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KLIA. Kuala Lumpur International Airport.

Une sorte d’immense centre commercial, sur plusieurs niveaux, où la température ne devait pas excéder quinze degrés. Lorsqu’on atterrit en Asie du Sud-Est, on s’attend à une chaleur suffocante. Mais c’est souvent un froid polaire qui vous attend, à hauteur de la fournaise qui rôde au-dehors.

Marc récupéra son bagage et s’orienta à vue, repérant un train intérieur qui le propulsa dans un autre satellite par lequel, après une longue marche, il put enfin accéder à la touffeur tropicale.

Le choc fut de courte durée. Une température sibérienne l’attendait dans le taxi. Se carrant dans son siège, il retrouva la Malaisie qu’il connaissait. Il était venu à deux reprises. La première fois pour réaliser une série de reportages sur les familles de sultans qui règnent sur le pays à tour de rôle. La seconde pour couvrir, en 1997, le tournage du film Entrapment, avec Sean Connery et Catherine Zeta-Jones, qui racontait un braquage au sommet des tours Petronas, les plus hautes de Kuala Lumpur – et du reste du monde.

À dominante verte, la ville flamboyait à l’horizon. Sur un plateau cerné de collines et de forêts, ses tours de verre se dressaient comme les pièces d’un échiquier géant. Flammes de schiste, lames de glace, flèches translucides : à cette distance, elles miroitaient dans le soleil et évoquaient des flacons de parfum ou de lotion d’après-rasage.

À l’intérieur de la ville, on découvrait des avenues larges et boisées, toujours aérées. Rien à voir avec les mégapoles asiatiques surchauffées, fourmillantes, accablées de misère et de pollution. Kuala Lumpur était une cité résidentielle géante, qui respirait l’opulence. Elle arborait ce vernis artificiel propre aux villes américaines, où tout est neuf, propre, bien peigné – mais où tout sonne creux, factice. Seuls les mosquées à dôme coloré et les anciens bâtiments coloniaux anglais donnaient un grain de réalité à ce décor, rappelant qu’il y avait eu une vie ici avant la croissance économique et la fièvre moderne.

Marc donna au chauffeur les noms d’avenues du centre : Jalan Bukit Bintang, Jalan Raja Chulan, Jalan Pudu, Jalan Hang Tuah… C’était là que se situaient les grands centres commerciaux, les hôtels de luxe, mais aussi, dans les rues perpendiculaires, les petites « guest-houses » à prix raisonnables. Dans une impasse, il dénicha, entre deux salons de massage, un hôtel à sa mesure.

 

Il avait à peine posé son sac qu’il branchait son ordinateur portable sur la prise téléphonique pour consulter ses messages. Un e-mail de Reverdi l’attendait.

 

Objet : KUALA – Reçu le 22 mai, 8 h 23.

De : sng@wanadoo.com

À : lisbeth@voila.fr

 

Mon Élisabeth,

Tu dois maintenant être arrivée à Kuala Lumpur. Une ville trop neuve, mais dans laquelle on peut facilement trouver ses marques, prendre ses habitudes, comme dans un bel appartement moderne.

Je veux d’abord te souhaiter la bienvenue et te dire bonne chance. J’espère, au plus profond de moi-même, que tu réussiras à atteindre « notre » objectif. Mais je veux aussi te rappeler, une dernière fois, les règles de l’échange. Tu n’auras droit à aucune question. Tu devras te débrouiller avec les strictes informations que je te donnerai. Tu n’auras pas droit non plus à l’erreur : à la moindre conclusion fausse, tu n’auras plus jamais de mes nouvelles.

Mais je suis confiant : tu m’as déjà prouvé ton intelligence – et ta détermination. Alors, lis bien ce qui suit. Ton premier indice concerne le « Chemin de Vie ».

À Kuala Lumpur, il y a moyen de trouver les photographies de Pernille Mosensen – je parle, bien entendu, des images « après » sa transformation. Trouve ces photos, Élisabeth, et contemple-les.

Tu découvriras le Chemin de Vie.

La route qu’il trace dans la nudité du corps.

Mais attention, tu devras observer des clichés du corps rincé. Absolument nettoyé. C’est essentiel. La vérité n’apparaîtra que sur la pureté de la peau.

Bonne chance.

