50. Le défroqué
La mer était chaude mais, après trois ou quatre heures d'immersion, je ne sentais plus mes pieds, et mes doigts agrippés aux cordages semblaient ne plus pouvoir se décoller, devenant partie intégrante de mon radeau de fortune, constitué de deux tonneaux vides.
Annekje avait vu juste. La longue silhouette brune que j'avais vue depuis le pont du Porpoise se rapprochait lentement, mais sûrement. Je commençais à distinguer ses montagnes basses et pourpres se détachant sur le ciel d'argent. Hispaniola, l'île d’Haïti.
Il n'y avait rien pour m'indiquer l'heure, mais, après deux mois à bord d'un navire, au rythme des sons de cloche et des changements de quart, j'avais appris à évaluer plus ou moins bien le passage du temps pendant la nuit. Il était environ minuit lorsque j'avais sauté du Porpoise. Il devait être près de quatre heures du matin à présent. Il me restait encore un bon mile à parcourir avant d'atteindre la rive. Les courants marins étaient puissants mais ils prenaient leur temps.
Épuisée, j'enroulai la corde autour de mon poignet pour éviter de glisser hors de mon harnais, et appuyai mon front contre le tonneau. Je m'endormis doucement, bercée par les vagues et une légère odeur de rhum.
Une masse solide sous mon pied me réveilla à l'aube. La mer et le ciel baignaient dans une lueur pâle et irisée. Je me serais crue à l'intérieur d'un coquillage si je n'avais pas eu les orteils solidement plantés dans le sable. Le reflux des vagues entraînait les tonneaux enlisés et je me débarrassai maladroitement de mon enchevêtrement de cordes. Avec un soulagement considérable, je franchis d'un pas lourd les quelques mètres qui me séparaient de la plage. Je m'effondrai enfin sur le sable sec et regardai la mer derrière moi. Le Porpoise n'était plus là. J'avais réussi.
À présent, il ne me restait plus qu'à m'enfoncer à l'intérieur des terres, trouver de l'eau, puis un moyen de transport rapide vers la Jamaïque afin d'y rejoindre l’Artémis et Jamie, de préférence avant la Royal Navy.
Rien de plus simple.
Ne connaissant les Caraïbes qu'au travers des cartes postales d'amis et des brochures touristiques, je m'étais imaginé des étendues infinies de sable blanc et des lagons d'eau turquoise. À vrai dire, après une journée de marche, je n'avais encore vu qu'une végétation laide et dense, poussant dans une vase brune extrêmement poisseuse.
Je n'avais pas d'autre solution que de patauger dans la boue jusqu'aux genoux, enjambant tant bien que mal les racines gigantesques des palétuviers, glissant tous les trois mètres quand je ne me prenais pas les cheveux dans les longues branches souples qui pendaient comme des toiles d'araignée géantes.
— Ce n'est pas possible ! maugréai-je en moi-même. Cette île ne peut pas être entièrement recouverte de mangroves. Il doit bien y avoir une surface solide quelque part ! Et de l'eau douce !
Je tentai de m'orienter par rapport à la montagne, la seule chose que j'apercevais au-dessus des palétuviers. Les rares habitants de l'île que j'avais croisés jusque-là étaient des bancs de petits crabes rouges qui fuyaient à mon approche et de gros oiseaux noirs qui me regardaient passer sous leur branche d'un œil indifférent.
Pour tout arranger, la pluie s'en mêla. Je sentis d'abord une grosse goutte s'écraser sur ma main, puis quelques secondes plus tard, dans un vacarme qui recouvrit aussitôt tous les autres bruits de la forêt, des trombes d'eau se déversèrent sur moi. Tout d'abord, je crus à une manne envoyée du ciel et renversai la tête en arrière pour tenter de boire. Frustrée, je dénouai le fichu que je portais autour des épaules, le laissai se gorger d'eau puis l'essorai plusieurs fois de suite pour ôter les vestiges de sel. Je le laissai s'imbiber une nouvelle fois, puis le tordis au-dessus de ma bouche. L'eau avait un goût de transpiration et d'iode, mais elle était divinement bonne. Toutefois, cette béatitude ne dura pas. L'orage continuait de plus belle. Des éclairs déchiraient le ciel, suivis de roulements de tonnerre. Le niveau de l'eau autour de moi, augmenté par la pluie diluvienne et la marée, montait dangereusement, si bien qu'une demi-heure après la première goutte j'en avais déjà jusqu'à la taille. Je commençai à paniquer, me demandant si je n'avais pas fait la bêtise de ma vie en abandonnant le Porpoise. Apercevant le tronc noueux et particulièrement tourmenté d'un palétuvier, je me hissai entre ses branches et me calai solidement pour attendre la fin du déluge.
De mon perchoir à quatre mètres de hauteur, je pouvais voir l'étendue de mangrove que je venais de parcourir et, derrière, la mer. Je révisai aussitôt mon jugement quant à l'à-propos de ma fuite. Si la situation ici sur la terre ferme n'était guère encourageante, ce n'était rien à côté de ce qui se passait dans la passe du Mouchoir.
Un éclair illumina la surface tourmentée d'une mer qui paraissait en ébullition, tandis que le vent et les courants se disputaient le contrôle des vagues. La houle était si forte que l'on aurait dit un paysage de montagnes, avec des creux d'une profondeur vertigineuse.
L’Artémis était plus lent que le vaisseau de guerre. Assez lent, espérai-je, pour être encore loin, à l'abri quelque part sur l'Atlantique.
