CHAPITRE QUARANTE-NEUF

Merci de nous avoir rejoints, madame la présidente, dit Andrija Gazi en souriant quand Aleksandra Tonkovic s'engagea avec un port de reine dans la salle d'audience et s'installa derrière la longue table vernie des témoins.

La présidente planétaire est la servante du parlement, monsieur le président, répondit 'Tonkovic, tout aussi gracieuse. Je suis enchantée de me présenter devant ce comité pour lui fournir toutes les informations qu'il désire.

Nous l'apprécions, madame la présidente. Voilà qui change agréablement de certains hauts fonctionnaires avec lesquels le parlement a été contraint de traiter. »

Le sourire de Gazi s'était fait moins radieux, et elle prit soin de ne pas le lui rendre du tout. L'homme était membre de son propre Parti démocrate centraliste ainsi que président du Comité spécial de l'annexion. Elle s'était donné de la peine pour qu'il se retrouve dans cette position et elle se réjouissait de l'avoir fait. Toutefois, elle ne pouvait soutenir publiquement ses commentaires mordants sur le haut fonctionnaire avec lequel le parlement avait dû traiter tandis qu'elle se trouvait en Fuseau.

Douze jours s'étaient écoulés depuis la réception de sa convocation. Cela lui semblait à la fois bien plus long et bien plus court tandis qu'elle s'asseyait sous les rayons de soleil que laissaient passer les hautes fenêtres de la salle de conférence.

De là, elle voyait le Nemanja Building entouré par des échafaudages. Elle s'étonnait du choc que lui avait causé cette première vision directe des destructions provoquées par Nordbrandt mais elle n'avait pas le temps d'y songer pour le moment. Durant trois jours d'activité frénétique sur Lin, elle avait fait de son mieux pour assurer l'efficacité du Parti constitutionnel libéral en son absence. Ensuite, elle avait accompli un voyage de huit jours et demi afin de rentrer chez elle, étudiant ses notes, réfléchissant à sa comparution devant le comité et – autant qu'elle détestât l'admettre – s'inquiétant. Arrivée la veille en fin d'après-midi, elle n'avait tout bonnement pas eu le temps de contacter beaucoup de ses alliés. Le secrétaire général du PDC lui avait exposé la situation le plus complètement possible, compte tenu du temps dont il disposait, et elle avait dîné avec une douzaine de cadres du parti, mais elle n'avait que trop conscience d'être restée très longtemps hors du système. Il était bon qu'elle comparût d'abord devant le comité de Gazi : sous son égide, elle aurait un peu plus de temps pour reprendre ses marques avant que n'arrivent les procédures plus hostiles.

Pour l'essentiel, continua ledit Gazi, il va s'agir d'un examen informel. À moins que la situation ne l'exige, nous allons relâcher la rigueur des procédures parlementaires classiques. Nous vous inviterons, madame la présidente, à présenter un bref rapport sur les progrès de l'Assemblée constituante et ses délibérations, puis chaque membre du comité se verra accorder quinze minutes pour s'informer plus en détail des points qui l'intéresseront particulièrement.

» J'ai cru comprendre que vous comparaîtrez cet après-midi devant le comité de la députée Krizanic. » Gazi permit à une ombre de répugnance de marquer son expression par ailleurs neutre, puis sa voix courtoise poursuivit souplement : u Nous estimions que notre propre réunion se terminerait vers midi et que nous irions ensuite déjeuner. À la lumière de votre autre rendez-vous, nous comptons ajourner à l'heure dite pour vous donner le temps de vous rafraîchir et de vous reposer entre les deux séances. Nous vous demanderons en conséquence de vous rendre disponible jeudi prochain afin de paraître à nouveau devant nous. À cette date, les membres du comité spécial se verront chacun accorder trente minutes supplémentaires afin de creuser plus avant ce qui les intéressera. Est-ce que cela vous paraît acceptable, madame la présidente ?

Mon temps appartient au parlement. Mon seul souci est d'éviter les conflits entre les emplois du temps des divers comités. je suis sûre que je puis pour cela me reposer sur vous et sur la présidente Krizanic.

Comme toujours, vous êtes aussi courtoise que diligente au service de notre planète », dit Gazi, lui décernant son plus beau sourire d'homme d'État. Tandis qu'elle inclinait la tête avec une modestie de circonstance, il s'éclaircit la voix et donna un coup de marteau sec sur le bloc de bois posé près de son micro.

