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COMMENT ÇA, il n’est pas là ? Marc était trempé de sueur : il avait couru jusqu’au bureau de poste. Il fixait avec intensité la femme assise à la place d’Alain :

— Il est en congé ?

La postière ne cessait de remonter ses lunettes en fronçant le nez. Son expression était contradictoire, à la fois éberluée et méfiante.

— Il n’est pas là, c’est tout.

— Il est malade ?

Elle le fixa à travers les transparences : la vitre et ses lunettes.

— Pourquoi ces questions ?

Marc devait réagir à toute vitesse. Hors de question d’évoquer Élisabeth Bremen ; ni quoi que ce soit qui concernât la poste. Il eut un éclair :

— C’est à propos de la cérémonie de dimanche. Je suis le propriétaire du local où ils organisent leur messe.

Pendant des années, Marc avait vécu dans un immeuble de la rue de Montreuil, qui jouxtait une église catholique vietnamienne. Un simple entrepôt où une communauté se retrouvait chaque dimanche. Le regard de la postière s’éclaira :

— À Vanves ?

Marc était tombé juste, mais il ne fallait pas s’engouffrer dans la brèche :

— Non. Je parle de la paroisse rue de Montreuil. Une cérémonie est prévue, samedi. Mais ce n’est plus possible. Il faut que je parle à Alain. Vous avez ses coordonnées personnelles ?

La femme retourna un formulaire de lettre recommandée et le lui tendit :

— Écrivez-lui un mot là-dessus. Je lui transmettrai.

— Je dois lui parler moi-même !

— C’est impossible.

— Pourquoi ?

Son nez se plissa de nouveau comme un galon de tissu :

— C’est son jour de dialyse.

Marc accusa le coup – il se souvenait vaguement qu’Alain avait plaisanté plusieurs fois sur ses problèmes de santé et ses « vidanges ». À l’époque, Marc n’avait pas compris. À vrai dire, il n’avait même pas écouté :

— L’opération a lieu à l’hôpital ?

— Non. Chez lui. Une hémodialyse à domicile. Il possède le matériel.

— Donnez-moi ses coordonnées.

— Je ne les ai pas.

— Seulement son nom de famille. Je ne sais même pas comment il s’appelle !

La postière hésitait. Marc frappa le comptoir :

— Bon Dieu : cent Vietnamiens vont se déplacer pour rien demain !

Il avait hurlé. L’accent de sincérité parut convaincre la fonctionnaire :

— Il s’appelle Alain van Hêm.

Marc attrapa un stylo enchaîné à un socle et demanda :

— Comme un « nem » ?

— Très drôle.

Marc eut un tel regard que la femme recula sur son siège.

— Je ne plaisante pas. Épelez-moi son nom.

— « V.A.N. » puis « H.E.M. ». Avec un accent circonflexe sur le « E ». Il habite dans le 13e arrondissement. Le quartier chinois.

Marc courut vers la porte. Sur le seuil, il s’arrêta, pris soudain d’un doute :

— Personne n’est venu demander du courrier au nom d’Élisabeth Bremen ?

— Jamais entendu ce nom. (Elle fronça encore le nez, ses carreaux remontèrent.) Quel rapport avec votre histoire d’église ?

Marc bondit dehors. Il vacillait dans l’air pollué de Paris. Étourdi par les mensonges. La peur. Les voitures qui passaient à toute allure. Il enfonça ses mains dans ses poches et se mit en marche, en quête d’un bar-tabac. Il pénétra dans le premier rencontré et commanda un expresso sans s’arrêter au comptoir.

Il plongea au sous-sol et s’engouffra dans une cabine téléphonique. Sous la tablette, il trouva un annuaire. Il feuilleta les pages, s’efforçant de respirer lentement. Dialyse ou pas dialyse, il n’aimait pas l’absence d’Alain van Hêm. Pas aujourd’hui. Voilà :

 

ALAIN VAN HÊM

70, RUE DU JAVELOT

TOUR SAPPORO

 

Il tenta d’appeler le numéro de téléphone. Pas de réponse. En route pour le quartier chinois.

Il parvint sur le parvis de l’immeuble à treize heures.

La trouille ne le lâchait plus. La sueur enduisait tout son corps, comme la pellicule d’eau qui se glisse sous les combinaisons de plongée et réchauffe la peau. Sauf qu’ici, le vernis était glacé.

Avançant d’un pas rapide, il voyait se rapprocher la tour. Elle paraissait grossir, absorber tout l’horizon. Il pénétrait dans son ombre tel Jonas dans le ventre de la baleine.

Il poussa la première porte vitrée et étouffa un juron. Il n’avait pas le code d’entrée pour ouvrir la seconde. Il dut attendre, transpirer, tourner en rond dans le sas jusqu’à ce qu’un vieillard han arrive.

Dans le hall, il faillit hurler encore quand il vit la muraille de boîtes aux lettres. Il s’efforça à la patience et lut, méthodiquement, chaque nom, en partant de la gauche, rangée après rangée. Au milieu de la quatrième, il repéra son homme : douzième étage, porte 12238.

Il appela le premier des quatre ascenseurs mais s’aperçut qu’il ne desservait que les numéros impairs. Il appuya sur un autre bouton. Mauvaise pioche : celui-ci montait directement au vingtième étage. C’était la tour infernale. Marc trouva enfin le bon ascenseur et y plongea.

