CHAPITRE CINQUANTE-TROIS

Le HMS Ericsson franchit l'hyperlimite du système de Fuseau dans une explosion d'énergie de transit bleue vingt-sept jours après avoir quitté Dresde.

Dès la fin de sa translation, il déclina son identité par impulsions gravifiques et annonça qu'il apportait des dépêches au HMS Hercule. Un flot de consternation remonta alors la voie hiérarchique, tandis que la nouvelle de son arrivée se frayait un chemin jusqu'à la passerelle de commandement du supercuirassé. L'Ericsson était un vaisseau dépôt, non un messager, et il était censé demeurer en permanence stationné en Montana, pour soutenir la patrouille sud.

Nul ne savait ce qu'il faisait là mais nul ne s'attendait non plus à ce qu'il apportât une bonne nouvelle.

« Des dépêches ? » Le capitaine Loretta Shoupe fronça le sourcil devant l'officier de com de l'Hercule. « De Montana ?

C'est ce que je suppose pour le moment, madame, répondit le capitaine de corvette. Mais je ne peux pas faire plus. À moins que vous ne désiriez que je renvoie une demande d'éclaircissements ? »

Shoupe hésita. D'après l'heure inscrite sur le message, il avait été réceptionné dix-neuf minutes avant de lui être communiqué. Compte tenu du temps de décryptage et du fait que l'officier des communications le lui avait délivré en main propre, ce qui l'avait contraint à monter six niveaux et à arpenter plus de deux cents mètres de coursives, ce n'était pas si mal. Toutefois, il faudrait en tout à l'Ericsson environ deux heures et demie pour gagner l'orbite de Lin depuis l'hyperlimite : il n'atteindrait pas l'Hercule avant encore deux heures et quart.

Shoupe parcourut encore le bref message. Quelles que fussent les dépêches qu'apportait l'Ericsson, elles étaient importantes, puisque affectées de la priorité Alpha-Trois, donc devant être délivrées par un medium d'enregistrement sécurisé plutôt que transmises.

« Oui, dit-elle. Demandez-leur de nous confirmer l'expéditeur et le destinataire de leurs dépêches. »

« De Terekhov, vous dites ? » Ce fut au tour du contre-amiral Augustus Khumalo de froncer les sourcils. « L'Ericsson?

Oui, monsieur. » Shoupe s'était figée juste derrière le seuil de sa cabine de jour. Il lui fit signe d'entrer et de prendre un siège. « Il est bien envoyé par Terekhov, continua-t-elle en obéissant à l'ordre muet, mais il n'arrive pas tout droit de Montana. D'après son message, il vient de Dresde.

Dresde ? » Khumalo se redressa derrière son bureau et son froncement de sourcils s'amplifia. « Que diable fichait-il en Dresde ?

Je ne sais pas encore, amiral. J'imagine que Terekhov l'y a envoyé pour une raison quelconque avant qu'il ne vienne ici.

Mais il apporte des dépêches à priorité Alpha-Trois de Terekhov lui-même, pas d'un habitant de Dresde ?

C'est exact, monsieur. Le capitaine Spears en a demandé et reçu confirmation.

C'est ridicule, fulmina l'amiral. Si ce message est si important, pourquoi lui faire faire un détour ? Passer par Dresde a ajouté presque trois semaines au temps de transit normal. Par ailleurs... (son expression se changea en une véritable moue) un messager est affecté au gouvernement montanien : il aurait pu faire le voyage directement en dix jours, un cinquième du temps qu'il a fallu à l'Ericsson!

Je sais, monsieur, mais j'ai peur de ne pas disposer d'assez d'informations pour émettre une hypothèse. Je puis juste dire que nous aurons la réponse dans... (elle consulta son chrono) une heure et cinquante-huit minutes. »

« Il a fait quoi? »

La baronne de Méduse, elle, ne fronçait pas le sourcil. Elle fixait l'amiral Khumalo, abasourdie.

« Tout est dans son message, milady, dit Khumalo, qui, à sa voix, cherchait à surmonter sa propre incrédulité. Il a acquis le soupçon saugrenu que la République de Monica – Monica, bon sang ! – prépare une opération militaire parfaitement cinglée dans l'amas.

Donc il a volé un vaisseau marchand – un vaisseau marchand solarien –, il y a fait monter un équipage de la Spatiale et il l'a envoyé violer l'espace territorial de Monica ? demanda le gouverneur provisoire.

Euh... en fait, milady, cette démarche-là peut se comprendre à peu près, intervint Shoupe, un peu nerveuse.

Strictement rien de tout ça ne peut se comprendre, Loretta ! grimaça Khumalo. Ce type part à la chasse aux fantômes.

C'est évidemment une possibilité, amiral, reconnut son chef d'état-major, avant d'ajouter, opiniâtre : Mais ce n'est pas la seule. » Comme la baronne et l'amiral la regardaient tous les deux avec de grands yeux, Shoupe haussa les épaules. « Je ne dis pas qu'il a raison, monsieur. Nous n'avons aucun moyen de le savoir à l'heure qu'il est. Mais si jamais c'est le cas, plus vite nous en aurons confirmation, mieux ce sera. Et si nous pouvons empêcher les Monicains de se rendre compte que nous avons obtenu ladite confirmation, l'avantage pourrait Ire énorme. Or...

