27. L'incendie
La robe avait un décolleté un peu trop plongeant à mon goût et me serrait légèrement à la taille, mais autrement, elle était assez jolie.
— Comment savais-tu que les robes de Daphné m'iraient ? demandai-je en plongeant la cuillère dans ma soupe.
— J'ai dit que je n'avais couché avec aucune des filles de Mme Jeanne, répondit prudemment Jamie, je n'ai pas dit que je ne les regardais pas.
Il me fit un sourire malicieux et j'éclatai de rire.
— D'ailleurs, cette robe te va beaucoup mieux qu'à Daphné, ajouta-t-il.
Il lança un regard connaisseur vers mon décolleté puis arrêta d'un geste de la main la serveuse qui passait avec une panière de petits pains.
La grande salle de la taverne Moubray était pleine. L'atmosphère y était nettement plus respirable que celle du Bout du monde et autres débits de boissons du même type. Moins enfumé et moins bruyant, Moubray était un lieu élégant, avec un escalier extérieur qui montait au second étage, où de petits salons accueillaient les marchands et notables d'Édimbourg.
— Qui es-tu en ce moment ? demandai-je, intriguée. Mme Jeanne t'appelle « Jamie ». Mais ce n'est pas ton nom officiel, n'est-ce pas ?
— Non. Pour le moment, je suis Sawney Malcolm, imprimeur et éditeur.
— Sawney ?
— C'est le diminutif d'Alexander dans les Highlands, m'informa-t-il.
— Et moi, dans ce cas, qui suis-je ?
— Toi, tu es ma femme, Sassenach. Quel que soit le nom que je porte, tu es et tu seras toujours ma femme.
Je rougis de plaisir, me sentant subitement aussi émue qu'une jeune mariée.
— Mme Malcolm... répétai-je pour m'entraîner à prononcer mon nouveau nom.
Je baissai inconsciemment les yeux vers mon alliance en argent. Il surprit mon regard et leva son verre.
— À Mme Malcolm ! suggéra-t-il.
— Pour le meilleur et pour le pire ! renchéris-je.
Il me prit la main et la baisa, attirant les regards curieux des gens attablés autour de nous. Un peu plus loin, j'aperçus un homme d'Église qui nous observait en chuchotant à l'oreille de ses voisins, un homme âgé et un autre, plus jeune, dont le visage me parut vaguement familier. Je reconnus soudain Me Wallace, l'avocat de la diligence d'Inverness.
— Ils ont des petits salons privés à l'étage, me murmura Jamie en baisant encore mes phalanges.
Ses yeux bleus pétillaient de malice et j'en oubliai aussitôt Me Wallace.
— Comme c'est intéressant ! minaudai-je. Mais tu n'as pas encore fini ton ragoût d’huîtres.
— Au diable mon ragoût.
— Voici la serveuse avec la bière.
— Au diable la serveuse.
Ses lèvres se refermèrent sur mon auriculaire, me faisant frémir d'aise.
— Les gens nous regardent.
— Tant mieux pour eux.
Sa langue s'attarda entre mes doigts.
— Il y a un homme en vert qui s'approche.
— Au diable...
Il fut interrompu par l'ombre du visiteur qui s'allongea sur notre table.
— Mes respects, monsieur Malcolm, dit-il en s'inclinant. J'espère que je ne vous dérange pas ?
— Si, répondit Jamie en se redressant sans lâcher ma main.
Je n'ai pas besoin de justifier le fait que je suis marié. Après tout, tu n'as pas une jambe en moins, tu n'as pas la vérole, tu n'es ni bossue ni édentée ni... Je lui flanquai un coup de pied sous la table.
— Ne fais pas l'idiot, tu sais très bien ce que je veux dire.
Une femme assise sur un banc contre le mur donna un coup de coude à son voisin et nous adressa un regard réprobateur. Je leur adressai en retour mon sourire le plus charmant.
— Oui, je sais, répondit Jamie en grimaçant. Mais avec tout ce qui est arrivé depuis ce matin, je n'ai pas encore eu le temps d'y réfléchir. Peut-être que je dirai simplement...
— Mon cher ami, vous vous êtes marié et vous ne nous avez rien dit ! Petit cachottier ! C'est pourtant une nouvelle sensationnelle ! Sensationnelle ! Toutes mes félicitations ! Puis-je avoir l'honneur d'être le premier à transmettre mes vœux de bonheur à madame ?
Un petit homme âgé se tenait devant nous, portant perruque et canne au pommeau d'or. C'était celui que j'avais remarqué un peu plus tôt, dînant avec l'homme d'Eglise et Me Wallace.
— Vous me pardonnerez d'avoir envoyé Johnson tout à l'heure, poursuivit-il, l'air navré. Que voulez-vous, mon infirmité m'empêche de me déplacer facilement.
En reconnaissant notre visiteur, Jamie se leva et approcha une chaise.
— Vous prendrez bien un verre avec nous, sir Percival ? l'invita-t-il.
— Oh non, non ! se récria le vieil homme. Je ne voudrais pas m'imposer, surtout lors de votre dîner de noces. Sincèrement, je n'avais pas la moindre idée...
Sans cesser de protester gracieusement, il se laissa tomber sur la chaise, étendant sa jambe sous la table en grimaçant.
— Cette goutte me fait souffrir le martyre, ma chère, m'expliqua-t-il en se penchant si près que son haleine fétide me balaya le visage.
Il avait l'air d'un vieillard sage et bienveillant, et pas du tout celui d'un haut fonctionnaire corrompu. Cependant, j'étais bien placée pour savoir qu'il ne fallait pas se fier aux apparences, moi que tout le monde prenait pour une fille de joie !
Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, Jamie commanda une bouteille de vin et se soumit de bonne grâce à l'effusion d'excuses et de flatteries que le vieil homme déversait sur lui.
— C'est un heureux hasard qui nous fait nous rencontrer ce soir, cher ami, dit ce dernier enfin à court de courtoisies. J'avais justement quelque chose à vous dire. À vrai dire, j'ai même envoyé un billet à votre imprimerie mais mon messager n'y a trouvé personne.
— Ah ?
— Oui. Si je ne m'abuse, il y a quelques semaines de cela... ou était-ce quelques mois ?... Ah, la mémoire ! Enfin... il me semble me souvenir que vous m'avez fait part du projet de vous rendre dans le Nord pour affaires. Une histoire de presse à changer, c'est bien ça ?
Sir Percival avait un visage doux et de grands yeux innocents.
— En effet, répondit Jamie. Un confrère, M. MacLeod, de Perth, m'a invité à venir voir une nouvelle série de caractères qu'il vient de mettre au point.
— C'est cela même, confirma sir Percival.
Il marqua une pause pour sortir une petite tabatière de sa poche, une jolie boîte émaillée au couvercle orné d'angelots dodus.
— Si je puis me permettre... reprit-il, les yeux fixés sur le contenu de sa boîte, je vous déconseille d'entreprendre une telle expédition par les temps qui courent. Non... vraiment. Le climat est peu propice en cette saison. D'ailleurs, je suis certain qu'il ne conviendrait pas à Mme Malcolm.
Il m'adressa un sourire angélique et inhala une grosse pincée de tabac à priser. Puis il attendit, la main en suspens, tenant un mouchoir brodé.
— Je vous remercie du conseil, sir Percival, dit Jamie. Sans doute vos agents dans le Nord vous ont-ils averti de prochaines tempêtes dans la région ?
Sir Percival éternua, émettant un petit bruit de souris enrhumée. De fait, il ressemblait vraiment à une souris blanche en train de tapoter son bout de nez rose.
— C'est cela même, confirma-t-il. Vous savez combien votre santé et votre bien-être me tiennent à cœur, aussi je ne saurais trop vous conseiller de rester sagement à Édimbourg.
Il se tourna vers moi avec un sourire enjôleur avant d'ajouter :
— En outre, mon cher, vous avez à présent de quoi vous retenir à la maison, n'est-ce pas ? Maintenant, mes jeunes amis, je dois vous quitter. J'ai suffisamment abusé de votre temps.
Il agita une main frêle et le dénommé Johnson réapparut, comme tombé du ciel, pour aider son vieux maître à se redresser. Puis sir Percival s'éloigna d'un pas lent, faisant cliqueter sa canne sur les dalles de la salle.
— Il a l'air d'un gentil monsieur, observai-je quand il fut hors de portée.
Jamie se mit à rire et vida son verre.
— Tu veux dire qu'il est pourri jusqu'à la moelle, rectifia-t-il.
Il observa d'un air méditatif le vieil homme qui négociait prudemment la première marche de l'escalier.
— On pourrait s'imaginer qu'un homme de son âge, si près de rendre des comptes à son Créateur, aurait peur de rôtir en enfer, mais penses-tu !