Je serrai contre moi le tronc de mon palétuvier, écrasant ma joue contre l'écorce rugueuse, et priai. Pour Jamie et l’Artémis. Pour le Porpoise, Annekje Johansen, son jeune capitaine Tom Léonard, le gouverneur. Et pour moi.
— Sprechen Sie deutsch ?
J'ouvris un œil vaseux. Le jour s'était levé et la nature autour de moi semblait paisible. Mes vêtements étaient encore un peu humides mais le tronc d'arbre contre lequel je m'étais calée était sec et brûlant.
— Sprechen Sie deutsch ?
Je tressaillis et clignai les yeux à plusieurs reprises, me demandant si j'étais bien réveillée. Puis je baissai la tête et le vis, une main en visière sur le front, m'observant au pied de l'arbre.
— Euh... hello ! lançai-je sottement.
— Ah, vous êtes anglaise ?
À califourchon sur ma branche, je devais offrir un curieux spectacle. Je me laissai glisser tant bien que mal au bas du palétuvier, et atterris sur les fesses à ses pieds.
— Excusez-moi, vous n'auriez pas un peu d'eau ? demandai-je.
Il me dévisagea d'un air ahuri, puis, comme s'il venait enfin de comprendre, décrocha hâtivement la gourde en cuir fixée à sa ceinture.
— Ne buvez pas trop vite ! me recommanda-t-il avec un fort accent allemand.
— Je sais, dis-je entre deux gorgées goulues, je suis docteur.
Il avait un visage hâlé couleur acajou, avec d'épais cheveux noirs tirés en arrière. Il était un peu plus grand que la moyenne, avec des épaules larges et des traits aiguisés dont l'expression amicale était voilée de fatigue. Il portait en bandoulière une grosse sacoche en toile.
Il me regarda d'un air suspicieux. J'étais couverte de boue séchée des pieds à la tête, ma jupe était en lambeaux et mes cheveux sales me retombaient dans les yeux. Il devait me prendre pour une mendiante, ou pour une folle qui vivait dans les arbres.
— Docteur en quoi au juste ?
— En médecine, répondis-je en m'essuyant les lèvres. Il marqua une longue pause avant de demander :
— Vraiment ?
— Vraiment, confirmai-je.
Il inclina la tête en un petit salut formel.
— Dans ce cas, madame, permettez-moi de me présenter : Lawrence Stern, docteur en sciences naturelles, de la Gesellschaft von Naturwissenschaft Philosophieren, München.
Je clignai les yeux, étourdie. Il me montra sa sacoche en toile.
— Je suis naturaliste, résuma-t-il. Je suivais la trace d'un couple de frégates noires dans l'espoir de découvrir leur nid quand je vous ai aperçue. Il hésita, puis m'adressa un aimable sourire.
— Puis-je avoir l'honneur de connaître votre nom, madame le docteur ?
Je dressai un inventaire rapide de tous les noms et les alias que je pouvais lui donner, avant d'opter pour la vérité :
— Fraser. Claire Fraser.
Pensant que mon statut d'épouse me conférerait un semblant de respectabilité en dépit de mon allure lamentable, j'ajoutai :
— Mme James Fraser.
— Votre serviteur, madame, dit-il avec une gracieuse courbette. Vous avez fait naufrage, sans doute ?
Cela paraissait l'explication la plus logique à ma présence dans ce bourbier, aussi hochai-je la tête.
— Il faut absolument que je rejoigne la Jamaïque. Vous pensez pouvoir m'aider ?
Il m'inspecta d'un œil dubitatif comme si j'étais un étrange spécimen qu'il ne savait pas trop classer, puis il acquiesça et me tendit la main :
— Bien sûr, mais d'abord, il faut vous trouver de quoi manger, et peut-être de quoi vous changer, non ? Je connais un ami qui vit non loin d'ici. Il est anglais, lui aussi. Je vais vous y conduire, cela vous va ?
Entre la soif et le cours général des événements, je n'avais pas trop prêté attention jusque-là aux besoins de mon estomac, mais à l'évocation de la nourriture, celui-ci se réveilla brusquement et bruyamment.
— Cela me paraît une excellente idée, professeur Stern. Je vous suis.
Nous émergeâmes de la forêt de palmiers nains pour découvrir une immense prairie qui s'étirait sur le flanc d'une vaste colline devant nous. Au sommet de celle-ci, j'aperçus une maison, ou plutôt ce qu'il en restait. Ses façades enduites de plâtre ocre étaient craquelées et prises d'assaut par les bougainvillées rosés et les troncs noueux de goyaviers. Le toit s'était effondré en plusieurs endroits et l'ensemble donnait une impression de décrépitude mélancolique.
— L'Hacienda de la Fuente, indiqua mon nouvel ami. Vous pensez pouvoir grimper jusque là-haut ou...
Il hésita, semblant évaluer mon poids.
— ... Je pourrais peut-être vous porter ? acheva-t-il avec une note de doute peu flatteuse dans la voix.
— Je crois que j'y arriverai toute seule, merci.
Un peu plus loin, un troupeau de moutons paissaient tranquillement sous le soleil torride d’Hispaniola. L'un d'entre eux nous aperçut et émit un bref bêlement surpris. Aussitôt, comme un seul homme, tous les moutons éparpillés sur la colline dressèrent la tête.
— Le voilà ! lança soudain Lawrence en pointant un doigt vers le lointain.
J'arrivai à sa hauteur et plissai les yeux. Effectivement, il y avait une silhouette vêtue d'une espèce de robe de bure qui descendait lentement la colline dans notre direction. Elle zigzaguait entre les moutons qui ne semblaient même pas remarquer sa présence.