Or se rendre en Monica pour enquêter à bord d'un vaisseau de la Reine serait impossible, acheva pour elle la baronne de Méduse.

Exactement. Un cargo, en revanche, surtout solarien, a une bonne chance d'entrer et de ressortir sans attirer l'attention.

Oui, mais s'il l'attire tout de même, s'il est arraisonné et fouillé, la découverte à son bord d'un équipage manticorien – qui a commencé par le voler – rendra la situation dix fois plus délicate que si Terekhov s'était carrément engagé en Monica à bord de l'Hexapurna! intervint Khumalo.

Excusez-moi, intervint Grégor O'Shaughnessy, mais j'ai pris le train en marche. Qu'est-ce qui fait croire au capitaine Ferekhov que les Monicains préparent quelque chose ?

C'est... un peu compliqué », répondit le capitaine Chandler. L'officier de renseignement de Khumalo considéra son supérieur avec bien plus de nervosité que n'en avait manifesté Shoupe. « Il a joint un résumé de tous les indices sur lesquels il fonde son analyse, et il en a fait une copie pour vous et le gouverneur provisoire, afin que vous puissiez juger vous-même de l'ensemble. En gros, Van Dort et lui ont un informateur affirmant que Jessyk & Co. a déposé sur Monica un grand nombre de techniciens bien versés dans les applications spatiales. D'après la même source, Jessyk a aussi dépêché là-bas une flotte de cargos configurés en poseurs de mines. À ses frais, pas à ceux de Monica. L'équipage du bâtiment qui s'est chargé de déposer les techniciens a également vu à cette occasion deux grands vaisseaux de radoub et de dépôt sur la base Éroïca, le principal chantier naval de Monica. Ce bâtiment était par ailleurs celui qui livrait des armes à Nordbrandt et à Westman.

Westman ! s'exclama la baronne. Voilà autre chose. Que devient Westman au milieu de tout ça ?

C'est un des points positifs, milady, répondit Chandler. Il a apparemment déposé les armes et accepté une offre d'amnistie du président Suffies.

Dieu merci, il y a quelques bonnes nouvelles ! déclara Khumalo d'une voix rauque.

Pardonnez-moi, fit O'Shaughnessy, mais en supposant que ce vaisseau marchand – le Copenhague, c'est bien ça ? » Comme l'amiral hochait la tête, le spécialiste civil du renseignement poursuivit : « En admettant que le Copenhague, donc, entre en Monica et en ressorte sans être ni intercepté ni abordé, où est le problème ?

Où est le problème ? répéta Khumalo. Où est le problème ? » Il fusilla son interlocuteur du regard. « Je vais vous le dire, où il est, le problème. Non content de voler un cargo portant une immatriculation solarienne – ce qui finira par être rendu public, vous pouvez en être sûr – et de s'en servir pour violer l'espace territorial d'une nation stellaire souveraine, le capitaine Terekhov a jugé bon d'ordonner à toutes les unités de la patrouille sud stationnées en Tillerman, Talbot et Dresde de le rejoindre en Montana. Il a assemblé toute une escadre – entre huit et quinze vaisseaux de la Reine, en fonction de qui se trouvait au sein des systèmes, qui en transit – et, à supposer qu'il se conforme au plan d'action qu'il a eu la bonté de nous communiquer, il lui a fait quitter Montana il y a dix jours.

Pour aller où ? » O'Shaughnessy était notablement plus pâle que l'instant d'avant. Khumalo parut y puiser une certaine satisfaction âpre.

« Son objectif immédiat est un point situé à cent années-lumière de Montana – et trente-huit de Monica –, où il compte retrouver le Copenhague d'ici dix jours à deux semaines.

Mon Dieu! s'exclama l'analyste de la baronne, qui donnait bel et bien l'impression de prier. Dites-moi qu'il ne va pas...?

Rien d'autre ne peut expliquer qu'il ait choisi cette manière étrange d'envoyer ses dépêches à l'amiral, Grégor, dit Shoupe sur un ton lourd. Il s'est arrangé pour que nous ne puissions en aucun cas l'arrêter.

Mais c'est un malade mental ! s'exclama O'Shaughnessy, horrifié. À quel genre de têtes brûlées incontrôlables la Spatiale confie-t-elle des vaisseaux, bordel de merde ?

La colère étincela dans les yeux bruns du capitaine, et même Khumalo lui lança un regard furieux. Le contre-amiral ouvrait la bouche quand la main levée de dame Estelle le fit taire. La baronne jeta à son spécialiste du renseignement un regard sévère et pointa sur lui un index à l'instar d'un pistolet.

« Ne laissez pas vos préjugés franchir votre bouche avant de mettre votre cerveau en marche, Grégor. » Elle n'éleva pas même la voix, mais cette injonction fit l'effet d'un coup de fouet cuisant. Comme O'Shaughnessy tressaillait visiblement, elle le couva d'un regard froid. « Le capitaine Terekhov a tout arrangé pour faire office d'agneau sacrificiel s'il s'avère qu'il en faut un. J'ai connu naguère un autre capitaine de la Spatiale qui en aurait fait précisément autant s'il avait cru ce dont il semble être persuadé. Il peut se tromper, mais ce n'est pas un malade et il a délibérément posé sa carrière sur le billot. Pas pour soutenir ce qu'il croit mais pour que la reine soit libre de le faire passer en cour martiale si elle doit prouver à toute la Galaxie que son gouvernement n'a jamais autorisé cette expédition.