Douzième étage. Marc longea les couloirs, ponctués de portes rouges, toutes identiques. Le numéro était inscrit en haut à droite, sur une plaque de cuivre : 12236… 12237… 12238. Marc s’appuya d’une main contre le chambranle pour reprendre son souffle. Enfin, il sonna.

Pas de réponse.

Il plaça son oreille contre la porte. Aucun bruit. Il sonna encore. Le dérangeait-il en pleine « vidange » ? Un renvoi acide lui brûla la gorge. Il frappa plus fort, avec le poing, puis fixa la serrure. Un simple modèle de sûreté à cylindre.

Il plaqua la main en hauteur et appuya. La paroi s’écarta : pas verrouillée. Marc sortit de sa poche une simple carte de visite puis la glissa sous le pêne. Dans le même temps, il exerça une poussée de l’épaule et souleva la porte de ses gonds. Le mécanisme s’ouvrit.

Tout de suite, une odeur singulière lui crispa les narines.

Un mélange de bouffe et de métal.

Du sang.

Il songea à l’hémodialyse. Il savait en quoi consistait l’opération : filtrer son propre sang en le faisant circuler à travers plusieurs membranes. Si Alain avait procédé à l’opération aujourd’hui, il n’était pas surprenant qu’une telle puanteur circule. Pourtant, la peur ne le quittait pas. Il avança dans le vestibule. Les battements de son cœur menaient une cadence discrète, montant crescendo, façon Boléro de Ravel.

Il découvrit un petit séjour, aux allures de maison de poupée. Papier peint à rayures ; canapé à fleurs, table basse, bibelots dans une vitrine ; des livres aux reliures identiques, sans doute achetés par correspondance. Il suivit un couloir. À gauche, la cuisine. À droite, la chambre. Vides. Au fond, une porte entrouverte sur des carreaux blancs : la salle de bains.

L’odeur avait maintenant la lourdeur d’une peinture fraîche.

Tous ses capteurs étaient au rouge.

De deux doigts, il poussa la porte et dut s’adosser à l’encadrement.

C’était bien le jour de la dialyse.

Mais Alain avait été sérieusement aidé dans sa manœuvre.

Il était nu, ligoté sur un fauteuil médical, avec du fil à sécher le linge et du câble télé. À ses côtés, un appareillage, composé d’un long tube, de compteurs à quartz et de deux pompes : la machine à filtrer le sang.

On avait tranché le conduit qui partait de la saignée du bras du Vietnamien et on l’avait dévié, tel un tuyau d’arrosage, vers des récipients posés à ses pieds. Bocaux d’épices. Flacons de sauce aigre-douce. Bouteilles coupées d’eau minérale. Tous avaient été vidés de leur contenu puis remplis à ras bord, dégoulinants et poisseux.

Marc recula contre un angle de faïence.

Il allait devoir sérieusement réviser ses comptes.

Parce que Jacques Reverdi était déjà à Paris.

Il visualisait la scène. À mesure que le prédateur interrogeait sa victime, il maintenait son pouce à l’extrémité du tuyau coupé afin de le boucher. Si Alain ne répondait pas, il libérait le flux et remplissait un récipient. Une autre question, un autre flacon. Et ainsi de suite.

Mais Reverdi avait fait pire.

Après avoir obtenu les réponses à ses questions, il avait enfoncé le tuyau dans la gorge d’Alain, le forçant à boire son propre sang. Le postier avait été étouffé par le breuvage. Le sang encore frais lui sortait par la bouche, le nez, les oreilles. La tête était gonflée, les joues pleines, les tempes boursouflées.

En s’approchant, Marc constata que la machine était encore en marche : les derniers centilitres, poussés par la pression, continuaient à pénétrer le cerveau d’Alain. Ce visage n’allait pas tarder à exploser.

Marc était étonné de conserver sa lucidité. Seule l’urgence le tenait debout. Qu’avait pu dire le postier ? Pas grand-chose, hormis le fait que c’était un homme qui venait chercher le courrier d’Élisabeth. Pour le reste, Alain ne connaissait que le prénom de Marc. Il ne lui avait demandé qu’une seule fois son passeport, lorsqu’il avait ouvert le « contrat de réexpédition », huit mois auparavant. Aucune chance qu’il se souvienne de quoi que ce soit.

Marc bénéficiait donc d’un sursis. Il recula avec précaution, cherchant à se rappeler s’il avait posé sa main quelque part. Non. Vieux réflexe de fouineur qui ne laisse jamais de trace.

Sur le seuil de la salle de bains, il se dit qu’il devait arrêter la machine, pour éviter l’ultime outrage. Il revint sur ses pas mais, face aux boutons de commande, il s’immobilisa. Il n’avait pas la moindre idée du fonctionnement du système, et à l’idée de commettre une maladresse – augmenter la pression par exemple, provoquant l’explosion du crâne –, il préféra renoncer.

Parvenu dans le salon, il rouvrit la porte d’entrée, la main emmaillotée dans sa manche, et jeta un coup d’œil sur le palier : personne. Avant de s’enfuir, il chercha dans sa mémoire une prière – juste quelques mots – pour demander pardon à Alain.

Il ne trouva rien.

Il abandonna le Vietnamien à sa pression.

 

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