CHAPITRE X

 

La tension était à son comble. La Lame, à califourchon sur la rambarde de l’esplanade du Trocade, discutait avec Blue. Je les regardais de loin, entendant leurs éclats de rire. Si ça continuait comme ça, ces deux-là, ils allaient devenir inséparables. Un monde ! Cette image de La Lame tranquillement installé au beau milieu de notre territoire, je ne l’avais imaginé que dans les pires de mes cauchemars. J’étais bien loin de penser qu’il pourrait, ce chien de paille, venir ici dans d’autres buts que celui de nous détruire, hommes, femmes et enfants. Je n’étais d’ailleurs pas convaincu qu’il en ait complètement abandonné l’idée. Un Saignant restait un Saignant. Et le vautour n’est pas un symbole de paix.

Je n’avais pas renoncé à mon projet de tuer La Lame. Je l’avais simplement différé. Un jour viendrait, sûrement très proche, où nous nous retrouverions face à face, et pas dans une zone neutre, pas sous une coupole Krishie. Je me prenais à rêver que l’Errant qui avait tenté de saboter la réunion n’ait pas échoué, et que dans la confusion générale qui s’en serait forcément suivie, j’assassinais le meurtrier de ma mère. La Lame m’avait repéré, je n’en doutais pas un seul instant. Il me balançait fréquemment des regards furtifs où je jubilais de lire une certaine inquiétude. Je le soupçonnais d’avoir demandé des renseignements à Blue sur mon compte. Ils s’étaient ensemble tournés vers moi, exactement comme si j’étais leur sujet de conversation, puis Blue avait répondu quelque chose que je n’avais pas entendu mais qui sembla satisfaire le Saignant. Ils s’étaient de nouveau marrés, après ça, et La Lame avait filé une bourrade amicale sur l’épaule du Patineur. Copains comme cochons ! Je les haïssais. Presque aussi intensément l’un que l’autre.

En bas sur le circuit périphérique, les troupes de choc des Patineurs, en grande tenue de combat, s’exerçaient à pousser la roulette en cadence, par largeur de dix hommes au coude à coude et sur une file sinueuse dont je n’apercevais pas l’extrémité. Les combattants poussaient à chaque pas des grondements sourds de phoques en rut. Démonstration de puissance très efficace. Blue, les bras croisés sur sa poitrine, sa mèche ramenée en arrière, regardait ses hommes. La Lame paraissait assez impressionné. Il y avait de quoi. La machine de guerre des Patineurs faisait trembler les ruines de la Cité. Un lourd nuage de poussière noire évoluait en tourbillons à une vingtaine de mètres au-dessus du sol de notre territoire. Cette envolée de crasse, soulevée par les mouvements de troupes, obscurcissait les artères de la Ville.

J’observais ce crépuscule prématuré comme un mauvais présage, le signe aérien de notre anéantissement. Cela faisait maintenant deux nuits que je rêvais, lorsque je parvenais à trouver le sommeil, que nous ne pouvions rien trouver d’autre que la mort derrière ce Mur. Les crânes que portaient les Néons sur leur tête n’en étaient-ils pas l’indication ? Je dormais par à-coups, jamais plus de deux heures, et je me réveillais, épouvanté, lorsque l’hideuse face lunaire de la grande faucheuse m’apparaissait, toute proche, comme pour offrir son baiser de glace.

Starlette avait cessé de se plaindre de mes insomnies. J’avais l’impression qu’elle comprenait, qu’elle partageait mes effrois, bien que nous ne parlions pratiquement plus. Elle se contentait de m’observer, silencieuse, et de poser sa main sur moi, rassurante, lorsque je tremblais sur ma couche de laine. Je retrouvais en elle toute la douceur de ma mère et de Champagne, celle qui lui succéda. J’étais dévoré par les remords. Qu’avais-je offert à Starlette ? Sinon le triste spectacle d’un combattant qui doute…

La Lame était venu régler les derniers détails de l’opération et vérifier la livraison d’explosifs et d’armes lourdes qu’avaient effectuée les Youves le matin même pour la quatrième colonne d’assaut. Blue n’avait pas masqué sa déception. Le stock d’armes apporté par les Youves s’avéra bien moins important que prévu. Ils affirmèrent avoir partagé l’intégralité de leur artillerie entre les quatre troupes et réservé la plus grande puissance de feu à l’hétéroclite division menée par Blue. Ils prétendirent n’avoir rien conservé dans leur territoire. Nous les soupçonnions du contraire. De tous les clans concernés par l’assaut, les Youves demeuraient indéniablement les plus réservés. S’ils étaient enthousiasmes, ils ne le montraient guère. Blue était persuadé qu’ils assuraient leurs arrières et n’avaient confié, au mieux, que la moitié de leur stock. Il n’était, de toute façon, ni en mesure de le prouver, ni en position de réclamer des comptes. L’entente restait précaire et peu de chose aurait suffi à faire basculer la Cité dans une nouvelle guerre civile. Ce mariage était nettement contre nature et l’amitié qui semblait naître entre La Lame et Blue me paraissait monstrueuse. Nous formions l’armée la plus folle, la plus effrayante que l’Histoire ait connue.

