CHAPITRE CINQUANTE-SEPT

Je ne peux pas garantir les chiffres que vous demandez, commodore », dit nerveusement le technicien solarien sur le pont du MNS Cyclone. Il suait à profusion et, autant qu'il l'aurait aimé, Janko Horster ne pouvait trouver en lui la force de le mépriser pour cela : c'était après tout un civil; il n'avait pas signé pour une mission de combat contre un adversaire techniquement supérieur.

Je ne vous demande pas de garantie, assura le commodore. Je vous demande seulement la meilleure estimation possible. »

L'autre se tortilla, tirant sur sa lèvre inférieure et clignant rapidement des paupières tandis qu'il réfléchissait.

Horster avait envie de le secouer pour lui arracher une réponse, mais ce n'aurait pas été le meilleur moyen d'obtenir un chiffre fiable. Il se contenta donc d'arborer un sourire crispé, les mains croisées derrière le dos, et de parcourir rapidement sa passerelle spacieuse.

Le scénario de la mission d'entraînement exigeait des trois vaisseaux de la Première Division – le Cyclone, le Typhon et l'Ouragan – qu'ils franchissent le périmètre des capteurs de la base Éroïca et arrivent à portée d'attaque avant d'être détectés. Quoique pas très optimiste quant à ses chances, compte tenu des capteurs améliorés fournis à la base par les gens de Technodyne, Horster avait été déterminé à faire de son mieux. Il s'était donc arrangé pour embarquer une douzaine de techniciens à bord de chaque bâtiment, afin de procéder aux « ajustements d'urgence » pouvant se révéler nécessaires. Cela faisait après tout moins de trois semaines que les vaisseaux avaient achevé leurs essais à pleine puissance des moteurs. On ne pouvait savoir quels petits détails pouvaient clocher. Et, si les techniciens qui se trouvaient à son bord pour régler ces questions-là s'avéraient par hasard être aussi des instructeurs GE qualifiés, capables de gérer les systèmes –purement dans le but de faire la démonstration de leur maniement à ses subordonnés, bien sûr –, c'était encore mieux.

Il s'était servi du système furtif merveilleusement efficace de ces superbes nouveaux jouets pour couvrir ses signatures assez faibles tandis qu'il montait à une vitesse de 37 800 km/s, puis il avait réduit la puissance des impulseurs au minimum absolu. Il aurait préféré les couper totalement mais, même avec des noyaux chauds en stand-by, un délai significatif aurait alors été nécessaire pour remettre les bandes gravi-tiques en action. Il les avait donc maintenus au niveau le plus bas possible, ce qui lui permettrait de les ramener à pleine puissance en moins de quatre-vingts secondes si nécessaire.

Depuis deux heures, il suivait dans l'espace une course balistique. Il se trouvait désormais à 48,6 millions de kilomètres de la base, soit à un peu moins de 58,7 millions de kilomètres des Manties... vers lesquels il fonçait tout droit.

« Je suis désolé, commodore, dit enfin le civil. On n'en sait tout bonnement pas assez sur les capacités de leurs capteurs. Un autre Infatigable ne nous verrait pas avant que nous ne soyons bien plus près, sans doute à moins de cinq millions de kilomètres, vu la faible signature énergétique que nous projetons. Des Manties, en revanche, qui sait ? Ça m'ennuie de vous le dire mais, s'ils ont déployé des capteurs passifs, ils peuvent d'ores et déjà nous voir.

Non, trancha Horster. S'ils nous voyaient, ils auraient réagi.

Comment ça, monsieur ? » demanda le technicien.

L'officier renifla. « Ils continuent à décélérer et ils n'ont ni tiré sur la base ni exigé que nous nous écartions. Compte tenu de notre vélocité, ils ne peuvent pas nous éviter sauf si nous nous écartons. Donc, s'ils maintiennent leur cap sans même parler de nous à l'Éroïca, c'est qu'ils ne savent pas que nous sommes là. »

Comme le Solarien hochait lentement la tête, Horster haussa les épaules. « Au point où nous en sommes, nous allons arriver jusqu'à eux, déclara-t-il froidement. La seule manière dont ils pourraient nous en empêcher serait de nous repérer et de nous détruire avant, et je ne crois pas que ça se produise.