Je... » O'Shaughnessy s'interrompit et se racla la gorge. « Pardonnez-moi, amiral. Loretta. Ambrose. » Il s'inclina tour à tour devant chacun des officiers en uniforme. « Dame Estelle a raison. J'ai parlé sans réfléchir.

Croyez-moi, martela Khumalo, je doute fort que vous puissiez rien dire de péjoratif à propos des processus mentaux du capitaine Terekhov qui ne m'ait pas déjà traversé l'esprit. Ce qui ne signifie pas que madame la baronne se trompe. C'est juste que cette histoire paraît tellement saugrenue, tellement bizarre... Je n'arrive tout bonnement pas à croire que c'est possible.

Je pense... Je pense que, moi, j'y arrive, en fait, dit O'Shaughnessy au bout d'un moment.

Je vous demande pardon ? » Le contre-amiral le regarda en clignant des yeux.

« Si — et je dis bien si — des individus appartenant à la Ligue ont délibérément poussé et armé des gens tels que Nordbrandt et Westman pour déstabiliser l'amas, et si ces mêmes individus sont prêts à renforcer puissamment les capacités spatiales des Monicains, alors ça pourrait très bien se justifier.

S'ils espèrent que Monica nous résiste, ils ont intérêt à les renforcer massivement, leurs capacités ! fit Khumalo avec un reniflement de mépris.

Je vous l'accorde, mais peut-être pas autant que vous le supposez, amiral. »

Comme l'officier se préparait à répondre sèchement, son interlocuteur secoua la tête. « Je ne discute pas votre jugement des affaires spatiales. Mais, si Terekhov et Van Dort ont monté cette opération comme ils semblent l'avoir fait, il s'agit surtout d'une opération politique qui se trouve avoir une composante militaire. Oh... (il agita les deux mains) elle est bien trop compliquée et elle requiert un degré de confiance qui touche à l'arrogance aveugle, mais Dieu sait que les Solariens ont fait preuve d'arrogance par le passé. Des êtres susceptibles de tenter pareil coup sont incapables de concevoir une situation qu'ils ne peuvent pas contrôler — ou, au moins, figer dans le sens qu'ils désirent — parce qu'ils sont certains d’avoir la puissance de la Ligue tout entière derrière eux.

Peut-être, mais ça reste ridicule, insista Khumalo. Mettons qu'ils aient triplé les forces de la Spatiale monicaine. » Il eu un rire dur qui évoquait un aboiement. « Merde, tiens, disons qu'ils l'ont décuplée ! Et alors ? On pourrait quand même l'anéantir en un après-midi avec une division de super-titrasses porte-capsules ou un escadron de PBAL !

Peut-être. D'accord : sûrement, corrigea O'Shaughnessy devant l'expression exaspérée de l'officier. Mais il est tout à ait possible que ceux qui ont monté ça ne se préoccupent guère du résultat. Ils peuvent n'avoir l'intention que de créer un prétexte — un affrontement armé au sein de l'amas — qui donnerait aux Monicains une ou deux victoires initiales. Vous ne nierez pas qu'une Flotte monicaine renforcée pourrait vaincre vos forces actuellement déployées ? Surtout si elle les affrontait dispersées, par surprise, et en concentrant ses propres forces dans chaque bataille ?

Khumalo fulminait toujours mais, cette fois, il fut à regret contraint de secouer la tête.

« Eh bien, supposez que les Monicains fassent exactement cela puis appellent la Sécurité aux frontières en prétendant que c'est nous qui avons commencé et en demandant aux Solariens de rétablir l'ordre. Qu'est-ce qui se passerait, à votre avis ? »

L'amiral serra les dents et O'Shaughnessy hocha la tête.

« Il me semble que Terekhov a déjà neutralisé les mouvements terroristes censés déstabiliser l'amas d'un point de vue politique civil, reprit-il. Si les Monicains ou leurs alliés cherchent quelque chose dont ils puissent se servir pour orienter les médias solariens, ils ont peut-être déjà tout ce qu'il leur faut, mais, au moins, ça n'empirera pas. Si le même Terekhov peut neutraliser la Flotte monicaine — en supposant que les Monicains participent vraiment à une action coordonnée –, il pourrait très bien mettre un terme à toute l'opération.

Alors vous pensez qu'il a raison ? demanda Shoupe.

Je n'en ai pas la moindre idée, avoua O'Shaughnessy. Franchement, je prie très fort qu'il se trompe du tout au tout. Mais il est possible que ce ne soit pas le cas et, si ses soupçons sont fondés, j'espère de toutes mes forces qu'il parviendra à ses fins.

