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Paris, lundi 10 mars 2003

Cher Jacques,

Je viens de recevoir votre lettre. Je suis mortifiée. Me pardonnerez-vous ma maladresse ? Comment ai-je pu être si stupide ? Jamais je ne voudrais vous porter préjudice. Encore moins vous offenser…

Je n’avais pas pensé au problème des lettres ouvertes. Je dois avouer que je n’ai aucune connaissance des règles et des procédures qui ont cours dans les prisons malaises. Je suis désolée d’avoir pu, dans ma manière de m’exprimer, accréditer des faits qui ne sont ni prouvés, ni démontrés. Là encore, j’avoue mon ignorance : je ne sais pas exactement où en est l’enquête. Mes connaissances se limitent à ce que j’ai pu lire dans la presse française.

Pardon, pardon, pardon… En aucun cas, je ne voudrais aggraver votre situation face à la justice.

Mais laissez-moi vous expliquer les raisons profondes de ma requête. Je vous connaissais bien avant les événements de la Malaisie – et ceux du Cambodge. Je vous connais depuis l’époque de vos performances sportives. Je suis passionnée par l’apnée : à l’âge de huit ans, je regardais en boucle Le Grand Bleu. Je restais fascinée, des heures, à imaginer ce que peut être la sensation des profondeurs. Ce qu’on peut éprouver à descendre, sans respirer, très loin au-delà des limites de l’homme. À cette époque, déjà, votre nom brillait en première place dans mon petit panthéon intime.

Aujourd’hui, on vous accuse de meurtres. Vous ne souhaitez pas en parler : je respecte votre silence. Mais votre personnalité n’en demeure pas moins extraordinaire. Paradoxalement, les actes dont on vous suspecte aujourd’hui sont si éloignés de vos prouesses sportives, de votre image de sagesse et de paix, que cette situation renforce encore mon intérêt pour vous. Ce lien hypothétique entre le bleu profond et le noir extrême, ce parcours impossible entre le bien et le mal, me donne le vertige. Quelle que soit la vérité, l’arc de votre destin est grandiose.

Voilà ce que j’espère – je devrais écrire : ce que je n’ose espérer. Que vous m’offriez quelques souvenirs personnels, que vous me racontiez des événements qui vous tiennent à cœur. N’importe lesquels. Émotions sous-marines. Souvenirs d’enfance. Anecdotes sur Kanara… Ce que vous voudrez, pour peu que ces mots marquent le début d’un échange.

Rien ne vous oblige à m’écrire. Et je n’ai plus d’arguments pour vous convaincre. Mais je suis sûre d’une chose : je pourrais être pour vous une oreille amie, complice, attentive. Je ne parle plus de l’étudiante en psychologie. Je parle simplement d’une jeune femme qui vous admire.

N’oubliez jamais que je suis prête à tout entendre. C’est vous qui fixerez les limites, les frontières de notre relation.

Les abysses, il y en a de toutes sortes.

Et tous m’intéressent.

En attendant – en frémissant – de vous lire…

ÉLISABETH

 

Marc sortit de là en sueur.

Il avait littéralement les mains fondues à l’intérieur de ses gants. Il avait rédigé ce texte à plusieurs reprises, les doigts serrés sur son stylo, chaque fois avec la même fièvre. C’était l’écriture qui n’était pas au point. Maintenant, il avait la lettre manuscrite : du pur Élisabeth. En la relisant, il s’aperçut que le ton était emphatique, sentimental. Peut-être devait-il réfléchir avant de l’envoyer ? Il décida au contraire de la laisser telle quelle. C’était une réaction à chaud. Et Reverdi sentirait cette spontanéité.

La nuit tombait. Il était plus de dix-sept heures. Marc n’avait pas vu la journée passer. Il n’avait pas entendu le téléphone, ni songé au monde extérieur. Maintenant que l’obscurité emplissait l’atelier, il lui semblait que des eaux noires le submergeaient lui aussi. Un malaise dont il prenait seulement la mesure : durant ces quelques heures, il avait été, réellement, Élisabeth.

Un café, sans hésiter. Il se choisit un cru italien, bien dense, et mit en marche sa petite usine chromée. Il sentit avec réconfort le parfum amer de l’expresso. Il savourait déjà, à l’avance, cette brûlure concentrée, qui allait couler au fond de ses entrailles – et l’arracher à sa transe.

Il but un premier jus, en lança aussitôt un autre. Tasse en main, il retourna s’asseoir, plus calme, et contempla ces lignes, écrites de la main d’une femme qui n’existait pas. La sueur avait transpercé ses gants. La feuille était gondolée. Tant mieux : Reverdi noterait aussi ce détail. Il imaginerait la fièvre d’Élisabeth. À moins qu’il n’imagine des larmes ? Pas mal non plus… Au passage, Marc s’interrogea : devait-il parfumer ou non cette lettre ? Non. On n’était plus dans la séduction, mais dans l’urgence.

Il scella la lettre, enfila sa veste, attrapa ses clés et prit l’enveloppe : il fallait qu’il se grouille avant que la poste ne ferme. Il avait décidé d’envoyer son pli en express. Tant pis si l’envoi avait l’air précipité. Tant pis si sa lettre, avec sa mention « urgent », retenait l’attention des surveillants de Kanara. Il ne pouvait pas attendre encore un mois avant une réponse – si réponse il y avait.

Il ne prit pas le chemin de la rue Hippolyte-Lebas : il ne voulait pas tomber sur Alain. Il opta pour la poste de la rue Saint-Lazare, en bas du 9e arrondissement. En entrant dans le bureau, il retint sa respiration. Comme la première fois, il avait l’impression, en envoyant cette lettre, de plonger dans l’inconnu. Mais cette fois, il franchissait un nouveau palier de compression, vers les couches sombres des eaux glacées.

 

La Ligne noire
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