« En ce cas, j'appelle le comité à l'ordre. » Les huit hommes et femmes assis derrière la table surélevée, en forme de fer à cheval, placée au fond de la salle de conférence se redressèrent un peu. Gazi adressa un signe de tête à Tonkovic.

« Si vous voulez bien commencer, madame la présidente.

Merci, monsieur le président. »

Elle but une gorgée d'eau, classa avec ostentation les fiches à l'ancienne posées devant elle, puis releva les yeux avec un sourire à la fois sobre et confiant.

« Monsieur le président, monsieur le vice-président, honorables membres du comité. Comme vous le savez tous, à la suite du référendum, il a été décidé par le parlement que la délégation envoyée à l'Assemblée constituante sur Lin serait dirigée par notre propre chef de l'État. En conséquence, conformément à cette décision, j'ai pris des dispositions pour transférer l'autorité à mon vice-président et suis partie pour le système de Fuseau. Une fois sur place... »

Les membres du comité, hochant de temps à autre la tête, l'écoutaient avec attention entamer le récit de sa défense des intérêts de Kornati à l'Assemblée.

« Merci, madame la présidente, dit Gazi, près d'une heure plus tard. Vous avez parlé longtemps. Aimeriez-vous faire une courte pause avant que nous ne continuions ?

Non, merci. » Elle sourit à nouveau, cette fois de manière un peu plus malicieuse. « J'ai moi-même passé assez de temps au parlement pour acquérir de l'endurance en tant qu'oratrice », ajouta-t-elle, modeste.

Un petit rire général s'éleva dans la salle, et plusieurs membres du comité se permirent même une franche hilarité. Gazi s'autorisa un gloussement de bon ton, appréciateur, et secoua la tête en souriant.

« Très bien, madame la présidente. En ce cas, nous allons passer au temps alloué à chaque membre. Députée Ranjina ?

Merci, monsieur le président, dit Tamara Ranjina. Et à vous, madame la présidente, pour cette présentation détaillée. »

Tonkovic inclina la tête avec grâce. Davantage que cela aurait été trop enthousiaste, puisque Ranjina était le membre le plus haut placé du Parti de la réconciliation au sein du comité spécial. D'après les règles du parlement, cela faisait d'elle la vice-présidente de Gazi, mais il était très improbable que ce dernier eût entretenu avec elle plus qu'une glaciale politesse. Tonkovic, elle, la considérait comme inexistante. Elle n'avait jamais compris qu'une femme ayant naguère joui d'une niche confortable au sein du Parti social modéré eût déplacé son allégeance vers les réconciliationnistes.

« Madame la présidente, continua Ranjina, aimable, j'ai écouté avec beaucoup d'intérêt votre rapport sur la manière dont vous avez représenté Kornati à l'Assemblée constituante. Il reste toutefois un ou deux points sur lesquels je suis assez dubitative. Peut-être allez-vous pouvoir m'éclairer.

Je serai en tout cas enchantée d'essayer, madame la vice-présidente.

Merci. Un élément secondaire de votre rapport, par ailleurs extrêmement complet, m'a paru un peu bizarre. Je parle du fait que la baronne de Méduse, le gouverneur provisoire nommé par Sa Majesté, vous a informée à plusieurs reprises que votre tactique visant à retarder l'aboutissement de l'Assemblée menaçait de faire dérailler non seulement cette Assemblée elle-même mais toute la procédure d'annexion, et que vous n'avez pas jugé utile de rapporter cette information à notre comité. Pourriez-vous, je vous prie, nous expliquer pourquoi ? »

La voix de Ranjina demeurait tout à fait aimable et son sourire n'avait pas quitté ses lèvres. Sa question n'en explosa pas moins à l'instar d'une grenade dans la salle d'audience. Le visage de Gazi adopta une nuance de gris alarmante. Deux autres membres du comité parurent tout aussi interloqués – et furieux – que la présidente planétaire, et un silence étourdi s'étira dans le sillage de la question durant un unique battement de cœur. Puis il disparut dans un tumulte croissant d'agitation murmurée parmi les journalistes assis derrière les membres du comité et derrière Tonkovic elle-même.