Je ne sais trop que penser, dit Khumalo après quelques battements de cœur de silence, mais, s'il a raison, il va nous falloir plus de puissance de feu que je n'en possède pour le moment. » Il se tourna vers son chef d'état-major. « Envoyez un message à l'amirauté, Loretta. Priorité maximum. Attachez-y des copies des dépêches de Terekhov – toutes ses dépêches – et demandez un renfort immédiat du terminus de Lynx. Informez par ailleurs ces braves gens que j'ordonne au reste de mes forces actuelles de se concentrer à la limite sud de l'amas, et que je me dirige en personne vers Monica avec tous les vaisseaux disponibles ici, en Fuseau, aussi vite que possible. Informez-les aussi... (il se tourna vers le gouverneur provisoire, dont il soutint le regard) que, quoique doutant encore des conclusions du capitaine Terekhov, j'approuve son action et compte le soutenir de mon mieux. Je veux que ce message soit envoyé à Lynx et à Manticore aussi vite que ce sera humainement possible.

À vos ordres, amiral ! s'exclama Shoupe, dont les yeux brillaient d'approbation.

Il est trop tard pour que ça fasse une grande différence, dans un sens ou dans l'autre, en ce qui concerne Terekhov, Loretta, ajouta le contre-amiral sans élever la voix.

Peut-être, monsieur, répliqua-t-elle. Mais peut-être pas.

« J'espère vraiment que ça va marcher, commandant », dit Aïkawa Kagiyama d'une voix calme.

Ansten FitzGerald et lui se trouvaient sur le pont de vol du Copenhague, lequel accélérait régulièrement après avoir franchi l'hyperlimite du système. La passerelle du vaisseau marchand était plus petite que celle de l'Hexapuma mais paraissait extrêmement vaste car dépourvue des répétiteurs élaborés, visuels de données, consoles d'armement et multiples postes le commande d'un bâtiment de guerre. Il avait été fort agréa-Ne de disposer de tout cet espace durant les trente-trois jours le voyage depuis Montana. À cet instant, toutefois, cela rappelait à Aïkawa qu'il se trouvait à bord d'un vaisseau marchand démuni d'armement et de blindage, sans défense, très lent, et sur le point de pénétrer en fraude dans un système si claire potentiellement hostile.

Ce qui n'était pas une pensée agréable.

« Ma foi, monsieur Kagiyama, ça a plus de chances de marcher que n'en aurait eu une visite du Chaton méchant », répondit FitzGerald, pensif, en jetant un coup d'œil à l'aspirant qui gérait les capteurs du cargo – le peu qu'il y avait et pour ce qu'ils valaient.

En dépit de sa tension, Aïkawa s'autorisa un petit rire, ce dont FitzGerald se réjouit. L'humour du jeune homme n'avait pas retrouvé la spontanéité et la malice qui le caractérisaient d'ordinaire, mais ses crises de dépression avaient à tout le moins cessé. Le capitaine avait eu raison : l'affecter au Copenhague et le faire bosser comme un malade avait fait merveille. Et FitzGerald se félicitait aussi du temps que cela lui avait donné pour mieux le connaître. Avec seulement cinq officiers – Aïkawa compris – à son bord, il avait davantage appris sur chacun durant le dernier mois que durant les six précédents.

Ca avait toutefois été plus agréable pour certains que pour d'autres.

Le commandant provisoire du vaisseau jeta un coup d'œil au petit écran de com montrant l'image transmise par le capteur optique fixé sur le casque de la combinaison du lieutenant Maclntyre. Les talents de direction du personnel de l'officier mécanicien l'impressionnaient encore moins à bord du Copenhague que de l'Hexapuma. L'équipage réduit ne faisait que magnifier sa propension à irriter et harceler les matelots ou sous-officiers placés sous ses ordres, et FitzGerald commençait à s'interroger sur leur théorie d'origine, à Terekhov et lui. Le manque de confiance en soi était une chose mais certains individus – et il semblait de plus en plus que Maclntyre en fît partie – se prenaient trop pour des petit dieux en fer-blanc pour devenir de bons officiers. Cette femme était une technicienne de grande classe, ce qui s'était senti lorsqu'elle et son groupe de travail en combinaison souple avaient préparé le drone de reconnaissance dans la soute caverneuse du Copenhague. Toutefois...

« Attendez une petite minute, Danziger ! l'entendit-il lancer sèchement. Je vous le dirai quand je serai prête à le larguer, nom de Dieu! Ça vous arrive de faire gaffe à ce que vous faites, vous autres ?

Oui, lieutenant. Pardon; lieutenant », répondit le matelot responsable des capteurs, et FitzGerald fit la moue. Appeler un officier par son grade était sans aucun doute convenable mais cela pouvait aussi représenter un camouflet quand l'officier avait aussi peu d'ancienneté que MacIntyre. Surtout à toutes les phrases... et sur le ton parfaitement stylé que venait d'employer Danziger.

J'aurai une petite conversation avec elle quand nous serons de retour à bord de l'Hexapuma. J'espère que ça servira à quelque chose. Mais je n'en suis pas sûr.

« Très bien, dit Maclntyre, plus calme, au bout de quelques minutes. Tous les systèmes sont vérifiés. Sortons ça d'ici. »

L'équipe souleva aisément le drone massif – bien plus de 100 tonnes – dans la microgravité de la cale dépressurisée. Elle le poussa jusqu'à l'écoutille béante, assez large pour laisser passer un contre-torpilleur, et se servit de vérins pressoirs-tracteurs pour le propulser à l'écart du vaisseau. MacIntyre ne le quitta pas des yeux, ce qui eut pour effet de le maintenir au centre de l'écran de FitzGerald, lequel éprouva une pointe de soulagement quand ses réacteurs de secours flamboyèrent : la programmation interne du drone fonctionnait et s'employait à ajuster sa position pour le faire passer proprement entre les bandes gravitiques du Copenhague avant qu'il ne branchât ses propres bandes – de très faible puissance.