 

Marc eut l’impression que la climatisation avait baissé de plusieurs degrés. Il était entré dans le jeu. De combien de temps disposait-il ? Reverdi ne donnait aucun délai. Mais Marc savait qu’il devait aller vite. Démontrer l’efficacité d’Élisabeth. Et stimuler l’intérêt de son correspondant.

Il réfléchit à sa première mission. Accéder au dossier médicolégal de Pernille Mosensen et aux clichés du corps. Reverdi insinuait que ce dossier se trouvait à Kuala Lumpur. Pourtant, le crime s’était déroulé à Papan et l’instruction se déroulait à Johor Bahru, la capitale de la province de Johore.

Il décrocha le téléphone et appela son contact, au bureau de l’AFP de KL : une journaliste nommée Sana. Après lui avoir brièvement expliqué les raisons de sa présence en Malaisie – un reportage exclusif sur l’affaire de Papan –, il aborda le sujet de l’autopsie. Sana confirma ses craintes : tout s’était passé à Johor Bahru. « Aucune chance de trouver des documents à KL ? » Sana eut un rire ténu, qui lui rappela Pisaï, la journaliste du Phnom Penh Post. Compte tenu de l’importance du cas, un comité d’experts avait été nommé. L’un d’eux était Mustapha Ibn Alang, médecin légiste à Kuala Lumpur, une célébrité qui tenait une chronique judiciaire dans le News Straits Times. Un personnage haut en couleur qui, selon Sana, avait la « langue bien pendue ». Marc sut qu’il tenait son homme. Après avoir noté ses coordonnées, il promit à la journaliste de l’inviter à déjeuner durant son séjour et raccrocha.

Il composa aussitôt le numéro et tomba, comme il s’y attendait, sur un répondeur. Il prit sa voix la plus grave et sollicita une interview, en laissant les coordonnées de son hôtel.

Il reposa le combiné. Les dés étaient jetés. Il était, officiellement, en reportage à Kuala Lumpur. Son nom allait apparaître, à la périphérie de l’affaire. Cette présence menaçait-elle sa manipulation ? Pas du tout. C’était toute la perfidie de son imposture : Élisabeth Bremen recueillait les premiers indices et Marc Dupeyrat menait l’enquête…

 

Après une douche tiède, son excitation retomba, laissant la place à la nausée du décalage horaire. Il s’affala sur le lit et alluma la télévision. Il n’y avait rien d’autre à regarder : sa chambre, minuscule, ne possédait pas de fenêtres.

Il se mit à zapper. Un kaléidoscope des différentes réalités de la Malaisie défila. Une chaîne montrait un conseil des Sultans : des hommes au teint d’or sombre, trônant autour d’une table ovale, portant médailles, tuniques moirées et turbans scintillants. Une autre laissait la parole à un grand chef cuisinier chinois, qui rappelait, rictus aux lèvres, que tout ce qui se consommait, se vendait ou s’achetait en Malaisie, était d’origine chinoise. Une autre chaîne offrait des images d’une fête fastueuse, où de magnifiques Eurasiennes, moulées dans des robes signées Dior ou Gucci, côtoyaient des femmes portant le tudung, le voile malais.

La sonnerie du téléphone le tira d’un gouffre noir. Il s’était endormi. À l’écran, des pirates à l’air canaille montaient à l’abordage d’un vaisseau anglais.

— Allô ?

— Morcdoupéro ?

— What ?

— Mister Doupéro ?

Marc reconnut enfin son nom. Le réveil de la table de chevet indiquait 17 heures 10. Il avait dormi plus de trois heures. Il répondit en anglais :

— C’est moi.

— Docteur Alang. Vous m’avez laissé un message.

L’accent était traînant, presque américain. Marc se leva d’un bond et coupa la climatisation qui produisait un raffut d’enfer, puis il se présenta en détail, concluant sur son intention de l’interviewer.

— Vous n’êtes pas le premier, man.

— Je sais, mais…

— L’instruction est en cours. Je ne peux rien dire.

— Bien sûr, mais…

Il éclata d’un rire tonitruant :

On peut toujours se voir. Je vous attends au polo-club de Sengora.

— Où ?

Il épela à toute vitesse le nom du club.

— À tout de suite, man.

Marc n’eut pas le temps de répondre : l’autre avait déjà raccroché.

 

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