CHAPITRE CINQUANTE-DEUX

Il n'y avait presque plus personne dans les quartiers des bleus.

Aïkawa était à bord du Copenhague, Léo demeuré sur Kornati et Ragnhilde... partie. Seuls Hélène et Paolo demeuraient.

La jeune femme, assise dans le dôme d'observation, les talons au bord de son siège, les genoux relevés sous le menton, les bras entourant les tibias, regardait le nombre croissant de vaisseaux dans l'orbite de Montana, perdue dans ses pensées. L'atmosphère du dôme était très paisible. Hélène observait pour le moment le plus proche voisin orbital de l'Hexapuma.

Le croiseur lourd Sorcier se trouvait en Dresde quand l'Ericsson y était arrivé avec l'ordre du capitaine Terekhov à tous les bâtiments du système de le rejoindre. Le capitaine Anders, moins gradé, n'avait eu d'autre choix que d'obéir, quoi qu'il eût pensé de cet ordre, aussi lui et le contre-torpilleur javelot étaient-ils arrivés en Montana deux jours auparavant. Hélène ne savait pas ce que le pacha avait révélé de ses projets à Anders et au capitaine de corvette Jeffers, commandant du javelot. Peut-être encore rien, songea-t-elle. À bord du Chaton méchant, cependant, tout le monde en avait à présent une bonne idée, aussi supposait-elle que le téléphone arabe inter-vaisseaux avait donné au moins quelques indices aux deux officiers.

Ce matin-là, d'autres bâtiments étaient arrivés, cette fois de Talbot. Le Volcan était rentré, accompagné du Vigilant, un croiseur de classe Chevalier stellaire, commandé par le capitaine de frégate Éléanor Hope, ainsi que du croiseur léger frère jumeau du vieux Défi du pacha, et des contre-torpilleurs Rondeau et Aria, tous deux de classe Chanson.

Voilà qui commençait à ressembler à une petite escadre tout à fait respectable, se disait Hélène. Certes, la plupart de ses vaisseaux étaient plus ou moins obsolètes selon les critères manticoriens, mais ces critères étaient assez élevés ailleurs.

Bien entendu, d'une certaine manière, c'était aussi une escadre volée. Tous ces bâtiments appartenaient à la patrouille sud » du contre-amiral Khumalo, une des pierres angulaires de la stratégie anti-piraterie. En théorie, le pacha avait le droit de les rappeler, et les délais de communication imposés par les distances interstellaires contraignaient les officiers à exercer leur initiative. Plus ils avaient d'ancienneté, plus on s'attendait à ce qu'ils en fassent preuve, mais outrepasser les ordres d'un supérieur, surtout un commandant de poste, ne devait pas être entrepris à la légère. Qui s'y risquait avait franchement intérêt à faire la preuve que ses choix étaient justifiés.

Toutefois, s'il se faisait tuer dans la manœuvre, il évitait au moins brillamment l'enquête quasi inévitable qui s'ensuivrait.

Cette pensée fit sourire Hélène d'un amusement amer. Elle aurait aimé pouvoir la partager avec Paolo mais il était de service. Raison pour laquelle elle était venue ici à cette heure, afin de rester assise avec ses pensées, dans le calme, sans devoir les partager avec lui.

Son sourire disparut lorsqu'elle se rendit compte qu'elle était vraiment satisfaite de pouvoir l'éviter — pour le moment. Pas heureuse, juste satisfaite. Ou bien le mot qui convenait était-il « soulagée » ? Quoique celui-là aussi eût des connotations pas tout à fait exactes.

D'un côté, Paolo et elle s'agitaient comme deux pois chiches dans les quartiers des bleus, conçus pour abriter jusqu'à huit personnes. À deux, ils avaient presque trop d'espace — un concept qu'ils auraient eu peine à envisager lors de leur arrivée à bord.

D'un autre côté, toutefois, cet espace était terriblement trop confiné. N'ayant personne derrière qui se cacher, Paolo n'aurait pu maintenir son ancienne attitude distante, même s'il l'avait voulu. Ce qui posait en soi des complications, surtout du fait de la prohibition par le code de guerre de toute intimité physique entre militaires appartenant à la même chaîne de commandement.

