DEUXIÈME ÉPOQUE
1659—1664
COMÉDIES DE MŒURS.—IMITATION DU DRAME HÉROÏQUE ESPAGNOL.
V. | 1659. | LES PRÉCIEUSES RIDICULES. |
VI. | 1660. | SGANARELLE, ou LE COCU IMAGINAIRE, imitation de l'italien. |
VII. | 1661. | DON GARCIE DE NAVARRE, imitation de l'espagnol. |
VIII. | 1661. | L'ÉCOLE DES MARIS. |
IX. | 1661. | LES FACHEUX. |
X. | 1662. | L'ÉCOLE DES FEMMES. |
XI. | 1663. | LA CRITIQUE DE L'ÉCOLE DES FEMMES. |
XII. | 1663. | L'IMPROMPTU DE VERSAILLES. |
XIII. | 1664. | LE MARIAGE FORCÉ. |
XIV. | 1664. | LA PRINCESSE D'ÉLIDE, imitation de l'espagnol. |
LES PRÉCIEUSES RIDICULES
COMÉDIE
REPRÉSENTÉE POUR LA PREMIÈRE FOIS A PARIS, LE 18 NOVEMBRE 1659, SUR LE THÉATRE DU PETIT-BOURBON.
Le règne de Louis XIV commençait; le succès de l'Étourdi et du Dépit amoureux venait de fixer à Paris la troupe de Molière, dont la réputation grandissait. La salle du Petit-Bourbon, au Louvre, était souvent pleine; on admirait le jeu comique de Mascarille et de ses camarades. Néanmoins le nouveau maître de la scène ne se détachait guère de ses prédécesseurs et de ses rivaux que par une verve plus spirituelle et plus nourrie, par une ironie plus goguenarde et plus gauloise, mêlée encore de caprices italiens et de souvenirs espagnols. Nulle attaque directe aux travers contemporains ne signalait le réformateur des mœurs et le souverain des esprits.
Le 18 novembre 1659, le roi étant à Irun, d'où il devait ramener sa fiancée, Marie-Thérèse d'Autriche, les Précieuses ridicules furent jouées par la troupe de Molière devant la cour et la bourgeoisie. L'œuvre nouvelle produisit un effet surprenant. On n'avait pas encore vu sur le théâtre une farce en un acte et en prose dans le genre des saynètes espagnoles, écrite du plus vigoureux style, d'une vérité poignante, d'une naïveté parfaite et d'une exquise finesse de ton. Dès la première scène l'originalité éclatait. Deux nouveaux acteurs, La Grange et du Croisy, qui s'étaient joints récemment à la troupe de Molière, faisaient leur entrée sous leur propre nom, et se présentaient d'eux-mêmes au public. Ensuite apparaissait le vieux bourgeois, gonflé de sa fortune, fier de sa roture, mécontent de sa famille, qui tourne au bel esprit, pressé surtout de marier ses filles, qui dépensent en frivolités son revenu péniblement acquis. Les voici elles-mêmes, superbement ornées et semblables à mademoiselle Paulet la Lionne de Voiture; avec force rubans, fleurs et dentelles, «se démontant les hanches,» dit un contemporain, pour imiter la belle désinvolture andalouse, et ne parlant que du bout des lèvres avec un rhythme musical, emprunté de l'Italie. Les deux «Pecques provinciales» sont récemment débarquées dans la capitale, où elles viennent se faire admirer du beau monde. Madame de Rambouillet elle même, la reine des Précieuses, qui assiste à la représentation avec sa cour, partage la gaieté générale. Assurément ce n'est pas elle que l'on raille, mais ses ridicules imitatrices; celles qui représentent l'excès, l'afféterie du goût italico-espagnol.
Nos héroïnes, comme madame la duchesse de Longueville et mademoiselle de Montpensier, donnent dans le romanesque. Elles sont entichées, bourgeoises qu'elles sont, des raffinements du Cyrus et de la Clélie. Elles ne savent que l'amour appris dans la carte du Tendre. Elles dépensent tout l'argent du bonhomme en
Baume, lait virginal et cent mille autres drogues[237].
Elles n'appellent pas leur valet Jacques, Pierrot ou Claude, mais Almanzor. Elles-mêmes se sont débaptisées, comme les puritains de Cromwell donnaient à leurs fils le nom de Va-et-ne-pèche-jamais, ou celui de Sois-sauvé-par-la-grâce; comme on s'appelait René ou Atala, Corinne ou Delphine, en 1812, ou Brutus en 1793.
Elles ont le fanatisme du bel esprit, et en adorent les subtilités. Portraits, énigmes, madrigaux, factices formules de la poésie tombée en enfance, leur sont familières. Elles s'expriment comme le Doni, comme Gongora, Marini ou l'Arétin, premier modèle de ce beau langage. Elles disent comme cet écrivain, qu'il faut «pêcher dans le lac de sa pensée avec l'hameçon du souvenir.» Pour elles, la jupe de dessus est «la modeste,» la seconde, qu'on apercevait un peu, «la friponne,» et la dernière, «la secrète.» Elles ne dansent pas, elles tracent sur le parquet des «chiffres et des lacs d'amour.» Pour elles les désirs d'un soupirant nouveau sont «l'ode involontaire de novices en chaleur.» Prudes jusqu'à la dernière affectation, raffolant de platonisme pur, ne pouvant souffrir un mot qui rappelle une idée physique, ces élèves de l'Astrée appartiennent encore à la vieille cour de Louis XIII, ce monarque céladonique qui employait une paire de pincettes pour saisir un billet doux dans le corsage de mademoiselle de Hautefort.
