CHAPITRE QUARANTE-TROIS

Je comprends qu'il faut entraîner nos partisans au maniement des nouvelles armes avant de les utiliser, sœur Alpha. »

Si son ton et son attitude étaient toujours aussi respectueux, Drazen Divkovic arborait un certain air entêté, se dit Nordbrandt. Comme à l'ordinaire, d'ailleurs. Entêtement, détermination, soif de sang pure et simple – qu'on appelle cela comme on voulait, c'était une des qualités qui le rendaient si efficace.

Et je crois comprendre que tu désires les utiliser efficacement le plus vite possible, frère Poignard, répondit-elle. C'est le cas de tous nos frères et sœurs, je le sais. Ma seule inquiétude est que notre empressement à combattre l'oppresseur nous pousse à frapper avant d'être réellement prêts.

Pourtant, nous employons déjà le nouvel équipement, sœur Alpha », lui fit remarquer Drazen. Elle hocha la tête, quoique ni lui ni personne ne pût la voir.

Bien qu'il prît toujours soin de l'appeler sœur Alpha, même lorsqu'ils se rencontraient en tête à tête, elle lui donnait en général lors des réunions son véritable nom plutôt que son pseudonyme de l'ALK. Ce n'était pas qu'elle fût moins soucieuse de sécurité que lui, mais elle ne rencontrait jamais plus d'un chef de cellule à la fois, et elle connaissait les noms de plus d'entre eux qu'elle ne l'aurait dû. Il était inutile de feindre le contraire tant que cela ne menaçait pas leur sécurité, et c'était bon pour leur moral car cela nourrissait leur sentiment d'unité. Elle se disait cela, et c'était vrai, mais il ne l'était pas moins que l'être humain qui vivait dans le leader révolutionnaire, l'extravertie devenue politicienne de talent, brûlait parfois de connaître un semblant de normalité. D'appeler un vieux compagnon par son nom. De faire mine d'oublier un bref instant qu'elle et tous les siens devaient être à jamais vigilants, à jamais sur leurs gardes.

Toutefois, ni l'un ni l'autre ne prendrait à présent le risque de cette normalité, car elle rencontrait simultanément les leaders de onze cellules, pas moins.

Elle n'aurait jamais osé une telle réunion en personne, mais les coms militaires cryptés fournis par le Comité central de libération augmentaient énormément la flexibilité de communication. Elle devait admettre que l'impression laissée par sa première rencontre avec le Brandon – à savoir que ce qui allait devenir le CCL ne dépasserait jamais le stade des paroles –avait été fort injuste. Elle avait peine à croire en la profusion d'armes et d'explosifs, de missiles sol-air portatifs, de matériel optique à vision nocturne et d'armures que leur avait apportée la livraison du CCL, même abrégée. Et les coms militaires n'étaient pas moins importants que les armes et les explosifs.

Nordbrandt se répéta encore une fois qu'elle ne devait pas acquérir une sorte de foi magique dans ces nouveaux avantages techniques. Aussi bons que fussent ces coms, ces maudits Manties pouvaient probablement les percer. Mais pas avant de savoir qu'ils existaient, et même eux ne pourraient localiser les appareils lorsqu'ils n'émettaient pas.

L'avantage du niveau technologique relativement primitif de Kornati était que l'essentiel des télécommunications passait encore par des câbles optiques d'antan. Dans certains cas par des fils de cuivre. En l'occurrence, les chefs de cellule et elle avaient simplement branché leurs coms sur le réseau existant puis passé un appel de conférence. Le cryptage intégré des coms était plus sûr que tout ce que connaissaient les autorités locales, et la connexion physique dispensait d'émissions susceptibles d'être repérées par des postes d'écoute. Or ils avaient été conçus pour être utilisés exactement ainsi, en plus du mode sans fil normal : leur logiciel recherchait en permanence des connexions filaires afin de détecter les indiscrétions, si bien que la terroriste pouvait désormais tenir des téléconférences avec ses principaux lieutenants.

Tant qu'on reste prudents et qu'on ne commence pas à considérer cela comme acquis, se rappela-t-elle, sévère.