Je cessai de regarder les deux chefs de clan et m’éloignai, la roulette morose.

 

***

 

La Lame jeta un coup d’œil vers Tout-Gris qui s’en allait. Il cracha sur le sol un molard strié de sang et s’essuya les lèvres d’un revers de main.

J’ai dû remplacer Rubis à la tête du deuxième groupe d’assaut, déclara-t-il.

Blue haussa les sourcils.

— Pourquoi ça ?

— Parce qu’il a disparu. Tout simplement. Dommage… Rubis était un bon élément. Ton Patineur, celui qui avait volé la blindée, en savait quelque chose.

Le souvenir du Jongleur ne sembla pas faire plaisir à Blue. Son visage s’assombrit. Il observa un instant le nuage de poussière qui tournoyait toujours au-dessus d’eux.

Il faut, grogna-t-il, que les trois premières divisions se battent le plus longtemps possible. Jusqu’au dernier homme, jusqu’au dernier souffle. C’est la condition de notre réussite.

La Lame gloussa.

— C’te bonne paire ! Évidemment qu’ils vont combattre ! Pourquoi tu m’racontes ça ?

Parce que j’ai l’impression qu’au fur et à mesure que nous approchons de l’heure de l’attaque, beaucoup d’hommes gambergent. Je sens leur hésitation, leur peur aussi. Et ils se donnent des prétextes pour justifier ce recul. Ils se demandent pourquoi tous les chefs de clans sont réunis dans le même groupe…

— Tu voudrais tout de même pas que j’aille commander une armée qui part à l’abattoir ! s’insurgea La Lame. C’est toi qui as eu l’idée de séparer les assauts ! Moi, je continue à croire qu’une attaque massive aurait été plus efficace. Et nous n’aurions pas maintenant à nous inquiéter du moral de nos troupes ! J’vais te dire ce que je pense, Blue. Rubis, en apprenant qu’il était affecté à une autre armée que la mienne, il a fait une drôle de trombine. À mon avis, ou il se planque quelque part dans un souterrain, ou il s’est flingué. Et Rubis, c’est pas du tout le genre taupe. Tu vois Mèche-Bleue, avec ta tactique à la con pour désorganiser les néons, c’est nous que t’es en train de foutre en l’air. Demain matin, c’est l’armée du désespoir qui va s’écraser contre ce Mur. Pas celle de l’espoir…

 

***

 

VIGILANCE

 

Le Bouleur circulait parmi les rangs, les mains réunies derrière le dos.

— Et n’oubliez pas, recommanda-t-il, de passer vos plaques frontales au noir de fumée. J’en vois qui les ont briquées. Ça fera de jolies cibles étincelantes pour les Néons.

Quelques gloussements.

Le Bouleur sortit des alignements de combattants et se planta devant son armée. Chacune des quatre divisions formait triangle.

— Un Errant a détruit notre livraison de viande fraîche. Je sais que ce n’est pas facile. Alors, dites-vous, ce soir, en allant vous pieuter, que derrière ce foutu Mur, il y a des tonnes de barbaque et pas une seule mouche pour venir chier dessus. Messieurs, je vous remercie.

Des Hourras enthousiasmes saluèrent le départ du chef.

Les hommes commencèrent à se disperser, rompant les rangs en un aimable désordre, commentant par groupes le discours guerrier qu’ils venaient d’entendre.

L’un d’eux, Cork, un jeune Bouleur à la greffe encore tendre, à la plaque aussi lisse qu’une peau de bébé, s’écarta et prit son ami par le bras.

— T’as deux secondes, Reno ? Je voudrais te parler.

Reno, s’il était quelque peu surpris, n’en montra rien. Il était de dix ans plus âgé que Cork. Comme il était de coutume chez les Bouleurs, Cork, lorsqu’il fut physiquement en état de recevoir l’implant métallique qui ferait de lui un combattant, fut retiré à sa mère et confié à un éducateur, chargé, entre autres choses, de lui apprendre à se servir de son front d’acier. Il était rare qu’une amitié solide ne naisse pas entre le maître et l’élève. Reno était un guerrier moyen, plutôt petit et trapu. Il était d’un courage inébranlable, mais dans la Cité, ce n’était plus une qualité. Seulement une condition de survie. Cork, en revanche, était bâti en force. Il était passé au travers des multiples disettes, conséquences régulières des innombrables guérillas. Cork, devint rapidement un combattant de grande valeur, alignant les victoires comme d’autres collectionnent les timbres. Reno n’en prit jamais ombrage. Il semblait, tout au contraire, ravi et fier du succès de son poulain. Reno avait fabriqué Cork. Cork devait tout à Reno. Jusqu’au jour où Cork, à son tour, prendrait en charge l’éducation d’un jeune Bouleur à la plaque toute fraîche. Cette méthode pédagogique de guerre fonctionnait simplement et personne ne songeait à la contester.