— Je suppose que nous sommes tous pareils, soupirai-je. Tout le monde croit vivre éternellement.
— C'est vrai, rit-il en poussant mon verre devant moi. Et maintenant que tu es avec moi, j'en suis plus que jamais convaincu. Finis ton verre, Sassenach, je vais de ce pas réserver un des salons privés.
— Post coitum comme animal triste, déclarai-je, les yeux fermés.
La masse lourde et chaude sur mon ventre ne répondit pas. Au bout d'un long moment, je sentis néanmoins une sorte de vibration souterraine, que j'interprétai comme un rire contenu.
— C'est un drôle de sentiment, Sassenach, dit Jamie d'une voix endormie. Ce n'est pas le tien, j'espère ?
— Non.
Je caressai les mèches moites qui recouvraient son front et il se retourna pour caler sa tête dans le creux de mon aisselle, poussant un long soupir de satisfaction.
Le confort des salons privés de Moubray laissait à désirer. Toutefois du moins, le sofa offrait une surface horizontale molletonnée, ce qui, somme toute, était le principal. Si je n'étais pas encore disposée à renoncer aux ébats passionnés de l'amour charnel, j'avais néanmoins passé l'âge de m'y adonner sur le plancher.
— Je ne sais plus qui a dit cette phrase, repris-je. Sans doute un philosophe de l'Antiquité. Elle était citée dans l'un de mes manuels de médecine, dans le chapitre consacré à l'appareil génital des êtres humains.
Une de ses mains glissa le long de ma hanche et vint se nicher sous mes fesses. Il poussa un nouveau soupir et me pinça doucement.
— Je vois que tu as appris tes leçons avec application, Sassenach. Pourtant, je n'ai jamais été moins triste de ma vie.
— Moi non plus. C'est ce qui m'a fait penser à cette phrase. Je me demandais comment ce philosophe en était arrivé à une telle conclusion.
— Cela dépend peut-être de l'animal avec lequel il forniquait, mais il a dû en essayer un bon nombre pour être aussi affirmatif et général.
Il réfléchit quelques instants avant de reprendre :
— Tu me diras, c'est vrai que les chiens ont toujours l'air penauds après avoir sailli une chienne, les moutons aussi.
— Ah oui ? m'étonnai-je. Et à quoi ressemblent les moutons quand ils font l'amour ?
— Mmm... la brebis, elle, semble plutôt indifférente. Il faut reconnaître qu'elle n'a pas vraiment son mot à dire dans l'histoire.
— Et le mâle ?
— Oh, le mâle, lui, a l'air d'un dépravé. Il tire la langue, bave, roule des yeux et émet des petits bruits dégoûtants. Comme la plupart des mâles de toutes les espèces, d'ailleurs.
Je me serrai contre lui et lui chatouillai le menton.
— Je n'avais pas remarqué que tu tirais la langue quand tu me faisais l'amour, le taquinai-je.
— Normal, tu fermes les yeux.
— Je n'ai pas entendu de petits bruits dégoûtants non plus.
— C'est que j'ai manqué d'inspiration sur le moment, je tâcherai de faire mieux la prochaine fois.
Nous rîmes doucement, puis nous nous tûmes, chacun se laissant bercer par la respiration de l'autre.
— Jamie... dis-je un peu plus tard, je ne me souviens pas d'avoir jamais été aussi heureuse.
Il roula sur le côté, déplaçant soigneusement son poids pour ne pas m'écraser, puis me dévisagea avec un sourire tendre.
— Moi non plus, Sassenach. Tu sais, ce n'est pas uniquement parce qu'on vient de faire l'amour.
— Oui, dis-je en lui caressant la joue, je sais.
— Dieu sait que j'ai toujours autant envie de toi et que je ne peux pas m'empêcher de te tripoter sans arrêt, mais ce n'est rien à côté du plaisir de t'avoir tout simplement à mes côtés, de pouvoir te parler, te livrer mon cœur...
— Je me sentais si seule sans toi, Jamie ! Tellement seule !
— Moi aussi.
Il baissa les yeux, ses longs cils cachant un instant son regard.
— Je mentirais en prétendant avoir vécu comme un moine, admit-il. Parfois j'avais besoin de... sinon je serais devenu fou.
— Je sais, moi aussi. Et puis, il y avait Frank...
Il posa la main sur mes lèvres pour m'empêcher d'en dire plus.
— Cela n'a pas d'importance, chuchota-t-il.
Il lança un regard vers la fenêtre pour évaluer l'heure. Nous devions rejoindre Ian à l'imprimerie à cinq heures afin de savoir où il en était de ses recherches.
— Il nous reste bien deux heures avant de devoir sortir, déclara-t-il. Rhabille-toi, Sassenach, je vais nous faire monter du vin et des biscuits.
C'était une perspective alléchante. Depuis que je l'avais retrouvé, je semblais avoir également retrouvé mon appétit. J'étais constamment affamée. Je me penchai pour ramasser mon corset tandis qu'il se redressait sur le sofa.
— J'ai un peu honte, avoua-t-il. Je suis là au paradis avec toi pendant que le pauvre Ian arpente les rues en se faisant un sang d'encre pour son fils.
— Et toi, tu n'es pas inquiet pour Petit Ian ? demandai-je en démêlant les lacets de ma robe.
— Je crains surtout qu'il ne réapparaisse pas avant demain.
— Que doit-il se passer demain ?
Je me rappelai soudain notre rencontre avec sir Percival.
— Ton voyage dans le Nord... Il était prévu pour demain ?
Il hocha la tête.
— Nous avons rendez-vous demain soir à Mullin's Cove, car ce sera une nuit sans lune. Nous attendons un lougre de France avec un chargement de vin et de batiste.
— À ton avis, pourquoi sir Percival voulait-il te prévenir de ne pas y aller ?
— Je n'en sais rien. J'ignore ce qui se passe mais je le saurai sans doute bientôt. Il y a peut-être des contrôles douaniers en ce moment, à moins qu'il n'y ait des manœuvres militaires dans le coin, sans rapport avec nous mais qui pourraient nous gêner.
Il haussa les épaules et acheva d'enfiler ses bas.
Quand nous fûmes tous deux habillés, attendant qu'on nous monte le vin et les biscuits, je pris sa main entre les miennes et la caressai doucement. Du bout du doigt, je suivis le tracé des profonds sillons et des vallons qui parcouraient sa paume, jusqu'à la petite cicatrice en « C » à la base de son pouce. Le signe qui le marquait à vie comme m'appartenant.
— J'ai rencontré une fois une vieille dame qui m'a dit que les lignes de la main ne prédisent pas ton avenir mais reflètent ce que tu fais de ta vie, lui racontai-je.
— Ah oui ?
Ses doigts remuèrent légèrement mais il laissa sa main ouverte dans la mienne.
— Selon elle, on naît avec des lignes déjà tracées, elles changent selon ce que tu fais et la personne que tu deviens.
Je n'avais pas besoin de m'y connaître en chiromancie pour remarquer que la ride la plus profonde qui traversait sa paume était fourchue à plusieurs endroits.
— Tu vois cette ligne ? lui indiquai-je. On l'appelle la ligne de vie. Ces petites hachures transversales et ces fourches indiquent sans doute que tu as souvent changé de vie et que tu as fait beaucoup de choix importants. Il se mit à rire, plus amusé que moqueur.
— Tu ne t'avances pas beaucoup en disant cela ! Il se pencha sur sa main pour l'inspecter.
— Cette première fourche correspond sans doute à ma rencontre avec Jack Randall, et la seconde... à notre mariage. Tu vois, là, les deux branches sont très proches l'une de l'autre.
— En effet, et la troisième serait Culloden ?
— Peut-être.
Il n'avait manifestement pas envie de parler de Culloden et son doigt poursuivit sa route.
— Là, c'est quand je suis allé en prison, puis quand j'en suis ressorti pour venir vivre à Édimbourg.
— ... et devenir imprimeur, achevai-je. Je relevai vers lui des yeux intrigués.
— D'ailleurs, comment es-tu devenu imprimeur ? demandai-je. C'est bien le dernier métier auquel je m'attendais de ta part.
Ma question le fit sourire.
— Oh ça ! eh bien... c'était un accident.
Au début, il cherchait simplement une « couverture » qui lui permettrait de masquer et de faciliter ses activités de contrebandier. Après une affaire juteuse qui lui avait assuré un petit pécule, il se mit donc en quête d'un commerce justifiant l'utilisation d'une grande carriole et de chevaux de trait, ainsi que d'un entrepôt discret où stocker la marchandise en transit.
Il avait d'abord pensé se faire transporteur, mais ce genre de métier subissait plus ou moins constamment des contrôles de police. De même, l'idée d'acquérir une taverne ou une auberge, bien qu'apparemment parfaite, fut rapidement rejetée. Si cela permettait de faire entrer de grandes quantités d'alcool, cette activité ressemblait trop à l'autre pour ne pas éveiller les soupçons. En outre, ce genre de lieu était toujours infesté de collecteurs d'impôts et de douaniers comme des puces sur un chien bien gras.