Le fait était que, à présent qu'elle savait d'où venait la beauté de Paolo, et encore plus depuis qu'elle avait vaincu ses préjugés idiots, commencé à connaître l'homme derrière cette beauté, elle le trouvait... attirant. Très attirant, même, si elle devait se montrer honnête, ce qu'elle espérait très fort pouvoir éviter. Le réconfort qu'il lui avait apporté après la mort de Ragnhilde était typique de lui, malgré sa répugnance à devenir trop proche des autres, elle l'avait compris. Bien sûr, l'aspirante décédée était aussi devenue son amie, mais pas de la même manière. La connaissant depuis moins de six mois T, non quatre ans, il en était devenu tout juste assez proche pour savoir combien sa mort avait blessé Hélène et pour en avoir été lui-même blessé au point de chercher aussi le réconfort auprès de quelqu'un.

Ce partage, le moment où Hélène Zilwicki avait pleuré sur l'épaule de Paolo d'Arezzo et où les larmes de Paolo d'Arezzo avaient embrassé les cheveux d'Hélène Zilwicki, avait modifié leurs rapports. Ce qui était en train de devenir une amitié aussi intime, à sa manière, que celle que la jeune femme entretenait avec Aïkawa et Ragnhilde, s'était changé en autre chose. De bien plus intense et de terriblement effrayant.

Elle avait déjà connu ce qu'elle appelait des « aventures romantiques ». Plusieurs, même. Parfois, ça avait été amusant. D'autres fois, elle avait eu envie de tuer l'abruti concerné par pure frustration. Comme la plupart des adolescents manticoriens, elle avait reçu une éducation sexuelle assez efficace et jugé ces leçons fort utiles lors des aventures romantiques. Cela aussi avait été amusant. À l'occasion très amusant, elle l'admettait volontiers.

Mais aucune de ces relations n'avait débuté de la manière dont débutait ce qui grandissait entre elle et Paolo. Elle n'avait jamais commencé par trouver l'autre antipathique au possible. Et l'autre n'avait jamais eu de tels antécédents. Ni une beauté quasi divine... dont il haïssait la source. Paolo entretenait de lourds soupçons, profondément ancrés. Une réaction défensive contre la beauté intégrée dans ses gènes pour faire de lui un produit commercial attractif. Il ne voulait pas être désiré pour son physique, et cette blessure, cette déchirure en lui-même le conduisait toujours à supposer que quiconque le désirait bel et bien était en fait attiré par cela même.

Si Hélène avait décidé de le poursuivre activement, cela serait revenu à tenter d'enlacer un porc-épic de la Vieille Terre. Au bout du compte, ç'aurait certainement été aussi vain que douloureux. En conséquence, qu'elle ne fût pas sûre de vouloir le « poursuivre » du tout était peut-être une bonne chose. Toutefois, elle supposait que, comme elle, il avait senti changer ce qui grandissait entre eux — déjà trop intense pour le seul nom d'amitié, mais n'ayant pas encore tout à fait basculé dans une autre catégorie non plus.

Pas encore.

Elle grimaça et sentit un écho de chagrin en voyant à travers le plastoblinde une pinasse se séparer du Vigilant pour se diriger vers l'Hexapuma. Cela lui rappelait tant de souvenirs ! Avec le chagrin, elle éprouva une pointe de culpabilité : Ragnhilde avait disparu depuis à peine trois semaines, et il semblait grotesque que la mort d'un de ses deux meilleurs amis pût avoir eu à ce point l'effet de la rapprocher de Paolo. Cela tenait presque de la trahison. D'une certaine manière, pourtant, cela paraissait également juste, comme l'affirmation que la vie continuait.

Hélène soupira puis secoua la tête lorsque son chrono sonna en sourdine.

Il était temps pour elle d'aller prendre son service. Elle s'éjecta du fauteuil confortable alors que la pinasse du Vigilant entamait sa phase d'approche finale de l'Hexapuma.

Sans nul doute, le capitaine Hope venait-il à bord pour découvrir ce que signifiait tout cela, songea-t-elle avec un sourire en coin, souhaitant pouvoir être une mouche sur la cloison de la cabine du pacha.