Mais voici venir le brillant séducteur de ces héroïnes. «Sa perruque est si grande, qu'elle balaye la place à chaque fois qu'il fait la révérence, et son chapeau si petit, qu'il est aisé de juger que le marquis le porte bien plus souvent dans la main que sur la tête; son rabat[238] se peut appeler un honnête peignoir, et ses canons semblent n'être faits que pour servir de caches aux enfants qui jouent à la cligne-musette. Un brandon de glands lui sort de la poche comme d'une corne d'abondance, et ses souliers sont si couverts de rubans, qu'il n'est pas possible de dire s'ils sont de roussi de vache d'Angleterre ou de maroquin. Ils ont un demi-pied de haut, et chacun est fort en peine de savoir comment des talons si hauts et si délicats peuvent porter le corps du marquis, ses rubans, ses canons et sa poudre[239].» C'est Mascarille, ou plutôt Molière.
Burlesque symbole de l'élégance affectée et surannée, il porte avec mignardise le demi-masque de velours noir, la «Mascarilla» des Valois.
Il est marquis, et bientôt il va se doubler d'un vicomte, valet comme lui, mais grave et laconique, le pourpoint boutonné jusqu'au menton, homme de guerre, homme de poids, la plume sur l'oreille et traînant avec majesté sa longue rapière à la Sully. Double image de la vieille cour: ici, le raffiné, le joli, le faux gracieux; c'est Mascarille;—là, les grands gestes, les embrassements solennels; c'est Jodelet. Le vicomte de Jodelet complète le marquis de Mascarille; c'est l'emphase burlesque de Balzac auprès de la gentillesse maniérée de Voiture.
La jeune cour et la société nouvelle firent des gorges chaudes de toute cette défroque des vieux ridicules longtemps en faveur. Ce ne fut pas un succès, mais un éclat de rire universel. On en avait assez de ce vieux monde: Corneille pâlissait; la société faisait peau neuve, la préciosité recula dans les profondeurs du passé. Il y avait longtemps que les esprits fermes, la bonne Gournay, Malherbe, Régnier; les esprits caustiques ou pénétrants, Guy-Patin, Gassendi, Peiresc; les esprits délicats, Chapelle, Desmarets, Richelieu lui-même, avaient protesté contre la contagion subtile de l'hôtel de Rambouillet. Le spirituel et caustique ami des Pisani, Tallemant des Réaux lui-même, n'avait pu s'empêcher de convenir que le raffinement de son ami «donnoit quelquefois dans l'excès[240].»
On avait déjà ouvert quelques faibles et impuissantes attaques contre cette forteresse protégée par le cours même de la civilisation.
Richelieu avait signalé à son protégé Desmarets le sujet des Visionnaires, parodie qui n'est pas sans mérite; œuvre étrange où l'imagination raille l'imagination; où les héros romanesques et pourfendeurs, les versificateurs ronsardistes et les amoureuses éprises d'Alexandre et de Cyrus étalent tour à tour la pompe et l'exubérance de leurs pensées. Quelques écrivains du dernier ordre, dédaignés à juste titre par les précieuses et chassés de leurs ruelles, avaient essayé contre le goût à la mode de maladroites représailles. Les comédiens d'Italie, Scaramouche et Trivelin, vulgaires bouffons qu'elles méprisaient, avaient prêté leur théâtre à l'abbé de Pure et enrichi de leurs lazzi le canevas grossier qui les mettait en scène. Enfin un poëte bizarre, Chapuzeau, qui devint précepteur de Guillaume III et passa dans les régions du Nord une partie de sa vie, avait osé, dès l'année 1656, toucher à l'arche sainte, et publier contre elle son Cercle des femmes, entretiens comiques en six entrées dialoguées. Il faut rendre justice à l'infortuné Chapuzeau: le Mascarille de Molière se montre dans cette mauvaise ébauche sous la forme d'un nommé Germain, marquis postiche que son maître emploie au même usage et que l'on bâtonne à la fin de la pièce en présence de sa belle humiliée.
Tout était donc préparé pour cette révolution qui allait inaugurer en France une époque nouvelle. «Jamais, dit le journaliste Loret, l'Œdipe de Corneille, l'Amalasunthe de Quinault, la Cassandre de Boisrobert,
que cette action folâtre,
»A plusieurs tant sages que fous;
»Pour moi, j'y portai trente sous;
»Mais oyant leurs fines paroles,
»J'en ris pour plus de dix pistoles.»
Les comédiens de Molière, dit-il encore, «furent visités
»Qu'on n'en vit jamais tant ensemble
»Que ces jours passés, ce me semble,
»Dans l'hôtel du Petit-Bourbon.»
«On vint à Paris de vingt lieues à la ronde afin d'avoir le divertissement de cet ouvrage, qui passe pour le plus charmant et le plus délicat que l'on ait vu au théâtre[241].»