— Un jour, je suis entré chez un imprimeur pour faire imprimer des annonces, raconta-t-il. Pendant que j'attendais pour passer ma commande, j'ai vu passer une carriole chargée de rouleaux de papiers et de fûts contenant de l'encre en poudre. Je me suis dit : « Ça y est ! J'ai trouvé. Les douaniers ne penseront jamais à fouiner dans ce genre de marchandises. »
Ce ne fut qu'après avoir acheté le local de Carfax Close, engagé Geordie pour faire tourner la presse et commencé à produire des affiches, des prospectus, des folios et des livres que les autres débouchés de son nouveau métier lui vinrent à l'esprit.
— Parmi mes clients, il y avait un certain Tom Gage, m'expliqua-t-il. Il venait régulièrement passer des commandes sans grande importance puis s'attardait longuement dans la boutique pour discuter avec moi et Geordie, bien qu'il se soit sans doute vite rendu compte qu'il en savait plus que moi sur le métier d'imprimeur.
Il me sourit avant d'ajouter :
— Je ne suis peut-être pas très doué pour faire marcher une presse, mais je connais les hommes.
Il devint vite manifeste que Gage testait Alexander Malcolm pour connaître ses opinions politiques. Ayant décelé le léger accent highlandais de Jamie, il l'avait délicatement sondé, faisant allusion à quelques-unes de ses relations qui avaient connu certains ennuis après le soulèvement en raison de leurs sympathies jacobites. Il orientait adroitement la conversation, tissant sa toile autour de sa proie. Jusqu'au jour où la proie amusée lui avait déclaré de but en blanc qu'il pouvait apporter les textes qu'il voulait et qu'aucun homme du roi n'en saurait jamais rien.
Après cela, ils devinrent vite amis. Jamie imprimait tous les textes écrits par le petit groupe d'opposants politiques que dirigeait Gage, des articles anodins aux tracts et aux pamphlets anonymes dont le contenu était suffisamment subversif pour valoir la prison ou la pendaison à leurs auteurs.
— Après le travail, nous allions dans une taverne pour boire un verre et discuter avec Gage et ses amis. Un jour, Tom m'a demandé pourquoi je n'écrivais pas un texte moi aussi. D'abord, j'ai ri en répondant que j'en serais bien incapable. Puis j'y ai réfléchi et je m'y suis mis. Jamie fléchit le coude, faisant saillir ses biceps.
— Je suis encore vigoureux et j'espère le rester longtemps, Sassenach, mais cela ne durera pas toujours. J'ai souvent défendu ma vie et mes opinions à la pointe de mon épée ou de mon coutelas, mais tous les guerriers voient un jour leur force les abandonner.
Il tendit la main vers son manteau jeté sur le dossier d'une chaise et fouilla dans une poche intérieure. Puis il prit ma main et y déposa les petits objets qu'il venait d'en extirper. Je n'avais pas besoin de baisser les yeux pour savoir ce que c'était : trois pièces rectangulaires en plomb, froides et dures au toucher, chacune portant un petit caractère incisé à son extrémité, Q. E. D.
— Les Anglais m'ont pris mon épée et mon coutelas, dit-il doucement. Mais Tom Gage a placé une autre arme entre mes mains. Et celle-ci, je ne suis pas près de la déposer !
Peu avant cinq heures, nous redescendîmes la rue pavée du Royal Mile, main dans la main, les joues rosies par plusieurs bols de ragoût d’huîtres et une bouteille de vin.
Autour de nous, la ville rayonnait, semblant partager notre bonheur. Édimbourg s'étirait langoureusement sous un manteau de brume qui n'allait pas tarder à se transformer à nouveau en pluie mais, pour le moment, la lueur du soleil couchant perçait les nuages, dardant ses reflets dorés, roses et rouges sur la patine luisante de la chaussée et le gris des façades.
Toute entière plongée dans ma contemplation béate, je ne remarquai pas tout de suite que quelque chose clochait. Un passant derrière nous, agacé par notre pas lent de flâneurs, me doubla en maugréant puis s'arrêta net dans son élan juste devant moi, me faisant trébucher sur les pavés glissants et perdre une chaussure.
Il renversa la tête en arrière et fixa le ciel quelques instants, puis reprit sa course de plus belle, l'air alarmé
— Qu'est-ce qui lui a pris ? grommelai-je en me massant la cheville.
Soudain, je me rendis compte que les gens autour de nous s'arrêtaient brusquement, levaient le nez, puis hâtaient le pas.
— Mais qu'est-ce que... commençai-je.
Me tournant vers Jamie, je le découvris lui aussi en train de fixer le ciel. Je levai la tête à mon tour et il ne me fallut qu'une seconde pour comprendre que la lueur rouge dans les nuages était nettement plus vive que celle d'un simple ciel crépusculaire. Aucun coucher de soleil ne lançait de tels éclats vacillants.
— Un incendie ! souffla-t-il. Mince, je crois bien que c'est dans Leith Wynd !
Au même instant, quelqu'un un peu plus loin cria « Au feu ! » et, comme si cette annonce officielle était enfin le signal pour qu'ils prennent leurs jambes à leur cou, tous les passants autour de nous se mirent à dévaler la rue comme un troupeau de buffles.
Jamie partit comme une flèche, me tirant par la main. Je sautillai sur un pied quelques instants puis, plutôt que de m'arrêter et de risquer de le perdre dans la foule, j'envoyai valser mon second soulier et le suivis pieds nus sur les pavés humides.
L'incendie n'était pas dans Leith Wynd, mais juste à côté, dans Carfax Close. L'entrée de la rue était obstruée par l'attroupement des badauds, se bousculant et se tordant le cou pour tenter d'apercevoir quelque chose. Une épaisse fumée acre piquait les yeux. Sans hésiter un instant, Jamie plongea dans la foule, se frayant un passage à la force des coudes. Je me pressai derrière lui, craignant que la vague humaine ne se referme sur lui. Lorsque nous débouchâmes de l'autre côté de la marée humaine, je compris enfin l'empressement de Jamie. D'épais nuages de fumée grise s'échappaient du rez-de-chaussée de l'imprimerie tandis qu'un crépitement sinistre s'élevait au-dessus du vacarme que faisaient les spectateurs.
— Ma presse ! s'écria Jamie.
Il bondit sur la première marche et fit voler la porte d'un grand coup de pied. Une langue de fumée s'échappa de la boutique et s'enroula autour de lui comme une bête affamée. Il chancela sous l'impact, puis se laissa tomber à quatre pattes et disparut dans l'échoppe.
Suivant son exemple, plusieurs hommes rampèrent derrière lui. Des cris à l'entrée de la rue annoncèrent l'arrivée imminente de la garde municipale, armée de seaux d'eau. Apparemment habitués à ce genre de tâche, les hommes se débarrassèrent de leur veste rouge sombre et se lancèrent immédiatement à l'assaut du feu, brisant les vitres et lançant des seaux d'eau dans la fournaise avec férocité. Pendant ce temps, la foule ne cessait de grossir. Le vacarme d'enfer était augmenté par les bruits de pas précipités dans les escaliers des maisons voisines, tandis que les familles qui habitaient les étages supérieurs poussaient devant elles leur marmaille hurlante.
Les efforts des pompiers, si vaillants soient-ils, ne semblaient pas avoir beaucoup d'effet sur l'incendie. J'allais et venais nerveusement devant l'imprimerie, tentant d'apercevoir une silhouette à l'intérieur, quand l'un des porteurs de seaux s'écarta en poussant un cri juste à temps pour éviter un casseau chargé de caractères en plomb qui venait de voler par l'une des fenêtres brisées, lâchant des lettres dans toutes les directions.
Plusieurs gamins se frayèrent un chemin dans la foule et se précipitèrent sur les caractères, pour être interceptés quelques instants plus tard puis chassés par des voisins indignés. Une grosse commère qui habitait l'immeuble d'en face se précipita au péril de sa vie pour protéger le lourd casier de bois et le traîna à l'abri sur le trottoir, avant de s'asseoir dessus comme une poule sur ses œufs.