Laquelle, pour sa part, contemplait avec un choc incrédule la femme assise à l'autre bout du fer à cheval. Elle ne parvenait pas à croire que Ranjina eût le culot pur et simple nécessaire à une déclaration aussi outrancière lors d'une audience ouverte du comité. Cela ne se faisait tout bonnement pas. On ne cherchait pas à prendre au piège et à humilier la présidente planétaire ! À la réaction de Gazi, il était clair que la déléguée lie l'avait nullement averti de ses intentions. Visiblement, cette perfide salope savait qu'il l'aurait muselée ou aurait à tout le 'l'oins averti Tonkovic, s'il avait pu prévoir un assaut aussi violent et indécent.

Il fallut à la présidente plusieurs secondes pour maîtriser sa colère. Elle se reprocha amèrement ce délai, qui la faisait paraître mal préparée, surprise, mais la seule attitude qu'elle ne pouvait se permettre devant les caméras des actualités était de remettre à sa place cette impertinente pétasse aussi vertement qu'elle le méritait.

« Madame la vice-présidente, répondit-elle froidement, Fuseau se trouve à sept jours et demi de Faille, même par messager. Compte tenu de ce délai de communication – je vous rappelle que cela fait quinze jours pour une transmission aller-retour –, il était de ma responsabilité, en tant que représentante de Kornati à l'Assemblée et en tant que présidente planétaire, de déterminer la meilleure manière de négocier avec les autres délégués et la baronne de Méduse. Conférer avec ce comité ou le parlement dans son ensemble avant de réagir aux situations spécifiques qui se présentaient m'était impossible. Si vous vous souvenez bien, c'est une des raisons principales pour lesquelles il a été décidé d'envoyer la présidente planétaire en personne pour diriger notre délégation.

Excusez-moi, madame la présidente, répliqua calmement Ranjina, apparemment insensible à la précision glaciale et à la fureur froide concentrée de la réponse, mais je ne vous interroge pas sur vos réactions à des situations spécifiques à l'Assemblée. Je vous demande pourquoi vous n'avez pas jugé utile de nous transmettre les communications de la baronne de Méduse.

Comme je viens de l'expliquer, dit Tonkovic, consciente d'avaler un peu ses mots mais incapable de s'en empêcher, il faut quinze jours pour qu'un message parvienne de Faille...à Fuseau et retour. Il n'aurait pas été pratique de communiquer au parlement tous les échanges entre moi-même et les membres des autres délégations, ou même le gouverneur provisoire. Je pensais que nul ne s'attendrait à ce que j'essaie.

Madame la présidente, je crains que vous ne me compreniez pas ou que vous cherchiez délibérément à éviter de me répondre. » Cette fois, la voix de Ranjina était à son tour aussi acérée que la lame d'un couteau réfrigéré. « Vous avez été informée il y a plus de quatre mois T par la baronne de Méduse que le blocage persistant de l'Assemblée constituante – lequel, d'après tous les rapports que j'ai reçus, provenait principalement des efforts délibérés du Parti constitutionnel libéral, organisé par vous en Fuseau – menaçait le processus d'annexion. Vous avez, de la même manière, été informée il y a trois mois T que le Royaume stellaire de Manticore ne se considérerait plus tenu d'honorer son engagement d'annexer l'amas de Talbot si une Constitution n'était pas votée par l'Assemblée dans un délai raisonnable. Et vous avez été informée voilà deux mois T qu'une date limite ferme de cent cinquante jours standard existait, date après laquelle, en l'absence d'une Constitution, le gouvernement de la reine Élisabeth retirerait intégralement son offre ou bien soumettrait une liste de systèmes que le Royaume stellaire exclurait de toute annexion future, liste sur laquelle figurerait le système de Faille. »

Les murmures provoqués par l'assaut initial de Ranjina avaient disparu dans une marée de consternation, tandis que continuait de rouler la voix glaciale de la vice-présidente. L'ivoire du choc et l'écarlate de la rage mouchetaient l'expression de sa victime. Tonkovic n'en croyait pas ses oreilles. Elle n'arrivait pas à comprendre que même une agitatrice du Parti de la réconciliation telle que Ranjina pût faire une chose pareille ! Cela violait le code voulant qu'on ne lave pas son linge sale politique en public. Même les conflits partisans les plus amers entre partis politiques établis avaient des règles, les limites. La réaction des journalistes présents disait clairement que la substance des accusations énumérées par Ranjina n’avait jamais été rendue publique, aussi la présidente planétaire serrait-elle les dents d'humiliation et de fureur mêlées.