— Jésus ! dis-je. C'est saint François d'Assise ! Lawrence me lança un regard surpris.
— Ni l'un ni l'autre, répondit-il le plus sérieusement du monde. C'est l'ami anglais dont je vous ai parlé. Hola ! Señor Fogden !
La silhouette s'arrêta net et se tourna vers nous.
— Quién es ?
— Stern ! cria Lawrence. Lawrence Stern. Se tournant vers moi, il me tendit la main :
— Venez, m'encouragea-t-il, nous y sommes presque. Le prêtre était légèrement plus grand que moi. Il était mince, avec un visage émacié qui aurait été beau s'il n'avait pas été défiguré par une barbe miteuse qui formait des touffes rousses éparpillées sur ses joues et son menton. Ses longs cheveux striés de gris lui retombaient sans cesse devant les yeux. Un papillon jaune posé sur sa tête s'envola à notre approche.
— Stern ? dit-il en clignant les yeux dans le soleil. Je ne vois pas... ah, c'est vous !
Son visage fin s'illumina.
— Vous auriez dû dire tout de suite que vous étiez le fouilleur de merde. Je vous aurais reconnu !
Stern m'adressa un petit sourire confus.
— Ah... euh... c'est que lors de ma dernière visite, j'ai recueilli quelques spécimens de parasites intestinaux très intéressants dans les fèces des moutons de M. Fogden, expliqua-t-il.
— D'affreux vers blancs. Énormes ! précisa le père Fogden en frissonnant de dégoût. Il y en avait même qui mesuraient près d'un mètre de long !
— Une vingtaine de centimètres tout au plus, corrigea Lawrence en souriant.
Il tapota la tête de la brebis que retenait Fogden.
— Le remède que je vous avais suggéré a-t-il bien marché ?
Fogden lui lança un regard vide, ne se souvenant manifestement pas du remède en question.
— La douche de térébenthine, lui rappela Lawrence.
— Ah oui ! Bien sûr, bien sûr ! Ça a marché à merveille. Quelques bêtes n'y ont pas survécu, mais les autres ont parfaitement guéri. Épatant ! Épatant !
Il se rendit soudain compte qu'il manquait à toutes les lois de l'hospitalité.
— Mais montez donc à la maison ! J'allais justement rentrer pour la collation de midi. Nous allons la partager.
Il se tourna vers moi avec un sourire.
— Madame Stern, je présume ?
— Permettez-moi de vous présenter une amie, Mme Fraser, une de vos compatriotes, intervint précipitamment Lawrence. Nous serons ravis d'accepter votre hospitalité.
— Une Anglaise ? dit Fogden, incrédule. Ici ?
Il sembla remarquer pour la première fois mon allure dépenaillée et ma robe déchirée, couverte de taches de boue et de sel. Il cligna les yeux plusieurs fois, puis avança d'un pas en plongeant dans une gracieuse révérence.
— Votre humble serviteur, madame. Mi casa es su casa.
Il émit un sifflement aigu et un petit épagneul king-charles pointa une tête intriguée au-dessus des hautes herbes.
— Ludo ? appela Fogden. Nous avons des invités !
Il attrapa le cou laineux de la brebis, coinça fermement ma main sous son autre coude, et m'entraîna d'un pas leste vers l'Hacienda de la Fuente.
Je compris mieux le nom de sa demeure[10] en pénétrant dans le patio délabré. Un petit nuage de libellules voletait au-dessus d'un bassin rempli d'algues dans un coin de la cour. On aurait dit une source naturelle autour de laquelle la maison aurait été construite. Une dizaine d'oiseaux exotiques picoraient les dalles brisées, nichant sans doute dans les grands arbres qui se dressaient dans la cour.
— J'ai eu la chance de rencontrer par hasard Mme Fraser dans les mangroves ce matin, expliquait Lawrence dans notre dos. J'ai pensé qu'elle pourrait... oh ! Regardez cette merveille ! Un superbe Odonata !
Il nous abandonna pour pourchasser une énorme libellule dont le corps bleu lançait des éclats vifs au soleil. Le père Fogden libéra sa brebis, la congédiant d'une petite tape sur la croupe.
— Va, ma Becky, lui lança-t-il. Trotte par ici, je m'occuperai de ton sabot plus tard.
L'animal s'ébroua, galopa sur quelques mètres dans le patio, puis s'arrêta net au pied d'un vieux mur pour manger les fruits à demi écrasés d'un immense goyavier qui surplombait la maison. De fait, la végétation dans et autour du patio était si dense et touffue qu'elle le recouvrait presque entièrement, formant une sorte de tunnel de feuilles et de branches menant à l'entrée de la maison.
J'entrai dans une pièce simple, sombre et fraîche, meublée sobrement d'une longue table, de quelques chaises, de deux ou trois tabourets et d'une petite console. Au-dessus de celle-ci trônait une hideuse peinture espagnole représentant un Christ cadavérique et blafard, une main ensanglantée posée sur le cœur.
J'étais tellement plongée dans ma contemplation horrifiée du tableau que je ne remarquai pas tout de suite que nous n'étions pas seuls. À mesure que mes yeux s'accoutumaient à la pénombre, je vis apparaître un petit visage à l'expression particulièrement malveillante. La femme fit un pas en avant, ses yeux noirs fixés sur moi.
Elle ne mesurait pas plus d'un mètre trente, sans cou ni hanches, avec un corps si trapu qu'on aurait dit un bloc de pierre non taillé. Sa tête formait une boule au sommet de son corps, avec une masse de cheveux gris nouée en chignon bas dans la nuque. Sa peau avait une couleur acajou, mais je n'aurais su dire si c'était une haie ou sa coloration naturelle.
