CHAPITRE TRENTE-SIX
« Autant pour l'élimination de l'Alliance pour la liberté », dit amèrement la baronne de Méduse.
Grégor O'Shaughnessy se contenta de hocher la tête, impuissant, tandis que le gouverneur provisoire et lui observaient les films d'actualités que le colonel Basaricek avait joints à son rapport officiel.
C'est terrible, songeait-il. Encore pire que l'attentat du Nemanja. Le nombre des victimes était plus élevé, les dégâts répartis dans une plus large zone et – surtout aux alentours du camion-citerne piégé – bien plus importants. Le pur effet de choc psychologique après la longue accalmie factice était également monumental. Le commentaire des films envoyés par Basaricek révélait un ton nouveau, plus dur que ceux des reportages réalisés avant la prétendue mort de Nordbrandt. Une bonne partie de cette colère était dirigée contre l'ALK, mais une part non négligeable, aussi troublant que cela fût, visait tout droit le gouvernement kornatien.
« Les critiques adressées à Rajkovic et à Basaricek ne me plaisent pas, dit dame Estelle comme si elle avait lu dans ses pensées, et il hocha à nouveau la tête.
— Il est tout de même difficile de leur en vouloir, milady. Oh, les journalistes devraient être plus malins que ça. Et ils le sont sans doute. Mais, après l'euphorie, l'impression que l'orage était passé, cet attentat a dû avoir un effet psychologique terrible.
— Eh bien, nous savons maintenant pourquoi Nordbrandt ne s'est pas souciée de nous défaire de l'agréable supposition que nous avions réussi à l'abattre. Et si vous vous sentez d'humeur à comprendre les journalistes, Grégor, vous devriez vous rappeler que leur raison première d'assommer leur gouvernement est d'éviter de reconnaître que ce sont eux – non le vice-président Rajkovic ou le colonel Basaricek – qui Pont proclamée morte par suite de son absence d'activité. Rajkovic a toujours bien pris soin d'affirmer qu'on n'en avait aucune preuve.
— Je vous l'accorde, mais il serait irréaliste d'attendre autre chose de la presse, vraiment. À tout le moins, cela prouve qu'elle est bel et bien libre sur Kornati. »
La baronne eut un rire bref et secoua la tête.
« En général, vous n'êtes pas homme à chercher le bon côté des choses, Grégor. J'ai vraiment l'air d'avoir besoin qu'on me remonte le moral ?
— Je ne dirais pas tout à fait ça, milady. » II lui lança un sourire malicieux. « En fait, il est possible que ce soit moi qui aie besoin d'un peu de réconfort, cette fois-ci. »
Tous deux reportèrent leur attention sur les images et la bande sonore sinistres de la ville blessée. Il ne leur fallut pas bien longtemps pour arriver au bout des films, et dame Estelle éteignit le HV en assenant un coup hargneux à la télécommande. Un moment, elle couva d'un regard furieux l'écran noir, puis elle se secoua et se retourna vers O'Shaughnessy.
« Cette affaire aurait pu se produire à un meilleur moment », dit-elle en un remarquable euphémisme. Douze jours avaient passé depuis le départ de l'Hexapuma pour Montana. Le croiseur, sans doute arrivé dans le système, décélérait déjà vers la planète en continuant de croire béatement la situation en Faille maîtrisée.
« Oui, milady, admit O'Shaughnessy, le moment pourrait être mieux choisi. Aussi inopportun soit-il, cependant, mon impression première est que ceci... (il désigna le HV d'un geste vague) change fondamentalement notre analyse en ce qui concerne le danger relatif représenté par les deux points chauds. Et celui qui mérite le plus notre intervention.