« Oui, frère Poignard, admit-elle, nous nous servons déjà d'une partie du nouveau matériel, mais nous l'introduisons dans le circuit progressivement. Et nous ne nous en servons pas encore sur le terrain – du moins, nous ne nous reposons pas sur lui.

Pardonne-moi, sœur Alpha, intervint un autre responsable, mais ne s'agit-il pas d'une fausse distinction ? On n'est pas sur le terrain, mais si on déconne pendant cette discussion, si on se trahit et si les dos gris nous tombent dessus, cela coûtera au mouvement bien plus cher que la perte de toute une cellule en action.

Bien compris, frère Cimeterre », admit-elle sans lui en vouloir, décidée à ne pas commettre l'erreur de se créer une manière de culte de la personnalité, au point que ses subordonnés directs hésiteraient à critiquer ce qu'ils ressentiraient comme de possibles erreurs de jugement de sa part.

« Ce que suggère frère Poignard, à mon avis, sœur Alpha, dit un troisième chef de cellule, c'est d'utiliser une partie des nouvelles armes lors d'opérations secondaires qui permettraient de se familiariser avec leur maniement.

Pas exactement, sœur Rapière, dit Drazen. J'admets que nous devons les utiliser d'abord au cours de petites opérations qui ne nous feront risquer que des dommages limités si nous perdons l'équipe d'assaut. Mais ce que je suggère réellement, c'est d'accélérer notre programme d'entraînement.

De quelle manière, frère Poignard ? demanda Nordbrandt.

Une bonne partie du chargement nous a été livrée dans... un endroit sûr », répondit Drazen.

Elle eut un sourire approbateur : il avait réceptionné l'essentiel du matériel au camp Liberté, mais il n'allait pas partager cette information avec qui n'avait pas besoin de la connaître. Pas même des gens qu'il connaissait comme les cadres les plus fiables de Nordbrandt.

« Et alors ? l'encouragea-t-elle lorsqu'il marqua une pause.

Je pense que nous pourrions sans risque transporter un ou deux groupes d'intervention sur les lieux. Ma propre équipe a étudié les manuels, appris à démonter et à entretenir le nouveau matériel. L'essentiel est vraiment simple – ce qu'ils appellent "à la portée des soldats", je pense. Mais, quoi qu'il en soit, mon équipe a désormais besoin d'un terrain où s'exercer à tirer, bref à passer sérieusement à la pratique. Je crois que nous devons mettre en place un encadrement d'entraînement permanent, sans doute dans le même endroit sûr, encore que nous devrions aussi en créer un autre, distinct du reste de nos sites opérationnels. Passons un peu de temps – quelques jours – à travailler avec les nouvelles armes. Pas les missiles, les fusils à plasma ou les armes à servants multiples. Faisons-nous la main avec les armes légères et les lance-grenades – ils ne sont pas si différents de leurs équivalents civils que nous savons déjà manier, en dehors de leur vitesse de feu et de leur portée supérieures. Et du fait qu'ils sont bien plus destructeurs si on touche sa cible.

» Bref, familiarisons-nous avec tout ça avant d'organiser quelques opérations sur une petite échelle, loin de la capitale. Il va falloir en passer par là tôt ou tard, sœur Alpha, alors commençons donc tout de suite. »

Nul n'ajouta rien mais Nordbrandt sentit presque physiquement l'accord général suscité par Drazen. Comme elle étudiait la proposition, elle se rendit compte qu'elle était aussi de cet avis.

« Très bien, frère Poignard. Ta suggestion a du mérite; je l'approuve. Puisque ton équipe a déjà effectué une partie du travail et puisque tu connais notre lieu sûr, je pense que ta cellule doit être la première à entamer le programme d'entraînement. Y a-t-il autre chose dont nous devrions discuter tous ensemble ? »

Devant l'absence d'intervention, elle hocha la tête, satisfaite.