— Mamacita ! s'exclama Fogden. Regarde ce que le bon vent nous amène ! Nos amis déjeuneront avec moi. Tu te souviens du señor Stern ?
— Si, claro, coassa-t-elle en remuant à peine les lèvres. L'assassin du Christ. Et qui est la puta alba ?
— Voici la señorita Fraser, poursuivit Fogden comme si de rien n'était. Cette pauvre dame a fait naufrage. Nous devons faire notre possible pour l'aider.
Mamacita m'inspecta des pieds à la tête. Elle ne dit rien, mais ses narines frémissantes exprimaient tout son mépris.
— Le déjeuner est prêt, cracha-t-elle avant de tourner les talons.
— Épatant ! s'enthousiasma le prêtre. Mamacita est ravie de vous accueillir. Asseyez-vous donc !
Il y avait déjà un couvert dressé sur la table. Fogden prit quelques assiettes et des cuillères sur la console et les éparpilla au hasard, nous faisant signe de prendre place où nous voulions.
Une grosse noix de coco était posée sur une des chaises. Fogden la saisit tendrement et la plaça à côté de son assiette. La coque fibreuse était patinée par le temps et certains endroits étaient complètement pelés. Elle devait être là depuis des lustres.
— Bonjour, toi ! lui dit-il avec une petite tape affectueuse. Comment vas-tu aujourd’hui, Coco ?
Je lançai un regard inquiet vers Stern, mais il était plongé à son tour dans la contemplation du Christ, le front plissé. Je supposai que c'était à moi que revenait la responsabilité d'animer la conversation.
— Vous vivez seul ici, monsieur, euh... mon père ? Je veux dire, vous et Mamacita ?
— Hélas oui, soupira-t-il. C'est pourquoi je suis ravi de vous avoir aujourd’hui. Autrement, mes seuls vrais compagnons sont Ludo et Coco.
Il gratifia à nouveau sa noix de coco d'une tape attendrie.
— Coco ? demandai-je poliment.
Je commençai à me demander si notre hôte n'était pas plus fêlé que sa noix de coco et lançai un second regard en coin à Lawrence. Celui-ci avait l'air amusé mais non alarmé.
— Coco est mon petit lutin, expliqua Fogden. Vous le voyez, là, avec son nez rond et ses deux yeux noirs ?
Il enfonça deux doigts dans les petites dépressions au sommet de la noix de coco, puis les retira prestement.
— Aha, Coco ! Qu'est-ce que je t'ai dit déjà cent fois ? On ne regarde pas les gens fixement comme ça ! N'est-ce pas, Ludo ?
Le chien, juché sur une chaise à son côté, confirma d'un jappement joyeux. Je me tus, me contentant de sourire bêtement en espérant que le fond de ma pensée ne se lisait pas sur mon visage. Au même moment, la gracieuse Mamacita réapparut, portant un pot en terre cuite fumant enveloppé dans des serviettes. Elle jeta quelques cuillerées de son contenu dans chacune de nos assiettes, puis sortit sans un mot.
J'examinai l'étrange mixture qui ressemblait à une sorte de purée marron, puis la goûtai prudemment. Contre toute attente, elle était délicieuse.
— Ce sont des bananes plantains frites, mélangées à du manioc et des haricots rouges, m'expliqua Lawrence.
Je m'étais attendue qu'on me questionne sur ma présence, mon identité et mes projets. Au lieu de cela, le père Fogden fredonnait tranquillement dans sa barbe entre chaque bouchée, l'air ailleurs.
Je jetai un coup d'œil interrogateur à Lawrence, mais il haussa les épaules avec un léger sourire et plongea le nez dans son assiette. Nous ne parlâmes pratiquement pas jusqu'à la fin du repas, lorsque Mamacita, toujours aussi amène, emporta nos assiettes et déposa sur la table une grande corbeille de fruits, trois verres et un grand pichet de sangria.
Le père Fogden bourra une pipe avec des feuilles de chanvre séchées et se mit à fumer tandis que Stern nous parlait de ses collections et que je buvais à petites gorgées le vin âpre et fruité. Brusquement, j'eus l'impression d'être de retour dans les années soixante, une époque où la sangria était une boisson très à la mode, assistant à une petite réunion amicale entre un étudiant fumeur de marijuana et un professeur de botanique.
— Il paraît que le chanvre facilite la digestion, déclara Stern. Malheureusement, je n'ai pu le vérifier par moi-même, cette plante étant pratiquement introuvable dans la plupart des villes d'Europe.
— Vous pouvez me croire sur parole, c'est excellent pour l'estomac, l'assura Fogden.
Il souffla un petit nuage de fumée blanche et odorante qui flotta quelques instants au-dessus de la table.
— Au fait, reprit-il d'un air vaguement intéressé, que comptez-vous faire au juste, vous et votre infortunée naufragée ?
Stern nous expliqua son plan : après une bonne nuit de repos, nous marcherions jusqu'au village de Saint-Louis-du-Nord, où nous tenterions de trouver une embarcation de pêcheurs pour nous emmener jusqu'au Cap-Haïtien, le port le plus proche, à une cinquantaine de kilomètres de là. Si nous n'en trouvions pas, il nous faudrait y aller à pied, en nous enfonçant dans l'intérieur des terres.
Le prêtre fronça les sourcils.
— Mmm... je suppose que vous n'avez guère d'autre choix. Cela dit, si vous êtes forcés de marcher jusqu'au Cap, prenez garde aux marrons.