Tout à coup les yeux se dessillèrent. Le vieil ami des précieuses, Ménage, s'écria en sortant du théâtre du Petit-Bourbon: «Monsieur Chapelain, il va falloir détruire ce que nous avons adoré; car nous approuvions toutes ces sottises.» Du milieu du parterre, une voix bourgeoise, sans doute celle d'un contemporain de mademoiselle de Gournay, s'était écrié: «Courage, Molière, voilà la bonne comédie!» Le bruit du succès traversa la France, et, pendant que la troupe donnait à Paris deux représentations par jour de la pièce favorite, le jeune roi, aux yeux duquel l'hôtel de Rambouillet était l'asile de ses ennemis, demanda le manuscrit, le lut, fit jouer la pièce devant lui et partagea l'opinion du public. Cette vogue extraordinaire se soutint quatre mois entiers; il fallut doubler et tripler le prix des places. Une édition subreptice parut avec un privilége obtenu par surprise. L'autorité des ruelles disparut, autorité redoutable qui avait épouvanté Scarron. «On ne vit plus de belles dames en possession de faire la destinée des pauvres auteurs...tenir ruelle pour étouffer dès sa naissance une comédie... Les plus partiales ne colportèrent plus d'avance des factums par les maisons comme on fait en sollicitant un procès[242].» Les académies de femmes et tous ces petits cercles précieux dont Tallemant se moque[243] perdaient leur influence. Il fallut le rang et l'autorité de mademoiselle de Montpensier pour en maintenir un seul au Luxembourg sous l'autorité de Segrais et de l'abbé Cotin. L'esprit faux, «celui où l'imagination a trop de part,» comme le dit si bien La Bruyère, fut frappé de discrédit.
Le vieux monde attaqué ne se rendit pas sans combat. Marquis et précieuses trouvèrent leurs défenseurs. Chapuzeau récrivit en vers son Cercle des femmes, qu'il fit représenter sans succès sur un théâtre rival, celui du Marais, pour revendiquer la création de Mascarille. L'abbé de Pure, «cet abbé des plus galans» dont Molière, disait un critique[244], n'avait fait qu'habiller le canevas «à la française,» prétendait que Molière le dérobait. On affirma même que la veuve du farceur Guillet Gorju avait vendu à Molière la pièce tout entière, contenue dans les mémoires de son mari. Pamphlets, satires, dissertations critiques, libelles, drames, calomnies de tout genre, accablèrent le satirique. Le champion le plus hardi de ces dames et de leurs travers fut un sieur de Somaize, qui, dans son Dictionnaire des précieuses et dans deux misérables pièces intitulées les Véritables précieuses et le Procès des précieuses, prit hautement le parti des Arthémises et des Clélies. «L'auteur de la farce du Petit-Bourbon, dit-il, n'est qu'un singe et un voleur, plagiaire d'habitude, aidé par les Italiens... Il n'y a certes pas à le comparer à l'illustre Boisrobert, à l'admirable M. Magnon, auteur d'Artaxerce, au sublime Boyer, qui est si plein de feu... Quant aux comédiens du Petit-Bourbon, ils ne jouent rien qui vaille, et doivent tout à la force de leurs brigues.»
Mais le coup était porté; Boileau et Racine suivirent Molière. Le cours de l'influence italienne espagnole s'arrêta.
Personne toutefois ne put empêcher que le long règne des précieuses ne laissât dans le langage et les mœurs des traces indélébiles. Le raffinement, qu'elles avaient poussé trop loin et qui leur avait fait deviner et préparer jusqu'à la nouvelle orthographe que devait inaugurer Voltaire, introduisit dans l'idiome et dans l'usage commun une multitude d'expressions ingénieusement métaphoriques devenues tout à fait françaises malgré Molière:—«s'encanailler—humeur communicative—le blond hardi des cheveux.»—Chose étrange! la plupart de celles que Molière a incriminées, en les plaçant dans la bouche de ses personnages ridicules, sont aujourd'hui de l'usage le plus authentique et le plus naturel. Nous citerons entre autres:
«Faire estime—procédé irrégulier—le moyen que—s'accommoder de quelqu'un—débuter par—du dernier bourgeois—le bel air des choses—débiter les sentiments—dans les formes—exercer les esprits—sécheresse de conversation—se défaire de—chose tout à fait choquante—tissu d'un roman—intelligence épaisse—courir après le mérite—chasser sur nos terres—s'inscrire en faux—être des nôtres—être en passe de—enchérir sur—se piquer d'esprit—n'être pas de refus—comme il faut—l'esprit assaisonne sa bravoure—peupler la solitude—danser proprement—etc., etc.»
Le public, la cour, le populaire, les esprits sérieux, appartenaient à Molière. «Je n'ai plus, s'écria-t-il, qu'à étudier le monde.» Le vrai siècle de Louis XIV était inauguré, et Louis XIV lui-même avait reconnu le poëte qui devait l'aider le plus efficacement dans son œuvre politique.
PRÉFACE DES PRÉCIEUSES RIDICULES
PAR MOLIÈRE
C'est une chose étrange qu'on imprime les gens malgré eux! Je ne vois rien de si injuste, et je pardonnerois toute autre violence plutôt que celle-là.