J'espère de tout cœur que vous avez raison, commodore », dit avec ferveur l'employé de Technodyne. Ce qui, songea un Horster sardonique, n'était pas la réflexion la plus rassurante que pouvait faire un des techniciens censés lui apprendre comment fonctionnaient ces vaisseaux.

Il eut un hochement de tête courtois à son adresse, lui fit signe de reculer vers la section GE, puis consulta le répétiteur principal et gonfla les joues en étudiant la géométrie.

Si seulement il avait commencé l'exercice plus tôt, il aurait pu intercepter les Manties avant qu'ils n'attaquent la base. Si les gens de Technodyne avaient raison en ce qui concernait la portée des missiles manticoriens actuels, néanmoins, l'ennemi était déjà assez près d'Éroïca pour tirer. Restait à espérer que ce Terekhov bluffât et qu'il n'infligerait pas les pertes humaines monumentales que provoquerait une attaque franche contre l'Éroïca. Songer à la réaction de l'opinion publique – en particulier solarienne – à une telle agression en temps de paix, sans même aucune déclaration d'hostilités officielle, ferait sans aucun doute réfléchir ce fou furieux.

« Très bien ! » Hegedusic tapa dans ses mains et sourit à Levakonic. « On dirait que la chance tourne, observa-t-il.

Au moins au sens où nous aurons une chance de nous battre, admit le cadre de Technodyne, un peu plus réservé.

Nous pourrions la faire tourner encore davantage, si nous poussions ce capitaine Terekhov à continuer de se rapprocher comme un gros imbécile heureux. »

Hegedusic réfléchit un moment puis se retourna vers le système de communications.

Envoyez un message aux Manties. Dites-leur que j'ai décidé d'évacuer la base mais que ça va prendre un moment. Avancez une estimation de deux heures et demie à trois heures minimum, même en mobilisant tous les vaisseaux disponibles des plates-formes civiles.

Bien, monsieur. »

L'amiral se tourna vers un autre subordonné. « Appelez les opérations de vol. Je veux qu'on fasse passer un flot régulier de barges et de navettes entre les plates-formes alpha et les plates-formes bêta. Elles n'ont pas besoin d'être occupées par qui que ce soit en dehors de leurs équipages. Je veux juste que des petits bâtiments se remuent sous le nez des Manties.

À vos ordres, amiral ! »

« Dieu merci ! » Bernardus Van Dort poussa un énorme soupir de soulagement quand arriva le message. « Bravo, commandant. Il semble que vous ayez réussi sans tuer personne, finalement.

Peut-être. » Terekhov observa le répétiteur principal, le front plissé, puis jeta un coup d'œil à Abigail Hearns. « Des signes de mouvements ?

Peut-être bien, commandant, fit la Graysonienne. J'ai une demi-douzaine de... non, un total de neuf impulseurs de petits bâtiments qui s'écartent des zones militaires de la base.

Vous voyez ? » Le sourire de Van Dort s'élargit encore. « Hegedusic a dû comprendre qu'il n'avait pas le choix.

J'aimerais beaucoup le croire, dit Terekhov, dont le froncement de sourcils faiblit enfin. Amal, informez-les que je m'abstiendrai de tirer tant qu'ils donneront l'impression de faire un réel effort pour évacuer la base. Et aussi que notre retenue dépend de leur obéissance suivie à nos instructions. »

« Comme c'est obligeant de sa part, ironisa Hegedusic en se tournant à nouveau vers l'officier tactique qui apparaissait sur son écran. Ils maintiennent leur cap, exact ?

Oui, amiral. Ils sont à environ dix-huit minutes d'aligner leur vélocité sur celle de la base. » L'officier eut un léger sourire. « Et ils se trouvent à un peu plus de dix virgule un millions de kilomètres.

Patience, patience, capitaine, dit Hegedusic. S'ils veulent se rapprocher, je suis tout à fait disposé à les laisser faire. »

« Mademoiselle Zilwicki ?

Oui, Traynor ? dit Hélène en se tournant vers le matelot expérimenté qui l'aidait à gérer les capteurs passifs.

