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VIENS. Y a urgence.

Éric l’attrapa par l’épaule. Le geste même impliquait une situation grave : jamais il n’aurait osé poser la main sur Reverdi, à moins de circonstances exceptionnelles. Jacques lâcha ses haltères et suivit le Français. Il était treize heures. La prison était écrasée par la chaleur.

Ils franchirent la cour en trottinant – le ciment brûlait sous leurs pieds nus. Autour d’eux, les ombres étaient si denses, si brèves, qu’elles semblaient plantées dans le sol. Ils reprirent leur souffle à l’abri du réfectoire, accroupis le long du mur.

— Où tu m’emmènes, là ?

Éric ne répondit pas. Les deux mains en appui sur les genoux, il désigna d’un signe de tête le bâtiment C. Encore cinquante mètres à parcourir sous le soleil.

Le diablotin reprit sa course. Reverdi l’imita, à contrecœur. Ils avançaient en levant haut les pieds, tentant d’effleurer seulement le sol. Quelques secondes plus tard, ils étaient de nouveau à l’ombre. Éric regardait plus loin encore – le terrain de football puis, au-delà, la lisière des marécages. La plaisanterie avait assez duré :

— Où on va ? rugit Reverdi. Merde !

Éric s’élança de nouveau, sans répondre. Jacques lui emboîta le pas, ravalant sa colère. Ils franchirent un portail cerné de fils barbelés, puis atteignirent le stade. Sur deux cents mètres, il n’y avait plus trace d’un seul abri, excepté les buts abandonnés, qui ressemblaient dans cette solitude à des potences.

Ils ne parvenaient plus à courir – la chaleur les broyait, transformait leurs membres en poudre fine. Mais ils marchaient toujours d’un pas rapide, haussant les talons, rappelant la démarche mécanique des athlètes de marathon. Un nain et un géant, portant le même tee-shirt blanc, le même pantalon de toile informe. « Un vrai duo de comiques », se dit Jacques, les dents serrées.

Finalement, cette course absurde le distrayait. Depuis deux jours, il ruminait l’échec d’Élisabeth. Il ne décolérait pas. Dans un geste de fureur, il avait même failli déchirer sa photographie. Comment avait-elle pu faillir ? Comment avait-elle pu se rendre aux Cameron Highlands sans y trouver l’indice ? Il s’était trompé : cette fille ne valait pas mieux que les autres.

Ils atteignirent l’extrémité du terrain puis dévalèrent une pente de ciment, chauffée à blanc. Éric prévint :

— On y est.

— Où ?

Il tendit le doigt. Reverdi distingua de grosses canalisations, au bout du terrain. Des toiles enchevêtrées étaient tendues le long du béton. Au-delà, c’étaient les barbelés inextricables. Puis, plus loin encore, les marécages…

— Le quartier des sidéens.

Reverdi sentit une coulée glacée dans son dos. On lui en avait déjà parlé. Une fois, des matons, gantés, masqués, avaient ramené à l’infirmerie un cadavre de cette zone. À Kanara, le sida était encore considéré comme une lèpre. Les gardiens n’osaient même pas frapper les séropositifs. Le directeur avait regroupé les « malades » dans un même bloc. Mais le jour, ils se retrouvaient ici. À la frange. Exclus parmi les exclus.

Ils s’approchèrent. Malgré lui, Reverdi éprouvait un mélange de curiosité et d’appréhension. Les malades en phase terminale ne passaient pas par l’infirmerie. Ils étaient directement transférés à l’Hôpital Central. Dans quel état étaient ceux-là ? Il imaginait des corps rachitiques, privés de défenses immunitaires, frappés par toutes sortes de maladies…

Il se trompait. Les habitants des lieux ressemblaient à des prisonniers standard : calcinés, hirsutes, vêtus de loques. Et en pleine forme. Certains jouaient aux cartes, d’autres s’agglutinaient près de braseros, au pied des tuyaux. Il régnait ici une animation débordante, insouciante.

À l’écart, un grand feu bouillonnait de fumée noire, autour duquel une dizaine de détenus s’agitaient, le visage enturbanné d’un tee-shirt. L’odeur était insoutenable.

— Ils fabriquent du meth.

Reverdi connaissait cette drogue. Une saloperie très facile à produire, avec des dissolvants, des produits amaigrissants, des liquides à déboucher les chiottes… Un vrai nectar. Cette production ne présentait qu’un seul problème : le risque d’explosion. Personne ne voulait manipuler une mixture aussi instable. Mais ici, la drogue avait trouvé ses artisans. Des mecs déjà condamnés qui ne craignaient pas de voler en éclats sur le ciment.