Ce n'est pas que je veuille faire ici l'auteur modeste, et mépriser par honneur ma comédie. J'offenserois mal à propos tout Paris, si je l'accusois d'avoir pu applaudir à une sottise: comme le public est le juge absolu de ces sortes d'ouvrages, il y auroit de l'impertinence à moi de le démentir; et, quand j'aurois eu la plus mauvaise opinion du monde de mes Précieuses ridicules avant leur représentation, je dois croire maintenant qu'elles valent quelque chose, puisque tant de gens ensemble en ont dit du bien. Mais, comme une grande partie des grâces qu'on y a trouvées dépendent de l'action et du ton de voix, il m'importoit qu'on ne les dépouillât pas de ces ornemens, et je trouvois que le succès qu'elles avoient eu dans la représentation étoit assez beau pour en demeurer là. J'avois résolu, dis-je, de ne les faire voir qu'à la chandelle, pour ne point donner lieu à quelqu'un de dire le proverbe[245], et je ne voulois pas qu'elles sautassent du théâtre de Bourbon dans la galerie du Palais[246]. Cependant je n'ai pu l'éviter, et je suis tombé dans la disgrâce de voir une copie dérobée de ma pièce entre les mains des libraires, accompagnée d'un privilége obtenu par surprise. J'ai eu beau crier: O temps! ô mœurs! on m'a fait voir une nécessité pour moi d'être imprimé ou d'avoir un procès; et le dernier mal est encore pire que le premier. Il faut donc se laisser aller à la destinée, et consentir à une chose qu'on ne laisseroit pas de faire sans moi.
Mon Dieu! l'étrange embarras qu'un livre à mettre au jour; et qu'un auteur est neuf la première fois qu'on l'imprime! Encore si l'on m'avoit donné du temps, j'aurois pu mieux songer à moi, et j'aurois pris toutes les précautions que messieurs les auteurs, à présent mes confrères, ont coutume de prendre en semblables occasions. Outre quelque grand seigneur que j'aurois été prendre malgré lui pour protecteur de mon ouvrage, et dont j'aurois tenté la libéralité par une épître dédicatoire bien fleurie, j'aurois tâché de faire une belle et docte préface; et je ne manque point de livres qui m'auroient fourni tout ce qu'on peut dire de savant sur la tragédie et la comédie, l'étymologie de toutes deux, leur origine, leur définition, et le reste.
J'aurois parlé aussi à mes amis, qui, pour la recommandation de ma pièce, ne m'auroient pas refusé ou des vers françois, ou des vers latins. J'en ai même qui m'auroient loué en grec; et l'on n'ignore pas qu'une louange en grec est d'une merveilleuse efficace[247] à la tête d'un livre. Mais on me met au jour sans me donner le loisir de me reconnoître; et je ne puis même obtenir la liberté de dire deux mots pour justifier mes intentions sur le sujet de cette comédie. J'aurois voulu faire voir qu'elle se tient partout dans les bornes de la satire honnête et permise; que les plus excellentes choses sont sujettes à être copiées par de mauvais singes qui méritent d'être bernés; que ces vicieuses imitations de ce qu'il y a de plus parfait ont été de tout temps la matière de la comédie; et que, par la même raison que les véritables savans et les vrais braves ne se sont point encore avisés de s'offenser du Docteur de la comédie, et du Capitan, non plus que les juges, les princes et les rois de voir Trivelin[248], ou quelque autre, sur le théâtre, faire ridiculement le juge, le prince ou le roi; aussi les véritables précieuses auroient tort de se piquer, lorsqu'on joue les ridicules qui les imitent mal. Mais enfin, comme j'ai dit, on ne me laisse pas le temps de respirer, et M. de Luynes[249] veut m'aller relier de ce pas: à la bonne heure, puisque Dieu l'a voulu.
PERSONNAGES | ACTEURS | |||
LA GRANGE, DU CROISY, |
} | amans rebutés. |
{ | La Grange. Du Croisy. |
GORGIBUS, bon bourgeois. | L'Espy. | |||
MADELON, fille de Gorgibus, CATHOS, nièce de Gorgibus, |
} | précieuses ridicules. |
{ | Mlle Debrie. Mlle Duparc. |
MAROTTE, servante des précieuses ridicules. | Mad. Béjart. | |||
ALMANZOR, laquais des précieuses ridicules. | Debrie. | |||
LE MARQUIS DE MASCARILLE, valet de la Grange. | Molière. | |||
LE VICOMTE DE JODELET, valet de du Croisy. | Brécourt. | |||
Deux porteurs de chaise. | ||||
Voisines. | ||||
Violons. |
La scène est à Paris, dans la maison de Gorgibus.
SCÈNE I.—LA GRANGE, DU CROISY.
DU CROISY.
Seigneur la Grange...
LA GRANGE.
Quoi?
DU CROISY.
Regardez-moi un peu sans rire.
LA GRANGE.
Eh bien?
DU CROISY.
Que dites-vous de notre visite? En êtes-vous fort satisfait?
LA GRANGE.
A votre avis, avons-nous sujet de l'être tous deux?
DU CROISY.
Pas tout à fait, à dire vrai.
LA GRANGE.
Pour moi, je vous avoue que j'en suis tout scandalisé. A-t-on jamais vu, dites-moi, deux pecques[250] provinciales faire plus les renchéries que celles-là, et deux hommes traités avec plus de mépris que nous? A peine ont-elles pu se résoudre à nous faire donner des siéges. Je n'ai jamais vu tant parler à l'oreille qu'elles ont fait entre elles, tant bâiller, tant se frotter les yeux, et demander tant de fois: Quelle heure est-il? Ont-elles répondu que[251] oui et non à tout ce que nous avons pu leur dire? Et ne m'avouerez-vous pas enfin que, quand nous aurions été les dernières personnes du monde, on ne pouvoit nous faire pis qu'elles ont fait?
DU CROISY.
Il me semble que vous prenez la chose fort à cœur.
LA GRANGE.
