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QUATORZE HEURES.
À l’ouverture des portes du Palais Royal, Marc paya son ticket pour la visite. La meilleure des couvertures : la peau du touriste anonyme. Il avait même acheté un sac, une sorte de gibecière, pour accentuer son apparence inoffensive.
Il n’avait pas le choix. Il avait omis de signaler un détail à Rouvères : il était grillé auprès de la famille royale. Comme toujours, lors de la publication de son reportage, il n’avait pas tenu ses promesses de discrétion. Son nom risquait de traîner sur la liste noire du service du protocole. Il avait donc imaginé un plan audacieux pour rencontrer la princesse, qui vivait dans la partie privée du palais.
Marc suivit la troupe, au fil d’une étroite allée à ciel ouvert, jusqu’à la grande ouverture de l’enceinte royale : une esplanade immense, tapissée de pelouses, ponctuée de temples et de pavillons dorés, dont le soleil paraissait saupoudrer les toits d’un pollen de lumière.
Il dépassa les autres touristes, qui s’arrêtaient devant chaque pagode, et rejoignit une galerie ajourée.
À l’abri du soleil, il se rapprocha des tours du pavillon Chanchaya, où il avait l’espoir de surprendre la princesse. Un mur d’enceinte cloisonnait cette partie. Il chercha un passage, une ouverture, suivant toujours la galerie.
Il aperçut une double porte de bois entrouverte, barrée d’une chaîne : deux soldats montaient la garde. Marc s’abrita à l’ombre d’une colonne et s’arma de patience. Il était certain qu’un relâchement dans la surveillance se présenterait.
S’asseyant contre le pilier, il fit mine de lire son guide. Il laissa aller ses pensées. Il ne voulait plus cogiter sur l’enquête : trop de questions, pas assez de réponses. Il ne savait même pas pourquoi il tentait de rencontrer la princesse Vanasi. Par simple plaisir, peut-être.
Il ferma les yeux et se remémora le personnage.
Sa première rencontre avait été un moment inoubliable.
Vanasi avait été élevée par sa grand-tante, la reine Sisowath Kossomak, responsable de la troupe de « danse céleste ». Grandissant auprès du pavillon Chanchaya, où s’entraînaient les danseuses, la petite fille s’était passionnée pour cette discipline et avait montré des dons uniques. À seize ans, elle était devenue à son tour la première danseuse du ballet. Beaucoup plus qu’une artiste : une figure divine, qui jouait le rôle d’intercesseur entre la famille royale et les dieux. À cette époque, on la surnommait Apsara, du nom de la principale divinité de la cosmogonie khmère.
Puis le premier coup d’État était survenu, en 1970, la contraignant à l’exil. D’abord en Chine, ensuite en Corée du Nord, pendant que les Khmers rouges prenaient le pouvoir et massacraient la moitié de la population de son pays. Des années plus tard, elle était revenue à la frontière de la Thaïlande, dans les camps de réfugiés, pour enseigner la danse auprès de son peuple. Dans les années quatre-vingt-dix, sa famille avait pu rentrer à Phnom Penh. C’était alors qu’elle avait connu Reverdi.
Le nom du tueur interrompit ses souvenirs. Machinalement, il tendit le regard vers le portail. Une heure était passée. Les deux gardes n’étaient plus là. Attrapant son sac, il bondit et pénétra dans les jardins interdits.
Le nouveau parvis était couvert de buissons fleuris. Le léger chuintement des arroseurs remplaçait le murmure des touristes. Le pavillon Chanchaya n’était qu’à cinquante mètres.
Il se dirigea vers le gigantesque auvent de pierre, surplombé de flèches et de cornes d’or. Montant les marches, il éprouva le même choc que la première fois. L’espace, ouvert au vent et au soleil, était absolument vide : une simple surface de marbre, striée par l’ombre oblique des fines colonnes, abritée par un plafond peint, représentant les dieux et les démons de la danse khmère. On percevait, au-delà de la terrasse, la rumeur du trafic qui courait en contrebas, sur le boulevard Charles-de-Gaulle.
Marc avança. Au fond, un autel supportait un grand bouddha, troublé par la fumée des bâtons d’encens. Une odeur de cuivre, alliée aux senteurs âcres du bois de santal, planait dans la lumière pigmentée. Il s’approcha encore : au pied de la statue, les coiffes métalliques des danseuses reposaient sur des trépieds. Tout semblait baigner dans la miséricorde mordorée du bouddha.