La grappe de capteurs alpha sept reçoit quelque chose.

Quoi donc ? » Voilà qui n'était guère conforme à un rapport de contact correct, se dit-elle. En supposant bien sûr qu'il s'agît d'un véritable contact.

« Ce n'est peut-être rien du tout, madame. Peut-être juste un fantôme. Regardez. »

Il tapa sur quelques touches afin de transférer les données qu'il étudiait sur le répétiteur secondaire d'Hélène. La jeune femme les observa quelques secondes puis ses yeux s'étrécirent. Quand elle eut exécuté une séquence d'ordres, jouant avec les données, tentant de les préciser, elle fronça le sourcil.

Après une brève hésitation, elle envoya une requête au CO pour que les maîtres ordinateurs jettent un deuxième coup d'œil, plus précis, aux données suspectes. Sept secondes plus tard, une icône écarlate apparut sur le répétiteur principal, clignotant rapidement à la manière d'un contact non confirmé.

« Commandant, annonça Hélène, étonnée de s'entendre la voix aussi calme, nous avons une possible signature d'impulseur, très faible, qui arrive vers nous à trois virgule deux minutes-lumière. Vélocité apparente : quatre-un-cinq-sept deux km/s. »

« Distance dix virgule zéro sept millions de kilomètres, dit l'officier tactique d'Hegedusic. Vitesse trois-sept-sept-trois km/s. »

« Distance de l'ennemi cinq-sept virgule six millions de kilomètres, rapporta l'officier tac du commodore Horster. Nous rapprochons à quatre-un-cinq-sept-deux km/s. »

« CO, j'ai besoin d'une confirmation dans un sens ou dans l'autre, dit Terekhov, qui tentait de garder la voix aussi égale que possible.

Oui, commandant. Nous le savons. Nous faisons de notre mieux pour...

Commandant, alpha sept a un deuxième contact possible, très proche de Rival Un », annonça Hélène. Elle hésita un instant puis se racla la gorge. « Quoi que ce soit, les capteurs en sont à moins de onze secondes-lumière.

Que voulez-vous dire, mademoiselle Zilwicki ?

Ces capteurs ne reçoivent pas de fantômes à une si faible distance, monsieur. S'ils voient quelque chose aussi près d'eux, c'est réellement là. Et s'ils ne le voient pas bien, c'est parce que ça fait de son mieux pour imiter un trou dans l'espace.

Elle a raison, pacha, dit Naomi Kaplan, grave, depuis le ConAux où elle étudiait elle-même ces données peu concluantes, frustrantes. Et si c'est bien le cas, ceux qui nous jouent ce tour-là ont des dispositifs GE bien plus performants que n'en a jamais eu aucune unité monicaine.

Guthrie ? » Terekhov se tourna vers son OGE. Bagwell n'hésita même pas.

« Je confirme, commandant. À mon avis, nous avons affaire à des bandes gravitiques maintenues au ralenti et couvertes par de la sacrément bonne technologie furtive. Sans doute presque aussi bonne que la nôtre.

Compris. »

Terekhov se laissa aller au fond de son fauteuil, réfléchissant intensément. Les onze croiseurs de combat qu'avait découverts le Copenhague se trouvaient toujours à la base Éroïca.

Ce qui signifie que ces gens-là ne s'y trouvaient pas quand le drone est passé. Des croiseurs de combat déjà réaménagés? Possible. Probable, en fait. Ils pouvaient être partis faire des essais ou effectuer des missions d'entraînement hors du système, où le Copenhague n'a pas pu les voir. Ou bien ce sont des unités solariennes n'ayant jamais eu besoin d'être reconfigurées. De toute façon, j'ai deux Rivaux qui foncent sur moi et je suis forcé de supposer que ce sont au moins des croiseurs de combat... et il est évident qu'Hegedusic était au courant quand il m'a envoyé son message « nous évacuons aussi vite que possible ». Mais...

« Commandant, nous avons un troisième contact possible.

Il leva les yeux alors qu'une troisième icône clignotante apparaissait non loin des deux autres. L'aspirante Zilwicki avait toujours la voix précise et professionnelle, remarqua un coin de son cerveau, mais pas tout à fait aussi calme que lors des deux premières fois.