Drone déployé avec succès, commandant, annonça MacIntyre sur le canal de com qui la reliait à FitzGerald.

Parfait, mademoiselle Maclntyre. Sécurisez la soute, je vous prie.

À vos ordres, commandant.

Jusqu'ici, tout va bien, Aïkawa, remarqua FitzGerald en reportant son attention sur l'aspirant. Maintenant, il ne nous reste plus qu'à le récupérer avant de quitter le système. »

« Nous sommes hélés par le central d'astrogation de Monica, commandant, annonça le lieutenant Kobe.

Pas trop tôt, répliqua FitzGerald avec un calme étudié qui ne correspondait pas tout à fait à ce qu'il éprouvait. Même un système luminique aurait dû nous demander depuis longtemps qui nous étions. »

Kobe sourit.

Dois-je répondre, commandant ?

Pas tout de suite, Jeff ! Nous sommes à bord d'un vaisseau marchand, pas d'un bâtiment de la Reine, et les marchands ne se conduisent pas comme les militaires. N'éveillons pas les soupçons en nous montrant trop empressés. Le central d'astrogation sera toujours là quand nous nous préoccuperons de répondre.

Euh.., à vos ordres, commandant, répondit Kobe après une très brève pause, et FitzGerald eut un petit rire.

Au moins un tiers des cargos de l'espace laissent leur com en enregistrement automatique, Jeff, expliqua-t-il, et les Solariens sont pires que la moyenne. En général, une alarme prévient le type censé garder un œil sur les communications qu'un message important vient d'arriver, mais, le plus souvent, les ordinateurs d'un vaisseau comme celui-ci sont trop bêtes pour effectuer ce genre d'évaluation de manière fiable, Donc le système se contente d'enregistrer tout ce qui arrive et te s'en désintéresser, à moins qu'un message en particulier ait été répété au moins une fois. À ce moment-là, il comprend que quelqu'un voudrait vraiment causer à quelqu'un d'autre , il sonne la cloche pour attirer l'attention de l'officier de com. Voilà Pourquoi il nous faut souvent héler les vaisseaux marchands deux ou trois fois. »

Kobe acquiesça, classant de toute évidence une information pratique qu'on oubliait souvent de mentionner dans les écoles. FitzGerald répondit à son signe de tête puis fit pivoter son fauteuil de commande vers l'aspirant.

« Vous voyez quelque chose d'intéressant, Aïkawa ?

C'est-à-dire, monsieur, que si quelqu'un avait l'obligeance de faire péter une bombe atomique de dix ou vingt mégatonnes à quatre-vingt-dix ou cent kilomètres d'ici, les capteurs passifs de ce vaisseau auraient peut-être une chance de le remarquer.

FitzGerald gloussa, et Aïkawa sourit. « En fait, reprit-il, l'air sérieux, je capte quelques signatures d'impulseurs. Pas beaucoup, cela dit, et je ne peux pas vous apprendre grand chose, à part que quelqu'un se sert de propulsion par là-bas.

Je dirais que quatre ou cinq de ces bâtiments sont des BAL et qu'au moins deux se comportent comme des vaisseaux de terre plus gros. Peut-être des contre-torpilleurs ou des croiseurs légers.

Qu'est-ce que vous voulez dire par "se comportent comme des vaisseaux de guerre plus gros" ? s'enquit le commandant provisoire du Copenhague, curieux du cheminement logique de l'aspirant.

J'ai l'impression qu'ils font des manoeuvres, répondit Aïkawa. Deux de ceux que j'imagine être des BAL se déplacent sous à peine deux cents g avec une vitesse actuelle de moins de douze mille km/s. D'après leur vecteur, on dirait qu'ils font semblant d'avoir tout juste traversé le mur alpha et de se diriger vers Monica. Avec une accélération pareille, ils jouent presque à coup sûr des rôles de vaisseaux marchands. Pendant ce temps, ces autres signatures d'impulseurs, là... (il désigna deux icônes non identifiées sur le "répétiteur tactique" déplorablement peu détaillé du cargo) les poursuivent. On dirait qu'eux font semblant d'être des pillards, et des pillards efficaces sont presque obligatoirement hypercapables. Ce qui fait sans doute de ces deux-là des contre-torpilleurs ou des croiseurs.

Je vois. » FitzGerald approuva du chef. « Est-ce que certains seraient en position de repérer notre drone ? demandai-il au bout d'un moment.

Je doute que quiconque dans ce système ait des capteurs capables de repérer notre oiseau au-delà de cinq mille kilomètres, monsieur. Et ces gars-là sont si loin de la course programmée du drone qu'ils ne le repéreraient même pas s'ils disposaient de capteurs manticoriens sachant exactement où chercher.

Ravi de l'entendre, dit FitzGerald. Mais ne péchez pas par excès de confiance : si quelqu'un a bel et bien renforcé les capacités spatiales des Monicains, la portée et la sensibilité de leurs capteurs pourraient être nettement supérieures à ce qu'estime la DGSN.