Les autres voisins, qui, dans un mouvement inattendu de solidarité, tentaient de ramasser les caractères épars, durent bientôt battre en retraite sous une pluie d'objets divers qui se déversait par les fenêtres : casses, rouleaux encreurs, tampons, bouteilles d'encre, ces dernières explosant sur la chaussée en projetant de grandes giclées noires qui se diluaient dans les flaques d'eau. Entretemps, alimenté par les appels d'air créés par les portes et les fenêtres béantes, le sifflement du feu s'était mué en un véritable rugissement. Dans l'incapacité de continuer à jeter des seaux d'eau en raison de l'avalanche de projectiles, le capitaine des pompiers plaqua un mouchoir trempé sur son nez et, exhortant ses hommes à le suivre, s'engouffra dans l'imprimerie. Derrière eux, la chaîne humaine se reforma aussitôt : les habitants du quartier se passaient des seaux remplis à ras bord, puis des enfants surexcités attrapaient au vol les seaux vides qui rebondissaient sur les pavés pour courir les remplir à la fontaine la plus proche. Édimbourg était une ville construite en pierre, mais les bâtiments étaient si étroitement pressés les uns contre les autres que les incendies devaient y être fréquents, et les habitants habitués à réagir rapidement.
De nouveaux cris à l'entrée de la rue annoncèrent l'arrivée de la pompe à eau. Telle la mer Rouge, la foule se scinda en deux pour laisser passer la machine, tirée non pas par des chevaux mais par des hommes, afin de pouvoir mieux négocier les virages anguleux des ruelles. La pompe était un rutilant engin en cuivre, tellement bien astiqué que l'on pouvait s'y mirer.
La chaleur autour de nous était intense et je sentais mes poumons brûler à chaque inspiration. Combien de temps Jamie pourrait-il tenir dans cet enfer sans être suffoqué par la fumée ?
— Jésus, Marie, Joseph !
Jouant des coudes dans la multitude, Ian apparut soudain à mon côté. Il se raccrocha à mon bras pour retrouver son équilibre tandis qu'une nouvelle pluie d'objets forçait les gens autour de nous à reculer.
— Où est Jamie ? hurla-t-il à mon oreille.
— Là-dedans ! hurlai-je à mon tour en pointant le doigt vers le brasier.
Il y eut un mouvement près de la porte de l'imprimerie. Nous distinguâmes d'abord plusieurs paires de jambes sous le rideau de fumée, puis six silhouettes en émergèrent, dont celle de Jamie, chancelant sous le poids de l'énorme et précieuse presse. Ils descendirent la marche puis la poussèrent jusqu'au milieu de la rue, avant de s'apprêter à retourner dans la boutique.
Il était trop tard pour sauver autre chose. Un craquement sourd retentit à l'intérieur et une nouvelle bouffée de chaleur torride nous balaya le visage. Soudain, les fenêtres du premier étage s'illuminèrent et de hautes flammes en jaillirent en léchant la façade. Un petit groupe d’hommes sortit en courant du bâtiment, toussant et crachant, parfois rampant, noirs de fumée et dégoulinants de transpiration. Les opérateurs de la pompe redoublèrent d'énergie, mais le puissant jet d'eau que projetait leur tuyau ne semblait guère intimider le feu.
Tout à coup, la main de Ian se referma sur mon bras comme les mâchoires d'un piège en acier.
— Petit Ian ! glapit-il.
Suivant son regard, j'aperçus une silhouette gesticulant derrière une des fenêtres du second étage. Elle sembla se débattre avec la poignée, puis disparut, engloutie par la fumée. Mon sang se glaça dans mes veines. Je n'aurais pas pu jurer qu'il s'agissait effectivement de Petit Ian, mais il y avait indubitablement quelqu'un enfermé là-haut. Ian courait déjà vers la porte de l'imprimerie en boitillant sur sa jambe en bois.
— Attends ! hurlai-je en me précipitant derrière lui.
Jamie était affalé les deux coudes sur sa presse, tentant de reprendre son souffle tout en remerciant les hommes qui l'avaient aidé.
Je bondis vers lui en le tirant par la manche.
— Petit Ian est là-haut ! criai-je en lui montrant la fenêtre du doigt.
Jamie recula d'un pas et scruta la fenêtre. On n'y voyait plus rien. De son côté, Ian se débattait pour se libérer d'un groupe de voisins qui essayait de l'empêcher d'entrer dans l'échoppe.
— Non, vous ne pouvez pas y aller ! s'égosillait le capitaine des pompiers en tentant de le maîtriser. Il n'y a plus d'escalier et le toit ne va pas tarder à s'effondrer !
Malgré le handicap de sa jambe, Ian était grand et vigoureux. Les pompiers bien intentionnés qui le retenaient, pour la plupart des soldats à la retraite, n'étaient pas de taille à lutter contre sa force de montagnard et son désespoir de père. Lentement, mais sûrement, la mêlée s'approchait centimètre après centimètre de la porte de l'échoppe, Ian entraînant vers les flammes ceux qui voulaient le sauver.
Jamie prit une grande inspiration puis bondit vers eux, rattrapant Ian par la ceinture.
— Calme-toi, Ian, hurla-t-il. Tu n'y arriveras pas, il n'y a plus d'escalier !
Il jeta un regard à la ronde, m'aperçut, traîna tant bien que mal Ian vers moi et le poussa dans mes bras.
— Tiens-le ! cria-t-il pour se faire entendre au-dessus du boucan. Je vais chercher le garçon.
Sur ces entrefaites, il tourna les talons et courut vers l'entrée de l'immeuble voisin, sous l'œil ébahi des propriétaires de la confiserie du rez-de-chaussée qui suivaient le spectacle sur le seuil de leur boutique.
Suivant l'exemple de Jamie, je passai mes bras autour de la taille de Ian et m'y accrochai de toutes mes forces. Il fit quelques tentatives pour suivre son beau-frère, puis capitula, raide comme un piquet dans mes bras, son cœur battant contre ma joue.
— Ne t'inquiète pas, dis-je sottement. Il va y arriver. Il va le sortir de là. Je le sais. J'en suis sûre.
Ian ne répondit pas. Il semblait prostré, telle une statue, son souffle court émettant une sorte de gémissement. Je relâchai prudemment mon étreinte et il resta planté là. Je me tins près de lui et il saisit ma main, la serrant convulsivement. Mes os en auraient sûrement été broyés si je n'avais serré la sienne en retour avec autant de force.
Une minute plus tard, nous vîmes une fenêtre s'ouvrir quelques étages au-dessus de la confiserie. Jamie, pieds nus, vint se percher sur son rebord. Il se retourna pour faire face au mur, s'agrippa à la gouttière au-dessus de lui, puis se hissa lentement, cherchant des prises dans les jointures des pierres de taille, du bout de ses longs orteils. Avec un grognement audible malgré le vacarme du feu et de la foule, il se hissa sur le rebord du toit en balançant ses jambes sur le côté, se redressa, puis disparut de l'autre côté du pignon.
Un homme plus petit n'y serait pas arrivé, Ian avec sa jambe en bois encore moins. J'entendis ce dernier siffler quelque chose entre ses dents mais, lorsque je me tournai vers lui, il avait les mâchoires serrées et les traits déformés par l'angoisse.
— Mais qu'est-ce qu'il fiche là-haut ? marmonnai-je. Le barbier, qui se trouvait à côté de moi, m'entendit.
— Il y a une trappe sur le toit de l'imprimerie, m'informa-t-il. Je suppose que M. Malcolm va essayer d'atteindre le dernier étage en passant par là. Qui est enfermé là-haut ? Son apprenti ?
— Non ! grogna Ian. Mon fils !
Le barbier recula d'un pas devant le regard assassin de Ian, et se signa en murmurant d'un air contrit :
— Je pouvais pas le deviner, quoi !
La foule tout entière poussa un cri de joie en voyant deux silhouettes apparaître sur le toit quelques secondes plus tard. Ian me lâcha la main et se rua en avant.
Jamie soutenait Petit Ian, un bras autour de sa taille. Ils étaient plies en deux, toussant et crachant la fumée qu'ils avaient avalée. Il était évident qu'ils ne pourraient pas négocier leur retour en faisant des acrobaties jusqu'à la fenêtre de l'immeuble voisin. Jamie aperçut Ian en bas dans la rue et mit ses mains en porte-voix.
— Une corde ! hurla-t-il.
Les pompiers étaient venus équipés. Leur chef s'avançait déjà en portant une corde enroulée mais Ian la lui arracha des mains, laissant le vieil homme cligner des yeux indignés.
La multitude recula tandis que Ian faisait un grand moulinet du bras. La lourde corde s'éleva dans les airs en décrivant une gracieuse parabole et atterrit dans la main tendue de Jamie avec la précision d'une abeille qui se pose sur une fleur. Jamie défit le nœud et disparut quelques instants de l'autre côté du toit, sans doute pour en fixer un bout à une cheminée.
Quelques minutes plus tard, les deux rescapés descendaient vers nous. Petit Ian, le visage barbouillé de noir, la corde enroulée sous ses bras et autour de son torse, toucha terre le premier ; il resta debout en vacillant un moment, puis ses genoux lâchèrent et il s'effondra sur les pavés comme une poupée de chiffon.