« Très bien, frères et soeurs. En ce cas, je vais poursuivre cette discussion en privé avec frère Poignard. Les autres, veuillez vous déconnecter. Vous connaissez notre planning de communication et je compte m'entretenir avec chacun d'entre vous à l'heure prévue. Au revoir. »

Il n'y eut aucune réponse verbale, juste un ensemble de carillons musicaux et l'extinction de voyants, tandis que les autres chefs de cellule se déconnectaient, ne laissant présent que Drazen.

« C'est une bonne idée, je pense, le complimenta Nordbrandt. Disposes-tu d'un moyen de transport sûr ou bien faut-il mettre quelque chose au point?

C'est déjà arrangé, dit-il, et elle l'entendit presque sourire. Je me suis dit que tu approuverais sans doute et que, sinon, je pourrais toujours annuler l'arrangement.

L'initiative est une bonne chose, fit-elle avec un gloussement. Quand pourras-tu emmener ton équipe au camp Liberté ?

Ce soir, si ça te convient.

Si vite ? Je suis impressionnée. » Elle médita quelques secondes puis haussa intérieurement les épaules. « Très bien, je t'y autorise. Tu peux la mettre en alerte. »

« C'est bizarre », murmura le technicien de première classe sur capteurs Liam Johnson.

Abigail Hearns leva la tête de sa console du CO en entendant ce commentaire. Aïkawa Kagiyama et elle venaient de réexaminer – de jouer, en fait, avec – les données sur les activités orbitales demandées par le commandant à Naomi Kaplan à l'arrivée de l'Hexapuma en Faille. Ce n'était pas passionnant mais c'était un bon exercice, et Aïkawa et elle n'avaient pas eu grand-chose d'autre à faire durant leur quart.

Voyant Johnson étudier son écran, Abigail plissa le front. Il était chargé de surveiller les capteurs déployés par l'Hexapuma autour de Kornati. Même une planète aussi pauvre et techniquement attardée que celle-ci accueillait un énorme trafic aérien : le surveiller était une gageure, y compris en se servant des capacités sophistiquées de l'Hexapuma à collecter et analyser les données. Pour les Kornatiens eux-mêmes, compte tenu de leur informatique sommaire et relativement primitive, il s'agissait davantage d'une question d'effectifs et de débrouillardise. Le contrôle du trafic fonctionnait assez bien, mais il reposait sur le fait que la plupart des pilotes concernés voulaient bien obéir aux contrôleurs aériens, car il n'était pas très difficile d'échapper aux radars au sol.

Ce qui était impossible aux Kornatiens n'était toutefois que difficile pour le CO de l'Hexapuma. Des capteurs et des logiciels conçus pour gérer des centaines d'objets individuels, voire des milliers, se déplaçant sur tous les vecteurs concevables, au sein de volumes sphériques mesurés en années-lumière, étaient tout à fait capables de chercher des signaux qui ne devaient pas se trouver là – ainsi que les anomalies de ceux qui devaient bel et bien s'y trouver – dans une zone aussi confinée que l'espace aérien d'une unique planète.

Abigail quitta son siège et s'approcha du poste de travail de Johnson.

« Qu'est-ce que vous avez vu, Liam ?

Je ne sais pas, lieutenant. Peut-être rien du tout, au bout du compte.

Dites-moi.

Il vaudrait peut-être mieux que je vous montre.

Très bien, montrez-moi, dit-elle en posant légèrement un avant-bras sur l'épaule du technicien, tandis qu'elle se penchait au-dessus de son écran.

J'effectuais une analyse standard des données d'hier, expliqua Johnson en tapant rapidement sur son clavier.

Lesquelles ?

Le trafic aérien de l'hémisphère nord, lieutenant. Quadrant Charlie-Golf.

Je ne savais pas qu'il y avait du trafic aérien à cette hauteur-là, dit Abigail en souriant.

C'est sûr qu'il n'y en a pas beaucoup, madame. L'essentiel a lieu au sud de la ligne Charlie mais il y en a tout de même plus que ne pourrait le faire croire la densité de la population : environ cinq ou six routes de transport aérien régulières viennent du continent le plus petit – la Dalmatie –et franchissent le pôle en descendant vers Karlovac et Kutina, ou l'inverse au retour. Ils traversent tout droit Charlie-Golf, lequel reste quand même ce qu'on pourrait appeler une tranche d'espace assez tranquille.

