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— C’EST VOUS qu’avez appelé ?
— À ton avis ?
Sur le seuil de l’entrepôt, Anaïs braquait sa carte de flic sous le nez d’un jeune gars qui avait les yeux rouges et la mèche grasse. 17 heures. Elle était quelque part dans la banlieue de Toulouse, dans une zone industrielle composée de grands hangars aveugles et sombres. Elle n’avait mis que deux heures pour rejoindre Toulouse, mais presque autant de temps pour débusquer le bon site dans ce labyrinthe du secteur tertiaire.
Le bon site, c’était le poste de contrôle de la société CAMARAS, gestionnaire de traceurs pour plusieurs marques automobiles en France, dans les régions Aquitaine, Midi-Pyrénées, Languedoc-Roussillon, Provence-Alpes-Côte-d’Azur.
Anaïs avait appelé la permanence à 14 heures 30. L’agent qui lui avait répondu était surpris par sa démarche. Normalement, c’était la compagnie d’assurances qui… Elle ne l’avait pas laissé achever son discours.
— J’arrive.
Maintenant, elle se trouvait devant un geek vêtu d’un pull camionneur et d’un jean baggie – visiblement un étudiant qui avait trouvé ici la combine pour réviser le week-end tout en étant rémunéré. Mais il ne devait pas réviser grand-chose : pupilles dilatées, nez humide, dents branlantes. Un consommateur de coke.
Il recula pour la laisser entrer. Elle découvrit un large entrepôt qui, au premier coup d’œil, paraissait vide. En réalité, une console surmontée d’écrans était disposée le long du mur de droite. Le matériel rappelait le Centre de supervision urbain de Nice, version clandestine.
Le gars sortit de sa poche une petite bouteille de collyre, renversa la tête et s’envoya une giclée sous chaque paupière.
— J’ai pas très bien compris au téléphone…
Anaïs saisit un fauteuil à roulettes et le tourna vers lui.
— Assieds-toi.
— De quoi il s’agit au juste ? demanda-t-il en s’installant.
Du pied, elle le poussa contre la console et lui murmura à l’oreille :
— Le 12 février dernier, on a déclaré le vol d’un 4 × 4 Audi Q7 S-Line TDI, immatriculé 360 643 AP 33, au poste de Gendarmerie de Bruges. Tu en as entendu parler ?
— Ça me dit rien. Moi, je travaille ici que le week-end. J’suis étudiant et…
— Je posais la question pour la forme. Je veux que tu déclenches la balise qui est fixée sur la bagnole.
— C’est pas une balise, c’est un traceur GPS.
— Peu importe. Fais-le. Maintenant.
Le gars s’agita :
— Mais ça se passe pas comme ça ! La copie du PV de déclaration de vol à la Gendarmerie doit être envoyée à notre siège ainsi que le contrat d’assurances qui…
Elle attrapa de nouveau le siège et lui fit faire volte-face.
— Je peux aussi appeler une équipe de Toulouse pour te faire un test salivaire multidrogues : qu’est-ce que t’en penses ?
— Vous… vous avez l’immatriculation du véhicule ? bafouilla-t-il.
Anaïs extirpa de sa poche la feuille sur laquelle elle avait inscrit le numéro de la bagnole. Elle plaqua le document sur la console. Le choc alluma l’écran d’un ordinateur en veille. Des corps nus entremêlés apparurent. D’autres fenêtres jaillirent. Le visage d’une femme en pleine fellation. Le gros plan d’un anus dilaté. Des publicités aux noms suggestifs éclatèrent aux quatre coins du moniteur…
— Ton programme de révisions ? sourit Anaïs.
L’étudiant piqua un fard et éteignit maladroitement l’ordinateur. En se raclant la gorge, il se mit à pianoter sur le clavier du PC de surveillance. Les écrans affichèrent des cartes satellites de France. L’un d’eux zooma sur une partie du pays, trop rapidement pour que Anaïs puisse identifier la région.
— C’est instantané ? demanda-t-elle, surprise.
— Vaut mieux. Ça sert à pécho les voleurs.
— Où sont-ils ? Je veux dire : où est la bagnole ?
— Sur la D2202, dans la vallée du Var.
Anaïs se pencha :
— C’est où exactement ?
Il actionna une molette intégrée à la console et zooma encore :
— Ici, au-dessus de Nice.
— La bagnole bouge ?
— Ouais. Ils parviennent à la hauteur du pont Durandy.
Elle réfléchit. Étaient-ils sur la trace de Janusz ? Avaient-ils repéré sa planque ? Pourquoi auraient-ils réussi là où des dizaines d’escouades de flics avaient échoué ? Peut-être rentraient-ils au contraire vers une base quelconque…
Elle fouilla dans sa poche et posa son iPhone sur la console. Elle attrapa un bloc de service et griffonna ses coordonnées :
— Appelle ce numéro et envoie-moi le programme qui permet de suivre, en temps réel, les déplacements de la bagnole.
— J’ai pas le droit. C’est un logiciel protégé.
— T’as bien compris qu’on était sortis du droit chemin, toi et moi ? Alors, tu composes ce numéro et tu m’envoies, via Internet, le programme, capisci ?
Il joua du clavier. Le bruit des touches ressemblait aux claquettes d’une danse macabre.
Le mobile d’Anaïs vibra. Elle décrocha. Le mail était arrivé. En document joint, le programme du traceur.
Elle tendit son portable au type – elle était nulle en technique :
— Installe le logiciel et fous-le-moi à l’écran.
Quelques secondes plus tard, la carte de l’arrière-pays niçois s’affichait. Le signal symbolisant le 4 × 4 se déplaçait en clignotant. Sans pouvoir expliquer sa conviction, Anaïs était certaine qu’elle devait faire vite.
— Je vous ai aussi chargé un programme GPS, commenta le geek. Si vous vous paumez, vous pouvez associer les deux logiciels. Ils vous remettront sur la bonne route.
Elle le remercia d’un signe de tête. Sortant sa bouteille de collyre, il se rinça les deux yeux en un seul mouvement.
— Tu connais la conclusion, non ?
— J’vous ai jamais vue, sourit-il. J’ai jamais entendu parler du Q7.
— T’es un bon p’tit gars, lui fit-elle en lui envoyant un clin d’œil.
Elle se dirigea vers la porte puis pivota une dernière fois. Elle fit le geste de masturber un pénis imaginaire.
— Et fais gaffe aux cals !
L’étudiant rougit sans répondre.