Et je ne peux pas lui en vouloir. Ça en fait trois que nous connaissons. Dieu seul sait combien nous n'en avons pas encore trouvé. Il étudia les projections des vecteurs et sa bouche se crispa. Compte tenu des vélocités actuelles, celui de son escadre rejoindrait presque tout droit celui des trois Rivaux d'ici moins de vingt-quatre minutes. Nous n'avons plus aucun moyen de les éviter, mais il reste les unités attendant d'être réaménagées. Que puis-je faire ? je vois à peine ces probables Solariens. Je ne peux en aucun cas justifier de gâcher des missiles sur eux à pareille distance, pas avec les probabilités ridicules que j'aurais de les toucher! Mais si je me retiens de tirer jusqu'à me trouver assez près et que je les attaque ensuite, je risque de perdre tout ce que j'ai et de laisser onze croiseurs de combat intacts derrière moi.

Sa mâchoire se crispa encore plus.

« Mademoiselle Hearns ?

Oui, commandant. »

Il était remarquable, songea-t-il, de constater à quel point le doux accent de Grayson devenait authentiquement plus musical à mesure que montait la tension.

« On ne peut pas laisser les croiseurs de combat dans les chantiers derrière nous. Je veux conserver les capsules – on pourra en avoir besoin contre les nouveaux venus. Avez-vous une bonne solution de tir sur la base ?

Oui, commandant, répondit-elle d'une voix égale.

Très bien. Exécutez le plan de feu Sierra, avec uniquement les lance-missiles de flanc.

Plan de feu Sierra, à vos ordres, commandant », répondit la jeune femme en tapant une séquence d'ordres.

« Missiles lancés ! Je repère des missiles multiples ! Première estimation : plus de trente, qui arrivent droit sur nous.

Bordel de merde ! »

Isidore Hegedusic abattit violemment le poing sur son genou. Les défenses antimissile pistaient les projectiles en approche – ou du moins s'y efforçaient – et il ne semblait pas y en avoir beaucoup. Pas plus de trente ou quarante. Mais ces défenses n'avaient pas été améliorées. On n'avait pas eu le temps de tout faire. Levakonic et lui s'étaient d'abord attachés à munir la base Éroïca d'yeux plus perçants et de dents plus longues. Ils n'avaient pas non plus compté sur les plates-formes GE d'une diabolique efficacité, dispersées parmi les missiles attaquants pour en faciliter la pénétration.

Il hésita, mais seulement une fraction de seconde.

S'ils démolissent les croiseurs de combat, nous n'avons pas d'avenir, de toute façon, songea-t-il, sinistre, avant de se tourner vers l'officier tactique, sur son écran.

« Attaquez l'ennemi, capitaine ! »

Les capsules lance-missiles fournies par Technodyne étaient extrêmement discrètes. Elles avaient même de plus petites signatures que celles de la FRM. En presque tous les autres aspects, toutefois, elles étaient inférieures aux armes du Royaume stellaire. Leurs missiles à réacteur unique avaient des accélérations plus faibles, des têtes chercheuses moins sensibles, des systèmes GE moins performants et des portées très nettement inférieures. Aussi déficientes qu'elles fussent dans toutes ces catégories, elles étaient cependant bien supérieures à tout ce qu'avait jamais possédé la FLS auparavant, donc meilleures que les pires estimations de la DGSN. Et elles se trouvaient déjà à la portée d'attaque que rendait possible leur propulsion améliorée.

Afin d'atteindre leurs cibles en conservant assez de propulsion pour les manoeuvres finales, les missiles devraient se restreindre à une demi-puissance, « seulement » 43 000 gravités et une vélocité terminale de « seulement » 0,32 c. Ils étaient gros – davantage même que les plus gros missiles standard, proches de ce qu'auraient pu lancer des systèmes au sol – et leurs concepteurs n'avaient réussi à en entasser que huit dans chaque capsule. Hegedusic et Levakonic avaient toutefois mis en place cent vingt de ces capsules, parmi l'amas dissimulateur des plates-formes de la base Éroïca et dans les ombres radar protectrices de bien pratiques astéroïdes.

