SCÈNE I
 
L’ABBÉ DE PRADTS, SERGE SOUPLIER
 

L’abbé est assis à son bureau, écrivant. Après quelque temps, on frappe ; il dit : « Entrez. » Souplier entre, sans que l’abbé lève la tête. Puis l’abbé lui fait signe de s’asseoir devant le bureau. Il s’assoit. Encore un temps.


L’ABBÉ

Alors, je pense que je me suis fait comprendre. Je ne veux plus de cette association entre vous et Sevrais. Les amitiés sont absolument interdites entre élèves de divisions différentes.


SOUPLIER

N’empêche que… il y en a bien d’autres, et eux on ne leur dit rien.


L’ABBÉ

Je n’ai pas à vous dire pour quelles raisons il nous arrive de fermer les yeux, pendant plus ou moins de temps, sur telle ou telle de ces amitiés. Et puis, si, je vais vous le dire, parce que j’aime parler franchement avec vous, bien que vous ne le méritiez guère. Oui, comme j’aime vous parler autrement que je ne parle aux autres ! Il n’y a rien de plus émouvant au monde que de parler avec gravité à un enfant. Pourquoi avons-nous l’air de fermer quelquefois les yeux ? D’abord parce que certaines de ces amitiés ont des apparences suspectes, et sont l’innocence même : il y a des garçons qui, par genre, affichent quelque chose qui n’est pas. Queruel et Foucaud, c’est cela, n’est-ce pas ?


SOUPLIER

Oh ! moi, comment voulez-vous que je sache ?


L’ABBÉ

Seconde raison : parce qu’il y a d’autres amitiés, où nous attendons de surprendre des faits. Troisième : parce qu’il y a ici des élèves qui, plus que leurs camarades, doivent être soutenus en haut lieu. Vous êtes de ceux-là, je crois. Ce n’est un mystère pour personne au collège que je m’intéresse à vous. Et, tout ce que j’essaye de faire en vous, il faudrait que cela fût défait par ce garçon que je ne connais pas ! Il n’est pas de la division que je dirige ; je n’ai jamais échangé avec lui une parole. Oh ! je le connais du moins de réputation. Sa renommée ne nous poursuit que trop. Il y en a ici auxquels il impose par ce je ne sais quoi d’irrégulier qu’il garde dans tout ce qu’il fait. Il est intelligent, brillant, il passe pour aimer les sentiments honorables, mais c’est un petit faiseur : trop indépendant et sûr de soi. Et son père est mort, enfant unique élevé par la mère : tous les garçons élevés par des mères seules sont mal élevés. Vous, vous êtes le type du gosse à histoires. Du moins jusqu’à présent je n’avais à vous sauver que de vous-même. Maintenant j’ai à vous sauver aussi d’un autre. D’un autre ! Une compétition humiliante et grotesque…


SOUPLIER

Il y a dix-huit mois que je connais Sevrais. Nous étions ensemble à l’école de M. Maucornet, avant de venir ici.


L’ABBÉ

Vous ne deviez pas vous connaître beaucoup chez M. Maucornet, puisque je n’ai rien remarqué de particulier entre vous depuis un an que vous êtes tous deux ici. Et puis, il y a trois jours… Déjà, à la rentrée, Sevrais a été mis en vedette : il était le seul à avoir passé son premier bac avec la mention bien, ses devoirs de philo étaient recopiés au Livre d’honneur, on le nommait de l’Académie… Mais, le bouquet, ç’a été de lui donner, il y a trois semaines, ce rôle de Pyrrhus dans Andromaque, pour notre séance de Pâques. – Qu’est-ce que l’on dit, parmi vos camarades, de la séance d’Andromaque ? Il n’y a pas de plaisanteries sur le choix de cette pièce ?


SOUPLIER

Non…

Sonnerie de téléphone.


L’ABBÉ,
dans le téléphone.

Vous direz que M. l’abbé de Pradts n’est pas là, qu’il est sorti.

Léger sourire de Souplier. L’abbé raccroche.