« Ma foi, je trouve que ça s'est très bien passé, déclara Térékhov quand la porte de la cabine se referma derrière Éléanor Hope et le capitaine de corvette Osborne Diamond, son second.

Ah, vraiment... commandant ? » répondit Ginger Lewis.

Il se tourna vers elle, assise dans l'un de ses confortables fauteuils, tout à côté du portrait de Sinead. Terekhov ne doutait pas que cette juxtaposition fût une coïncidence mais il fut une nouvelle fois frappé par le fait que le capitaine Lewis évoquait une version plus jeune et un peu plus grande de son épouse.

Ce qui n'est pas précisément une pensée à nourrir à l'égard de ton officier en second suppléant, Aivars, se dit-il, ironique.

« Oui, tout à fait. » Il se versa une tasse de café à l'aide de la carafe mise à leur disposition par Joanna Agnelli, s'adossa et misa les jambes. « Pourquoi ? Pas vous ? demanda-t-il innocemment.

Pacha, loin de moi l'idée de suggérer que vous parlez à avers votre béret, mais Hope n'a pas du tout apprécié votre petit déballage d'idées. Et elle n'en connaît pas encore la moitié quoi qu'elle puisse soupçonner.

Allons donc ! Je suis sûr qu'elle éprouve juste une vague... appréhension parfaitement compréhensible du fait que ses ordres précédents ont été annulés sans préavis.

Oui, bien sûr, fit Ginger, qui secoua la tête en souriant, avant de retrouver une expression plus sérieuse. Cette bonne femme ne me plaît pas tellement, pacha. Elle m'a l'air du genre à protéger son cul et à détester la seule idée de se faire remarquer. Quand elle va découvrir ce que vous préparez vraiment, elle va nous en faire au moins trois cacas nerveux.

« Ce que je prépare vraiment ? » Terekhov haussa les sourcils.

Elle renifla. : «Je suis mécanicienne, commandant, pas officier tactique. Je vérifie les trucs et les machins, j'huile les rouages, je remonte les ressorts du vaisseau et je le fais aller là Où vous autres, seigneurs tacticiens, le décidez. Et je fais de mon mieux pour boucher les trous que les mêmes tacticiens finissent toujours par percer dans ma coque parfaitement respectable. Cela dit, je ne suis pas totalement catatonique et j'ai eu six mois pour vous voir en action. Vous croyez vraiment que je n'ai pas deviné ? »

Son supérieur l'observa, pensif. Il ressentait de plus en plus l'absence d'Ansten FitzGerald, envoyé en Monica dix-sept jours plus tôt. Il avait même été surpris de l'intensité de ce manque. S'il n'était pas brillant, FitzGerald était loin d'être stupide. Compétent et expérimenté, il avait le courage de ses convictions ; si bien qu'il était devenu tout à fait l'interlocuteur critique que devait être un bon second, même quand le commandant ne lui disait pas un mot. Mettre en scène sa réaction probable était souvent tout ce dont Terekhov avait besoin.

Ginger Lewis était différente. Quoique, comme elle venait de le faire remarquer, elle fût spécialiste de la mécanique et non officier tactique, elle disposait d'un cerveau de première classe – meilleur que celui de FitzGerald, pour être franc. Peut-être même meilleur que le sien, songeait-il souvent. En outre, être sortie du rang, sans jamais suivre les cours sur l'île de Saganami, lui donnait un point de vue différent. On aurait dit que les réflexions personnelles lui venaient naturellement, et elle manifestait un degré d'irrévérence aussi rare chez les officiers classiques que rafraîchissant. Par bien des côtés, elle lui était presque plus précieuse, dans la situation présente, que n'aurait pu l'être FitzGerald lui-même.

«J'imagine que vous avez déduit l'essentiel, Ginger, concéda-t-il au bout d'un moment. Et vous avez probablement raison de penser que Hope ne sera pas enchantée quand elle le découvrira. En supposant bien sûr que les choses tournent le plus mal possible et que nous en arrivions à provoquer un incident interstellaire d'envergure.