« Missiles en approche ! Estimation : au moins neuf cents !

Libération des défenses actives ! Scénario Roméo ! lança sèchement Tèrekhov.

Scénario Roméo, à vos ordres, commandant ! répliqua aussitôt Hélène Zilwicki.

Plan de feu Oméga!

Plan de feu Oméga! » répondit Abigail.

Elle avait assigné à Hélène la responsabilité de la défense antimissile, tandis qu'elle se concentrait sur le plan de feu Sierra, visant aussi précisément que possible les croiseurs de combat sans défense de la base. Elle prit alors la décision instantanée de laisser cette fonction à l'aspirante : le temps de vol des missiles serait inférieur à cent soixante secondes. Si elle interférait, elle ne ferait que semer la confusion. Par ailleurs, elle avait ses propres priorités.

Elle ne s'était jamais réellement attendue à ce que le plan de feu Oméga fût requis. C'était l'option « on s'en sert ou on les perd » commune à toute force spatiale employant des capsules tractées. Leur vulnérabilité aux techniques de brouillage de proximité obligeait à s'en débarrasser avant l'arrivée de cet ouragan de feu, mais nul ne s'était attendu à ce que les Monicains pussent tirer sur l'escadre à pareille distance. Le commandant avait toutefois insisté pour prévoir cette éventualité, aussi improbable qu'elle fût. Il existait, pour y répondre, une séquence de visée différente, moins précise, qui n'épargnait que les deux croiseurs de combat perdus parmi les civils, aussi Abigail Hearns ignora-t-elle les missiles qui fonçaient vers elle en hurlant. Elle disposait de moins de trois minutes pour réviser son plan de feu et lancer ses projectiles avant qu'ils ne fussent détruits. Elle chassa donc de son esprit l'attaque monicaine, confiant la survie de son vaisseau à une aspirante dont c'était le premier déploiement, tandis qu'elle-même accédait à la hiérarchie de visée du plan de feu Oméga, la communiquait aux ordinateurs, allouait ses capsules et tirait.

Il ne vint pas à l'esprit d'Hélène qu'Abigail aurait pu la mettre sur la touche : elle était trop plongée dans son travail pour y songer. Ses doigts couraient sur son clavier, son cœur semblait marteler ses dents par-derrière, mais elle éprouvait pourtant une espèce de calme surréaliste. Une sensation de flottement. Si elle avait eu le temps d'y réfléchir, elle se fût rendu compte que cela ressemblait à l'état proche du Zen que lui avait enseigné le maître Tye sur la Vieille Terre, mais ce n'était pas que cela. À cette discipline se mêlaient les interminables heures d'exercices, de simulations. Ses mains semblaient savoir ce qu'elles devaient faire sans jamais consulter son cerveau, lequel tournait pourtant avec une vitesse éblouissante qui faisait paraître lents même ses doigts endiablés.

Le scénario Roméo activa le système de défense par couches, couvrant toute l'escadre, que Naomi Kaplan avait mis au point durant le voyage depuis le point médian. L' Hexapuma et l'Aegis, avec leurs capteurs supérieurs, leurs tubes à la cadence de feu plus rapide et leurs liens de contrôle supplémentaires étaient chargés de l'enveloppe antimissile extérieure. Le Sorcier, le Vaillant et le Galant s'occupaient de la zone intermédiaire, tandis que l'Audacieux et les contre-torpilleurs couvraient la zone de proximité.

C'était un bon plan, et l'insistance de Terekhov pour déployer tous ses atouts de GE ne nuisait en rien. Toutefois, il y avait neuf cent soixante missiles dans cette vague incroyable. Neuf cent soixante missiles dotés d'assistants de pénétration bien meilleurs que ce que les Monicains étaient censés posséder, avec des têtes chercheuses plus performantes et des ogives plus lourdes.

L'Hexapuma et l'Aegis, usant de leurs propres antimissiles et en empruntant assez aux autres vaisseaux pour remplir tous leurs liens de contrôle redondants, détruisirent deux cent dix-neuf missiles dans la zone extérieure, les déchirant à l'aide de ces projectiles kamikazes précisément dirigés.

