du théâtre italien (l'Interesse de Nicolo Secchi), l'impropriété du langage, la folle complication des narrations romanesques et la mauvaise entente du théâtre, s'y joignent à l'emploi des vieux ressorts espagnols, remis en œuvre par les Italiens; on y trouve encore ces frères qui deviennent des sœurs, ces sœurs qui se changent en frères;—enfants perdus et retrouvés,—toute la défroque de Rotrou, Garnier et Hardy. Sous cette mosaïque d'emprunt, l'ardente et immortelle peinture de deux jeunes cœurs épris l'un de l'autre trahit le génie de Molière et le fond d'une âme involontairement attendrie. D'autres signes indicateurs annoncent le développement de son génie; tels sont le bon sens populaire de Gros-René, espèce de Sancho en livrée; quelques vives parodies de l'emphase et du raffinement espagnol; enfin les deux personnages du traducteur pédant et du spadassin méridional, l'un Métaphraste, emprunté sans cérémonie à un prédécesseur peu connu[155]; l'autre, ce charmant la Rapière, matamore du Midi, le poing sur la hanche, l'épée toujours au vent et dont les spectateurs languedociens durent reconnaître les originaux. On sait avec quelle peine le prince de Conti venait d'obtenir de la noblesse languedocienne la promesse signée d'observer les édits contre les duels.
La Rapière, costumé en bretteur de Callot; Métaphraste, en rabat et en longue robe de docteur; Mascarille, en valet sicilien, c'est-à-dire le demi-masque sur la face, le feutre sur l'oreille et la plume sur le feutre;—la jeune fille Ascagne, vêtue en brillant cavalier de Louis XIII, jouèrent cette œuvre aimable et incomplète devant les États présidés par le prince de Conti; on ne sait si ce fut à Montpellier en décembre 1654, ou à Béziers en décembre 1655.
Paris et la cour devaient, en 1658, ratifier le jugement favorable des spectateurs méridionaux. Lope de Vega dans le Chien du jardinier, Horace dans sa charmante idylle lyrique[156], ont sans doute inspiré Molière; la complication et l'obscurité romanesque du sujet appartiennent en propre à l'auteur italien.
Il faut à ce jeune esprit cinq années de nouvelles aventures, de douleurs et d'études, enfin Paris, le centre du mouvement civilisé, pour qu'il abdique ses prétendus maîtres et prenne conscience de lui-même.