— Aux « marrons » ?
Je lançai un regard surpris vers Stern qui hochait la tête.
— Oui, je sais, répondit-il. J'en ai croisé deux ou trois groupes en remontant la vallée d'Artibonite. Ils ne m'ont pas attaqué. Les malheureux... je dois dire qu'ils semblaient en piteux état.
Se tournant vers moi, il expliqua enfin :
— Les marrons sont des esclaves évadés. Ils fuient la cruauté de leurs maîtres et se réfugient sur les collines où ils vivent en bandes, se cachant dans la jungle.
— Ils ne vous feront peut-être rien, ajouta Fogden.
Il commençait à avoir les yeux rouges. Il en ferma un pour se protéger de la fumée de sa pipe et m'inspecta de l'autre :
— Vous n'avez rien à voler, hélas pour eux.
Son regard de plus en plus flou me mettait mal à l'aise et je toussotai avant de me lever de table :
— Je vais prendre l'air, annonçai-je. Vous ne sauriez pas où je pourrais trouver un peu d'eau pour me débarbouiller ?
— Mais bien sûr, bien sûr ! s'écria Fogden. Suivez-moi.
En dépit de la moiteur ambiante, l'air dans la cour semblait frais et revigorant comparé à l'atmosphère confinée de la maison. J'inspirai profondément, observant avec curiosité le père Fogden qui fouillait entre les feuilles au-dessus du bassin. Il mit au jour une petite fontaine qui gargouillait gaiement.
— D'où vient l'eau ? demandai-je. C'est une source naturelle ?
Les algues vertes du bassin ondoyaient doucement, indiquant la présence d'un léger courant. Ce fut Stern qui me répondit :
— Il y en a des centaines comme celle-ci dans le coin. Certains racontent qu'elles abritent des esprits ; qu'en pensez-vous, senior Fogden ?
Le prêtre sembla réfléchir longuement à la question. Il plaça un seau sous la fontaine et contempla d'un air concentré les minuscules poissons qui nageaient dans le bassin.
— Pardon ? dit-il enfin après une bonne minute. Ah ! non, je ne pense pas qu'il y ait des esprits dans celle-ci. Cependant... maintenant que vous m'y faites penser, j'ai quelque chose à vous montrer.
Il se haussa sur la pointe des pieds et ouvrit une petite porte en bois fichée dans le mur. Elle recelait une niche, dans laquelle il prit un paquet enveloppé dans un vieux bout de chiffon, qu'il tendit à Stern.
— Il est arrivé par la source le mois dernier, expliqua-t-il. Il n'a pas survécu au soleil de midi et je l'ai retrouvé flottant le ventre à l'air. Je crains que ses petits camarades ne l'aient un peu mordillé, mais il est encore identifiable, je crois.
À l'intérieur du chiffon se trouvait un petit poisson desséché, semblable à ceux qui nageaient dans le bassin mais parfaitement blanc. Il était également aveugle : à l'emplacement des yeux il n'y avait que deux boursouflures recouvertes de peau.
— Vous pensez que c'est un poisson fantôme ? demanda le prêtre. C'est vous qui m'y avez fait songer en parlant d'esprits. Néanmoins, je vois mal quel genre de péchés un poisson pourrait commettre pour être condamné à errer ainsi... sans yeux. On ne pense jamais que les poissons ont une âme. Pourtant, il faut bien en avoir une pour être damné à ce point, non ?
Stern examinait l'animal avec la joie extatique du naturaliste qui vient de faire une trouvaille. La peau du poisson était si fine que l'on distinguait ses organes internes et la silhouette bosselée de la colonne vertébrale.
— C'est un troglobie, expliqua-t-il. Autrement dit, un poisson aveugle cavernicole. Jusque-là, je n'en avais aperçu qu'un seul, dans un lac souterrain, au fond de la grotte d'Abandawe. Je n'ai jamais pu l'attraper. Je peux garder celui-ci ?
— Mais bien sûr, bien sûr ! dit Fogden. De toute façon, il est trop petit pour être mangé. Même Mamacita ne pourrait rien en faire. Mais où est Mamacita, au fait ?
— Ici, cabrôn ! Où veux-tu que je sois ?
Absorbés par la contemplation du poisson, nous ne l'avions pas vue sortir de la maison. Elle était en train de remplir un seau à la fontaine.
Une légère odeur désagréable me chatouilla subitement les narines. Remarquant mon nez pincé, le prêtre s'excusa :
— N'y faites pas attention, ma chère, ce n'est que cette pauvre Arabella.
— Arabella ?
— Oui, elle est ici.
Il écarta un rideau en toile de jute qui cachait une autre ouverture dans la maison. En m'approchant, j'aperçus une rangée de crânes de moutons posés sur des étagères, blancs et polis. Fogden en saisit un et le caressa tendrement.
— Je n'arrive pas à me séparer d'eux, expliqua-t-il. Celle-ci, c'était Béatrice... si gentille et si bonne. Elle est morte en couches, la pauvre enfant.
— Arabella est un mouton aussi ?
Dans la pièce, l'odeur nauséabonde prenait à la gorge.
— Oui, dit Fogden avec un profond soupir. C'était une de mes ouailles, elle aussi.
Son regard doux se remplit soudain d'une lueur féroce et inattendue.
— Elle a été assassinée ! s'écria-t-il. Ma pauvre Arabella, une âme si douce, si confiante ! Comment peut-on être insensible au point de sacrifier une telle innocence à ses appétits charnels ?