Les sept cent quarante et un qui restaient, tous capables de percer les barrières latérales et le blindage d'un supercuirassé, poursuivirent leur chemin hurlant dans les crocs de l'escadre. L'Hexapuma et l'Aegis continuèrent de tirer, rejoints par le Sorcier, le Vaillant et le Galant quand les capteurs des vaisseaux plus anciens se verrouillèrent sur la vague de mort en approche rapide. Des brèches apparurent dans ce tsunami d'aspect compact lorsque deux cent quarante-huit ogives supplémentaires moururent.

Les dernières, presque quatre cents, s'engagèrent dans la zone intérieure. Tous les vaisseaux manticoriens pouvaient à présent les voir, mais ils n'auraient pas le temps de lancer une seconde salve sur ceux qui échapperaient à la première. Le maelstrôm des cibles grouillantes et des projectiles leur étant destinés, l'interférence aveuglante des centaines de bandes gravitiques des missiles et les pulsations trompeuses de leurs CME solariennes sophistiquées créaient une confusion tourbillonnante qu'aucun cerveau humain n'aurait pu trier. Tout reposait entre les mains des ordinateurs. L'Hexapuma frémissait sous les vibrations violentes des tubes antimissile en action permanente, à la cadence de feu maximale.

Deux cents ogives de plus furent détruites. « Seulement » deux cent quatre-vingt-treize continuèrent leur chemin.

Elles atteignirent le périmètre de la dernière zone défensive, trop proches pour que des antimissiles acquièrent leur position et les détruisent à temps. Les leurres tractés les appelèrent alors, les détournant de leurs cibles initiales. De gigantesques explosions de brouillage tentèrent de les aveugler. Des grappes laser pivotèrent et crachèrent de redoutables faisceaux de lumière cohérente, leurs programmes de prospective combattant les meilleures séquences d'esquive conçues par les ingénieurs solariens. La zone intérieure abrita bientôt un holocauste de missiles volant en éclats : cent quatre-vingt-seize d'entre eux furent déchiquetés durant la seconde et demie qu'il leur fallut pour la traverser.

C'était une performance phénoménale. Quatre-vingt-dix pour cent de la marée mortelle fut arrêtée avant d'arriver à portée d'attaque. Quatre-vingt-dix pour cent, par seulement dix vaisseaux de guerre, dont aucun n'était plus gros qu'un croiseur lourd.

Toutefois, quatre-vingt-dix-sept missiles passèrent.

L'escadre se mit à se tortiller, à danser, chaque commandant manœuvrant de manière indépendante, cherchant avec l'énergie du désespoir à interposer ses bandes gravitiques entre son équipage et les ogives laser en approche. Leur vélocité de base, cependant, était faible, et les missiles disposaient encore d'une autonomie importante. On ne put en éviter ainsi que moins d'un tiers. Des leurres de la dernière chance en détournèrent quelques autres, quatre de plus s'approchèrent trop les uns des autres et se détruisirent dans des explosions fratricides d'interférences d'impulseurs. Deux autres encore n'explosèrent tout bonnement pas. Les derniers si.

L'Hexapuina tressauta follement quand le frappèrent des lasers à détonateurs conçus pour démolir des supercuirassés.

Les barrières latérales firent de leur mieux, griffant les faisceaux, les tordant. Le blindage résista brièvement mais les barres sauvages de lasers à rayons X le transpercèrent. Des noyaux d'impulseur sautèrent, des condensateurs supraconducteurs explosèrent, des plaques de coque volèrent en éclats. Les grasers un, trois et sept furent annihilés comme s'ils n'avaient jamais existé et, en dépit de l'automatisation qui réduisait la taille de l'équipage, dix-neuf hommes et femmes disparurent avec eux. Des tubes lance-missiles se virent démolis, déchirés, tordus. Des membrures se brisèrent. Trois générateurs de barrières latérales tombèrent, et un quart des tubes antimissile tribord, ainsi que presque la moitié des grappes de défense active partirent en même temps. Tandis que l'installation gravitique un et le lidar un se désintégraient, une surtension agressa l'anneau supraconducteur de l'axial cinq, le graser tribord de l'armement de poursuite arrière, comme une tornade. L'anneau explosa au plus profond du vaisseau, telle une bombe, et la détonation se répercuta dans le contrôle auxiliaire.