Sans doute, je l'y prends, et de telle façon, que je me veux venger de cette impertinence. Je connois ce qui nous a fait mépriser. L'air précieux[252] n'a pas seulement infecté Paris, il s'est aussi répandu dans les provinces, et nos donzelles ridicules en ont humé leur bonne part. En un mot, c'est un ambigu de précieuse et de coquette que leur personne. Je vois ce qu'il faut être pour en être bien reçu; et, si vous m'en croyez, nous leur jouerons tous deux une pièce qui leur fera voir leur sottise, et pourra leur apprendre à connoître un peu mieux leur monde.
DU CROISY.
Et comment, encore?
LA GRANGE.
J'ai un certain valet, nommé Mascarille, qui passe, au sentiment de beaucoup de gens, pour une manière de bel esprit; car il n'y a rien à meilleur marché que le bel esprit maintenant. C'est un extravagant qui s'est mis dans la tête de vouloir faire l'homme de condition. Il se pique ordinairement de galanterie et de vers, et dédaigne les autres valets, jusqu'à les appeler brutaux.
DU CROISY.
Eh bien, qu'en prétendez-vous faire?
LA GRANGE.
Ce que j'en prétends faire? Il faut... Mais sortons d'ici auparavant.
SCÈNE II.—GORGIBUS, DU CROISY, LA GRANGE.
GORGIBUS.
Eh bien, vous avez vu ma nièce et ma fille. Les affaires iront-elles bien? Quel est le résultat de cette visite?
LA GRANGE.
C'est une chose que vous pourrez mieux apprendre d'elles que de nous. Tout ce que nous pouvons vous dire, c'est que nous vous rendons grâce de la faveur que vous nous avez faite, et demeurons vos très-humbles serviteurs.
DU CROISY.
Vos très-humbles serviteurs.
GORGIBUS, seul.
Ouais! il semble qu'ils sortent mal satisfaits d'ici. D'où pourroit venir leur mécontentement? Il faut savoir un peu ce que c'est. Holà!
SCÈNE III.—GORGIBUS, MAROTTE.
MAROTTE.
Que désirez-vous, monsieur?
GORGIBUS.
Où sont vos maîtresses?
MAROTTE.
Dans leur cabinet.
GORGIBUS.
Que font-elles?
MAROTTE.
De la pommade pour les lèvres.
GORGIBUS.
C'est trop pommadé[253]; dites-leur qu'elles descendent.
SCÈNE IV.—GORGIBUS.
Ces pendardes-là, avec leur pommade, ont, je pense, envie de me ruiner. Je ne vois partout que blancs d'œufs, lait virginal, et mille autres brimborions que je ne connois point. Elles ont usé, depuis que nous sommes ici, le lard d'une douzaine de cochons, pour le moins: et quatre valets vivroient tous les jours des pieds de moutons qu'elles emploient.
SCÈNE V.—MADELON, CATHOS, GORGIBUS.
GORGIBUS.
Il est bien nécessaire, vraiment, de faire tant de dépense pour vous graisser le museau! Dites-moi un peu ce que vous avez fait à ces messieurs, que je les vois sortir avec tant de froideur? Vous avois-je pas commandé de les recevoir comme des personnes que je voulois vous donner pour maris?
MADELON.
Et quelle estime, mon père, voulez-vous que nous fassions du procédé irrégulier[254] de ces gens-là?
CATHOS.
Le moyen, mon oncle, qu'une fille un peu raisonnable se pût accommoder de leur personne?
GORGIBUS.
Et qu'y trouvez-vous à redire?
MADELON.
La belle galanterie que la leur! Quoi! débuter d'abord par le mariage?
GORGIBUS.
Et par où veux-tu donc qu'ils débutent? par le concubinage? N'est-ce pas un procédé dont vous avez sujet de vous louer toutes deux, aussi bien que moi? Est-il rien de plus obligeant que cela? Et ce lien sacré où ils aspirent n'est-il pas un témoignage de l'honnêteté de leurs intentions?
MADELON.
Ah! mon père, ce que vous dites là est du dernier bourgeois. Cela me fait honte de vous ouïr parler de la sorte, et vous devriez un peu vous faire apprendre le bel air des choses.
GORGIBUS.
Je n'ai que faire ni d'air ni de chanson. Je te dis que le mariage est une chose sainte et sacrée, et que c'est faire en honnêtes gens que de débuter par là.
MADELON.
Mon Dieu! que si tout le monde vous ressembloit, un roman seroit bientôt fini! La belle chose que ce seroit, si d'abord Cyrus épousoit Mandane, et qu'Aronce de plain-pied fût marié à Clélie[255]!
GORGIBUS.
Que me vient conter celle-ci?
MADELON.
Mon père, voilà ma cousine qui vous dira aussi bien que moi que le mariage ne doit jamais arriver qu'après les autres aventures. Il faut qu'un amant, pour être agréable, sache débiter les beaux sentimens, pousser le doux, le tendre et le passionné, et que sa recherche soit dans les formes. Premièrement, il doit voir au temple, ou à la promenade, ou dans quelque cérémonie publique, la personne dont il devient amoureux: ou bien être conduit fatalement chez elle par un parent ou un ami, et sortir de là tout rêveur et mélancolique. Il cache un temps sa passion à l'objet aimé, et cependant lui rend plusieurs visites, où l'on ne manque jamais de mettre sur le tapis une question galante qui exerce les esprits de l'assemblée. Le jour de la déclaration arrive, qui se doit faire ordinairement dans une allée de quelque jardin, tandis que la compagnie s'est un peu éloignée: et cette déclaration est suivie d'un prompt courroux, qui paroît à notre rougeur, et qui, pour un temps, bannit l'amant de notre présence. Ensuite il trouve moyen de nous apaiser, de nous accoutumer insensiblement au discours de sa passion, et de tirer de nous cet aveu qui fait tant de peine. Après cela viennent les aventures, les rivaux qui se jettent à la traverse d'une inclination établie, les persécutions des pères, les jalousies conçues sur de fausses apparences, les plaintes, les désespoirs, les enlèvemens, et ce qui s'ensuit. Voilà comme les choses se traitent dans les belles manières, et ce sont des règles dont, en bonne galanterie, on ne sauroit se dispenser. Mais en venir de but en blanc à l'union conjugale, ne faire l'amour qu'en faisant le contrat du mariage, et prendre justement le roman par la queue; encore un coup, mon père, il ne se peut rien de plus marchand que ce procédé; et j'ai mal au cœur à la seule vision que cela me fait.