Excepté Cork, ce soir-là…

Il entraîna son ami à l’écart. Lorsqu’il fut tout à fait certain que plus personne ne pouvait l’entendre, il s’arrêta.

— Qu’est-ce qui te prend ? s’inquiéta Reno.

Cork lui serra davantage le bras, ses doigts s’enfonçant dans le biceps de Reno comme des mâchoires d’acier. Reno réprima une grimace de douleur.

— Il faut que tu viennes avec moi, fit Cork, d’une voix curieusement plaintive.

Reno, agacé, chercha à se dégager.

— Écoute, Cork, c’est vraiment pas le moment. Nous devons aller nous reposer.

Cork secoua la tête, buté.

— Non ! Tu vas venir avec moi.

Reno renonça à faire lâcher prise à son élève. Plus il tentait de reculer et plus l’autre serrait. D’autre part, l’attitude étrange de Cork l’intriguait.

— Qu’est-ce que tu veux, à la fin ? s’impatienta Reno.

— J’ai une bonne planque dans une ruelle du no man’s land, expliqua précipitamment Cork. On va y aller tous les deux. J’y ai stock » de quoi becter et boire pendant plusieurs jours. On s’ra peinards.

Reno écarquilla les yeux. L’instant de stupéfaction passé, l’expression d’une immense déception se peignit sur ses traits.

— Lâche-moi ! grogna-t-il sourdement.

Cork ne lâchait pas.

— Lâche-moi ! répéta Reno en s’approchant. Ou j’te fais sauter ta jolie gueule !

Cork était bien plus fort que Reno, mais il le libéra et recula d’un pas. Reno massa du plat de la main son muscle engourdi. Il fixait Cork, méprisant.

— Quand je pense, gronda-t-il, que tu ne parlais que de passer ! Tout le temps, jour après jour ; jusqu’à m’en faire vomir, tu causais du Mur ! Fumier ! Ordure ! Combien de fois tu m’as répété que t’espérais que les Bouleurs deviennent assez puissants pour s’attaquer aux Néons ? Tu faisais des plans, tu m’racontais les merveilles qu’on allait trouver derrière. Et j’t’écoutais ! Tu m’as vraiment pris pour un con, hein ! Parole, t’as du jus de navet dans les veines ! À la veille de réaliser ton rêve, tu t’dégonfles ! J’aurais dû m’en gaffer[23]. Ceux qui causent trop ne font jamais rien. Allez ! Casse-toi, enfoiré ! Va t’enterrer dans ton trou à rats et oublie-moi.

Cork secouait la tête, anéanti par la tirade haineuse de son ami.

— Mais t’as rien compris…, murmura-t-il.

— J’ai compris que t’étais un lâche ! cracha Reno. Ça me suffit. Merci et bonjour aux taupes !

— Laisse-moi t’expliquer ! supplia Cork en s’approchant.

— Des clous ! s’écria Reno en se reculant vivement. J’en ai assez entendu.

— Reno…

Reno tourna les talons et s’éloigna rapidement, sans un regard derrière lui. Un abîme de tristesse venait de gommer dix ans de son existence. Le choc s’encaissait pas sur une jambe. Il mit de l’espace entre Cork et lui. Un maximum d’espace. Un infini d’incompréhension.

Cork, quant à lui, s’adossa au mur, s’accroupit et se prit la tête entre les mains. Rien ne s’était passé comme il l’aurait voulu. Il avait prévu d’emmener Reno dans la planque qu’il avait aménagée la veille et là, il lui aurait expliqué pour quelles raisons il fallait qu’ils restent cachés. Reno faisait partie du second groupe d’assaut, Cork, meilleur combattant, du quatrième. La vérité sautait aux yeux. On envoyait les trois premières armées au casse-pipes, à la boucherie. On les sacrifiait pour la réussite du quatrième groupe dans lequel tous les chefs de clans se trouvaient réunis. N’importe qui pouvait piger ça. N’importe qui, sauf Reno. Reno qui n’avait rien compris, qui n’avait pas voulu entendre que c’était sa vie, à lui, que Cork voulait sauver.

 

LE MUR EST NOTRE DROIT

LE DÉFENDRE NOTRE DEVOIR

 

À ma demande, Marrant m’avait roulé trois clopes d’avance. Je les grillai, l’une après l’autre, allongé sur ma couche de laine. Le tabac noir, qui prenait une curieuse consistance gluante en se consumant, m’arrachait la gorge et m’enflammait les poumons. Je toussais, je crachais et je pompais comme un fou. Chaque bouffée était une aiguille chauffée à blanc que je m’enfonçais dans la poitrine. À la troisième sèche, ne fumant d’ordinaire jamais, je commençais à être sérieusement ensuqué. Les idées cotonneuses et la lippe molasse. Avec la fatigue accumulée au cours des deux précédentes nuits agitées, c’était exactement ce qu’il me fallait pour m’endormir.

Je glissai dans le néant, sans même une pensée pour le Mur, pour Blue et pour La Lame, la main de Starlette me caressant doucement les cheveux.

Je crois qu’elle ne dormit pas cette nuit-là.