Elle foudroya Gazi de ses yeux verts, exigeant qu'il rappelle à l'ordre la déléguée, mais le président du comité paraissait aussi assommé qu'elle-même. Étourdi, il cherchait en vain un moyen de détourner Ranjina de son but, ne sachant pas comment régler cette question pour la bonne raison que ce genre d'attaque frontale n'avait pas cours parmi les politiciens kornatiens. Il tendit la main vers son marteau mais continua l'hésiter, faute d'un bon prétexte pour faire taire la vice-présidente. Il n'en existait aucun : aussi incorrect, aussi vicieux que fût son assaut, elle avait tout à fait le droit d'user de son temps de parole comme elle l'entendait. Et elle n'en avait pas encore terminé.

Il est bel et bon d'évoquer autorité déléguée et délais de communication, madame la présidente. De votre propre aveu, toutefois, la durée maximum d'un échange était de quinze jours. Pas cent quarante, ni quatre-vingt-douze, ni même soixante et un. Quinze jours. Gérer les crises immédiates au moment où elles se présentent est une chose, mais impliquer votre gouvernement tout entier dans une politique de votre propre création, sans avertir un seul citoyen de cette planète que vous agissiez ainsi, en est une autre. Surtout une politique dont on vous a spécifiquement avertie qu'elle pourrait aboutir à l'exclusion de notre système stellaire d'une l'annexion approuvée par plus de soixante-dix pour cent de nos électeurs inscrits. Ce n'est pas juste de l'arrogance, madame la présidente : cela frôle, de votre part, une prise de pouvoirs dictatoriaux et un abus patent de votre charge. »

La mâchoire de Tonkovic s'affaissa d'incrédulité. Ce n'était pas une question, ni même l'affirmation déguisée d'une position politique. C'était une mise en accusation. Proférée au cours d'une embuscade comme aucun président planétaire de Kornati ne s'en était vu tendre depuis plus de deux cents ans T.

Le brouhaha se changea en rugissement indistinct, et le marteau de Gazi s'abattit enfin, déchaînant un véritable tonnerre, mais il était trop tard : le mal était fait. Aleksandra Tonkovic vit l'audience solennelle se désintégrer pour devenir un concours de hurlements entre ses alliés et ses ennemis au sein du comité spécial, tandis que les caméras enregistraient tous les détails de ce fiasco.

« Capitaine Terekhov, monsieur Van Dort, le système de Montana a envers vous deux une dette qu'il ne pourra sans doute jamais honorer », déclara le président Warren Suttles. C'était un politicien mais, au moins pour cette fois, une parfaite sincérité marquait son visage et sa voix. « Stephen West-man et tous les membres du Mouvement pour l'indépendance de Montana ont accepté de se rendre au service des marshals et de lui remettre toutes leurs armes lourdes. La menace de guérilla et d'insurrection sur cette planète, avec toutes les pertes matérielles et humaines que cela aurait entraînées, vient d'être écartée grâce à vos efforts. »

Terekhov, Van Dort et une Hélène Zilwicki toujours déprimée étaient assis dans le bureau du président, en compagnie du marshal-chef Bannister. Le commandant agita une main modeste mais Suttles secoua la tête.

« Non, ne minimisez pas vos mérites, capitaine. Nous gardons envers vous une dette gigantesque. J'aimerais que nous puissions au moins commencer à vous en rembourser les intérêts !

En fait, monsieur le président, répondit Terekhov, timide, il y a bien une petite chose que vous pourriez faire pour nous.

Tout ce que vous voulez ! » renvoya son interlocuteur, expansif.

Bannister ferma les yeux sous l'effet d'une répugnance momentanée. Il avait aidé à préparer ce guet-apens-là mais il lui faisait tout de même mal de voir la proie s'y engager avec une telle innocence.

« Eh bien, monsieur le président, reprit Terekhov. Il y a, en orbite autour de Montana, un cargo solarien, le Copenhague, »

« Mon Dieu, Aivars, que venons-nous de faire à ce pauvre homme ! » Van Dort secoua la tête, tentant de toutes ses forces - mais sans succès – de ne pas rire tandis que leur pinasse rejoignait l'Hexapuma.

« Quoi ? répliqua innocemment Terekhov. Il nous devait bel et bien une faveur, vous savez, Bernardus. »