GORGIBUS.
Quel diable de jargon entends-je ici? Voici bien du haut style.
CATHOS.
En effet, mon oncle, ma cousine donne dans le vrai de la chose. Le moyen de bien recevoir des gens qui sont tout à fait incongrus en galanterie! Je m'en vais gager qu'ils n'ont jamais vu la carte de Tendre, et que Billets-Doux, Petits-Soins, Billets-Galans et Jolis-Vers, sont des terres inconnues pour eux[256]. Ne voyez-vous pas que toute leur personne marque cela, et qu'ils n'ont point cet air qui donne d'abord bonne opinion des gens? Venir en visite amoureuse avec une jambe toute unie, un chapeau désarmé de plumes, une tête irrégulière en cheveux, et un habit qui souffre une indigence de rubans; mon Dieu! quels amans sont-ce là! Quelle frugalité d'ajustement, et quelle sécheresse de conversation! On n'y dure point, on n'y tient pas. J'ai remarqué encore que leurs rabats[257] ne sont pas de la bonne faiseuse, et qu'il s'en faut plus d'un grand demi-pied que leurs hauts-de-chausses ne soient assez larges.
GORGIBUS.
Je pense qu'elles sont folles toutes deux, et je ne puis rien comprendre à ce baragouin. Cathos, et vous, Madelon...
MADELON.
Eh! de grâce, mon père, défaites-vous de ces noms étranges, et nous appelez autrement.
GORGIBUS.
Comment, ces noms étranges! Ne sont-ce pas vos noms de baptême?
MADELON.
Mon Dieu! que vous êtes vulgaire[258]! Pour moi, un de mes étonnemens, c'est que vous ayez pu faire une fille si spirituelle que moi. A-t-on jamais parlé dans le beau style de Cathos ni de Madelon, et ne m'avouerez-vous pas que ce seroit assez d'un de ces noms pour décrier le plus beau roman du monde?
CATHOS.
Il est vrai, mon oncle, qu'une oreille un peu délicate pâtit furieusement à entendre prononcer ces mots-là; et le nom de Polixène, que ma cousine a choisi, et celui d'Aminte, que je me suis donné, ont une grâce dont il faut que vous demeuriez d'accord.
GORGIBUS.
Écoutez: il n'y a qu'un mot qui serve. Je n'entends point que vous ayez d'autres noms que ceux qui vous ont été donnés par vos parrains et marraines; et pour ces messieurs dont il est question, je connois leurs familles et leurs biens, et je veux résolûment que vous vous disposiez à les recevoir pour maris. Je me lasse de vous avoir sur les bras, et la garde de deux filles est une charge un peu trop pesante pour un homme de mon âge.
CATHOS.
Pour moi, mon oncle, tout ce que je puis vous dire, c'est que je trouve le mariage une chose tout à fait choquante. Comment est-ce qu'on peut souffrir la pensée de coucher contre un homme vraiment nu?
MADELON.
Souffrez que nous prenions un peu haleine parmi le beau monde de Paris, où nous ne faisons que d'arriver. Laissez-nous faire à loisir le tissu de notre roman, et n'en pressez point tant la conclusion.
GORGIBUS, à part.
Il n'en faut point douter, elles sont achevées[259]. (Haut.) Encore un coup, je n'entends rien à toutes ces balivernes! je veux être maître absolu; et, pour trancher toutes sortes de discours, ou vous serez mariées toutes deux avant qu'il soit peu, ou, ma foi, vous serez religieuses; j'en fais un bon serment.
SCÈNE VI.—CATHOS, MADELON.
CATHOS.
Mon Dieu, ma chère, que ton père a la forme enfoncée dans la matière! que son intelligence est épaisse, et qu'il fait sombre dans son âme!
MADELON.
Que veux-tu, ma chère? j'en suis en confusion pour lui. J'ai peine à me persuader que je puisse être véritablement sa fille, et je crois que quelque aventure un jour me viendra développer une naissance plus illustre.
CATHOS.
Je le croirois bien; oui, il y a toutes les apparences du monde; et pour moi, quand je me regarde aussi...
SCÈNE VII.—CATHOS, MADELON, MAROTTE.
MAROTTE.
Voilà un laquais qui demande si vous êtes au logis, et dit que son maître vous veut venir voir.
MADELON.
Apprenez, sotte, à vous énoncer moins vulgairement. Dites: Voilà un nécessaire qui demande si vous êtes en commodité d'être visibles.
MAROTTE.
Dame! je n'entends point le latin, et je n'ai pas appris, comme vous, la filophie dans le grand Cyre.
MADELON.
L'impertinente! Le moyen de souffrir cela! Et qui est-il, le maître de ce laquais?