— Tu vas bien ? A bhalaich, parle-moi !
Agenouillé auprès de son fils, Ian lui soutenait la tête.
Jamie était adossé à la devanture de la confiserie, pantelant, mais apparemment sain et sauf. Je m'assis de l'autre côté du garçon et pris sa tête sur mes genoux.
Il offrait un spectacle pitoyable et je ne savais pas si je devais rire ou pleurer. Lorsque je l'avais vu la première fois le matin même, je l'avais trouvé plutôt mignon. Ce n'était pas un apollon, mais il avait les traits sympathiques de son père. À présent, tout un côté de son épaisse tignasse brune était réduit à une fine toison frisée et roussie, et il n'avait plus ni cils ni sourcils. Il ressemblait à un petit cochon rosé qui se serait roulé dans la suie.
Je cherchai son pouls sur le côté du cou. Il était raisonnablement fort, quoique irrégulier, ce qui n'avait rien d'étonnant. J'espérais que la fumée n'avait pas provoqué trop de dégâts aux poumons. Toujours inconscient, il toussait violemment et son corps maigrelet se convulsait sur mes genoux.
— Il va s'en sortir ? me demanda Ian.
Il saisit son fils sous les aisselles et le redressa en position semi-assise, lui tapotant les joues.
— Je crois, répondis-je. Mais il faut attendre encore un peu avant d'en être sûrs.
Le capitaine des pompiers courut vers nous, décrivant de grands gestes des bras.
— Reculez, reculez ! nous enjoignit-il. Le toit va s'effondrer.
De fait, nous eûmes à peine le temps de nous plaquer contre le mur d'en face que le toit de l'imprimerie s'affaissa d'un bloc dans un souffle rauque. Un épais nuage de particules incandescentes s'éleva dans les airs, se détachant sur le ciel sombre. Comme si celui-ci voulait se défendre d'une telle intrusion, quelques grosses gouttes commencèrent à tomber, s'écrasant lourdement sur les pavés autour de nous. Une pluie drue suivit bientôt et les Édimbourgeois, pourtant habitués, émirent des grognements consternés avant de battre rapidement en retraite dans les immeubles de la rue comme une armée de cafards, laissant la nature achever le travail de la pompe à eau.
Quelques instants plus tard, Ian et moi nous retrouvâmes seuls avec Petit Ian pendant que Jamie distribuait généreusement des pièces aux pompiers et aux voisins qui l'avaient aidé et mettait sa presse et le reste de son matériel à l'abri dans l'entrepôt du barbier.
— Comment va le garçon ? demanda-t-il en venant enfin nous rejoindre.
Entre-temps, la pluie s'était mise à tomber plus fort encore et ses effets sur son visage couvert de suie étaient plus que pittoresques. Ian releva les yeux vers lui et, pour la première fois depuis le matin, la colère, l'inquiétude et la peur quittèrent son visage.
— Il est aussi effrayant à voir que toi, répondit-il en riant, mais je crois que ça ira. Donne-nous un coup de main pour le porter, tu veux bien ?
Le temps d'arriver chez Mme Jeanne, Petit Ian pouvait presque marcher tout seul, soutenu néanmoins de chaque côté par son père et son oncle. Bruno vint nous ouvrir et lança des coups d'œil ahuris sur le spectacle que nous offrions, puis il éclata d'un rire tonitruant.
Le fait est que nous étions plutôt comiques à voir : Jamie et moi pieds nus et les vêtements de Jamie en lambeaux, brûlés, déchirés et couverts de suie en plusieurs endroits ; les cheveux noirs et lisses de Ian lui pendaient lamentablement devant les yeux, lui donnant l'air d'un rat noyé avec une jambe en bois. Mais le plus étrange était Petit Ian. Plusieurs têtes curieuses, attirées par les rugissements hilares du portier, pointèrent le nez au-dessus de la balustrade de l'escalier. Avec ses cheveux crépus et roussis, son visage rouge et enflé, son nez aquilin et ses yeux hagards dépourvus de cils, il faisait fortement penser à quelque oisillon exotique, un flamant rosé, peut-être.
Une fois, à l'abri dans le petit salon du dernier étage, la porte refermée, Ian se tourna vers son malheureux rejeton.
— Tu vas survivre, n'est-ce pas, vaurien ?
— Ou... oui, père, répondit Petit Ian d'une voix rauque. Il semblait fortement souhaiter que ce ne soit pas le cas.
— Tant mieux ! dit son père d'un air sinistre. Est-ce que tu as quelque chose à dire pour ta défense ou je te corrige tout de suite pour nous faire gagner du temps à tous les deux ?
— Tu ne peux pas frapper quelqu'un qui vient d'avoir les sourcils brûlés, intervint Jamie. Ce n'est pas humain.
Il se tenait devant la console, occupé à remplir des verres de porto. Il en tendit un à l'adolescent qui le saisit avec avidité.
— Hmmm... tu n'as pas tort, médita Ian en contemplant son fils.
Celui-ci offrait un spectacle si ridicule qu'il avait du mal à réprimer son envie de rire.
— Soit, dit-il enfin, je t'accorde un répit. Mais tu ne perds rien pour attendre, mon garçon, et ce n'est rien à côté de ce que ta mère te réserve quand elle mettra enfin la main sur toi. Mais pour l'instant, repose-toi.
Manifestement peu rassuré par la magnanimité de son père, Petit Ian s'enfonça dans son fauteuil et enfouit le nez dans son verre.
Jamie s'assit sur un coffre en face de son neveu et lui posa la main sur l'épaule.
— Tu te sens assez fort pour me raconter ce qui s'est passé, mon garçon ?
— Euh... oui, je crois, répondit prudemment Petit Ian.
— Bon, alors explique-moi ce que tu faisais à l'imprimerie et comment le feu s'est déclenché.
Petit Ian réfléchit une bonne minute, puis avala une autre gorgée de porto pour se donner du courage.
— C'est moi qui l'ai mis, annonça-t-il enfin.
Jamie et Ian bondirent en même temps. Je devinai que Jamie révisait son jugement quant à l'idée de ne pas frapper un homme sans sourcils, mais il parvint à maîtriser sa colère.
— Pourquoi ? se contenta-t-il de demander.
— Eh bien... commença l'adolescent. C'est à cause de cet homme...
Il s'arrêta net comme s'il était soudain devenu sourd et muet, mettant les nerfs de ses interlocuteurs à rude épreuve.
— Quel homme ? s'impatienta Jamie.
Petit Ian s'accrocha désespérément à son verre, l'air de plus en plus malheureux.
— Réponds à ton oncle ou je te botte le cul ! s'énerva Ian.
À force de menaces et de cajoleries, ils parvinrent tant bien que mal à lui sortir les vers du nez.
Ce matin-là, Petit Ian s'était rendu dans une taverne de Kerse où on lui avait demandé de retrouver Wally et de l'aider à charger les fûts d'eau-de-vie gâtée et le mauvais vin destinés aux douaniers.
— » On » ? s'étonna Ian. Qui, « on » ?
— Moi, rétorqua Jamie.
Il agita la main vers son beau-frère, l'incitant à se taire, et expliqua brièvement :
— Oui, je savais que ton fils était à Édimbourg. Nous en reparlerons plus tard. Pour l'instant, s'il te plaît, laisse-le parler.
Ian fusilla Jamie du regard, ouvrit la bouche pour lui exprimer le fond de sa pensée, puis se ravisa et enjoignit à son fils de poursuivre.
— C'est que j'avais faim... reprit celui-ci.
— Tu as toujours faim ! déclarèrent son père et son oncle à l'unisson.
Ils échangèrent un regard surpris, puis se mirent à rire malgré eux, la tension entre eux s'apaisant légèrement.
C'était à la taverne que Petit Ian avait aperçu l’» homme », un marin au visage de fouine, avec un œil borgne et une queue-de-cheval, en grande discussion avec le patron.
— Il te cherchait, oncle Jamie, dit Petit Ian que son troisième verre de porto commençait à rendre plus loquace. Il t'appelait par ton vrai nom.
Jamie tressaillit.
— Tu veux dire Jamie Fraser ? Petit Ian hocha la tête.
— Oui, mais il connaissait aussi ton autre nom, Jamie Roy.
— Jamie Roy ? répéta Ian en jetant un regard surpris à son beau-frère.
Celui-ci haussa les épaules d'un air impatient.
— Oui, c'est ainsi qu'on m'appelle sur les docks, expliqua-t-il. Bon sang, Ian ! ne fais pas cette tête, tu sais bien comment je gagne ma vie !
— Certes, mais je ne savais pas que tu te servais de mon fils pour le faire !