— C'est indiscutable, acquiesça dame Estelle. Encore que se pose la question de savoir à quel point je suis bien disposée à l'heure actuelle envers Aleksandra Tonkovic. À supposer que nous fassions passer Faille en haut de la liste, il faut aussi se demander si nous pouvons prendre le temps de confier l'affaire à Bernardus et à Terekhov. Il est peut-être temps d'arrêter de nous en faire pour notre image de stormtroopers, de suppôts de la répression, et de lâcher les fusiliers du colonel Gray sur la tête de Nordbrandt. L'écraser aussi vite que possible et prier de pouvoir réparer les dégâts une fois la fusillade terminée. Et si nous faisons cela, nous pouvons envoyer quelqu'un d'autre, par exemple le capitaine Anders et le Sorcier, comme le voulait Khumalo au début.
— J'ai aussi tendance à penser qu'il est bel et bien temps de prendre un marteau, admit O'Shaughnessy, mais rappelez-vous ce qu'a dit Basaricek à propos de la manière dont sont dissimulées les cellules de Nordbrandt. On ne peut pas se servir d'un marteau si on ne sait pas où est le clou, et nous ne le savons pas. Sans un soutien d'espionnage pour lui dire où trouver l'ennemi, le colonel Gray ne pourra pas accomplir grand-chose de plus que la PNK. Le problème n'est pas que les Kornatiens manquent de personnel ou de puissance de feu mais qu'ils ne savent pas où les diriger.
— Je sais. » Dame Estelle se frotta les joues de ses paumes et fit la grimace. « C'est probablement autant de la pure frustration qu'autre chose, admit-elle, mais je veux coincer ces gens-là, Grégor. Je le veux vraiment.
— Nous en sommes tous là, milady. »
Il réfléchit un moment en se grattant un sourcil puis haussa les épaules.
« Au bout du compte, je pense que les Kornatiens ont toujours besoin du soutien technique requis par Tonkovic. Je crois probable qu'il leur faille aussi des conseils et une petite force d'intervention rapide dont ils pourront se servir comme d'un instrument de précision contre des cibles identifiées. Je sais que mademoiselle Tonkovic n'a pas demandé cela, mais je crois que sa planète a beaucoup plus besoin de nous dans ces deux domaines que pour fournir seulement des armes modernes à ses forces de sécurité. Or, si nous décidons d'intervenir en faveur du gouvernement local, l'équation politique nous contraint à exprimer le plus éloquemment possible la qualité de l'aide que nous sommes prêts à offrir. Pour cela, l'Hexapuma, surtout avec monsieur Van Dort à son bord, est notre meilleur atout. Par ailleurs, le Sorcier ne se trouve plus en Fuseau.
Le gouverneur provisoire hocha la tête. Le Sorcier était de fait en route pour Tillerman, tout au bout de la zone de patrouille sud du contre-amiral Khumalo. Il faudrait presque trois semaines pour envoyer au capitaine Anders l'ordre d'emmener son vaisseau sur Faille et vingt-six jours de plus pour qu'il y parvînt.
'Trop d'incendies et pas assez de vaisseaux pour les éteindre, songea la baronne. « Qui est toujours disponible ici, en Fuseau ? demanda-t-elle au bout d'un moment.
— Il faudrait que je consulte le capitaine Shoupe pour en être certain, mais je crois qu'en dehors de l'Hercule il ne reste qu'un ou deux contre-torpilleurs et les vaisseaux de l'escadre de service.
— Et un contre-torpilleur est trop petit pour l'intervention que nous mijotons, alors qu'un supercuirassé serait trop grand, aussi vieux et délabré qu'il soit, enchaîna dame Estelle, maussade.
— Sans doute, oui. Le fait est, milady, que si nous lançons immédiatement un ordre à l'Hexapuma, il peut arriver en Faille d'ici vingt-huit jours, et il nous serait impossible de rien envoyer de plus gros qu'un contre-torpilleur en moins de temps que cela. Sans parler du fait qu'il aurait monsieur Van Dort à son bord.