— Seigneur... fis-je en ne sachant quoi dire. Je suis sincèrement navrée. Euh... qui l'a tuée ?
— Des matelots, ces fieffés païens ! Ils l'ont tuée sur la plage et ont fait rôtir son pauvre corps sur un gril, comme saint Laurent !
— Juste ciel ! dis-je encore.
Il me fallut quelques secondes pour enregistrer ce que le prêtre venait de dire.
— Des matelots ? glapis-je soudain. Vous avez bien dit des matelots ? Quand est-ce arrivé ?
Il ne pouvait s'agir du Porpoise. Le capitaine Léonard n'aurait pas pris le risque d'approcher si près de la côte pour me chercher !
— Ce matin, répondit Fogden en reposant le crâne de feue Béatrice.
Il croisa soudain le regard noir de la vieille harpie qui se tenait devant lui, son seau à la main, et se tourna précipitamment vers moi :
— Mon Dieu, ma chère ! J'avais complètement oublié ! Il vous faut des vêtements de rechange !
Je baissai les yeux vers mes habits en lambeaux, dans un tel état de délabrement que c'en était presque indécent, même en compagnie de messieurs aussi peu regardants que Lawrence Stern et le père Fogden.
Celui-ci se tourna vers la mégère et demanda sur un ton détaché :
— Nous devrions trouver quelque chose convenant à cette malheureuse dame, n'est-ce pas, Mamacita ?
Il hésita avant d'ajouter :
— Peut-être une des robes de...
— Pas question, gronda la vieille. Elles sont bien trop petites pour cette grosse vache. Tu n'as qu'à lui donner ta vieille bure.
Elle me lança un regard noir et cracha :
— Suivez-moi. Il serait temps de vous laver !
Elle me conduisit dans une autre petite cour à l'arrière de la maison où elle me fournit deux seaux d'eau froide, une vieille serviette en lin élimée jusqu'à la trame, un pot de savon mou et un froc lâche en bure grise avec une ceinture en corde. Avant de me laisser, elle lâcha sur un ton sifflant :
— Tiens, lave donc le sang sur tes mains, sale tueuse de Christ !
Quand je revins dans le patio quelque temps plus tard, débarbouillée et vêtue de la seule tenue de rechange du père Fogden, Lawrence était parti faire un tour dans la nature à la recherche de spécimens et le prêtre avait disparu, pour aller cuver son vin et sa marijuana quelque part, subodorai-je. Je somnolai quelque temps assise seule dans le patio puis, abrutie par la chaleur étouffante, je me mis en quête d'un lit, rasant les murs pour éviter de me faire surprendre par Mamacita, qui me mettait décidément très mal à l'aise.
Il y avait une porte ouvrant sur la maison dans la deuxième cour. Je la poussai et pénétrai dans une pièce sombre. C'était une petite chambre à coucher. Je regardai autour de moi, médusée. Elle n'avait rien à voir avec la salle Spartiate où nous avions déjeuné, ni avec les cours livrées à l'abandon. Le sol était soigneusement balayé. Un vaste lit à baldaquin tendu d'une moustiquaire était poussé contre un mur, agrémenté de grands coussins en plumes d'oie et d'un couvre-lit en laine rouge. Les meubles étaient sobres, mais élégants. Un rideau en cotonnade rayée pendait dans un coin de la pièce. L'ayant écarté, je découvris toute une rangée de robes chamarrées. Elles étaient en soie et en velours, en moire et en satin, en mousseline et en panne. Je caressai un empiècement en velours pourpre orné de fleurs brodées en fil d'argent avec des pistils en nacre. La femme qui avait porté ces robes était petite et menue, certains des bustiers étaient astucieusement rembourrés pour donner l'illusion d'une gorge pigeonnante. La chambre était confortable, mais non luxueuse. En revanche, les robes étaient somptueuses, de véritables tenues de cour comme on devait en porter dans les palais de Madrid.
Je retrouvai Stern sur la véranda à l'arrière de la maison. De là, nous avions une vue magnifique sur l'étendue d'aloès et de goyaviers qui recouvrait le versant abrupt de la colline.
— Madame Fraser ! ce froc vous va beaucoup mieux qu'au señor Fogden. Encore un peu de sangria ?
Un gros pichet était posé sur une table basse branlante entre deux fauteuils. La condensation formait de petites perles d'eau qui roulaient sur ses flancs. J'avais eu tellement soif ces derniers jours que tout ce qui était buvable me faisait saliver.
— Et le père Fogden ? demandai-je.
— Ivre, répondit sommairement Lawrence. Il est couché sur la table de la sala, comme toujours à cette heure de la journée. Il ne ré-émergera pas avant demain matin.
— Je vois, dis-je en m'enfonçant dans mon fauteuil. Vous le connaissez depuis longtemps ?
— Oh... quelques années.
Il ne semblait pas avoir envie de s'attarder sur la question et je changeai diplomatiquement de sujet :
— Vous parliez de grottes, tout à l'heure. J'avais toujours pensé que les îles des Caraïbes étaient en fait des récifs coralliens. J'ignorais qu'il pouvait y avoir des grottes dans le corail.
— Cela arrive, mais c'est effectivement assez rare, confirma-t-il. Toutefois, l'île d’Hispaniola n'est pas un atoll corallien mais un massif volcanique, enrichi de schistes cristallins, de dépôts sédimentaires fossilifères très anciens et de vastes couches de calcaire, ce dernier étant particulièrement quartzeux par endroits.
— Vous m'en direz tant ! dis-je en me resservant un verre de sangria.
— Si, si, m'assura Stern.