Un bruissement retentit sur sa droite.
Elle était là, accoudée à la balustrade, le regard tourné vers la circulation.
Frêle, minuscule, drapée dans une longue étoffe bleue. Marc se souvenait que le bleu était une teinte royale. La princesse était la seule personne à pouvoir porter cette couleur dans l’enceinte du palais. Mais ce qui frappait, c’était la texture du tissu – une soie dure, lamée d’or, dont chaque pli cassait, diffusant un éclat rare, presque réticent.
Marc toussa. Elle jeta un regard par-dessus son épaule et ne manifesta aucune surprise.
— Votre Altesse, dit-il en français, esquissant une révérence ridicule. Je me suis permis de… Enfin, je ne sais pas si vous vous souvenez de moi… Je suis journaliste. Je m’appelle…
— Je me souviens de vous.
Elle se tourna complètement et s’appuya contre la rambarde, les deux mains croisées dans le dos.
— Vous nous aviez promis un long article dans le Figaro Magazine. Nous nous sommes retrouvés dans Voici, avec la liste des dépenses journalières de notre famille. L’article s’intitulait : « Vie de château au Cambodge. »
Elle parlait un français parfait, sans le moindre accent. Marc s’inclina de nouveau :
— Il ne faut pas m’en vouloir. Je…
— J’ai l’air de vous en vouloir ? Pourquoi êtes-vous revenu ? Un autre article sur ma vie privée ?
Marc ne répondit pas. Vanasi était la même que dans son souvenir. Des traits d’écorce, impassibles. Des yeux très noirs, à peine bridés. Son expression était grave, lointaine. Mais ses prunelles sombres étaient aussi traversées par un éclair – une ligne de foudre entre les nuages. Quelque chose d’exalté qui paraissait soulever légèrement ses sourcils.
— J’enquête sur Jacques Reverdi, dit-il en devinant qu’il devait aller droit au but. Vous avez témoigné en sa faveur au procès.
Elle confirma de la tête. Elle paraissait de moins en moins surprise. Il enchaîna :
— Je reviens de Malaisie, où il est emprisonné pour le meurtre d’une jeune femme. Sa culpabilité ne fait aucun doute. Et je crois qu’elle ne faisait pas de doute non plus ici, au Cambodge.
Elle conserva le silence, regardant distraitement les jardins, derrière Marc. Il tenta de la provoquer :
— S’il n’avait pas été libéré en 1997, une femme serait encore vivante, en Malaisie.
Elle finit par esquisser quelques pas, le long du balcon. Sa robe descendait jusqu’à ses pieds. Elle paraissait glisser sur le marbre.
— Vous vous souvenez de mon histoire, n’est-ce pas ?
La question n’appelait aucune réponse.
— J’ai tout eu puis tout perdu… (Elle ébaucha un sourire, sa main caressait la balustrade.) En un sens, cela faisait bonne mesure. J’ai été princesse, danseuse étoile, créature divine. J’ai connu les fastes royaux, la vie de star. Puis j’ai subi l’exil. La tristesse de Pékin. L’hallucinant régime de la Corée du Nord, où mon oncle tournait ses films.
Marc se souvenait de ce détail inouï. En dehors du pouvoir politique, le prince Sihanouk n’avait qu’une seule autre passion : le cinéma. Il tournait des films, des mélodrames romantiques, il enrôlait de force ministres, généraux, ainsi que les ambassadeurs occidentaux pour camper les « étrangers ». Vanasi continuait :
— J’ai découvert la folie meurtrière. Le génocide des Khmers rouges. Je n’étais pas là pour le voir, mais je savais ce qui se passait ici. L’exode. La famine. Les travaux forcés. Les nourrissons tués à la baïonnette, les hommes et les femmes massacrés à coups de bâton, abandonnés dans les marécages. En 1979, je suis retournée dans les camps, à la frontière thaïe. Je voulais être près de mon peuple.
On a raconté que j’étais revenue pour enseigner la danse, réveiller les mentalités, sauver notre culture. C’est faux : j’étais revenue, simplement, pour mourir avec les miens. Nous étions près d’un million, perdus dans la jungle, sans soins ni nourriture. Qui se souciait à ce moment de la danse khmère ?