» Le trafic n'y est aussi important que parce que la circulation terrestre y est presque inexistante. L'espace aérien est bien moins encombré qu'en des secteurs tels que Karlovac mais, tout de même, en l'absence de routes correctes, quiconque se déplace le fait par la voie des airs.

Très bien, dit-elle, je vois le décor. Et c'étaient les données d'hier ?

Oui, lieutenant. La tranche temporelle serait de dix-sept heures trente à minuit, heure locale.

Très bien, répéta Abigail, hochant la tête pour elle-même plus que pour son interlocuteur, tandis qu'elle classait mentalement les références.

Et maintenant... » Johnson tapa une dernière séquence de commandes puis s'adossa à son siège, les bras croisés. « Regardez ça. »

Les données des capteurs qui surveillaient cette portion-là de l'espace aérien défilèrent à un taux de compression temporelle considérable. Les petites icônes des appareils traversaient l'écran, des lucioles allongées dans leur sillage. Les appareils de transport réguliers étaient faciles à identifier. Non seulement ils étaient plus gros et volaient à une altitude normalement supérieure, mais ils étaient aussi plus rapides, effectuant des courses en ligne droite. Leurs codes de transpondeur s'avéraient en outre clairs et précis.

Le trafic local était nettement plus erratique. Une bonne partie pouvait sans aucun doute être attribuée à des appareils de livraison qui déposaient des paquets dans les propriétés isolées des environs. D'autres à des jeunes gens qui volaient pour le plaisir dans de vieux coucous. Au moins un appareil de plus grande taille, et plus lent, était identifié par son transpondeur comme un bus de lycéens en excursion scolaire. Aucun de ceux-là ne paraissait connaître la notion de ligne droite. Ils zigzaguaient à plaisir, tressant leurs plans de vol sur l'écran de Johnson, et, s'ils suivaient une quelconque méthode, Abigail ne put la déterminer.

Le technicien leva les yeux vers elle, interrogateur, et elle I laissa les épaules.

« Ça m'évoque un plat de spaghettis », admit-elle.

Il eut un petit rire.

« Croyez-moi, lieutenant, je n'ai pas non plus repéré ça à l'œil nu. En supposant que ce soit significatif, je veux dire. Je faisais subir une analyse standard à tout ça, et c'est l'ordinateur qui a tiqué. »

Il tapa une des macros qu'il avait préparées. La même séquence se rejoua mais, cette fois, les ordinateurs filtrèrent l'essentiel du trafic. En fait, il restait moins d'une douzaine d'appareils, et Abigail sentit ses deux sourcils se dresser.

« Repassez-moi ça.

Tout de suite, madame. »

Elle se redressa, croisant à son tour les bras et inclinant la tête de côté, attentive. Elle ne voyait aucun rapport temporel entre les contacts qu'avait isolés la manipulation des données. Le premier apparaissait à 17:43, heure locale, les autres se répartissaient selon des intervalles apparemment aléatoires entre cette heure-là et 24:05. Ce qu'ils avaient en commun, toutefois, c'était que, quelle que fût l'heure à laquelle ils traversaient le quadrant, ils achevaient tous leur vol exactement au même point.

Et ils y restaient.

« C'est bel et bien bizarre, admit la Graysonienne.

C'est ce que j'ai pensé, dit Johnson. J'avais réglé les filtres du système pour me montrer tout lieu où s'achevaient plus de cinq plans de vol, et c'est le seul que j'ai récolté, en dehors d'une ou deux petites villes. » Il haussa les épaules. « J'ai essayé de trouver une bonne raison à ça. Pour l'instant, je n'ai pas réussi. Je veux dire : ces gens peuvent très bien participer à une partie de pêche, et il a pu leur falloir six heures et demie pour se réunir tous. Mais, si c'était moi, je crois que j'essaierais de grouper un peu plus que ça mes arrivées. Par ailleurs, ce sont les données d'hier, et j'ai déjà étudié celles d'aujourd'hui : nous n'avons pas un seul départ de cet endroit-là. Qui que ce soit, ils s'y trouvent donc toujours, d'accord ?

