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OLD MONTGOMERY HIGHWAY
BIRMINGHAM, ALABAMA
22 septembre 1986
En arrivant ce dimanche, Evelyn Couch trouva Mrs. Threadgoode endormie et, à voir ce visage ridé figé par le sommeil, elle prit soudain conscience de l’âge de son amie, et cela lui fit peur.
— Mrs. Threadgoode! L’appela-t-elle en la secouant doucement.
Mrs. Threadgoode ouvrit les yeux, porta la main à ses cheveux pour en réparer le désordre et demanda à Evelyn :
— Oh, ma belle, ça fait longtemps que vous êtes là?
— Non, je viens juste d’arriver.
— Eh bien, promettez-moi de ne pas me laisser dormir les jours de visite. D’accord ?
Evelyn s’assit et donna à la vieille dame une assiette en carton avec un sandwich barbecue, une part de tarte au citron, une fourchette en plastique et une serviette en papier.
— Oh, Evelyn ! Où avez-vous acheté ça ? Là-bas, au café ?
— Non, c’est moi qui l’ai fait.
— Vraiment? Oh! Dieu vous bénisse!
Evelyn avait remarqué que depuis ces deux derniers mois, son amie avait tendance à confondre les époques, et il lui arrivait même de l’appeler Cleo. Au début, elle se reprenait en riant mais elle s’en apercevait de moins en moins, à présent.
— Désolée de m’être assoupie comme ça. Mais il n’y a pas que moi ; tout le monde ici est épuisé.
— Pourquoi? Vous ne pouvez pas dormir la nuit?
— Ma belle, ça fait des semaines que personne ici ne prend plus de repos. Vesta Adcock passe des nuits entières à téléphoner. Elle appelle tout le monde, du maire de la ville au président, et même la reine d’Angleterre l’autre soir, pour se plaindre de je ne sais plus quoi. Et avec ça, si vous la voyiez, elle est maquillée comme une vieille poule.
— Mais pourquoi ne ferme-t-elle pas sa porte?
— Elle la ferme.
— Alors pourquoi ne lui enlèvent-ils pas le téléphone dans sa chambre ?
— Ma chère Evelyn, c’est bien ce qu’ils ont fait, mais elle continue d’appeler quand même.
— Mon Dieu, elle a perdu la tête ?
— Oh, disons plutôt qu’elle n’a plus les pieds sur terre.
— Oui, c’est le moins qu’on puisse dire.
— Ma chère Evelyn, je boirais volontiers un soda avec cette tarte. Voudriez-vous aller m’en chercher un ? J’irais volontiers moi-même, mais je n’y vois plus assez bien pour trouver la fente.
— Oh ! J’aurais dû y penser, je suis désolée.
— Tenez, voici un nickel.
— Allons, Mrs. Threadgoode, je vous en prie, laissez-moi vous l’offrir.
— Non, Evelyn, prenez, insista Mrs. Threadgoode, je ne veux pas que vous dépensiez votre argent pour moi. Je ne boirai que si c'est moi qui paie.
Finalement, Evelyn prit les cinq cents et, comme d’habitude, rajouta les soixante-cinq autres que coûtait aujourd’hui un soda.
— Merci, ma petite... Evelyn, est-ce que je vous ai jamais dit que je détestais les choux de Bruxelles ?
— Non. Pourquoi ne les aimez-vous pas ?
— Je ne sais pas, à vrai dire. Mais j’aime tous les autres légumes. Pas les surgelés ni les conserves, toutefois. Je les aime frais, comme le maïs, les haricots secs, les tomates vertes en beignets...
— Savez-vous que la tomate est un fruit? fit observer Evelyn.
Mrs. Threadgoode s’en montra surprise.
— Non, vraiment?
— Parfaitement.
— Quand je pense que je l’ai prise pour un légume pendant toute ma vie! dit Mrs. Threadgoode, l’air perplexe. Je les ai toujours cuisinées comme des légumes. Et vous me dites que c’est un fruit!
— Oui, c’est ce que j’ai appris à l’école des arts ménagers.
— Eh bien, je ferai semblant de ne pas le savoir ; même si je me trompe, je préfère voir ces chères tomates comme des légumes. En tout cas, les choux de Bruxelles en sont, eux, n’est-ce pas?
— Oui.
— Ah! Je préfère ça. Et les haricots de Lima aussi ?
— Oui, des légumes secs.
— A la bonne heure !
Mrs. Threadgoode mordit avec appétit dans sa tarte, demeura silencieuse un instant, puis un sourire éclaira son visage.
— Vous savez, Evelyn, j’ai fait un rêve merveilleux cette nuit. P’pa et M’ma Threadgoode se tenaient devant le porche de la vieille maison et ils me faisaient signe de les rejoindre. Et bientôt j’ai vu Cleo arriver, et Albert et tous les Threadgoode, et ils m’appelaient, me pressant de revenir parmi eux. Moi, j’en avais terriblement envie, mais je savais que je ne le pouvais pas. Je leur ai dit que je devais attendre que Mrs. Otis se soit adaptée à sa vie ici, et M’ma m’a dit de sa voix douce: «Alors, dépêche-toi, Ninny, parce qu’on t’attend tous. »
Mrs. Threadgoode se tourna vers Evelyn.
— Il y a des fois où il me tarde tellement d’aller au paradis. La première chose que je ferai en arrivant là-bas, c’est de chercher Railroad Bill... Ils n’ont jamais pu découvrir qui il était. Bien sûr, c’était un homme de couleur, mais je suis certaine qu’il est au paradis parmi les anges. Vous ne le pensez pas, Evelyn ?
— Il y est sûrement, ça ne fait pas de doute.
— Tant mieux, parce que si quelqu’un mérite d'y être, c’est bien lui. J’espère seulement que je saurai le reconnaître.