Vous vous rappelez, en 281, quand la duchesse Harrington a démoli le vaisseau Q havrien en Basilic, pacha ? Vous savez, le truc qui l'a fait condamner par contumace pour le meurtre de tout un équipage par les Havriens ? » demanda-t-elle. Comme il hochait la tête, elle continua : « Ça, c'était un incident interstellaire d'envergure. Ce que vous avez en tête, ce sera tout autre chose. Je me demande même s'il existe déjà un mot pour le décrire. Encore que, maintenant que j'y pense, "acte de guerre" s'en rapprocherait pas mal. »

Il envisagea de la contredire mais ne le fit pas.

Après tout, elle avait raison. Je savais déjà qu'Yvernau était un imbécile, dit dame Matsuko pendant l'apéritif. Mais je n'avais encore imaginé qu'il descendait tout droit d'un lemming.

Un lemming, milady ? » répéta Grégor O'Shaughnessy.

Elle fronça le nez et tendit la main vers son verre de vin. Après avoir bu une gorgée, elle le reposa puis s'essuya les lèvres sur une serviette.

C'est un animal qui vit sur Méduse, expliqua-t-elle. En fait, le nom remonte à une espèce de la Vieille Terre. La version a été baptisée ainsi parce que les deux animaux ont des habitudes similaires. Notamment, à intervalles irréguliers, ils se réunissent en immenses troupeaux et se précipitent du haut d'une falaise ou bien se mettent à nager vers la haute mer jusqu'à ce qu'ils se noient.

Et pourquoi diable font-ils une chose pareille ?

Surtout parce qu'ils se reproduisent comme des lapins terriens, voire plus. Ils deviennent si nombreux qu'ils menacent de détruire leur environnement, et il semble que ce suicide soit un mécanisme génétiquement programmé pour réduire la population.

Ça paraît un peu excessif, observa l'analyste.

Mère Nature peut se le permettre, fit remarquer Méduse. Après tout, il en reste énormément là d'où ceux-là venaient.

C'est vrai, admit O'Shaughnessy, avant d'incliner la tête de côté. En fait, quand j'y pense, ce n'est pas une mauvaise métaphore pour Yvernau. Lui et ses amis oligarques menacent pour de bon leur environnement et, comme ces... lemmings dont vous parlez, il en reste hélas ! énormément là d'où ils sont venus. Cela dit, pour être franc, j'ai aussi apprécié la métaphore d'Alquezar pendant le débat.

"Des dinosaures à l'estomac plein de boutons d'or gelés", cita Méduse avec un certain plaisir. Mais il y a quelque chose qui cloche, cela dit. Je ne crois pas que ce soient des dinosaures qui avaient le ventre bourré de boutons d'or. Je crois que c'était des... éléphants ? Des hippopotames ? Des animaux à sang chaud, en tout cas. Mais la phrase était bien tournée, je vous l'accorde.

Et elle n'a pas beaucoup plu à Yvernau, continua O'Shaughnessy avec une jubilation mal dissimulée.

Non, en effet. »

La baronne et son invité se turent quand des intendants en uniforme de la Spatiale, affectés à son personnel en même temps que les fusiliers du colonel Gray, remportèrent les verres à apéritif et les remplacèrent par une soupe : un délicieux plat de poulet, de riz et d'une céréale locale ressemblant beaucoup à de l'orge perlé, que le gouverneur provisoire goûta avec une mimique satisfaite.

Comment croyez-vous que le gouvernement de Nouvelle-Toscane va réagir à son petit fiasco, milady ? » demanda O'Shaughnessy. S'il était officiellement son analyste et chef du renseignement, il avait découvert depuis beau temps qu'en matière de politique elle était souvent plus douée que lui pour sa tâche.

Difficile à dire, répondit-elle. Ce qu'ils auraient intérêt à faire, bien sûr, c'est se presser derrière lui et le pousser en bas de la falaise. J'aimerais toutefois être sûre qu'ils voient les choses de cette façon-là.

Un tiers de sa propre délégation serait enchanté de l'abattre froidement à l'Assemblée, observa son interlocuteur, et elle hocha la tête.

Sans aucun doute. Et on ferait de jolis bénéfices en vendant des billets d'entrée. Vous avez vu la tête de Lababibi quand elle a compris que sa motion allait être rejetée.