C'est sans aucun doute la conclusion qui jaillirait de mon brillant cerveau », plaisanta Abigail.

Johnson lui sourit avant d'adopter une expression bien plus grave.

« Le problème, madame, c'est que, d'après les scans passifs de la zone, il n'y a strictement rien à cet endroit-là, à part une rivière et quelques arbres. Pas un hélico, pas un aérodyne, pas même une cabane en bois ou une vieille tente de camping.

Pour reprendre le mot du capitaine Lewis, "De plus-en plus curieux" », dit la jeune femme. Elle fixa encore quelques secondes le répétiteur puis secoua la tête : « Technicien Johnson, je pense qu'il est temps pour nous de consulter des têtes plus vieilles et plus sages. »

« Johnson et Abigail ont raison, pacha, déclara Naomi Kaplan. Nous avons dix véhicules aériens divers – l'analyse suggère qu'au moins six sont des aérodynes privés – qui atterrissent exactement au même endroit avant de disparaître. Or un scan passif standard de la région ne montre absolument rien sur place. Sauf que, bien sûr, ils s'y trouvent encore puisqu'ils n'ont jamais redécollé.

Je vois. » Terekhov se renversa contre son dossier, fixant la carte holo projetée sur la table de la salle de briefing. « Je suppose qu'on pourrait faire un scan actif, dit-il, mais s'il y a des gens là-bas et qu'ils s'en rendent compte, ils sauront qu'ils ont été repérés.

Ma foi, avant d'en arriver là, pacha, vous devriez peut être regarder ça. »

Kaplan lui lança un sourire de prestidigitateur de carnaval venant de réussir un tour, et la carte holo disparut. À sa place apparut le schéma par ordinateur détaillé d'une petite portion de terrain, montrant les courbes de niveau, les cours d'eau, les rochers et jusqu'aux arbres individuels. Kaplan le contempla avec affection.

« Ça, pacha, ça vient d'un des drones de reconnaissance furtifs de Tadislaw. Ils n'arrivent pas à la cheville de nos capacités de calcul et ils sont loin d'avoir la même portée que nous, mais ils sont en revanche spécifiquement conçus pour jeter des coups d'œil discrets de très près. Quand j'ai décidé que je voulais plus de détails sur cette zone, j'ai donc contacté le lieutenant Mann : lui et le sergent Crites sont descendus à l'aéroport principal de Karlovac pour inspecter les appareils qui s'y trouvent et, sans qu'on sache trop pourquoi, un de leurs drones s'est retrouvé accroché accidentellement à l'un des transports réguliers qui traversent la zone. Il s'en est détaché à peu près... ici. »

Une ligne lumineuse irrégulière apparut sur la carte, laquelle zooma docilement sur la zone grossièrement cunéiforme qu'elle affichait. Les yeux de Terekhov s'étrécirent.

« Ceci, pacha, reprit Kaplan, dont le ton et l'attitude étaient redevenus tout à fait sérieux, tandis que, penchée, elle se servait d'un stylo en guise de pointeur, c'est la signature thermique de l'accès dissimulé avec soin d'une vaste construction souterraine – assez large pour un aérodyne ou même un gros hélicoptère de fret kornatien, pour peu qu'on en replie le rotor. Et ceci... (le stylo se déplaça) est un système de ventilation conçu pour déguiser les émanations de chaleur. Quant à ceci... (le stylo bougea à nouveau) ça ressemble à un poste d'observation bien camouflé et placé assez haut sur cette colline pour dominer l'essentiel du secteur de la vallée où tout est installé. Et juste ici... (sa voix se durcit, tandis que ses yeux se plissaient) il y a une surface de terre et de feuilles mortes qui a été retournée assez récemment – sans doute dans les dernières soixante-dix ou quatre-vingts heures –, assez étendue pour contenir les traces des patins d'atterrissage qu'aurait pu laisser une navette de bonne taille ou un gros camion antigrav. Si c'est le cas, elles ne pouvaient pas être là depuis plus de soixante-dix-sept heures, à moins que l'appareil qui les a laissées n'ait disposé d'un camouflage plus efficace que les nôtres, parce que c'est le moment auquel nous avons lancé les capteurs de Johnson affectés à la surveillance de la zone.