Bien, commandant », renvoya Aïkawa, un peu raide. Son supérieur se contenta de sourire : cette raideur était dirigée contre son propre excès de confiance, pas contre l'officier qui venait de le lui faire remarquer.

FitzGerald inclina son fauteuil en arrière et jeta un coup d'œil à l'horloge. Le Copenhague se trouvait au sein du système depuis presque trente-cinq minutes. Sa vélocité était de 14 641 km/s, et il s'était rapproché de la planète Monica de plus de vingt-six millions de kilomètres — si bien qu'il ne s'en trouvait plus qu'à 9,8 minutes-lumière. Cela faisait environ six minutes que Kobe avait reçu l'appel du central d'astrogation, donc il en faudrait trois ou quatre à ceux qui l'avaient lancé pour se rendre compte que le Copenhague n'avait pas répondu. Mettons cinq pour tenir compte de l'habituelle négligence des Marges. Le Copenhague, dans l'intervalle, aurait parcouru quelque 4,5 millions de kilomètres de plus, ce qui réduirait son temps de transmission de seulement quinze secondes, si bien qu'il lui faudrait encore seize minutes avant de recevoir le deuxième appel. La dilatation temporelle due à la vélocité du Copenhague — son tau n'était que d'à peine 0,9974 — était si faible qu'elle n'aurait aucun effet sur l'échange de messages.

Ce qui signifiait que FitzGerald allait passer ces seize minutes-là à se demander si le stratagème de Terekhov opérerait ou non. L'un dans l'autre, ce n'était peut-être pas une si mauvaise chose. Cela ferait au moins seize minutes, sur les six cents qu'il comptait passer dans le système, qu'il emploierait à s'inquiéter d'autre chose que de ce foutu drone de reconnaissance.

Le drone en question progressait le long de sa route prédéterminée avec une superbe indifférence électronique à l'anxiété qui pouvait affecter les créatures protoplasmiques l'ayant mis en service.

Ce matériel extrêmement furtif dégageait la signature la plus faible que la Flotte manticorienne fût capable d'obtenir, i bien qu'il était vraiment très difficile à repérer. Quoique équipé de capteurs actifs très performants, ces derniers ressaient presque toujours verrouillés durant les déploiements : à quoi bon être indétectable si on se baladait en hurlant à pleins poumons ? Ses créateurs n'ayant pas l'intention de lui autoriser une conduite aussi maladroite, ils l'avaient aussi muni de capteurs passifs à l'exquise sensibilité, ne produisant aucune émission bavarde susceptible de révéler sa position.

Ou, dans le cas présent, sa seule existence.

Il filait sous l'accélération limitée (pour un tel matériel) de seulement 2 000 km/s2. En raison du profil selon lequel il avait été lancé et du besoin d'éviter la fournaise en fusion qu'était la primaire G3 du système, laquelle se trouvait presque directement entre lui et sa destination prévue, il serait contraint de parcourir deux heures-lumière afin de franchir une distance d'à peine plus de quarante minutes-lumière en ligne droite. Ensuite, il lui faudrait trente et une minutes supplémentaires pour rejoindre le vaisseau plébéien qui l'avait expédié en voyage. D'où son accélération ridicule : il avait environ dix heures à tuer avant de pouvoir être récupéré, et cette poussée langoureuse lui laisserait presque vingt-quatre minutes pour observer les alentours de sa destination avant de repartir pour arriver à l'heure à son rendez-vous.

Le drone s'en moquait. À un tel rythme, sa propulsion avait une endurance de trois jours T, et, s'il ne pouvait en aucun cas égaler les taux d'accélération massifs des missiles vaisseau-vaisseau, il pouvait, contrairement à eux, brancher et couper à volonté ses bandes gravitiques bien moins puissantes, étendant ainsi presque à l'infini son autonomie. Par ailleurs, la force bien moindre de son impulseur, combinée avec la technologie furtive lui ayant été ajoutée avec amour, était précisément ce qui le rendait si difficile à détecter. Que les missiles assoiffés de gloire fendent donc l'espace à quatre-vingt ou quatre-vingt-dix mille km/s2, en hurlant leur présence à toute la Galaxie ! Ils n'étaient de toute façon que des kamikazes destinés à de brèves existences martiales éblouissantes, à la Achille. Le drone de reconnaissance était un Ulysse – intelligent, rusé et circonspect.

Et, en l'occurrence, bien décidé à rentrer enfin chez lui pour retrouver une Pénélope appelée Copenhague.

Le central d'astrogation réitère son appel, commandant. Et... euh... ces gens-là ont l'air un peu chatouilleux sur le sujet, déclara le lieutenant Kobe.

Bon, on ne peut pas permettre une chose pareille, n'est-ce pas ? ironisa FitzGerald. Très bien, Jeff, branchez le transpondeur. Ensuite, attendez encore quatre minutes – assez pour que l'officier de com rejoigne son poste, coupe l'alarme et obtienne une réponse de quiconque est de quart –, puis envoyez le message.

A vos ordres, commandant. »

Kobe enfonça le bouton activant le transpondeur du Copenhague, lequel arbora dès lors son identité parfaitement légale. Quatre minutes plus tard, il appuya sur la touche de transmission, et le message préenregistré partit à la vitesse de la lumière.

