PERSONNAGES | ACTEURS |
LÉLIE, fils de Pandolfe. | La Grange. |
CÉLIE[19], esclave de Truffaldin. | Mlle Debrie. |
MASCARILLE[20], valet de Lélie. | Molière. |
HIPPOLYTE, fille d'Anselme. | Mlle Duparc. |
ANSELME, père d'Hippolyte. | Louis Béjart. |
TRUFFALDIN[21], vieillard. | |
PANDOLFE, père de Lélie. | Béjart aîné. |
LÉANDRE, fils de famille. | |
ANDRÈS, cru Égyptien. | |
ERGASTE, ami de Mascarille. | |
Un courrier. | |
Deux troupes de masques. |
La scène est à Messine[22].
ACTE PREMIER
SCÈNE I.—LÉLIE.
Nous verrons de nous deux qui pourra l'emporter,
Qui, dans nos soins communs pour ce jeune miracle,
Aux vœux de son rival portera plus d'obstacle.
Préparez vos efforts, et vous défendez bien,
Sûr que de mon côté je n'épargnerai rien.
SCÈNE II.—LÉLIE, MASCARILLE.
LÉLIE.
MASCARILLE.
LÉLIE.
J'ai dans ma passion toutes choses contraires:
Léandre aime Célie, et, par un trait fatal,
Malgré mon changement, est toujours mon rival.
MASCARILLE.
LÉLIE.
MASCARILLE.
LÉLIE.
Toutefois j'aurois tort de me désespérer:
Puisque j'ai ton secours, je puis me rassurer;
Je sais que ton esprit, en intrigues fertile,
N'a jamais rien trouvé qui lui fût difficile:
Qu'on te peut appeler le roi des serviteurs,
Et qu'en toute la terre...
MASCARILLE.
Quand nous faisons besoin, nous autres misérables,
Nous sommes les chéris et les incomparables;
Et dans un autre temps, dès le moindre courroux,
Nous sommes les coquins qu'il faut rouer de coups.
LÉLIE.
Mais enfin discourons un peu de ma captive:
Dis si les plus cruels et plus durs sentiments
Ont rien d'impénétrable à des traits si charmans[23].
Pour moi, dans ses discours, comme dans son visage.
Je vois pour sa naissance un noble témoignage;
Et je crois que le ciel dedans un rang si bas
Cache son origine, et ne l'en tire pas.
MASCARILLE.
Mais que fera Pandolfe en toutes ces affaires?
C'est, monsieur, votre père, au moins à ce qu'il dit:
Vous savez que sa bile assez souvent s'aigrit;
Qu'il peste contre vous d'une belle manière,
Quand vos déportements lui blessent la visière.
Il est avec Anselme en parole pour vous
Que de son Hippolyte on vous fera l'époux,
S'imaginant que c'est dans le seul mariage
Qu'il pourra rencontrer de quoi vous faire sage;
Et, s'il vient à savoir que, rebutant son choix,
D'un objet inconnu vous recevez les lois,
Que de ce fol amour la fatale puissance
Vous soustrait au devoir de votre obéissance,
Dieu sait quelle tempête alors éclatera,
Et de quels beaux sermons on vous régalera.
LÉLIE.
MASCARILLE.
Elle n'est pas fort bonne, et vous devriez tâcher...
LÉLIE.
Que chez moi les avis ont de tristes salaires,
Qu'un valet conseiller y fait mal ses affaires?
MASCARILLE.
Il se met en courroux. Tout ce que j'en ai dit
N'était rien que pour rire et vous sonder l'esprit.
D'un censeur de plaisirs ai-je fort l'encolure?
Et Mascarille est-il ennemi de nature[25]?
Vous savez le contraire, et qu'il est très-certain
Qu'on ne peut me taxer que d'être trop humain.
Moquez-vous des sermons d'un vieux barbon de père:
Poussez votre bidet, vous dis-je, et laissez faire.
Ma foi, j'en suis d'avis, que ces penards[26] chagrins
Nous viennent étourdir de leurs contes badins,
Et, vertueux par force, espèrent par envie
Oter aux jeunes gens les plaisirs de la vie.
Vous savez mon talent, je m'offre à vous servir.
LÉLIE.
Au reste, mon amour, quand je l'ai fait paroître,
N'a point été mal vu des yeux qui l'ont fait naître.
Mais Léandre, à l'instant, vient de me déclarer
Qu'à me ravir Célie il va se préparer:
C'est pourquoi dépêchons, et cherche dans ta tête
Les moyens les plus prompts d'en faire ma conquête.
Trouve ruses, détours, fourbes, inventions,
Pour frustrer un rival de ses prétentions.
MASCARILLE.
A part.
LÉLIE.
MASCARILLE.
Ma cervelle toujours marche à pas mesurés.
J'ai trouvé votre fait: il faut... Non, je m'abuse.
Mais si vous alliez...
LÉLIE.
MASCARILLE.
J'en songeois une.
LÉLIE.
MASCARILLE.
Mais ne pourriez-vous pas?
LÉLIE.
MASCARILLE.
Parlez avec Anselme.