Il se pencha pour saisir sa sacoche posée à ses pieds et en sortit un vieux papier froissé. Il le déplia devant nous. C'était une carte topographique de l'île, tout en creux et en crêtes.
— Tenez, voilà à quoi ressemble notre île. Vous vous rappelez ce que disait Fogden au sujet des marrons ? Ces esclaves qui ont trouvé refuge dans les collines ? Leurs maîtres peuvent toujours les chercher, l'île est un véritable gruyère. De nombreuses régions n'ont encore jamais été visitées par l'homme, blanc ou noir. Partout dans ces montagnes, il y a des entrées de grottes où personne n'a encore jamais pénétré, hormis peut-être les habitants aborigènes de ce pays. Or ces derniers ont été exterminés depuis longtemps, madame Fraser. Il marqua une pause, songeur, avant de reprendre :
— J'ai visité une de ces cavernes un jour. Les marrons l'appellent Abandawe. Ils la considèrent comme un lieu dangereux et sacré, mais je n'ai jamais compris pourquoi.
Au même instant, Mamacita entra sans faire de bruit sur la véranda et croassa sur un ton sec :
— Dîner.
Puis elle disparut.
— Je me demande dans quelle caverne le père Fogden a été la chercher, marmonnai-je en me levant.
Stern me lança un coup d'œil surpris.
— Dans quelle caverne ? Ah, mais c'est vrai... vous ne pouvez pas le savoir.
Il risqua un regard prudent vers la porte pour s'assurer que la vieille était bien partie, puis me glissa à l'oreille :
— Il l'a trouvée à La Havane.
Intéressée, je me rassis pour écouter la totalité de l'histoire.
Le père Fogden était prêtre de l'ordre de Saint-Anselme depuis dix ans lorsque ses supérieurs l'avaient envoyé comme missionnaire à Cuba, quinze ans plus tôt. Entièrement dévoué à la cause des plus nécessiteux, il avait travaillé pendant plusieurs années dans les taudis et les bas-quartiers de La Havane, ne songeant qu'à apporter un soulagement et l'amour de Dieu aux souffrants et aux miséreux... jusqu'au jour où son chemin avait croisé celui d'Ermenegilda Ruiz Alcantara y Meroz.
— Je me demande s'il a jamais compris ce qui lui était arrivé, le pauvre, soupira Stern. Ni elle non plus, d'ailleurs. À moins qu'elle ait tout manigancé dès le jour où elle le vit pour la première fois sur la place du marché.
Toujours est-il que, six mois plus tard, la ville de La Havane était sens dessus dessous parce que la jeune épouse de Don Armando Alcantara s'était enfuie... avec un prêtre.
— Et sa mère, déduisis-je.
Lawrence esquissa un sourire.
— Que voulez-vous, Ermenegilda ne se serait jamais séparée de sa Mamacita, ni de son fidèle Ludo.
Ils n'auraient sans doute pas réussi à s'enfuir si les Anglais, toujours fort à propos, n'avaient choisi ce même jour pour envahir Cuba. Le malheureux Don Armando avait eu trop de pain sur la planche pour poursuivre sa jeune épouse infidèle.
Les fugitifs avaient chevauché jusqu'à Bayamo, non sans mal parce que, outre sa mère et son chien, Ermenegilda refusait d'abandonner derrière elle sa garde-robe. Là, ils avaient loué un bateau de pêche qui les avait conduits hors de danger sur Hispaniola.
— Elle est morte deux ans plus tard, dit abruptement Stern. Il l'a enterrée sous la bougainvillée.
— Et depuis, ils n'ont plus bougé, achevai-je. Lui, Ludo et Mamacita.
— Oui, dit Stern en fixant la ligne d’horizon. Ermenegilda ne voulait pas quitter Mamacita, et Mamacita ne quittera jamais Ermenegilda.
Il vida le reste de son verre par-dessus le parapet de la véranda.
— Personne ne vient jamais ici, dit-il. Les villageois ne montent pas sur cette colline. Ils ont trop peur du fantôme d'Ermenegilda. Pensez-vous, une pécheresse enterrée par un prêtre défroqué dans une terre non consacrée... comment voulez-vous qu'elle repose en paix ?
— Pourtant, vous y venez bien, vous ? Cette remarque le fit sourire.
— Je suis un scientifique, ma chère. Je ne crois pas aux fantômes. Si nous allions dîner ?
Stern comptait partir le lendemain matin, juste après le petit déjeuner. Toutefois, avant de le suivre, je voulais interroger le prêtre au sujet du navire auquel il avait fait allusion. S'il s'agissait du Porpoise, il valait mieux que j'évite la côte.
— Comment était le bateau ? lui demandai-je. J'avalai une gorgée de lait de chèvre pour faire passer les plantains frits du petit déjeuner. Le père Fogden, apparemment remis des excès de la veille mais pas de sa folie douce, était en train de caresser la barbichette de sa noix de coco.
Stern lui donna un coup de coude pour l'extirper de sa rêverie.
— Hmm ? fit-il. Ah !... euh... il était en bois. Lawrence enfouit son nez dans son bol pour cacher son fou rire. Je pris une grande inspiration et fis une nouvelle tentative.
— Les matelots qui ont tué Arabella... Vous les avez vus ?
— Bien sûr ! Je suis descendu sur la plage pour leur arracher les restes calcinés de cette pauvre martyre.
— Comment étaient-ils habillés ? Portaient-ils des uniformes ?