SOUPLIER

Enfin, monsieur l’abbé, si vous vouliez que nous rompions, vous pouviez le dire à chacun de nous en particulier, sans faire un scandale du haut de votre chaire, devant toute la division, en nous désignant par nos noms. Si vous croyez que c’est drôle pour moi, avec les autres qui chuchotent ou qui rigolent ! Il y en a qui me disent : « T’as pas honte ? » Ensuite ils vont le répéter à leurs familles…


L’ABBÉ

J’ai agi ainsi parce qu’il fallait couper le mal à sa racine. Maintenant il vous est impossible de continuer : deux divisions ont les yeux fixés sur vous. Par exemple, je n’ignore pas que vous avez rencontré Sevrais dans le hall – oh ! un instant seulement – à la sortie des externes, hier soir. Et c’était pour vous dire… quoi ?


SOUPLIER

Rien.


L’ABBÉ

Bien entendu. C’est sans doute pourquoi vous rougissez si fort. Mais vous ne m’échappez plus à présent. Je comprends vos silences, j’entre dans vos mystères, je sais ce que me cachent les murs derrière lesquels vous disparaissez…


SOUPLIER

Qu’est-ce qu’ils vous cachent ?


L’ABBÉ

Je ne sais… (Comme revenant à lui.) Eh bien, mon ami, je vous avertis que maintenant ce petit jeu en est à sa fin, et que nous allons vous tenir court. Tout le monde vient se plaindre de vous : les professeurs, les surveillants, vos camarades, les parents. Des parents sont venus me dire : « D’où sort-il, celui-là ? » Votre père m’a dit : « Mon pire ennemi ne me causerait pas plus d’embêtements que mon fils. » Il pleurait presque. Et je suis là, moi seul, à essayer de vous soutenir contre eux tous, et contre vous. (Souplier tripote un objet sur la table de l’abbé.) En un an, vous avez été à deux reprises sur la liste des élèves à renvoyer, et deux fois j’ai obtenu de M. le Supérieur que votre nom fût effacé. Je me rends presque ridicule, à force d’intervenir sans cesse pour vous auprès de celui-ci et de celui-là. Seulement, on soutient, on soutient, et puis une heure vient où, soi aussi… – Vous écoutez ce que je vous dis ?


SOUPLIER

Mais oui, monsieur l’abbé.


L’ABBÉ

Alors, répétez.


SOUPLIER

Vous dites… Vous dites que j’ai été dissipé à la chapelle.


L’ABBÉ

Non, je n’ai pas parlé de cela. Allons, relevez la tête ! Toujours vos deux visages : le visage vivant, joyeux, hilare que vous avez avec vos camarades, – avec n’importe lequel de vos camarades. Et votre autre visage, celui que vous avez avec moi. Avec moi vous n’êtes pas une présence, vous êtes une absence. – Je suis fatigué de vous, Souplier, affreusement fatigué de vous. Vous êtes une âme pénible. Cruelle, et d’autant plus cruelle qu’elle est plus faible. Vous êtes pesant ; on dirait que toute la division ne peut pas arriver à décoller de terre, à cause de vous seul, mon pauvre petit.


SOUPLIER

Pourquoi dites-vous « pauvre » ? Je ne suis pas à plaindre.


L’ABBÉ

Orgueilleuse petite âme d’esclave que vous êtes, avec vos points d’honneur toujours si mal placés. Pas à plaindre ! Sachez qu’il y a des moments où je me demande si vous valez tout le mal que je me donne pour vous ; si dans mon amitié pour vous je n’ai pas eu un rôle de dupe.