Le marin avait demandé au tavernier comment un vieux loup de mer, traversant une mauvaise passe et en quête d'un emploi, pouvait contacter un certain Jamie Fraser, dont on disait qu'il engageait souvent des hommes de main. Comme le tavernier feignait de ne rien savoir, l'homme s'était penché vers lui, avait poussé une pièce sur le comptoir et lui avait demandé à voix basse si le nom de Jamie Roy lui était plus familier.
Le tavernier n'avait pas cédé et le marin avait quitté la taverne, Petit Ian sur ses talons.
— J'ai pensé qu'il serait bon de savoir qui il était et ce qu'il voulait, expliqua-t-il.
— Tu aurais pu au moins laisser un mot pour Wally au tavernier, grommela Jamie. Que s'est-il passé ensuite ?
Le marin s'était engagé d'un pas leste sur la route d'Édimbourg, parcourant en moins d'une heure les huit kilomètres qui le séparaient de la ville. Puis il s'était rendu tout droit à la taverne du Hibou vert.
Je tressaillis en entendant ce nom mais ne dis rien de peur d'interrompre le récit.
— Elle était bondée, rapporta l'adolescent. Il s'était passé quelque chose dans la matinée et tout le monde en parlait, mais ils se sont tus en me voyant entrer. Le marin a commandé un verre de whisky et a demandé au patron s'il connaissait un fournisseur d'alcool du nom de Jamie Roy ou Jamie Fraser. Sans résultat.
L'homme était ensuite allé de taverne en taverne, toujours suivi par son ombre fidèle et, dans chaque établissement, avait renouvelé sa commande et ses questions.
— Il devait être soûl après tout ce whisky, observa Ian.
Petit Ian secoua la tête.
— Il ne le buvait pas, il se contentait de le humer.
— Tu veux dire que pas une fois il ne l'a goûté ? demanda Jamie, surpris.
— Si, au Chien de fusil puis au Sanglier bleu, mais il a juste trempé ses lèvres et il a reposé son verre. Dans les cinq autres endroits où je l'ai suivi, il n'y a pas même pas touché...
Jamie semblait absorbé dans ses pensées, le front soucieux.
— Et ensuite ? demanda Ian.
L'adolescent retrouva son air penaud, baissant les yeux vers son quatrième verre.
— Eh bien... c'est que... la route a été longue entre Kerse et Édimbourg... et j'avais très soif.
Ian et Jamie échangèrent un regard entendu.
— Tu as trop bu, soupira Jamie, résigné.
— Je pouvais pas deviner qu'il allait faire toutes les tavernes, non ? se défendit Petit Ian, les oreilles cramoisies.
— Non, bien sûr que non, mon garçon, dit Jamie en étouffant les grognements de Ian. Jusqu'où as-tu tenu ?
Sur le coup de midi, à mi-chemin du Royal Mile, anéanti par les effets cumulés d'un réveil aux aurores, d'une marche de huit kilomètres et de deux litres de bière, l'adolescent s'était endormi dans un coin, ne se réveillant qu'une heure plus tard pour réaliser que sa proie s'était évanouie depuis longtemps.
— Je suis venu ici pour prévenir oncle Jamie, expliqua-t-il. Mais il était déjà parti.
Il me lança un bref regard et ses oreilles rougirent encore.
— Qu'est-ce qui t'a fait penser qu'il serait ici ? demanda Ian, suspicieux.
Il n'attendit pas la réponse. Il pivota sur ses talons et se tourna vers son beau-frère, laissant enfin parler la colère qu'il réprimait depuis le matin :
— Tu n'es qu'un traître, Jamie Fraser. Comment oses-tu entraîner mon fils dans des maisons pareilles ?
— Tu peux parler, papa ! fit Petit Ian derrière lui.
Il bondit sur ses pieds, oscillant légèrement, et posa les mains sur ses hanches, toisant son père.
— Moi ? glapit Ian, interloqué. Qu'est-ce que tu veux dire par là, morveux !
— Je veux dire que tu n'es qu'un hypocrite ! cracha l'adolescent. Quand je pense que tu nous bassines à longueur de journée, Michael et moi, avec tes histoires d'union sacrée et de fidélité conjugale, alors qu'à la moindre occasion tu files ici pour forniquer avec des putains !
— Quoi ?
Ian avait viré au violet. Il était planté au milieu de la pièce, le souffle coupé, sans comprendre ce qui lui arrivait. Je lançai un regard alarmé vers Jamie, mais celui-ci semblait trouver la situation plutôt comique.
— Tu n'es qu'un... qu'un... faux-cul ! jeta Petit Ian.
Il parut assez fier de lui et marqua une pause triomphale, cherchant une autre insulte aussi expressive. Il ouvrit la bouche, mais il n'en sortit qu'un rot gras.
— Je crois qu'il est complètement soûl ! chuchotai-je à Jamie.
— Oui, répondit-il. J'aurais dû m'en rendre compte plus tôt, mais il a le teint tellement rouge que je ne me suis aperçu de rien.
Ian père, lui, n'avait pas bu, quoiqu'il fût aussi rouge que son fils. Retrouvant enfin son souffle, il vociféra, les yeux exorbités et les muscles du cou bandés :
— Qu'est-ce que tu racontes, espèce de malotru ?
Il avança d'un air menaçant vers son fils qui recula d'un pas, se heurta contre le bord du sofa et tomba à la renverse dans les coussins en velours.
— Elle ! lança-t-il en me désignant du doigt. Tu trompes maman avec cette... prostituée !
La gifle de Ian le renversa de tout son long sur le canapé.
— Comment oses-tu parler de ta tante Claire de cette manière ! s'écria Ian, outré. Sans parler de ta pauvre mère et de moi !
— Ma tante ? répéta Petit Ian d'une voix faible.
— Tu es parti ce matin avant que j'aie eu le temps de me présenter, intervins-je.
— Mais... mais vous êtes morte, dit-il sottement.
— Pas encore, assurai-je.
Il me dévisagea longuement avec des yeux ronds, puis une lueur fascinée les traversa.
— Il y a des vieilles à Lallybroch qui disent que vous êtes une magicienne, une dame blanche, peut-être même une fée. Quand oncle Jamie est rentré de Culloden sans vous, elles ont dit que vous étiez probablement retournée vivre parmi les lutins et les gnomes. C'est vrai ? Vous vivez sur une colline enchantée ?
Je regardai Jamie d'un air interdit et il leva les yeux au ciel.
— Non, répondis-je, je... euh... je...
— Après Culloden, ta tante a fui en France, déclara soudain Ian d'un ton ferme. Elle croyait que ton oncle avait été tué durant la bataille ; aussi, elle est retournée vivre dans sa famille. Comme elle avait fait partie des proches du prince Tearlach[7], elle ne pouvait revenir en Écosse sans risquer d'être emprisonnée ou même exécutée. Mais lorsqu'elle a appris que ton oncle était encore en vie, elle a embarqué sur le premier navire pour venir le retrouver.
Petit Ian en resta bouche bée, tout comme moi-même.
— Euh, voilà, confirmai-je. C'est exactement comme ça que ça s'est passé.
Le garçon nous regardait tour à tour, Jamie et moi, avec émotion.
— Alors comme ça, vous vous êtes enfin retrouvés ? dit-il dans un souffle. Comme c'est beau !
La tension retomba. Ian hésita, puis ses épaules s'affaissèrent.
— Moui... grommela-t-il. C'est vrai que c'est une jolie histoire.
— Je ne m'attendais pas à devoir lui faire ça avant deux ou trois ans, observa Jamie.
Il soutenait la tête de son neveu, l'aidant à vomir dans la bassine que je lui tendais.
— Qu'est-ce que tu veux ? soupira Ian. Il a toujours été en avance sur son âge. Il a appris à marcher avant de savoir tenir debout et il était toujours en train de tomber dans la cheminée, la bassine d'eau, la mare aux canards...
Il tapota affectueusement le dos de son fils.
— Vas-y, mon garçon, l'encouragea-t-il. Soulage-toi.
Je profitai de cette accalmie pour descendre aux cuisines et chercher de quoi nous restaurer pendant que les hommes s'occupaient du garçon. Je hâtai le pas, espérant que Jamie laisserait le malheureux souffler un peu avant de reprendre son interrogatoire, mais également de peur de rater une partie de son récit.
Lorsque je revins les bras chargés quelques minutes plus tard, je devinai tout de suite que j'avais en effet loupé un épisode majeur. Petit Ian faisait nerveusement les cent pas dans la pièce, me lançant des coups d'œil furtifs. Jamie était impassible comme à son habitude, mais Ian paraissait aussi mal à l'aise que son fils. Il se précipita pour me prendre mon plateau, me murmura un vague remerciement mais évita de croiser mon regard.
Je lançai un coup d'œil interrogateur vers Jamie, qui me sourit en haussant les épaules.
