77
PAR PRUDENCE, il emprunta l’escalier et descendit un étage à pied. Au onzième, il appela l’ascenseur. Dans la cabine, il s’effondra. Il s’accroupit par terre, dos à la paroi de fer, et se mit à sangloter. Il était perdu et, il le savait, virtuellement mort. Il ne cherchait même pas à imaginer les souffrances qui l’attendaient.
Les portes s’ouvrirent au cinquième étage. Marc n’eut que le temps de se remettre debout. Deux adolescents chinois entrèrent, en ricanant. Marc se plaqua contre la cloison du fond, retenant souffle et sanglots. Les gamins sortirent au rez-de-chaussée, sans un regard pour lui. Il laissa les portes se refermer. La cabine descendit encore. Il s’aperçut que la tour était si gigantesque qu’elle possédait un deuxième rez-de-chaussée…
Quand les parois s’écartèrent à nouveau, il découvrit une galerie commerciale, donnant sur des jardins à ciel ouvert. Il avança de quelques pas et écarquilla les yeux. En un étage, il avait été propulsé à Hongkong ou à Pékin. Tous les visages étaient chinois. Toutes les voix étaient chinoises. Les néons dessinaient des calligraphies, projetant des lumières rouges, bleues ou jaunes. Des remugles de nourriture, chargés d’ail et de soja, planaient dans l’air.
Marc titubait. Un homme le bouscula. Il se retrouva plaqué contre la vitre d’un magasin de CD et de DVD. Des enceintes diffusaient une mélodie romantique. Il était paralysé, les bras en croix.
Avec peine, il se remit en marche, poursuivi par la petite voix aigre de la chanson. Ses yeux lui évitaient les obstacles mais n’analysaient pas les visages ni les objets rencontrés. Il avançait comme un somnambule, sans qu’aucun détail lui soutire la moindre pensée ou réaction.
Il prit conscience qu’il n’avançait plus. Devant lui, dans la vitrine, quatre exemplaires du même livre trônaient fièrement sur leur socle. La couverture, sur fond noir, affichait en lettres rouges : SANG NOIR. Dans un autre espace-temps, Marc aurait été heureux – ou ému par ce spectacle.
Mais à cet instant, il n’était ni heureux, ni ému.
Simplement terrifié.
Jacques Reverdi était-il passé par cette galerie commerciale en quittant l’appartement d’Alain ? Avait-il vu ce livre ? Combien de temps lui avait-il fallu pour tout comprendre ? Marc ne doutait pas que le postier eût donné son prénom. Grâce au roman, Reverdi possédait le patronyme complet.
Marc s’élança sous les voûtes. Il n’avait pas effectué deux pas qu’il reçut un nouveau choc. Un uppercut dans le foie. Dans la vitrine d’une parfumerie, le visage de Khadidja le regardait.
Il s’approcha, chancelant. C’était un panneau cartonné sur un support. Marc ne foutait jamais les pieds dans une parfumerie – il ignorait donc que la campagne de publicité pour Élégie se poursuivait maintenant, en toute discrétion, sur les lieux de vente.
Reverdi avait-il déjà rencontré Élisabeth dans une de ces vitrines ?
Il tenta de reprendre sa course, coincé entre la couverture de son livre et les affichettes de Khadidja. Il se faisait penser à un trappeur prisonnier de son propre piège, la jambe coincée entre des mâchoires de fer.
Il se retourna brutalement – il lui semblait avoir vu, dans le reflet de la vitrine, la silhouette d’un homme au crâne rasé. Un homme qui aurait pu être Reverdi. Non : il n’y avait personne.
Personne d’occidental en tout cas.
À ce moment, il eut un éclair de lucidité.
Ses lèvres prononcèrent malgré lui :
— Khadidja.