Oui, milady. » O'Shaughnessy eut un sourire très satisfait. « Je vous garantis quasiment que ses instructions étaient de le soutenir. Elle a dû être ravie que la position d'hôte de Fuseau lui ait permis de voter en dernier. »

Méduse hocha la tête. Elle avait observé Yvernau presque aussi attentivement que Lababibi quand la présidente du système de Fuseau s'était levée. Le Nouveau-Toscan estimait à l'évidence qu'elle lui mangeait dans la main : la consternation furieuse qu'il avait manifestée lorsqu'elle avait voté contre sa motion était été aussi transparente que les délices qu'elle-même éprouvait.

Il est évident depuis des semaines – des mois – que Lababibi déteste Yvernau, reprit la baronne. Il était probablement seul de toute l'Assemblée à ne pas être au courant. Et vous avez raison au sujet des instructions de Samiha. Puisque la motion était déjà rejetée avant qu'elle ne doive voter, toutefois, elle ne devra même pas payer le prix de sa désobéissance. Elle a fermement ancré Fuseau du côté des gagnants au lieu de l'enchaîner aux perdants comme elle en avait reçu l'ordre. En prime, elle a balancé publiquement un coup de pied à Yvernau, dans un endroit particulièrement sensible de son individu. Bref, elle a eu le beurre et l'argent du beurre !

Son analyste et elle échangèrent un sourire malicieux. Puis elle secoua la tête.

Cela dit, il devrait apparaître comme évident à quiconque présente un QI mesurable que la politique d'Yvernau est un échec désastreux, Grégor. Le pragmatisme le plus cynique autant que les principes moraux devraient retourner contre lui ses partisans dans son système. Les membres de l'élite politique de La Nouvelle-Toscane – j'emploie le terme "élite" au sens large, vous le comprenez – possèdent cependant une bonne quantité de gènes de lemming. Pourquoi auraient-ils sinon édicté comme ils l'ont fait les règles de leur délégation ?

Sur le moment, ça leur a sans doute paru une bonne idée.

Comme la première attaque havrienne contre Grayson railla la baronne. O'Shaughnessy ricana : ayant toutefois l'humour fluctuant, l'instant d'après, il plissait le front.

« Vous avez peut-être raison, milady, dit-il lentement. Tout ce que j'ai pu réunir sur Yvernau suggère que, même à présent, il ne va pas renoncer au contrôle de sa délégation sans recevoir des ordres directs, non discrétionnaires, de son système. Et tant qu'il s'obstinera, le reste des délégués de La Nouvelle-Toscane sur Lin n'y pourront rien. J'aimerais croire leur gouvernement assez intelligent pour envoyer des instructions qui le court-circuiteront.

Vous aimeriez le croire mais le croyez-vous ? »

L'analyste, après avoir réfléchi quelques secondes, poussa un soupir. « Pas vraiment.

Je ne suis pas trop optimiste non plus. Tonkovic était nocive mais, au moins, les Kornatiens l'ont rappelée et lui ont tapé sur les doigts assez fort pour la contraindre à démissionner. » Un messager arrivé la veille de Faille avait apporté la nouvelle. « J'ai peur que les oligarques de Nouvelle-Toscane soient encore plus entêtés et beaucoup plus monolithiques que les Kornatiens.

Oui, milady, c'est le cas. Ma prédiction la plus optimiste pour le moment est qu'il existe quatre-vingts pour cent de chances pour qu'ils maintiennent Yvernau en tant que chef de la délégation. Je pense qu'il y en a soixante-dix pour cent pour qu'ils ne lui envoient pas non plus de nouvelles instructions. Ils vont le laisser debout face à l'aérocamion, en espérant que tout se passera bien, jusqu'à ce qu'il se fasse écrabouiller. Ensuite, toutefois, je ne sais pas ce qu'ils feront. C'est pour ça que je vous posais la question. Il est sans doute encore un peu tôt pour le dire. Je pense qu'il y a presque cinquante pour cent de chances pour qu'ils croient à son idée selon laquelle ils pourraient très bien se débrouiller sans nous, merci.

C'est aussi mon analyse de la situation, acquiesça Méduse. Il a sans doute raison de penser que nous devrons empêcher qui que ce soit de les envahir. Mais pour le reste... ( elle secoua la tête) soit La Nouvelle-Toscane se changera en une espèce d'État policier, soit l'administration actuelle se fera virer à grands coups de pied dans son postérieur collectif quand l'électorat constatera ce qui arrive au reste de l'amas sans sa participation.