Ansten FitzGerald et Naomi Kaplan ainsi qu'onze hommes et femmes furent pris dans le souffle de l'explosion. Les officiers survécurent tous les deux; la plupart des autres eurent moins de chance.

Isidore Hegedusic éprouva un instant de fabuleux triomphe quand les capsules lancèrent leurs missiles.

Cet ouragan de destruction surpassait tout ce qu'il avait jamais rêvé de déchaîner, et seuls dix croiseurs ou contre-torpilleurs se trouvaient sur son chemin. Quoi qu'il dût arriver à la base Éroïca, ces vaisseaux-là étaient condamnés.

Toutefois, alors même qu'il se disait cela, avant que le premier antimissile eût intercepté le premier missile, ce fut au tour des capsules manticoriennes de tirer. Hegedusic avait lancé neuf cent soixante missiles pour écraser les Manties. Abigail Hearns lui en renvoya mille sept cents dans les dents, et ses défenses étaient loin d'être aussi performantes.

Des rapports d'avaries affluaient sur la passerelle, et Hélène fit la grimace.

Le javelot, le Rondeau et le Galant avaient disparu. L'Audacieux, affreusement blessé, handicapé, conservait moins d'un quart de son armement. Le Vigilant était une quasi-épave et le Sorcier était gravement endommagé. Les défenses actives plus modernes de l'Hexapuma — ainsi qu'une chance exceptionnelle — lui avaient permis de s'en tirer avec bien moins de dommages que ses aînés, mais tout était relatif. Son accélération maximale, même sans capsules, ne dépassait désormais pas quatre cents gravités. Il ne lui restait plus que trente-cinq tubes, et un quart de ses grasers de flanc —soixante pour cent de sa batterie à énergie tribord — ainsi qu'une de ses armes de poursuite arrière avaient disparu. Trente-sept membres de son équipage étaient morts et au moins dix-sept de plus blessés... dont le chirurgien-chef Orban. Les infirmiers faisaient de leur mieux mais aucun n'était médecin à part entière.

C'était de sa faute. Elle savait ce jugement complètement fou mais une petite voix cruelle, tout au fond d'elle, lui chuchotait qu'elle avait été chargée des défenses contre les missiles. C'était elle qui aurait dû s'arranger pour que ne se produisît pas pareil désastre.

Elle regardait, sur l'écran de corn relié au ConAux ravagé, Aïkawa s'employer frénétiquement, avec deux matelots indemnes, à donner les premiers soins aux blessés. Aussi grand qu'elle ouvrît les yeux, toutefois, elle ne voyait aucune trace de Paolo.

Comme Aivars Terekhov examinait les dégâts, sa mâchoire se crispa douloureusement.

Il avait foncé droit dans le piège et, en conséquence, un tiers des bâtiments de son escadre avaient été détruits. Il pouvait bien se répéter qu'aucun plan de bataille ne survivait au contact avec l'ennemi. C'était la vérité, il le savait. Mais cela ne le consolait en aucun cas des morts et des mutilés qui avaient compté sur lui pour tout prévoir.

Prenant une profonde inspiration, il reporta son attention sur la base Éroïca et éprouva une pointe de satisfaction vengeresse. Ces saletés de capsules lance-missiles avaient ravagé son escadre, tué ses subordonnés, mais son propre feu avait démoli les zones militaires de la base. Les drones rapprochés confirmaient qu'au moins huit des neuf croiseurs de combat en chantier avaient été démolis sans espoir de réhabilitation, même dans un chantier spatial solarien, sans parler des établissements monicains. Le dernier serait peut-être réparable mais cela prendrait des mois, voire des années, dans un chantier spatial parfaitement équipé. Les deux qui se trouvaient dans la zone civile de la base étaient encore intacts mais Terekhov n'y pouvait pas grand-chose, même en se servant d'ogives laser au lieu de nucléaires conventionnelles, sans tuer des centaines de civils. Il ne voulait pas faire cela, et il ne le ferait pas... s'il avait le choix. À tout le moins, l'Éroïca elle-même ne représentait-elle plus aucune menace.