LÉLIE.
MASCARILLE.
Il faut pourtant l'avoir. Allez chez Truffaldin.
LÉLIE.
MASCARILLE.
LÉLIE.
Et tu me mets à bout par ces contes frivoles.
MASCARILLE.
Nous n'aurions pas besoin maintenant de rêver
A chercher les biais que nous devons trouver,
Et pourrions, par un prompt achat de cette esclave,
Empêcher qu'un rival vous prévienne et vous brave.
De ces Égyptiens qui la mirent ici,
Truffaldin, qui la garde, est en quelque souci;
Et trouvant son argent qu'ils lui font trop attendre,
Je sais bien qu'il seroit très-ravi de la vendre;
Car enfin en vrai ladre il a toujours vécu:
Il se feroit fesser pour moins d'un quart d'écu;
Et l'argent est le dieu que surtout il révère.
Mais le mal, c'est...
LÉLIE.
MASCARILLE.
Est un autre vilain qui ne vous laisse pas,
Comme vous voudriez bien, manier ses ducats;
Qu'il n'est point de ressort qui pour votre ressource
Pût faire maintenant ouvrir la moindre bourse.
Mais tâchons de parler à Célie un moment,
Pour savoir là-dessus quel est son sentiment.
La fenêtre est ici.
LÉLIE.
Fait de nuit et de jour exacte sentinelle.
Prends garde.
MASCARILLE.
O bonheur! la voilà qui paroît à propos.
SCÈNE III.—CÉLIE, LÉLIE, MASCARILLE.
LÉLIE.
Les célestes attraits dont vous êtes pourvue!
Et, quelque mal cuisant que m'aient causé vos yeux.
Que je prends de plaisir à les voir en ces lieux!
CÉLIE.
N'entend pas que mes yeux fassent mal à personne;
Et, si dans quelque chose ils vous ont outragé,
Je puis vous assurer que c'est sans mon congé[27].
LÉLIE.
Je mets toute ma gloire à chérir ma blessure,
Et...
MASCARILLE.
Ce style maintenant n'est pas ce qu'il nous faut.
Profitons mieux du temps, et sachons vite d'elle
Ce que...
TRUFFALDIN, dans sa maison.
MASCARILLE, à Lélie.
LÉLIE.
Ce malheureux vieillard devoit-il nous troubler?
MASCARILLE.
SCÈNE IV.—TRUFFALDIN, CÉLIE, LÉLIE, retiré dans un coin, MASCARILLE.
TRUFFALDIN, à Célie.
Vous à qui je défends de parler à personne?
CÉLIE.
Et vous n'avez pas lieu d'en prendre aucun soupçon.
MASCARILLE.
CÉLIE.
MASCARILLE.
De pouvoir saluer en toute humilité
Un homme dont le nom est partout si vanté.
TRUFFALDIN.
MASCARILLE.
Mais je l'ai vue ailleurs, où, m'ayant fait connoître
Les grands talens qu'elle a pour savoir l'avenir,
Je voulois sur un point un peu l'entretenir.
TRUFFALDIN.
CÉLIE.
MASCARILLE.
Languit pour un objet qui le tient dans ses fers.
Il auroit bien voulu du feu qui le dévore
Pouvoir entretenir la beauté qu'il adore;
Mais un dragon, veillant sur ce rare trésor,
N'a pu, quoi qu'il ait fait, le lui permettre encor;
Et ce qui plus le gêne et le rend misérable,
Il vient de découvrir un rival redoutable:
Si bien que, pour savoir si ses soins amoureux
Ont sujet d'espérer quelque succès heureux,
Je viens vous consulter, sûr que de votre bouche
Je puis apprendre au vrai le secret qui nous touche.
CÉLIE.
MASCARILLE.
CÉLIE.
La science que j'ai m'en peut assez instruire.
Cette fille a du cœur, et, dans l'adversité,
Elle sait conserver une noble fierté;
Elle n'est pas d'humeur à trop faire connoître
Les secrets sentimens qu'en son cœur on fait naître.
Mais je les sais comme elle, et, d'un esprit plus doux,
Je vais en peu de mots vous les découvrir tous.
MASCARILLE.
CÉLIE.
Et que la vertu seule anime son dessein,
Qu'il n'appréhende pas de soupirer en vain;
Il a lieu d'espérer, et le fort qu'il veut prendre
N'est pas sourd aux traités, et voudra bien se rendre.
MASCARILLE.
Difficile à gagner.
CÉLIE.
MASCARILLE, à part, regardant Lélie.
CÉLIE.
LÉLIE, les joignant.
C'est par mon ordre seul qu'il vous vient visiter,
Et je vous l'envoyois, ce serviteur fidèle,
Vous offrir mon service, et vous parler pour elle,
Dont je vous veux dans peu payer la liberté,
Pourvu qu'entre nous deux le prix soit arrêté.
MASCARILLE.
TRUFFALDIN.
Ce discours au premier est fort contradictoire.
MASCARILLE.
Ne le savez-vous pas?
TRUFFALDIN.
J'ai crainte ici-dessous de quelque manigance[29].