C’est seulement plus tard, dans les années quatre-vingt-dix, que je suis revenue au Cambodge et que je me suis concentrée sur la sauvegarde de notre culture, notamment à Angkor. Jacques Reverdi travaillait avec les démineurs.
Elle s’arrêta puis prononça d’un ton rêveur :
— Durant des soirées entières, il me parlait de l’apnée. De ses plongées en mer profonde, de la mémoire des coraux, de l’intelligence des mammifères marins. Il était aussi passionné par l’architecture des temples. C’était un être… rare.
Marc songeait aux blessures ordonnées de Pernille Mosensen. Aux anguilles qui s’étaient glissées dans les plaies de Linda Kreutz. Comment cette femme pouvait-elle s’aveugler à ce point ?
Elle ajouta d’une voix sèche :
— Il a suffi que je vienne raconter cela au procès pour faire tomber les accusations. Il n’y a rien de plus à dire.
— C’est surtout votre présence, je crois, qui a pesé dans la balance. Le fait que vous vous déplaciez, en personne, pour prendre sa défense.
— Non. Les charges ne tenaient pas. Il n’y avait pas de preuves directes. On ne peut condamner un homme tant qu’il subsiste le moindre doute.
— Et maintenant, qu’en pensez-vous ?
Elle tendit son regard vers le boulevard. Le brouhaha de la ville montait dans la lumière.
— Je ne peux imaginer que ce soit lui.
— Votre Altesse, c’est un flagrant délit. Il a été surpris à Papan près du corps.
— Alors, il n’était pas seul.
Marc tressaillit :
— Quoi ?
— Il y a un autre homme.
Le souffle coupé, Marc s’appuya contre une colonne. Elle s’approcha, haussant la voix :
— Quelqu’un lui dicte ses actes. Ou agit à sa place. Une âme damnée qui possède une emprise totale sur lui. Personne ne peut m’ôter cette idée de la tête. Jacques Reverdi ne peut être le seul coupable.
Marc était sidéré. Sous son crâne, la blancheur du soleil se transformait en éclair bleuté, révélant soudain des gouffres jusqu’ici plongés dans l’obscurité. Il se souvint que Reverdi avait toujours préféré parler de l’assassin à la troisième personne. Et si ce « Il » existait vraiment ?
Il songea de nouveau au grand absent de l’histoire : le père de Jacques. Et s’il vivait encore ? S’il était un assassin, comme le supposait le Dr Norman, mais dans la réalité, et non dans l’imaginaire de l’apnéiste ?
Marc balaya ces hypothèses. Il fallait qu’il s’en tienne à ses pistes – et aux messages de Reverdi lui-même.
Vanasi se dirigeait vers les jardins. Marc courut pour la rattraper.
— Votre Altesse… une dernière question.
— Quoi ?
— Savez-vous pourquoi Reverdi s’intéresse aux papillons ?
Elle s’arrêta net :
— Les papillons ? Qui vous a dit cela ?
— Eh bien, je… Il me semblait qu’en forêt, il…
— Les papillons ? Jamais de la vie. Jacques était passionné par les abeilles.
— Les… abeilles ?
— Les abeilles et le miel. Un miel très rare, surtout. Je ne me souviens plus du nom.
Marc fut frappé par plusieurs images. Les Aborigènes, accroupis au bord de la route, présentant leur miel dans des bouteilles de Coca-Cola. La terrasse de Wong-Fat, où des flacons abritaient le liquide mordoré. La vérité était sous ses yeux et il n’avait pas su la voir.
« Les Jalons qui Volent et Foisonnent. »
« Cherche du côté du ciel. »
Les abeilles.
Le miel.
Il demanda, la gorge sèche :
— Où achetait-il ce miel ? Je veux dire : ici, au Cambodge ?
— Je ne suis pas sûre… À Angkor, je crois. Il y a là-bas un apiculteur célèbre. On le surnomme « le maître d’or ».
Les points se reliaient comme une figure géométrique parfaite.
Le miel.
Angkor.
Linda Kreutz.
Marc salua précipitamment la princesse et partit au pas de course, serrant sa gibecière contre lui. Un bref instant, il fut tenté de passer au-dessus de la balustrade et d’atterrir directement sur le boulevard.