— Tiens, voilà du pain et du lait pour toi, dis-je à Petit Ian en lui tendant une assiette et un bol... Du thé chaud pour toi, dis-je à Ian en lui présentant la théière... Et du whisky pour toi, achevai-je en donnant la bouteille à Jamie. J'ai aussi apporté du thé froid pour vos brûlures.
— Du thé froid ? se plaignit Jamie. La cuisinière n'avait plus de beurre ?
— On ne met pas de beurre sur des brûlures, l'informai-je. On y met du jus d'aloès ou de plantain mais il n'y en avait pas. Du thé froid fera l'affaire.
Je posai un cataplasme sur les mains et les avant-bras brûlés de Petit Ian, puis lui tamponnai la figure avec des serviettes imbibées de thé tandis que Ian et Jamie buvaient leurs breuvages respectifs chacun de leur côté. Après quoi, tout le monde se rassit pour écouter le reste de l'histoire.
— Après être sorti d'ici, reprit l'adolescent, j'ai marché un peu dans la ville, me demandant ce que je devais faire. Puis je me suis dit que si le marin faisait toutes les tavernes du Royal Mile en commençant par le haut, je pourrais peut-être le rattraper en commençant par le bas.
— Bravo ! approuva Jamie. Et tu l'as retrouvé ? Le garçon acquiesça.
Il l'avait retrouvé presque au pied de la grande rue, à deux pas du palais de Holyrood, dans la salle d'une brasserie. Apparemment, le marin faisait une pause car, cette fois, il était attablé devant une pinte de bière entamée. Le garçon l'avait épié par la fenêtre depuis la cour, caché derrière un tonneau, jusqu'à ce que l'homme paie sa consommation et se lève.
— Il n'est plus entré dans d'autres tavernes, mais il est allé tout droit à Carfax Close, à l'imprimerie. Là, naturellement, il a trouvé la porte fermée. Il a regardé à travers les vitres et j'ai cru qu'il allait en casser une pour entrer. Mais comme il y avait trop de monde dans la rue, il a attendu un moment puis rebroussé chemin. J'ai eu juste le temps de me réfugier dans l'échoppe du tailleur pour ne pas me faire voir.
L'homme s'arrêta à l'entrée de la ruelle, hésita puis bifurqua sur la droite avant de s'engouffrer dans une petite contre-allée parallèle à Carfax Close.
— J'ai tout de suite compris qu'il avait l'intention de s'introduire dans la petite cour derrière l'imprimerie et de passer par la porte de service. Alors, j'ai pensé aux pamphlets.
— Quels pamphlets ? demanda aussitôt Ian.
— Les nouveaux pamphlets de M. Gage, répondit son fils.
Ian se tourna vers Jamie sans comprendre.
— Des pamphlets politiques, expliqua celui-ci. Une diatribe contre la nouvelle taxe postale, avec une exhortation à la désobéissance civile en ayant recours à la violence si nécessaire. Gage devait passer les prendre demain matin.
Ian était livide.
— Nom de Dieu ! jura-t-il, horrifié. Jamie, tu as perdu la tête ? Il n'y a plus un centimètre carré de ton dos qui ne soit zébré de cicatrices ! L'encre de ton pardon royal n'est pas encore sèche ! Et tu t'en vas fricoter avec Tom Gage et sa bande d'excités, en entraînant mon fils pardessus le marché !
Son ton montait progressivement. Il se leva de son siège, les poings serrés.
— Tu as donc le diable dans la peau, Jamie ! Tu trouves qu'on n'a pas encore assez souffert de tes folies, Jenny et moi ? Après la rébellion, la guerre, la famine, la prison... tu n'as pas encore ton content de sang et de violence ?
— Si, rétorqua sèchement Jamie. Je ne fais pas partie du groupe de Gage. Mais je te rappelle que je suis imprimeur. Il a payé pour ses pamphlets.
Ian haussa les épaules d'un air exaspéré.
— Ça te fera une belle jambe quand ils t'auront arrêté et qu'ils t'emmèneront à Londres pour te pendre ! Si jamais les agents de la Couronne trouvent ces tracts dans ta boutique...
Il s'interrompit brusquement et se tourna vers son fils.
— Je comprends... tu savais où étaient ces pamphlets et tu as voulu les brûler, c'est ça ?
Petit Ian hocha la tête.
— Je n'avais pas le temps de les déplacer, dit-il, l'air penaud. Il y en avait cinq mille. Le marin avait déjà brisé la fenêtre à l'arrière de l'atelier et tentait de pousser le verrou.
Ian fît de nouveau volte-face et fixa Jamie en vociférant :
— Tu n'es qu'un fou, Jamie, un fou dangereux. D'abord les jacobites, et maintenant les agitateurs...
Jamie bondit, à présent aussi rouge que son beau-frère.
— Parce que le soulèvement de Charles-Édouard Stuart, c'était ma faute peut-être ! Tu oublies que j'ai tout fait pour l'arrêter, pauvre idiot ! J'ai tout sacrifié pour essayer de nous sauver : mes terres, ma liberté, ma femme ! Pour te sauver, toi aussi ! À présent, tu me le reproches ! Après tout, de quoi te plains-tu ? Aujourd’hui, Lallybroch appartient à Petit Jamie, non ? À ton fils, Ian, pas au mien.
— Je ne t'avais rien demandé.
— Non, et je ne te reproche rien, bon sang ! Mais les faits sont là. Mon père m'a légué Lallybroch et je m'en suis occupé de mon mieux. J'ai veillé sur la terre et les métayers, avec ton aide. Je n'aurais rien pu faire sans toi et Jenny, et je ne regrette pas un instant d'avoir laissé le domaine à mon neveu. Mais cela n'empêche...
Il s'interrompit, le souffle court, les muscles de ses épaules contractés sous la chemise en lin. Je n'osais ni bouger ni parler mais je croisai le regard terrifié de Petit Ian et posai la main sur son épaule, autant pour le réconforter que pour me rassurer moi-même.
Faisant un effort évident pour se calmer, Jamie reprit sur un ton plus modéré :
— Ian, je te jure que je n'ai pas mis la vie de ton fils en danger. Il n'a jamais été mêlé directement à mes affaires. Je ne l'ai pas laissé aller sur la grève avec Fergus récupérer la marchandise, malgré ses supplications.
Il lança un regard vers Petit Ian et son expression se teinta d'un mélange d'affection et d'irritation.
— Je ne lui ai pas demandé de venir me rejoindre à Édimbourg et je lui ai tout de suite dit qu'il devait rentrer chez lui.
— Peut-être, mais tu n'as rien fait pour le forcer à rentrer, rétorqua Ian. Tu n'as même pas envoyé un message pour nous prévenir qu'il était avec toi. Tu te rends compte que Jenny n'a pas fermé l'œil depuis sa fugue ! Elle est morte d'inquiétude !
— C'est vrai, admit Jamie en baissant les yeux. C'est parce que... je comptais le raccompagner moi-même.
— Il est assez grand pour voyager seul, grogna Ian. Il est bien venu jusqu'ici par ses propres moyens, non ?
— Ce n'est pas ça, dit Jamie.
Il hésita, saisit une tasse vide et la roula entre ses paumes, embarrassé.
— Je voulais le raccompagner afin de vous demander, à toi et à Jenny, si vous accepteriez qu'il vienne vivre avec moi quelque temps.
Ian laissa échapper un petit ricanement caustique.
— Je rêve ! lâcha-t-il. Tu voulais nous demander si nous acceptions de le voir pendu ou déporté avec toi, c'est ça ?
Jamie s'échauffa à nouveau.
— Tu sais très bien que je ne laisserai rien lui arriver, Ian ! Bon sang, j'aime ce garçon comme s'il était mon propre fils, tu le sais très bien !
— Peut-être, siffla Ian entre ses dents, mais ce n'est pas ton fils, c'est le mien.
Jamie resta silencieux de longues minutes puis reposa la tasse sur la console avec un soupir.
— C'est vrai, dit-il doucement. Tu as raison.
Un lourd silence s'abattit sur la pièce, les deux hommes boudant dans leur coin. Puis Ian s'essuya le front du revers de la main et se tourna vers son fils.
— Allez, viens ! lui dit-il. J'ai pris une chambre au Halliday.
Petit Ian, les yeux rivés sur le plancher, ne bougea pas d'une semelle.
— Non, papa, répondit-il d'une petite voix. Je ne pars pas avec toi.
Ian blêmit, fixant avec incrédulité son fils qui se balançait doucement sur le sofa, tête baissée.
— Ah non ?
Le garçon déglutit.
— Je... je partirai avec toi demain, papa. On rentrera ensemble à la maison, si tu veux. Mais pas maintenant.
Ian resta un long moment sans rien dire, le regard vide et les épaules affaissées. Puis il dit simplement :
— Bon...