Comme Aïkawa Kagiyama marmonnait quelque chose dans sa barbe, FitzGerald se tourna vers lui.

« Qu'y a-t-il, Aikawa ? » demanda-t-il. L'aspirant releva les yeux, l'air gêné.

Rien, commandant. Je parlais tout seul. » Devant le haussement de sourcil de son supérieur, il soupira. « Je suppose que je m'inquiète un peu de la manière dont ça va fonctionner, c'est tout.

J'espère que vous ne m'en voudrez pas de vous signaler que le moment est sacrément mal choisi pour commencer à s'en faire à ce sujet-là, Aïkawa! dit Kobe avec un gloussement, et l'aspirant eut un sourire malicieux.

Je ne commence pas, lieutenant. C'est juste que les inquiétudes que j'avais déjà ont pris d'un seul coup une certaine emphase. »

Tout le monde éclata de rire. Il était bon de briser la tension, songea FitzGerald. En toute franchise, il partageait en partie la nervosité d'Aïkawa. Non à propos du message lui-même mais de ceux qui le recevraient.

Grâce à la manière dont l'Hexapuma avait pris possession du Copenhague, tous les ordinateurs du cargo étaient intacts. Certes, les dossiers sécurisés des bases de données étaient protégés par maints niveaux de barrières et protocoles de sécurité, mais les techniques cybernétiques commerciales –même solariennes – ne répondaient pas aux critères exigés par gouvernements et forces armées. Il y avait bien sûr des exceptions. Sans l'aide de Chabrol, il eût par exemple été impossible aux techniciens de l'Hexapuma de franchir les systèmes de sécurité du Marianne. Une équipe entraînée de la DGSN y fût parvenue, avec du temps, mais ce n'était pas une tâche à entreprendre à la légère sur le terrain.

En revanche, un honnête cargo standard tel que le Copenhague n'avait ni besoin du même degré de sécurité ni les moyens de se le payer, aussi Amal Nagchaudhuri et Guthrie Bagwell s'étaient-ils introduits dans son réseau informatique avec une aisance confondante. Le lieutenant Kobe avait donc accès au système de cryptage maison et aux codes d'identification des Transports Kalokainos. Avec ces données en main, Nagchaudhuri et lui avaient rédigé un message légitime dans le format crypté de la société. Son contenu était, lui, parfaitement fantaisiste, mais nul ne pourrait s'en rendre compte avant qu'il n'atteignît sa destination finale – à savoir le bureau d'un certain Heinrich Kalokainos, sur la Vieille Terre.

Quand le vieil Heinrich finirait par le lire, il en serait sans doute légèrement irrité, se dit FitzGerald, mais que le destinataire du message fût le P.-D.G. et principal actionnaire des Transports Kalokainos découragerait sûrement tout subordonné trop zélé de l'ouvrir dans l'intervalle. Or ce message constituait la raison officielle qu'avait le Copenhague de se trouver là.

Que Kalokainos n'eût pas d'antenne en Monica aurait pu poser un problème, mais un accord diplomatique permettait aux agents des douze plus grosses entreprises de transport solariennes de se représenter les uns les autres quand les circonstances l'exigeaient. Quoique le message du Copenhague ne fût affecté d'aucune priorité (hors l'identité de son destinataire), FitzGerald ne doutait pas que Terekhov fût dans le vrai : l'agent de Jessyk & Co. présent sur Monica devait en temps normal l'accepter et le transmettre vers Sol. La seule question, dans l'esprit du commandant, était de savoir si cet agent se sentirait très serviable en ce moment, à la lumière des diableries que Jessyk préparait dans la région.

Bon, celle-là, et puis aussi s'il va nous en poser, lui, des questions, sur le sujet ou sur nous, auxquelles nous ne pourrons pas répondre.

Le problème était que, si le Copenhague n'avait jamais visité Monica, autant qu'on pût le déterminer à l'aide de ses journaux de bord, ces derniers étaient malheureusement loin d'être complets. Même s'ils l'avaient été, le cargo circulait dans l'amas de Talbot depuis plus de cinq ans T. Lui-même l'était peut-être jamais venu en Monica, mais il n'en allait pas forcément de même pour son équipage, et l'agent de Jes.sk pouvait fort bien connaître son capitaine. Au moins de loin.

Il n'y a qu'un moyen de le savoir, conclut FitzGerald en se forçant à se détendre, tandis que le Copenhague continuait sa toute vers l'orbite de Monica.

« Je veillerai à ce que votre message soit transmis, capitaine, bien sûr, assurait l'homme sur le com. Vous vous rendez toutefois compte qu'il me faudra un petit moment avant de pouvoir le faire transiter vers Sol, j'espère.

Bien entendu, monsieur Clinton, répondit FitzGerald. le m'y attendais. Franchement, c'est une vraie plaie, mais ces Fichus Rembrandtais ont insisté pour que je le fasse passer à notre siège social. Et vous imaginez que le Copenhague ne voit pas le sol bien souvent.

À peu près aussi souvent que moi, acquiesça l'agent de Jessyk avec un petit rire.

Peut-être même encore moins. Bref, monsieur Clinton, permettez-moi de vous remercier encore une fois. » Il marqua une pause puis haussa les épaules. « Je crains de ne pas bien connaître les procédures douanières locales. Puisque nous ne faisons que passer, est-ce que cela poserait un problème si je me contentais de faire descendre une navette, juste assez longtemps pour remettre la puce à vous-même ou à un de vos représentants ?

