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OLD MONTGOMERY HIGHWAY
BIRMINGHAM, ALABAMA
11 mai 1986
Evelyn Couch ouvrit une poche en plastique remplie de carottes et de céleri coupés en bâtonnets et en offrit à Mrs. Threadgoode. Mais celle-ci préféra ses cacahuètes enrobées de chocolat.
— Non, merci, ma douce, je n’aime pas trop les crudités. Pourquoi mangez-vous ça, d’ailleurs ?
— Je fais un régime. J’ai le droit de manger tout ce qui me fait plaisir à la condition qu’il n’y ait ni sucre ni graisse.
— Vous essayez encore de maigrir ?
— Oui, mais c’est difficile, je suis devenue tellement grosse.
— Ma foi, ça ne regarde que vous, mais je vous trouve bien comme vous êtes.
— Oh, Mrs. Threadgoode, c’est gentil de me dire ça, mais je dois porter du 46 maintenant.
— Vous ne me paraissez pas grosse. Essie Rue, elle, était vraiment forte. Mais elle a toujours eu tendance à l’embonpoint, même quand elle était petite. Il lui était arrivé de peser plus de cent kilos.
— Ah oui ?
— Oui, mais ça ne Ta jamais tracassée. Elle apportait beaucoup de soin à sa toilette et portait toujours une fleur dans les cheveux. On aurait dit qu’elle sortait d’un carton à chapeaux, et elle avait les plus jolies mains et les plus jolis pieds que vous pouvez imaginer. Tout le monde à Birmingham parlait de ses petits pieds mignons quand elle a commencé à jouer sur cet énorme Wurlitzer au cinéma Alabama.
— Un énorme quoi ?
— Un Wurlitzer... un orgue... le plus gros de tout le Sud, disait-on. On allait en bande au cinéma. Moi, c’étaient surtout les films avec Ginger Rogers que j’aimais. C’était ma préférée, cette fille. Il n’y en a jamais eu deux comme elle à Hollywood. Les films où elle ne jouait pas ne m’intéressaient même pas. Elle savait tout faire... danser, chanter, jouer la comédie... tout ce que vous vouliez.
« Et alors, à l’entracte, les lumières s’allumaient et on entendait cet homme annoncer : “Et maintenant, mesdames et messieurs, le cinéma Alabama est fier de vous présenter... miss Essie Rue Limeway... au grand Wurlitzer!” On entendait de la musique au lointain, comme en sourdine, et puis tout à coup l’orgue sortait de la scène, comme une île de la mer, et les mains d’Essie Rue voletaient sur les claviers, emplissant la salle d’un bruit à faire trembler les murs. Elle jouait Je suis amoureuse de l’homme sur la lune. Toute belle dans la lumière des projecteurs, elle souriait au public et ne manquait jamais une note. Elle enfilait les morceaux comme Les étoiles de l’Alabama ou La vie est un bouquet de violettes, et ses petits pieds dansaient sur les pédales avec autant de légèreté que des papillons sur des fleurs ! Elle portait des escarpins qu’elle se faisait faire sur mesure chez Loveman.
«Tout le monde a ses points forts, elle connaissait les siens et savait en jouer. C’est pour ça que je déteste votre façon de vous sous-estimer toujours. L’autre jour je disais à Mrs. Otis : "Evelyn Couch a la plus jolie peau que j’aie jamais vue. On dirait que sa mère l’a enveloppée dans du coton toute sa vie.” »
— Oh! Mrs. Threadgoode, vous me dites ça pour me faire plaisir.
— Non, c’est la vérité. Vous n’avez pas une seule ride. J’ai dit aussi à Mrs. Otis que vous devriez songer à vendre des produits de beauté Mary Kay. Avec votre peau et votre personnalité, je parie que vous auriez votre Cadillac rose en un rien de temps. Ma voisine, Mrs. Hartman, a une nièce qui est représentante pour Mary Kay, et elle s’est tellement bien débrouillée que Mary Kay lui a offert une Cadillac rose pour la récompenser de ses bons résultats. Et cette fille est loin d’être aussi jolie que vous.
— C’est gentil de me dire ça, Mrs. Threadgoode, mais je suis trop vieille pour commencer un travail pareil. Ils veulent des femmes jeunes.
— Evelyn Couch, comment pouvez-vous dire une chose pareille? A quarante-huit ans, on est encore jeune! Vous avez la moitié de votre vie devant vous! Mary Kay se moque pas mal de l’âge que vous pouvez avoir. Elle n’est pas elle-même une jeunesse à proprement parler. En tout cas, si j’avais une peau de satin comme la vôtre et quarante-huit ans, je me débrouillerais pour l’avoir, cette Cadillac. Bien entendu, il faudrait d’abord que je passe le permis, mais ça aussi j’essaierais.
« Pensez-y, Evelyn. Si vous arrivez comme moi à quatre-vingt-six ans, vous avez encore trente-huit ans à vivre... »
Evelyn rit.
— Quel effet ça fait, d’avoir quatre-vingt-six ans, Mrs. Threadgoode ?
— Ça ne fait guère de différence. Comme je vous l’ai dit, la vieillesse vous tombe dessus un beau matin sans crier gare. La veille au soir vous étiez encore jeune, et maintenant votre menton pendouille et vous portez un corset. Mais, tant qu’on ne se voit pas dans une glace, on n’a pas l’impression d’être vieille. Ça, il ne faut pas se regarder dans le miroir, parce qu’il y a de quoi tomber raide morte... de se voir toute fripée comme ça. Je ne mets même plus de crème antirides, il y en a tellement qu’il me faudrait un pot par jour. Je ne me maquille même plus, juste un trait de crayon sur les sourcils, sinon on ne les verrait pas... Et toutes ces taches de vieillesse sur les mains, on se demande d’où elles sortent. (Elle se mit à rire.) Je suis même trop vieille pour me faire prendre en photo. Francis voulait en prendre une de moi avec Mrs. Otis, mais je me suis caché le visage. J’ai dit que ce serait gâcher de la pellicule...
Evelyn lui demanda si elle ne se sentait pas trop seule à Rose Terrace.
— Ça m’arrive, parfois. Bien sûr, tous les miens ont disparu... mais de temps en temps il y a les bénévoles de l’église qui passent dire bonjour, qui passent, c’est le cas de le dire, parce que c’est vraiment «bonjour et au revoir».
« Des fois, je regarde cette photo où on est tous les trois, Cleo, Albert et moi... et je me demande où ils peuvent être... alors je rêve aux jours passés.»
Elle sourit à Evelyn.
— Je ne fais plus que ça, ma chère petite, rêver de ce que j’ai été.