Ça pourrait se révéler encore plus violent que les agissements de Nordbrandt sur Kornati, dit O'Shaughnessy, grave.

C'est ce qui arrive aux classes dominantes exploiteuses et fermées qui insistent pour serrer encore plus la vis au lieu de se réformer ou, à la rigueur, d'évacuer un peu de pression de manière maîtrisée, admit tristement la baronne, avant de se secouer. On ne pourra pas faire grand-chose s'ils insistent pour signer une sorte de pacte de suicide. D'un autre côté, il semble que le reste de l'amas se range docilement derrière Alquezar et Krietzmann.

Oui, en effet. » O'Shaughnessy ne fit aucun effort pour dissimuler sa satisfaction, et le gouverneur provisoire lui rendit son large sourire avec les intérêts. « Compte tenu de ce que Terekhov et Van Dort ont fait à Nordbrandt et à l'ALK, et puisque la Constitution d'Alquezar est désormais approuvée presque dans son intégralité, je dois dire que l'impasse où se trouvait l'annexion commence à se débloquer. Ce qui m'inquiétait le plus – une fois que le gouvernement aurait enfin décidé d'imposer une date limite ferme –, c'était l'effet que tous ces morts et ces destructions sur Kornati pourraient avoir chez nous. La tactique de freinage de Tonkovic et d'Yvernau n'a jamais eu aucune chance de résister à la menace d'exclusion, mais je me demandais si le parlement approuverait l'annexion, même si la reine en personne poussait très fort dans ce sens, s'il estimait que nous risquions de nous retrouver avec un foyer de troubles permanent en Faille.

Vous avez peut-être sous-estimé tant l'emprise de Sa Majesté sur le parlement que la solidité intestine de l'électorat, dit Méduse. D'un autre côté, peut-être pas. Quoi qu'il en soit, je me réjouis qu'il ne doive plus y avoir d'effusions de sang et d'explosions spectaculaires dans l'amas. »

Bien, Amal, dit Terekhov. Signal général. Que toutes les unités se préparent à quitter l'orbite de Montana et à se rendre en formation jusqu'au point médian.

À vos ordres, commandant », répondit Nagchaudhuri, tandis que le commandant explorait sa passerelle du regard.

L'Hexapuma était en sous-effectif à cause des fusiliers laissés sur Kornati, des pertes subies lors de la destruction d'Hôtel-Papa-Un et du détachement d'Ansten FitzGerald et son groupe sur le Copenhague. La même quantité de pertes et de personnel détaché aurait creusé un trou assez faible dans l'équipage d'un vaisseau plus ancien tel que le Sorcier ou le Vigilant. À bord du Chaton méchant, cela représentait une réduction très significative. Terekhov avait été tenté d'emprunter un peu de monde aux autres vaisseaux, mais il avait vite abandonné cette idée. Il connaissait le caractère de son arme et préférait la voir légèrement affaiblie que risquer d'y introduire des défauts au moment critique.

Il reporta son attention sur le répétiteur principal où luisaient les icônes vertes de douze vaisseaux. En plus de l'Hexapuma, il y avait deux autres croiseurs lourds – le Sorcier et le Vigilant – et trois croiseurs légers – le Galant et l'Audacieux, jumeaux de son Défi disparu, ainsi que l'Aegis, un récent vaisseau de classe Avalon, presque aussi moderne que le Chaton. C'était là le cœur de « son » escadre, mais il était soutenu par quatre contre-torpilleurs – le javelot et le Janissaire, tous deux assez modernes, et les vieux (quoique aucun ne le fût vraiment plus que le Sorcier) Rondeau et Aria. Ces dix vaisseaux le guerre étaient accompagnés du messager qu'il avait retiré de son affectation au gouvernement montanien et du HMS Volcan.

Il laissa un temps son attention s'attarder sur le code lumineux de ce dernier puis, posant les avant-bras sur les accoudoirs de son fauteuil de commandement, pivota pour faire I ace au capitaine Wright.

Très bien, Tobias, dit-il, la voix calme, sans la moindre i race d'incertitude. Faites-nous sortir d'ici. »