Éric se dirigea vers l’entrée des canalisations. Reverdi suivit. Le choc de l’ombre, après le soleil, lui fit l’effet d’un coup de marteau. Il dut s’arrêter : il ne voyait plus rien. Peu à peu, ses yeux s’habituèrent à l’obscurité. C’était une véritable avenue, cylindrique, peuplée comme un couloir de métro aux heures d’affluence. Des groupes étaient assis, collés à la sphère. Des tentes en haillons étaient installées. Éric s’avança, écartant les oripeaux. Des flammes vacillaient, dans une forte odeur de pétrole. Des hommes étaient accroupis, en posture animale. D’autres étaient allongés, grelottant sous des chiffons. Reverdi ne savait pas si ces gars avaient le sida, mais ils étaient tous en manque.

Il retrouvait les fantômes qui venaient mendier à l’infirmerie n’importe quel médicament, pour soulager leurs souffrances. Ils revenaient ensuite ici, dans ces tuyaux abandonnés. À trafiquer leurs pilules. À se faire des fixes d’eaux usées. À se contaminer les uns les autres avec des seringues usagées. Il ne se posait plus de questions sur les motivations d’Éric. Quelqu’un se planquait dans ce mouroir.

Ils enjambèrent des corps inertes. Jacques repérait des signes familiers. Veines boursouflées et dures ; membres bleuis d’hématomes ; visages crevés d’os. Il remarquait aussi des mains sans doigts, des pieds sans orteils. Un classique dans les prisons : les héroïnomanes, enfoncés dans leur trip, perdaient toute sensibilité. Pendant qu’ils planaient, les rats venaient leur dévorer les extrémités. Ils se réveillaient plus tard, rongés comme des jambons à l’os.

Reverdi réalisa qu’ils étaient parvenus dans une sorte de « salle de conseil ». Des hommes, immobiles, étaient assis en tailleur, autour d’un feu central, les yeux fixes. Seules leurs mâchoires s’activaient. Elles mastiquaient, inlassablement. Ces bouches semblaient possédées par un démon, alors que le reste du corps était mort.

— Le dross, souffla Éric. Le déchet de la pipe d’opium. C’est tellement dur qu’on peut plus le fumer. Alors, ils le mangent. Ils le mâchent jusqu’à pouvoir l’avaler et en tirer quelques effets…

Reverdi sentit une nouvelle vague de fureur le saisir.

— J’en ai plein le cul de ta visite guidée. Tu vas m’expliquer ce qu’on fout là !

Le bec-de-lièvre lui servit un sourire noyé de sueur. Une tête de poisson baignée de graisse :

— T’énerve pas. On est arrivés.

— Mais où, putain ?

Éric désigna le fond du tuyau, sur sa gauche. Une ombre grelottait, recroquevillée, les genoux ramenés contre le torse. Reverdi se pencha. C’était Hajjah, le fils à papa qui claquait l’argent de maman pendant que papa croyait lui infliger une « vie à la dure ». Il était méconnaissable. La peau sur les os. Le regard creusé. Il ne cessait de renifler.

Éric murmura :

— Il a voulu jouer au plus fin : traiter en direct avec les Chinois. En représailles, Raman a convoqué son père et lui a tout raconté. Le fric en douce. La dope. Tout. Le père a coupé, vraiment, les ponts. Hajjah a rien pris depuis cinq jours. Et il est couvert de dettes.

Reverdi se souvint que le môme, mû par un pressentiment, était déjà venu lui demander de l’aide.

— Tu peux me dire ce que j’en ai à foutre ?

— S’il paye pas, les Han vont lancer les Philippins sur lui…

Jacques tourna les talons sans répondre. Éric l’attrapa par son tee-shirt. Cette fois, Reverdi le plaqua contre la paroi voûtée.

— N’insiste pas, souffla-t-il, sinon…

— Y a que toi qui puisses faire quelque chose, implora le nain. Négocie avec les Chinois. Qu’ils lui accordent un délai… Son père va finir par raquer…

Il noua son poing pour lui faire définitivement avaler son bec-de-lièvre, mais à cet instant, il eut un flash qui le stoppa net. Sur le visage d’Éric, se superposaient les traits magnifiques d’Élisabeth. Ses pupilles noires, légèrement asymétriques. Son sourire pâle, à peine inscrit sur sa peau brune. Pourquoi se mentir ? Il l’aimait. Il en était fou : il ne pouvait pas l’abandonner.

Il baissa la main et relâcha Éric, qui glissa sur le mur incurvé. Il venait de prendre une décision. Il n’allait pas donner une chance à Hajjah, mais à sa bien-aimée. Il allait lui donner un nouvel indice. Si elle réussissait, alors il sauverait le môme…

— Ma réponse dans deux jours, dit-il en jetant un regard au gosse immobile.

 

La Ligne noire
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