MAROTTE.
Il me l'a nommé le marquis de Mascarille.
MADELON.
Ah! ma chère, un marquis! Oui, allez dire qu'on nous peut voir. C'est sans doute un bel esprit qui aura ouï parler de nous.
CATHOS.
Assurément, ma chère.
MADELON.
Il faut le recevoir dans cette salle basse plutôt qu'en notre chambre. Ajustons un peu nos cheveux au moins, et soutenons notre réputation. Vite, venez nous tendre ici dedans le conseiller des grâces.
MAROTTE.
Par ma foi! je ne sais point quelle bête c'est là; il faut parler chrétien[260], si vous voulez que je vous entende.
CATHOS.
Apportez-nous le miroir, ignorante que vous êtes, et gardez-vous bien d'en salir la glace par la communication de votre image.
Elles sortent.
SCÈNE VIII.—MASCARILLE, DEUX PORTEURS.
MASCARILLE.
Holà! porteurs, holà! Là, là, là, là, là, là. Je pense que ces marauds-là ont dessein de me briser, à force de heurter contre les murailles et les pavés.
PREMIER PORTEUR.
Dame! c'est que la porte est étroite. Vous avez voulu aussi que nous soyons entrés jusqu'ici.
MASCARILLE.
Je le crois bien. Voudriez-vous, faquins, que j'exposasse l'embonpoint de mes plumes aux inclémences de la saison pluvieuse, et que j'allasse imprimer mes souliers en boue? Allez, ôtez votre chaise d'ici.
DEUXIÈME PORTEUR.
Payez-nous donc, s'il vous plaît, monsieur.
MASCARILLE.
Hein?
DEUXIÈME PORTEUR.
Je dis, monsieur, que vous nous donniez de l'argent, s'il vous plaît.
MASCARILLE, lui donnant un soufflet.
Comment, coquin! demander de l'argent à une personne de ma qualité!
DEUXIÈME PORTEUR.
Est-ce ainsi qu'on paye les pauvres gens? et votre qualité nous donne-t-elle à dîner?
MASCARILLE.
Ah! ah! je vous apprendrai à vous connoître! Ces canailles-là s'osent jouer à moi!
PREMIER PORTEUR, prenant un des bâtons de sa chaise.
Çà, payez-nous vitement!
MASCARILLE.
Quoi?
PREMIER PORTEUR.
Je dis que je veux avoir de l'argent tout à l'heure.
MASCARILLE.
Il est raisonnable, celui-là.
PREMIER PORTEUR.
Vite donc.
MASCARILLE.
Oui-da! tu parles comme il faut, toi; mais l'autre est un coquin qui ne sait ce qu'il dit. Tiens, es-tu content?
PREMIER PORTEUR.
Non, je ne suis pas content; vous avez donné un soufflet à mon camarade, et... (Levant son bâton.)
MASCARILLE.
Doucement! tiens, voilà pour le soufflet. On obtient tout de moi quand on s'y prend de la bonne façon. Allez, venez me reprendre tantôt pour aller au Louvre, au petit coucher.
SCÈNE IX.—MAROTTE, MASCARILLE.
MAROTTE.
Monsieur, voilà mes maîtresses qui vont venir tout à l'heure.
MASCARILLE.
Qu'elles ne se pressent point: je suis ici posté commodément pour attendre.
MAROTTE.
Les voici.
SCÈNE X.—MADELON, CATHOS, MASCARILLE, ALMANZOR.
MASCARILLE, après avoir salué.
Mesdames, vous serez surprises sans doute de l'audace de ma visite; mais votre réputation vous attire cette méchante affaire, et le mérite a pour moi des charmes si puissans, que je cours partout après lui.
MADELON.
Si vous poursuivez le mérite, ce n'est pas sur nos terres que vous devez chasser.
CATHOS.
Pour voir chez nous le mérite, il a fallu que vous l'y ayez amené.
MASCARILLE.
Ah! je m'inscris en faux contre vos paroles. La renommée accuse juste en contant ce que vous valez; et vous allez faire pic, repic et capot tout ce qu'il y a de galant dans Paris.
MADELON.
Votre complaisance pousse un peu trop avant la libéralité de ses louanges; et nous n'avons garde, ma cousine et moi, de donner de notre sérieux dans le doux de votre flatterie.
CATHOS.
Ma chère, il faudroit faire donner des siéges.
MADELON.
Holà! Almanzor!
ALMANZOR.
Madame?
MADELON.
Vite, voiturez-nous ici les commodités de la conversation.
MASCARILLE.
Mais, au moins, y a-t-il sûreté ici pour moi?
Almanzor sort.
CATHOS.
Que craignez-vous?
MASCARILLE.
Quelque vol de mon cœur, quelque assassinat de ma franchise[261]. Je vois ici des yeux qui ont la mine d'être de fort mauvais garçons, de faire insulte aux libertés, et de traiter une âme de Turc à More[262]. Comment, diable! d'abord qu'on les approche, ils se mettent sur leur garde meurtrière[263]. Ah! par ma foi, je m'en défie! et je m'en vais gagner au pied[264], ou je veux caution bourgeoise[265] qu'ils ne me feront point de mal.
MADELON.
Ma chère, c'est le caractère enjoué.
CATHOS.
Je vois bien que c'est un Amilcar[266].
MADELON.
Ne craignez rien, nos yeux n'ont point de mauvais desseins, et votre cœur peut dormir en assurance sur leur prud'homie.