Tant que vous ne vous posez pas et que vous ne transférez aucune cargaison chez nous, je ne pense pas, déclara Clinton. Si ça vous convient, je peux m'arranger pour que mon secrétaire attende votre navette près de la piste. Pour peu que votre matelot lui passe la puce par l'écoutille sous la surveillance d'un douanier, afin de s'assurer que nous ne sommes pas en train de faire de la contrebande d'ogives laser ou de bombes atomiques, il n'a même aucune raison de monter à bord.

Je vous serai très reconnaissant d'arranger cela, assura FitzGerald avec une sincérité absolue.

Pas de problème. Nos bureaux se situent dans l'enceinte du spatioport. Mon secrétaire peut gagner la piste en cinq minutes, dix tout au plus. Je vais contacter le poste de contrôle pour obtenir votre numéro de piste et je l'enverrai vous attendre.

Merci encore. Kalokainos vous devra un bon service en échange un de ces jours. Je vais ordonner au lieutenant Kidd de transmettre la puce à votre homme. » FitzGerald marqua une nouvelle pause, inclinant la tête de côté : « Dites-moi, monsieur Clinton, qu'est-ce que vous pensez du whisky terrien ?

Ma foi, j'en suis très amateur, capitaine Teach.

Eh bien, il se trouve que j'ai une caisse d'authentique Daniels-Beam Grande Réserve dans les placards de ma cabine, lui dit FitzGerald. Pensez-vous que votre douanier verrait un inconvénient à ce que le lieutenant Kidd vous en fasse passer une bouteille en même temps que la puce ?

Capitaine, répondit Clinton avec un large sourire, s'il était assez bête pour s'offusquer d'un petit cadeau innocent tel que celui-là, je cesserais immédiatement de le rémunérer.

Je pensais bien que ce serait le cas. » Le second de l'Hexapuma sourit à son tour. « Considérez cela comme un faible témoignage de ma reconnaissance pour votre aide. »

De toute évidence, Clinton jugeait le « faible témoignage » tout à fait acceptable, et ça n'avait rien d'étonnant, songea FitzGerald, tandis qu'ils achevaient leur conversation en s'assurant de leur respect mutuel et des dettes qu'ils avaient l'un envers l'autre. Une telle bouteille se vendait environ deux mille dollars manticoriens. Celle-là venait de la réserve personnelle du capitaine Terekhov : Clinton, il fallait l'espérer, l’apprécierait à sa juste valeur.

Surtout compte tenu de ce qui arriverait à sa carrière quand ses employeurs comprendraient ce qu'était réellement venu faire le Copenhague en Monica. Il ne serait pas très juste le leur part de reprocher à Clinton de ne pas avoir compris ce qui se passait, mais les sociétés mesanes n'étaient pas connues pour leur attachement passionné au concept de la justice.

FitzGerald consulta à nouveau l'horloge. Le minutage était parfait. En fait, ils étaient même un peu en avance, surtout si le douanier devait se montrer aussi obligeant que prévu. Ce n'était pas un problème : il pourrait toujours trouver une raison de passer quelques minutes de plus sur orbite avant de reprendre le chemin de l'hyperlimite. Ou accélérer un peu moins qu'à l'aller.

Le Copenhague ne repartirait pas sur un vecteur opposé à celui qu'il avait suivi pour venir. Il s'écarterait au contraire de la primaire du système en faisant un angle presque droit avec sa route d'approche initiale. Nul n'aurait de raison de s'en étonner, puisque son plan de vol le dirait en partance pour le système d'Howard, et cela réduirait notablement la distance que le drone de reconnaissance devrait parcourir pour le rejoindre.

Le drone, quant à lui, poursuivait sa route sans hâte. Ses capteurs passifs frémissaient telles des moustaches de chat, tandis que ses logiciels d'esquive attendaient patiemment de le détourner de tout vaisseau ou capteur qu'il détecterait et qui pourrait à son tour le détecter. Aucune menace de ce type ne se manifesta, si bien qu'il ralentit sa progression presque au point de s'immobiliser, à quinze secondes-lumière du chantier spatial connu sous le nom de base Éroïca.

Le minuscule espion furtif lévitait dans le vide infini, imitant — avec un remarquable degré de réussite — un trou dans l'espace. Ses capteurs passifs, y compris optiques, observaient sans curiosité mais avec énormément d'attention l'activité bouillonnante autour de la base spatiale. Les vaisseaux et les docks mobiles furent comptés, les signatures d'émissions (quand elles existaient) dûment enregistrées. Les véhicules mobiles furent scannés avec plus d'attention que les autres, et bonne note fut prise des deux énormes vaisseaux de radoub qui partageaient l'orbite stellaire de la base.

Le drone consacra à cette activité intense et silencieuse quinze des vingt-quatre minutes dont il disposait, puis il se détourna, activa son impulseur et se dirigea vers son point de rendez-vous avec le Copenhague, avec neuf précieuses minutes en réserve pour parer à tout impondérable.

S'il avait été capable de tels sentiments, il aurait sûrement éprouvé une profonde satisfaction.

Mais, bien sûr, il ne l'était pas.