Sans un mot de plus, il tourna les talons et sortit de la pièce, refermant très doucement la porte derrière lui. J'entendis le claquement sourd de sa jambe de bois sur les marches de l'escalier puis, au loin, la voix de Bruno lui souhaitant le bonsoir. Puis le silence.
Recroquevillé sur le sofa, Petit Ian tremblait de la tête aux pieds, pleurant sans faire de bruit.
Jamie vint s'asseoir près de lui et lui caressa le crâne.
— Ça va aller, mon garçon, dit-il doucement. Mais tu n'aurais pas dû lui faire ça.
— Je n'ai pas voulu lui faire de peine, je te le jure, gémit l'adolescent.
— Je sais bien, mais ce n'est pas une chose à dire à son père...
— Je n'avais pas le choix, oncle Jamie, sanglota le garçon. Je ne pouvais pas lui dire, je ne pouvais le raconter qu'à toi.
Jamie m'adressa un regard surpris, puis souleva le menton de son neveu pour le regarder dans les yeux.
— De quoi tu parles ? demanda-t-il.
— L'homme, le marin à la queue-de-cheval...
— Oui, et alors ?
— Je... crois que je l'ai tué.
— Comment ça,
— Eh bien... j'ai menti tout à l'heure. Lorsque je suis entré dans l'imprimerie, il était déjà à l'intérieur.
Le marin était dans la petite pièce au fond de la boutique, où étaient entreposées les piles de pamphlets fraîchement imprimés, aux côtés des stocks d'encre, des tampons utilisés pour sécher la presse et de la petite forge où les caractères usés étaient fondus et remoulés.
— Il était en train de voler des pamphlets et de s'en fourrer plein les poches, hoqueta Petit Ian. Quand je l'ai vu, je lui ai crié de les remettre à leur place. Il s'est retourné vers moi, il a pointé un pistolet et il a tiré.
Constatant qu'il avait raté son coup, l'homme s'était précipité vers l'adolescent, brandissant son arme comme une matraque.
— Je n'ai pas eu le temps de m'enfuir ni de réfléchir, renifla l'adolescent. J'ai tendu la main derrière moi et j'ai attrapé la première chose qui est tombée sous mes doigts.
En l'occurrence, c'était la longue louche en cuivre qui servait à verser le plomb fondu dans les moules. La forge était encore allumée, le feu couvant en veilleuse, et, bien qu'il n'y eût plus qu'une petite flaque de métal en fusion dans le creuset, des gouttes brûlantes avaient volé au visage du marin.
— Il s'est mis à gueuler comme un cochon qu'or égorge ! se souvint Petit Ian en frissonnant.
Tenant son visage entre ses mains, le marin s'était effondré sur le sol, renversant au passage la petite forge et éparpillant des charbons ardents dans toute la pièce
— C'est comme ça que le feu s'est déclenché. J'ai voulu l'étouffer mais une pile de papier vierge s'est embrasée II y a eu comme un « wouf ! » et c'était comme si toute la pièce avait pris feu en même temps.
— Les fûts d'encre, sans doute, devina Jamie. La poudre est dissoute dans de l'alcool.
De hautes rames de papier en flammes se renversèrent entre Petit Ian et la porte de service, formant un mur de feu qui dégageait une fumée noire et menaçait de l'engloutir à tout instant. Le marin, aveuglé et hurlant comme un possédé, se tordait de douleur sur le plancher entre l'adolescent et l'autre porte qui donnai sur la rue.
— Je n'ai pas osé l'enjamber, expliqua le garçon de nouveau au bord des larmes.
Pris de panique, il avait opté pour l'escalier et s'était réfugié au premier étage, pour se retrouver cerné par les flammes qui envahissaient déjà la remise à l'arrière du bâtiment et gagnaient du terrain dans l'escalier emplissant tout l'étage d'une fumée aveuglante.
— Tu n'as pas pensé à la trappe sur le toit ? demanda Jamie.
Petit Ian fit non de la tête.
— J'ignorais qu'il y en avait une.
— C'est vrai, d'ailleurs, intervins-je. À quoi sert cette trappe ?
Jamie esquissa un sourire.
— » Seul le renard sot n'a qu'une sortie à son terrier » expliqua-t-il. C'est moi qui l'ai fait installer en cas d'urgence, mais je t'avoue que je n'avais pas pensé à un incendie.
Se retournant vers Petit Ian, il demanda :
— Tu crois que cet homme a pu s'en sortir vivant ?
— Je ne vois pas comment, répondit le garçon. Mais s'il est mort, c'est moi qui l'ai tué. Je ne pouvais pas dire à papa que j'étais un ass... un ass...
Il se remit à pleurer.
— Mais non, tu n'es pas un assassin, dit fermement Jamie. Cesse de pleurer, tu n'as rien fait de mal. Tu m'entends ?
Le garçon hocha la tête, sanglotant de plus belle. Je passai un bras autour de son épaule et l'attirai vers moi, lui caressant les cheveux en lui murmurant de ces petits mots qu'on dit pour calmer les enfants. Entre deux sanglots, il balbutiait dans mon décolleté des phrases inintelligibles dont je ne saisissais que des bribes : « ... péché mortel... rôtir en enfer... pas le dire à papa... plus jamais rentrer à la maison ».
Jamie me lança un regard interrogateur mais je haussai les épaules d'un air impuissant, lissant en arrière l'épaisse mèche noire qui retombait sur le front du garçon. Enfin, Jamie lui glissa la main sous la nuque et le força à le regarder.
— Écoute-moi, mon garçon, dit-il. D'une part, ce n'est pas une faute que de tuer un homme qui veut ta peau. L'Église ne t'interdit pas de te défendre ni de défendre ta famille et ta patrie. Dis-toi bien que tu n'as pas commis de péché mortel et que tu n'es pas damné pour l'éternité.
— Ah non ? dit Petit Ian en reniflant. Il se moucha sur sa manche.
— Non, confirma Jamie. Demain, nous irons voir le père Hayes et tu te confesseras. Tu verras qu'il te donnera l'absolution et te dira la même chose que moi.
— Oh, fit le garçon, soulagé.
Ses épaules se redressèrent légèrement, comme débarrassées d'une lourde charge.
— D'autre part, poursuivit Jamie, tu n'as pas à avoir peur de le dire à ton père.
Si Petit Ian avait accepté facilement l'argument de Jamie sur le salut de son âme, il semblait nettement plus dubitatif quant à sa seconde affirmation.
— Je ne te dis pas qu'il sera ravi, précisa Jamie. À vrai dire, il va probablement en faire une jaunisse, mais il comprendra. Il ne te rejettera pas et ne te reniera pas si c'est ce qui te fait peur.
L'espoir et le doute se livraient bataille dans le regard de l'adolescent.
— Tu... tu crois vraiment qu'il va comprendre ? demanda-t-il. Je pensais qu'il... est-ce que papa a jamais tué un homme ? Jamie sursauta, pris de court.
— Eh bien... hésita-t-il. Sans doute. Après tout, il a fait la guerre, mais, à dire vrai, je n'en sais rien. Ce n'est pas le genre de choses dont les hommes aiment parle entre eux. Sauf les soldats quand ils ont trop bu.
Petit Ian acquiesça, l'air plus ou moins convaincu.
— C'est pour ça que tu voulais me parler plutôt qu'à ton père ? demanda Jamie. Parce que tu sais que j'ai déjà tué ?
— Oui, répondit le garçon, j'ai pensé que... tu saurais quoi faire.
— Ah.
Jamie parut décontenancé un moment puis si redressa, acceptant avec résignation le fardeau que son neveu venait de déposer à ses pieds.
— Eh bien... commença-t-il. Si j'étais toi, je me demanderais d'abord si j'avais le choix. Tu ne l'avais pas, alors tranquillise-toi. Ensuite, j'irais me confesser ou, si cela m'était impossible, je réciterais un acte de contrition... cela suffit quand il ne s'agit pas d'un péché mortel. Non pas que tu aies fauté, se hâta-t-il de préciser, mais la contrition revient à dire que tu regrette profondément le geste que la fatalité t'a contraint à commettre. Ce sont des choses qui arrivent. Puis je réciterai une prière pour l'âme du mort afin qu'il repose en paix et ne revienne pas me hanter. Tu connais la prière pour le repos de l'âme ? C'est celle que j'utilise toujours sur le champ de bataille : Accueille cette âme auprès de toi, ô Seigneur, toi qui règnes sur le royaume des dieux. Amen
— Accueille cette âme auprès de toi, ô Seigneur, toi qui règnes sur le royaume des dieux... Amen, répéta docilement Petit Ian.
Puis il hocha la tête d'un air satisfait et se tourna nouveau vers son oncle.
— Très bien, et après ?
Jamie tendit la main et caressa tendrement la joue de son neveu.
— Après, mon garçon, tu apprends à vivre avec, c'est tout.