Le père Fogden fixa le plafond, tâchant de se souvenir. Il avait une moustache de lait sur la lèvre supérieure. Il l'essuya sur le revers de sa manche puis déclara d'un air dubitatif :
— Non, je ne crois pas. Tout ce dont je me souviens, c'est que leur chef avait un crochet à la place de la main.
Je laissai tomber mon bol qui se fracassa en mille morceaux sur le sol. Stern bondit en poussant un cri tandis que le prêtre me dévisageait, interdit.
— Mais que vous arrive-t-il, ma chère ?
— Exe... excusez-moi, balbutiai-je. Mon père... le bateau... il... il est reparti ?
— Mais non, voyons ! dit-il avec un haussement d'épaules. Comment le pourrait-il ? Il est enlisé sur la plage.
Le père Fogden nous ouvrait la voie, ses chevilles blanches et maigres luisant au soleil tandis qu'il relevait le bas de son froc. J'étais forcée de faire de même, car les hautes herbes et les buissons épineux qui tapissaient la colline s'accrochaient à la bure, entravant mes pas.
J'étais hors d’haleine bien avant d'avoir atteint la crête du versant abrupt, malgré les efforts galants de Lawrence qui retenait les branches et me tendait la main pour m'aider à franchir les ornières.
— Vous croyez qu'il y a vraiment un bateau ? lui chuchotai-je tandis que nous approchions du sommet.
Compte tenu du comportement pour le moins excentrique de notre hôte, je craignais qu'il ne l'ait inventé, simplement pour nous faire plaisir.
— Il doit bien y avoir quelque chose, répondit Stern. Après tout, il y a un cadavre de brebis.
Effectivement, quelqu'un avait tué la pauvre Arabella. Ce ne pouvaient être les hommes du Porpoise, personne à bord n'avait de crochet. Je tentai de me convaincre que ce n'étaient pas les hommes de l’Artémis, mais mon cœur battait de plus en plus fort à mesure que nous escaladions la pente.
Plus loin, le père Fogden s'arrêta brusquement et nous fit signe de le rejoindre.
— Les voilà, ces salopards !
Mettant ses mains en porte-voix, il se mit à crier :
— Assassins ! Cannibales !
Il était là ! légèrement couché sur le flanc à une cinquantaine de mètres du rivage. Le contenu de ses cales était éparpillé sur la plage où les marins s'affairaient comme des fourmis. Une odeur de brai chauffé flottait dans les airs. Les peaux tannées étaient étalées à sécher un peu partout.
— C'est eux ! C'est l’Artémis me mis-je à hurler en sautillant sur place.
Au même instant j'aperçus la silhouette familière d'un homme corpulent perché sur une jambe, un mouchoir de soie jaune noué sur le crâne.
— Murphy !
Je lâchai la main de Stern et dévalai la pente à toute allure. Murphy se tourna en entendant mon cri mais n'eut pas le temps de m'esquiver. Emportée par mon élan, je le heurtai de plein fouet et nous roulâmes dans le sable.
— Murphy !
Couchée sur lui, je l'embrassai sur les deux joues, ivre de joie.
— Hé ! fit-il en tentant de se dégager.
— Milady !
Fergus surgit à mon côté et m'aida à me relever. Son beau sourire était rendu encore plus éclatant par son teint hâlé. Il m'étreignit fortement tandis que je riais aux éclats, ne croyant pas à ma chance. Marsali apparut derrière lui, un large sourire aux lèvres.
— Dieu merci ! s'écria Fergus. Je craignais de ne plus jamais vous revoir !
— Que vous est-il arrivé ? demandai-je en regardant l’Artémis couché dans la mer.
Fergus et Marsali échangèrent un regard hésitant.
— Le capitaine Raines est mort, annonça enfin la jeune fille.
La tempête que j'avais essuyée dans les mangroves avait cueilli l’Artémis tandis qu'il s'engageait dans la passe du Mouchoir. Dévié de sa route par le vent puissant, il avait heurté un récif qui avait fait un large trou dans sa coque. Toutefois, il n'avait pas coulé et, tandis que ses cales se remplissaient rapidement, il avait trouvé refuge dans la première crique qui se présentait à lui.
— Nous n'étions plus qu'à quelques centaines de mètres du rivage quand l'accident a eu lieu, m'expliqua Fergus.
L’Artémis s'était brusquement arrêté et s'était mis à gîter, sa quille touchant un banc de sable. Au même moment une énorme lame arrivant du large avait balayé le navire, le soulevant sur quelques centaines de mètres. Une seconde vague, tout aussi haute, s'était abattue sur le pont, emportant le capitaine et quatre autres marins.
— Et pourtant nous étions si près de la plage ! se souvint Marsali, horrifiée. Il ne nous a pas fallu plus de dix minutes pour nous mettre tous hors de danger ! Si seulement...
Fergus lui passa un bras autour de la taille.
— On n'y peut rien, soupira-t-il. Au moins, nous leur avons donné une sépulture convenable.
Il me montra les cinq monticules surplombés d'une petite croix rudimentaire en lisière des cocotiers.
— Où est Jamie ?
Je commençais tout juste à reprendre mon souffle après ma course folle et lançais des regards intrigués autour de moi, le cherchant des yeux.
Fergus me dévisagea avec stupeur.
— Comment, il n'est pas avec vous ?
— Mais non, voyons, comment le pourrait-il ?
En dépit du soleil aveuglant, je sentis le froid m'envahir. Mes lèvres tremblaient tant que j'eus du mal à demander encore :
— Où... où... est-il ?
Fergus agita doucement la tête de droite à gauche comme un bœuf étourdi par le coup de masse du boucher.
— Je n'en sais rien !