Ce qui, malheureusement, n'était pas le cas des croiseurs de combat qui arrivaient.

Janko Horster était blême, autant de choc que de fureur. Ses capteurs ne pouvaient lui donner une image aussi claire que ceux de Terekhov de ce qui s'était produit sur la base Éroïca, mais il n'avait pas besoin de détails pour savoir la Flotte de Monica réduite en charpie. La plupart des croiseurs de combat – très probablement tous – étaient démolis, et il en allait sans doute de même des unités plus anciennes ayant été déposées sur l'Éroïca pour fournir du personnel à ses propres vaisseaux. La Première Division, à elle seule, disposait de dix fois la puissance de feu de ce qu'était la Flotte monicaine avant l'arrivée des nouveaux bâtiments, mais il lui serait néanmoins impossible d'exécuter le projet initial.

Et il y avait aussi les morts. Des hommes qu'il connaissait, servait ou entraînait depuis des dizaines d'années. Des amis.

Toutefois, les Manties avaient été blessés aussi. Gravement. Et, pour avoir infligé de tels dégâts à la base, ils devaient avoir dépensé toutes les capsules dont ils disposaient : leur avantage de missiles à longue portée avait disparu.

Les salopards qui venaient d'annihiler sa flotte ne pouvaient plus lui échapper.

Passez-moi le Vigilant, ordonna Terekhov d'une voix rauque.

À vos ordres, commandant », répondit Nagchaudhuri. Quinze secondes plus tard, le commandant de l'Hexapuma se trouva face à un lieutenant qu'il n'avait encore jamais vu. « Le capitaine Diamond ? demanda-t-il.

Mort, monsieur, répondit l'autre, enroué. Nous avons été touchés en plein sur la passerelle. Pas de survivants, je le crains. » Il toussa en raison de la brume de fumée qui tourbillonnait autour de lui et Terekhov se rendit compte qu'il était relié au central de contrôle des avaries.

Qui commande, lieutenant ? demanda-t-il aussi délicatement qu'il le put.

Ça doit être moi, monsieur. Gainsworthy, troisième ingénieur. Je crois que je suis l'officier le plus gradé. »

Oh, seigneur! songea Terekhov. Ils doivent avoir subi presque autant de pertes que n'en avait connu le Défi.

« Quelle est votre accélération maximale, lieutenant Gainsworthy ?

Je ne le sais pas avec certitude. Elle ne peut pas dépasser de beaucoup cent gravités. Nous avons perdu tout l'anneau arrière, et l'anneau avant est terriblement endommagé.

C'est ce que je craignais. » Terekhov prit une profonde inspiration et carra les épaules. « Vous allez devoir abandonner le vaisseau, lieutenant.

Non ! protesta aussitôt Gainsworthy. On peut le sauver ! On peut le ramener chez nous !

Non, vous ne pouvez pas, corrigea son interlocuteur d'une voix douce mais implacable. Même s'il était réparable, ce qui est douteux, il ne peut rester avec le reste de l'escadre. Les Rivaux qui arrivent vont lui passer dessus tout droit. Alors faites sortir votre personnel et mettez en place les charges de sabordage, lieutenant Gainsworthy. C'est un ordre.

Mais, monsieur, nous... ! » Comme une larme creusait un sillon blanc sur une joue sale, Terekhov secoua la tête.

« Je suis désolé, mon garçon, dit-il, coupant la parole au lieutenant sans élever la voix. Je sais que ça fait mal : ça m'est arrivé. Mais, autant que vous puissiez l'aimer, ce n'est qu'un vaisseau. » Mensonge, hurlait son cerveau. Tu sais que c'est un mensonge! « Ce n'est que du métal et de l'électronique. Ce qui compte, ce sont les gens à bord. Alors faites-les évacuer. »

Cette dernière phrase fut prononcée avec lenteur et mesure. Gainsworthy hocha la tête.

« Bien, monsieur.

Parfait, lieutenant. Dieu vous garde. »

Le commandant coupa le contact et s'intéressa aux vaisseaux qu'il avait encore une chance de sauver.