CATHOS.
Mais de grâce, monsieur, ne soyez pas inexorable à ce fauteuil qui vous tend les bras il y a un quart d'heure; contentez un peu l'envie qu'il a de vous embrasser.
MASCARILLE, après s'être peigné et avoir ajusté ses canons.
Eh bien, mesdames, que dites-vous de Paris?
MADELON.
Hélas! qu'en pourrions-nous dire? Il faudroit être l'antipode de la raison, pour ne pas confesser que Paris est le grand bureau des merveilles, le centre du bon goût, du bel esprit et de la galanterie.
MASCARILLE.
Pour moi, je tiens que hors de Paris il n'y a point de salut pour les honnêtes gens.
CATHOS.
C'est une vérité incontestable.
MASCARILLE.
Il y fait un peu crotté; mais nous avons la chaise[267].
MADELON.
Il est vrai que la chaise est un retranchement merveilleux contre les insultes de la boue et du mauvais temps.
MASCARILLE.
Vous recevez beaucoup de visites? Quel bel esprit est des vôtres?
MADELON.
Hélas! nous ne sommes pas encore connues; mais nous sommes en passe de l'être; et nous avons une amie particulière qui nous a promis d'amener ici tous ces messieurs du Recueil des pièces choisies[268].
CATHOS.
Et certains autres qu'on nous a nommés aussi pour être les arbitres souverains des belles choses.
MASCARILLE.
C'est moi qui ferai votre affaire mieux que personne; ils me rendent tous visite; et je puis dire que je ne me lève jamais sans une demi-douzaine de beaux esprits.
MADELON.
Eh! mon Dieu! nous vous serons obligées de la dernière obligation, si vous nous faites cette amitié; car enfin il faut avoir la connoissance de tous ces messieurs-là, si l'on veut être du beau monde. Ce sont eux qui donnent le branle à la réputation dans Paris; et vous savez qu'il y en a tel dont il ne faut que la seule fréquentation pour vous donner bruit de connoisseuse, quand il n'y auroit rien autre chose que cela. Mais, pour moi, ce que je considère particulièrement, c'est que, par le moyen de ces visites spirituelles[269], on est instruit de cent choses qu'il faut savoir de nécessité, et qui sont de l'essence d'un bel esprit. On apprend par là chaque jour les petites nouvelles galantes, les jolis commerces de prose et de vers. On sait à point nommé: un tel a composé la plus jolie pièce du monde sur un tel sujet; une telle a fait des paroles sur un tel air; celui-ci a fait un madrigal sur une jouissance; celui-là a composé des stances sur une infidélité; monsieur un tel écrivit hier au soir un sixain à mademoiselle une telle, dont elle lui a envoyé la réponse ce matin sur les huit heures; un tel auteur a fait un tel dessein; celui-là en est à la troisième partie de son roman; cet autre met ses ouvrages sous la presse. C'est là ce qui vous fait valoir dans les compagnies; et, si l'on ignore ces choses, je ne donnerois pas un clou de tout l'esprit qu'on peut avoir.
CATHOS.
En effet, je trouve que c'est renchérir sur le ridicule, qu'une personne se pique d'esprit, et ne sache pas jusqu'au moindre petit quatrain qui se fait chaque jour: et, pour moi, j'aurois toutes les hontes du monde, s'il falloit qu'on vînt à me demander si j'aurois vu quelque chose de nouveau que je n'aurois pas vu.
MASCARILLE.
Il est vrai qu'il est honteux de n'avoir pas des premiers tout ce qui se fait; mais ne vous mettez pas en peine: je veux établir chez vous une académie de beaux esprits, et je vous promets qu'il ne se fera pas un bout de vers dans Paris que vous ne sachiez par cœur avant tous les autres. Pour moi, tel que vous me voyez, je m'en escrime un peu quand je veux; et vous verrez courir de ma façon dans les belles ruelles[270] de Paris, deux cents chansons, autant de sonnets, quatre cents épigrammes et plus de mille madrigaux, sans compter les énigmes et les portraits.
MADELON.
Je vous avoue que je suis furieusement pour les portraits; je ne vois rien de si galant que cela.
MASCARILLE.
Les portraits sont difficiles, et demandent un esprit profond: vous en verrez de ma manière qui ne vous déplairont pas.
CATHOS.
Pour moi, j'aime terriblement les énigmes.
MASCARILLE.
Cela exerce l'esprit, et j'en ai fait quatre encore ce matin, que je vous donnerai à deviner.
MADELON.
Les madrigaux sont agréables quand ils sont bien tournés.
MASCARILLE.
C'est mon talent particulier; et je travaille à mettre en madrigaux toute l'Histoire romaine.
MADELON.
Ah! certes, cela sera du dernier beau: j'en retiens un exemplaire au moins, si vous le faites imprimer.
MASCARILLE.
Je vous en promets à chacune un, et des mieux reliés. Cela est au-dessous de ma condition; mais je le fais seulement pour donner à gagner aux libraires, qui me persécutent.
MADELON.
Je m'imagine que le plaisir est grand de se voir imprimé.
MASCARILLE.
Sans doute. Mais à propos, il faut que je vous die un impromptu que je fis hier chez une duchesse de mes amies que je fus visiter; car je suis diablement fort sur les impromptus.
CATHOS.
L'impromptu est justement la pierre de touche de l'esprit.
MASCARILLE.
Écoutez donc.
MADELON.
Nous y sommes de toutes nos oreilles.
MASCARILLE.