18 septembre 1928
Quand Ruth était rentrée chez elle pour se marier, sa mère et Frank Bennett l’attendaient à la gare. Ruth avait oublié combien Frank était beau, et puis sa mère était si heureuse de voir sa fille promise à un aussi beau parti.
Après elle s’était laissé emporter par le tourbillon des fêtes que donnait Frank, mais souvent, au milieu des invités ou seule la nuit, c’était à Idgie qu’elle pensait soudain, et elle avait alors une telle envie de la revoir qu’elle en avait mal dans sa chair.
Quand le manque d’Idgie la taraudait ainsi, Ruth priait Dieu de lui accorder l’oubli de cet amour impossible, comptant sur Lui pour que disparaisse petit à petit de son cœur la silhouette garçonnière, la charmeuse d’abeilles, la tête blonde tant aimée.
Elle était montée dans la chambre nuptiale, décidée à être une bonne et aimante épouse, et c’est pourquoi cela avait été un tel choc pour elle quand Frank l’avait prise avec violence... comme s’il avait voulu la punir d’être une femme. Sitôt qu’il eut joui, il s’était retiré dans sa propre chambre, la laissant dolente et en sang. Il n’était jamais revenu dans son lit que tenaillé par ses désirs et, neuf fois sur dix, pour l’unique raison qu’il était trop soûl ou trop fatigué pour se rendre au bordel dont il était un client assidu.
Ruth en vint à se reprocher son amour pour Idgie et à se dire que, si Frank se comportait aussi cruellement envers elle, c’est qu’il la sentait indifférente, ailleurs. Elle en arriva à croire qu’il soupçonnait la nature exacte de ses penchants, ce qui expliquait les insultes et les coups dont il l’accablait. C’était ce sentiment de culpabilité qui lui avait fait accepter comme une punition méritée ses misères conjugales. Et puis la présence de sa mère et la responsabilité qu’elle avait envers cette femme à la santé délicate avait scellé toute velléité de quitter Frank.
A présent, sa mère était au plus mal. Le docteur sortit de la chambre où elle reposait.
— Mrs. Bennett, elle a un peu retrouvé l’usage de la parole. Elle vous demande.
Ruth entra et referma doucement la porte derrière elle.
Sa mère, qui depuis une semaine n’avait pu articuler un seul mot, rouvrit les yeux et vit sa fille assise à son chevet.
— Quitte-le... quitte-le, Ruth, murmura-t-elle d’une voix faible. Cet homme est un démon... Un démon, Ruth... J’ai entendu des choses terribles sur lui... Va-t’en, Ruth, va-t’en avant qu’il soit trop tard... Promets-moi...
C’était la première fois que cette femme timide osait porter pareil jugement sur son gendre. Ruth acquiesça d’un signe de tête et lui prit la main. Peu après, dans l'après-midi, le médecin fermait les yeux de Mrs. Elizabeth Jamison.
Ruth pleura sa mère, puis elle monta dans sa chambre, fit sa toilette et prépara son message à Idgie. Quand elle eut cacheté l’enveloppe, elle alla respirer à la fenêtre et sentit son cœur s’élever comme un ballon rouge lâché dans l’azur par un enfant.