A Célie
Rentrez, et ne prenez jamais cette licence.
Et vous, filous fieffés, ou je me trompe fort,
Mettez, pour me jouer, vos flûtes mieux d'accord.
SCÈNE V.—LÉLIE, MASCARILLE.
MASCARILLE.
Il nous eût d'un bâton chargés de compagnie.
A quoi bon se montrer, et, comme un étourdi,
Me venir démentir de tout ce que je di?
LÉLIE.
MASCARILLE.
Mais quoi! cette action ne me doit point surprendre?
Vous êtes si fertile en pareils contre-temps,
Que vos écarts d'esprit n'étonnent plus les gens.
LÉLIE.
Le mal est-il si grand qu'il soit irréparable?
Enfin, si tu ne mets Célie entre mes mains,
Songe au moins de Léandre à rompre les desseins;
Qu'il ne puisse acheter avant moi cette belle.
De peur que ma présence encor soit criminelle,
Je te laisse.
MASCARILLE, seul.
Seroit dans notre affaire un sûr et fort agent;
Mais, ce ressort manquant, il faut user d'un autre.
SCÈNE VI.—ANSELME, MASCARILLE.
ANSELME.
J'en suis confus. Jamais tant d'amour pour le bien,
Et jamais tant de peine à retirer le sien!
Les dettes aujourd'hui, quelque soin qu'on emploie,
Sont comme les enfants, que l'on conçoit en joie,
Et dont avecque peine on fait l'accouchement.
L'argent dans une bourse entre agréablement;
Mais, le terme venu que nous devons le rendre,
C'est lors que les douleurs commencent à nous prendre.
Baste! ce n'est pas peu que deux mille francs, dus
Depuis deux ans entiers, me soient enfin rendus;
Encore est-ce un bonheur.
MASCARILLE, à part les quatre premiers vers.
A tirer en volant! Chut, il faut que je voie
Si je pourrois un peu de près le caresser.
Je sais bien les discours dont il le faut bercer...
Je viens de voir, Anselme...
ANSELME.
MASCARILLE.
ANSELME.
MASCARILLE.
ANSELME.
MASCARILLE.
Que c'est grande pitié.
ANSELME.
MASCARILLE.
Anselme, mon mignon, crie-t-elle à toute heure,
Quand est-ce que l'hymen unira nos deux cœurs,
Et que tu daigneras éteindre mes ardeurs?
ANSELME.
Les filles, par ma foi, sont bien dissimulées!
Mascarille, en effet, qu'en dis-tu? quoique vieux,
J'ai de la mine encore assez pour plaire aux yeux.
MASCARILLE.
S'il n'est pas des plus beaux, il est des-agréable.
ANSELME.
MASCARILLE veut prendre la bourse[31].
Ne vous regarde plus...
ANSELME.
MASCARILLE.
Et vous veut...
ANSELME.
MASCARILLE.
Prendre la bourse...
ANSELME.
MASCARILLE prend la bourse et la laisse tomber.
ANSELME.
MASCARILLE.
ANSELME.
MASCARILLE, à part.
ANSELME, revenant.
Et tu pouvois pour toi m'accuser de froideur.
Je t'engage à servir mon amoureuse ardeur,
Je reçois par ta bouche une bonne nouvelle,
Sans du moindre présent récompenser ton zèle
Tiens, tu te souviendras...
MASCARILLE.
ANSELME.
MASCARILLE.
ANSELME.
MASCARILLE.
Je suis homme d'honneur, cela me désoblige.
ANSELME.
MASCARILLE, à part.
ANSELME, revenant.
Régaler par tes mains cet objet de mes vœux;
Et je vais te donner de quoi faire pour elle
L'achat de quelque bague, ou telle bagatelle
Que tu trouveras bon.
MASCARILLE.
Sans vous mettre en souci, je ferai le présent;
Et l'on m'a mis en main une bague à la mode,
Qu'après vous payerez, si cela l'accommode.
ANSELME.
Qu'elle garde toujours l'ardeur de me voir sien.
SCÈNE VII.—LÉLIE, ANSELME, MASCARILLE.
LÉLIE, ramassant la bourse.
ANSELME.
Et j'aurois après cru qu'on me l'eût dérobée!
Je vous suis bien tenu de ce soin obligeant,
Qui m'épargne un grand trouble et me rend mon argent.
Je vais m'en décharger au logis tout à l'heure.
SCÈNE VIII.—LÉLIE, MASCARILLE.
MASCARILLE.
LÉLIE.
MASCARILLE.
D'un jugement très-rare et d'un bonheur extrême;
Nous avancerons fort, continuez de même.
LÉLIE.
MASCARILLE.
Puisque je puis le dire, et qu'enfin je le dois.
Il sait bien l'impuissance où son père le laisse;
Qu'un rival qu'il doit craindre étrangement nous presse:
Cependant, quand je tente un coup pour l'obliger,
Dont je cours, moi tout seul, la honte et le danger...
LÉLIE.
MASCARILLE.
Que j'attrapois l'argent dont votre soin nous prive.
LÉLIE.
MASCARILLE.