SOUPLIER

Monsieur l’abbé, je vous promets cette fois, pour de bon…


L’ABBÉ

Vos promesses ! Cette chambre-ci, on pourrait l’appeler : la chambre des promesses. Sur cette chaise où vous êtes, toujours les mêmes mots, toujours les mêmes gestes, toujours les mêmes larmes, de génération en génération, chez des petits bonshommes dont chacun se croyait un être à part… Je suis fatigué aussi de vos promesses. (Sonnerie du téléphone. Dans le téléphone :) Vous direz que M. l’abbé de Pradts est en conférence avec M. le Supérieur, et ne peut pas être dérangé en ce moment. (Sourire de Souplier. L’abbé raccroche.) Vous m’avez dit un jour : « À quoi ça sert, les parents ? Ah oui ! ça sert à ce qu’on leur mente. » Vous voyez qu’il n’y a pas que les parents. Remarquez que c’était un coup de téléphone qui avait de l’importance. Mais il n’y a rien qui ait plus d’importance pour moi que mes élèves. – Où en étions-nous ? Oui, je vous disais, je crois, que je suis fatigué de vos promesses. Oh ! je sais ! Pendant deux jours vous faites un petit effort, il y a un jeu auquel vous voulez bien ne pas bouder, vous vous tenez à peu près convenablement au réfectoire… Et puis de nouveau tout se relâche, vous recommencez à être insolent, chahuteur, menteur, à dégringoler avec une monstrueuse insouciance ; tout à vau-l’eau, votre corps et votre âme. Et je finis par me dire : à quoi bon lier ce qui de toutes façons un jour sera délié ?


SOUPLIER

Les autres fois j’avais seulement promis. Mais, cette fois, c’est juré.


L’ABBÉ

Vous dites ça, mais je sais bien que…


SOUPLIER

Oh ! alors, si vous savez bien…


L’ABBÉ

Non ! Non ! mon petit, il ne faut pas que vous croyiez que ce que vous dites est sans valeur pour moi. Je vous ai dit que je vous abandonnais, mais vous savez bien que ce n’est pas vrai. J’ai beaucoup pensé à vous, ces jours-ci encore. Comme, en juin dernier, quand mon vieux père était à l’agonie, qu’on voulait vous renvoyer, et que c’était à vous surtout que je pensais, même en ce moment-là. Je vous l’ai dit alors : vous vous souvenez ? (Souplier hausse les sourcils.) Non ? Vous ne vous souvenez pas ? Moi qui suis si curieux de tout ce qui vous concerne ; et vous qui ne m’avez jamais posé une question sur moi-même, sur ma vie, sur ma famille…


SOUPLIER

Je ne veux pas être indiscret.


L’ABBÉ,
souriant.

Dites surtout que vous vous en fichez. – Eh bien, ces jours-ci, quand je pensais à vous, je me disais que je vous comprenais comme si vous étiez mon enfant, ou plutôt, à en juger par mon expérience des relations entre père et fils, beaucoup mieux sans doute que si vous étiez mon enfant.


SOUPLIER

S’il n’y avait que mon père à moi pour me comprendre !


L’ABBÉ

Oui, je sais… Mais Dieu a créé des hommes avec une sorte d’amour qui est plus que l’amour des pères, pour des enfants qui ne sont pas les leurs, et qui sont mal aimés, et il se trouve que vous êtes tombé sur un de ces hommes-là. (Temps.) Pourquoi souriez-vous ? Est-ce que vraiment vous trouvez qu’il y a dans ce que je vous dis quelque chose de risible ?


SOUPLIER

Mais je ne souris pas !


L’ABBÉ

Si, vous avez eu un de ces petits sourires…


SOUPLIER

J’ai souri malgré moi, mais c’était pour une bêtise.


L’ABBÉ

Pour quoi ? Je vous en prie ! Une minute de sincérité ! Une minute de confiance ! La confiance, c’est déjà beaucoup, quand on ne peut pas obtenir davantage.


SOUPLIER

J’ai souri parce que vous faisiez des dessins sur votre buvard.


L’ABBÉ

Je faisais des dessins sur mon buvard parce que je pensais à vous. (Il se lève, comme pour couper court à une émotion.) – Allons, mon petit enfant, il est temps que vous retourniez en étude ; il ne faut quand même pas que vos études se passent à ce que nous bavardions ensemble. Ça va à peu près, le travail ?


SOUPLIER

Oh ! ce soir, il y a mon devoir d’allemand… brrr !


L’ABBÉ

Laissez-le ce soir, et demain, en étude, j’irai voir un peu avec vous ce devoir d’allemand. Et à la schola, ça ne va pas fort, eh ? Vous avez une jolie voix, et vous arrivez à gâcher même cela par votre attitude dans la maîtrise. Il paraît qu’hier encore vous avez répondu à M. Thirion avec une grossièreté… Ça vous coûte donc beaucoup d’être poli avec vos professeurs ?


SOUPLIER

Oui, ça me coûte beaucoup.