Et nous n'avons rien pu voir avec nos propres capteurs ?

Ceux qui ont installé tout ça ont fait du très bon travail, dit Kaplan. À mon humble avis, les satellites de reconnaissance de la Force de défense n'auraient rien vu du tout avec leurs capteurs optiques ou thermiques. Il y a des sources d'énergie, là-dessous, mais extrêmement bien protégées – tellement que même le drone de Tadislaw ne peut pas les localiser avec précision. Il est possible d'obtenir un tel résultat avec assez de terre ou de béton céramisé. Je ne crois pas que la FDK pourrait repérer ça sans une cartographie radar active. Nous, on n'a pas pu le repérer d'ici en nous servant de systèmes purement passifs à cause de l'épaisseur de l'atmosphère, de la couverture végétale très dense et du bon boulot que ces gens-là ont fait quand ils s'y sont dissimulés. Et aussi parce qu'en dépit de la puissance de nos ordinateurs nos capteurs ne sont pas conçus pour obtenir des données tactiques détaillées dans ce type d'environnement. Le matériel des fusiliers l'est, lui, raison pour laquelle le drone de Tadislaw a repéré ce qui nous avait échappé.

Bien, ça se conçoit, acquiesça Terekhov, qui observa encore quelques secondes l'halo, concentré, avant de hocher la tête. Ça se passe sur la planète, c'est donc clairement du ressort de Suka et Basaricek. Ils seraient tous les deux très agacés que nous attaquions les festivités sans même les prévenir. D'un autre côté, aucune de leurs unités n'est aussi capable que nous d'intervenir vite et fort. Il est donc temps que je les mette au courant, mais je pense qu'il me faut d'abord discuter avec quelqu'un d'autre. »

Il tapa une combinaison sur le com de la table de conférence.

« Sol Un, ici Kaczmarczyk, dit une voix.

Ici le commandant, Tadislaw.

Bonjour, monsieur, dit le capitaine Kaczmarczyk depuis son poste de commande du spatioport. Que puis-je pour vous cet après-midi ?

Le capitaine Kaplan et moi venons de discuter du matériel que vous avez égaré ce matin.

Ah, ce matériel-là!

Oui. Je pense que nous risquons de partir le récupérer ce soir. Naomi vous a-t-elle communiqué son analyse des données ?

Oui, commandant. J'ai reçu ça il y a une demi-heure.

Parfait. Qui avez-vous, en bas, qui pourrait aller chercher votre jouet?

C'est la section du lieutenant Kelso qui est de service ce soir, commandant. Elle dispose d'assez d'armures de combat pour deux de ses escouades.

Je me fie à votre jugement, Tadislaw. Ce n'est pas mon domaine de compétence. Rappelez-vous juste que nous n'avons pas la moindre idée de ce qui nous attend là-dessous. Je vous recommande de ne pas partir du principe que vous ne vous frotterez pas à des armes modernes.

Je crois que c'est sage, commandant. Dois-je prévoir une participation locale ?

Sans doute. Je vais m'entretenir avec le colonel Basaricek. Si cette dame estime que nous devons faire intervenir la Force de défense, nous ferons aussi monter à bord le général Suka. Je préférerais que nous organisions cela de manière aussi serrée que possible, mais les bonnes manières nous obligent à admettre au moins quelques autochtones dans la vague de soutien. À moins que je ne vous dise le contraire, prévoyez d'entrer d'abord avec notre personnel. Et mettez au point une intervention discrète. J'aimerais vraiment que vos gars touchent terre et enfoncent les portes avant que ceux qui se planquent là-dessous se rendent compte que vous arrivez.

À vos ordres, commandant. Pétard Urizar est là. On va se réunir avec Kelso et mettre au point un plan d'opération qu'on vous soumettra. Je devrais avoir quelque chose d'ici une heure ou deux.

J'essaierai de vous recontacter avant cela pour vous faire part de la réaction de Basaricek », promit Terekhov.