L’ABBÉ

Une dernière question… Je voudrais savoir comment diable vous arrivez à vous mettre de l’encre sur les jambes !


SOUPLIER

C’est pas moi, c’est Simonnot !


L’ABBÉ

Et vos mains ! (Il les prend.) Toujours vos petites pattes chaudes et sales… Des encres de toutes les couleurs ! Une palette ! Vous allez vous laver les jambes et les mains à la fontaine avant de rentrer en étude. Je ne veux pas qu’on vous voie ainsi. Est-ce que votre mouchoir est propre ?


SOUPLIER

Hou, pas trop…

Il sort le mouchoir, et dans ce geste fait tomber des billes de sa poche. Il a un mouvement de la tête, de lassitude, et les ramasse avec nonchalance.


L’ABBÉ,
prenant le mouchoir et le tenant un instant dans le creux de sa main.

Plein d’encre de stylo, bien entendu. Attendez : j’ai ici du linge des internes. Voici un mouchoir propre. Vous me le rendrez à la sortie de l’étude. Mais ne dites à personne que je vous ai prêté un mouchoir d’un de vos camarades. Cela ferait encore des histoires.


SOUPLIER

Non, non… Merci, monsieur l’abbé.


L’ABBÉ

Vous ne suez pas trop, avec ce chandail ? (Il lui passe rapidement la main sur la nuque.) J’ai remarqué qu’aux premières chaleurs les enfants suent sous le chandail de l’hiver pas encore enlevé, et alors c’est le rhume, le rhume refréné tout l’hiver.


SOUPLIER

Oh ! non, monsieur l’abbé, je ne sue pas trop.


L’ABBÉ

Et ne buvez pas des litres à la fontaine. À quelque moment qu’on lève les yeux, dans ce collège, on voit un garçon qui est à boire à la fontaine. Vous êtes comme de jeunes faons dans la forêt. Je n’ai jamais connu un collège si altéré.


SOUPLIER,
avec un soupir.

C’est nos études qui nous donnent soif.


L’ABBÉ

Moi, toujours à avoir peur pour vous, – pour vous, pour qui vos parents n’ont pas peur. Peur quand le temps fraîchit trop vite, peur quand vous passez vos examens… Et vous qui répondez si mal… Quelquefois, en étude, en cour – oh ! c’est un petit jeu, rien de plus, – je m’amuse à suivre vos regards, à voir s’ils ne s’arrêteront pas sur moi. Et ils ne s’arrêtent jamais sur moi, – sur moi, jamais. Dimanche, vous êtes parti sans me serrer la main. Hier, de toute la journée, vous ne m’avez pas adressé la parole. À quel point vous pouvez vous passer de moi !


SOUPLIER

Mais, monsieur l’abbé, c’est vous qui m’avez dit plusieurs fois : « Faites attention, à cause des autres. Ne venez pas me voir trop souvent en cour. Ne m’interpellez pas tout le temps comme vous faites au réfectoire. Parlez de moi le moins possible avec vos camarades. »


L’ABBÉ

Oui, c’est vrai, je vous ai dit tout cela, mais…


SOUPLIER,
souriant.

Mais… vous trouvez que j’en fais trop.


L’ABBÉ,
souriant.

Oui, un peu trop. – Allons, j’aime votre présence et vous n’aimez pas la mienne ; quoi de plus normal ? Cela m’aurait fait plaisir de compter un peu pour vous. Mais vous êtes un petit oiseau : vous êtes tout le temps en train de vous envoler. Eh bien ! restez tel que vous êtes ; je ne vous en veux pas. Il faut prendre les garçons comme la nature les a faits. Et, aussi, oubliez ce que je viens de vous dire. N’est-ce pas ?


SOUPLIER

Pourquoi, l’oublier ?


L’ABBÉ,
après un temps.

Il y a des moments où je voudrais savoir ce que vous pensez de moi, comment vous me jugez. Savoir tout ce qui travaille dans votre caboche, une fois que vous vous êtes envolé : si cela travaille contre moi, ou en ma faveur…


SOUPLIER,
riant à demi.

Mais, monsieur l’abbé… en votre faveur !


L’ABBÉ,
gaîment.

Alors, tout va bien ! – Et maintenant, filez ! Allez, au galop !