— Je sais. » Dame Estelle posa les paumes sur son bureau et fronça les sourcils en contemplant le dos de ses mains. « Quoi que nous fassions, il faut le faire vite. Je dois rencontrer Tonkovic cet après-midi. Elle me l'a demandé dès l'arrivée des rapports mais je ne voulais pas la voir avant d'avoir eu le loisir de les étudier moi-même. Il est temps de lui parler clairement, sans ambiguïté. Je ne m'attends pas à ce que la discussion lui plaise, et je crois que je vais attendre de savoir ce qu'elle a à dire avant de prendre une décision précipitée. Mais préparez de toute façon un rapport complet à l'intention de Terekhov et de Van Dort : que nous décidions ou non de les envoyer en Faille, il faut qu'ils sachent ce qui s'y passe. »
« Alors, voilà donc Montana », fit Naomi Kaplan.
Elle était assise dans la salle de briefing de la passerelle, en compagnie des autres chefs de département de Terekhov, de Bernardus Van Dort et d'une aspirante profondément consciente de l'insuffisance de son grade. L'image en bleu et blanc de la planète autour de laquelle venait de se mettre en orbite l'Hexapuma flottait devant eux sur l'affichage holo de la table de conférence. Les vaisseaux de service que Khumalo y avait postés pour soutenir sa « patrouille du Sud » – le HMS Ericsson du capitaine Lewis Sedgwick et le HMS Volcan du capitaine Mira Badmachin – étaient des points brillants reflétant le soleil, sur leurs orbites de garage permanentes un peu plus hautes, suspendus au-dessus de la planète telles de minuscules étoiles.
« Un monde bien sympathique, commenta le capitaine Nagchaudhuri. Les montagnes me rappellent un peu Gryphon. Quoique... (il lança un demi-sourire à Hélène) j'aie cru comprendre que le climat était bien plus clément.
— La plupart des climats sont plus cléments que celui de Gryphon, dit le capitaine FitzGerald en souriant ouvertement à l'aspirante, et un rire général s'éleva autour de la table.
— Montana est une planète agréable, dit Terekhov sur un ton annonçant qu'il était temps de passer aux choses sérieuses. Et, d'après tous les renseignements dont je dispose, les Montaniens semblent être de braves gens.
— C'est le cas, Aivars, dit Van Dort. De fort braves gens – à leur manière délibérément mal embouchée. Ils sont généreux, polis avec leurs invités et incroyablement entêtés. »
Il y avait dans son expression une ombre légère qui vint et repartit si vite qu'Hélène n'eut pas la certitude de l'avoir vraiment perçue. Personne d'autre ne parut le remarquer et Van Dort reprit sans attendre :
« J'ai déjà contacté le président Suttles et le marshal-chef Bannister. Je ne peux pas dire que Bannister a été ravi de me voir apparaître sur son com, mais nous avons eu dans le passé quelques mots qui expliquent sa réaction initiale. Une fois que je lui ai éclairci la raison de notre venue, il est devenu plus enthousiaste. Pas très convaincu mais au moins d'accord pour faire l'essai. Et, comme je l’espérais, Westman a bien pris soin de s'assurer un lien de communication avec le gouvernement du système. S'il accepte de me rencontrer, Suttles et Bannister pensent pouvoir mettre les détails au point dans les deux ou trois jours qui viennent.
— Excusez-moi de poser cette question, monsieur Van Dort, dit Terekhov, mais mes dossiers de renseignement m'apprennent que Bannister et Westman sont des amis d'enfance. Après avoir discuté avec le marshal, avez-vous eu l'impression que nous pouvons nous fier à sa loyauté envers le gouvernement ?
— Monsieur, commença Van Dort d'une voix étonnamment sèche, cette question est tout bonnement... » Il s'interrompit, garda un moment la bouche fermée, puis secoua la tête. « L'intégrité personnelle est l'ingrédient le plus important, et de loin, du code d'honneur montanien, Aivars. » Son ton était absolument égal, comme s'il faisait de grands efforts pour le maintenir ainsi. « Rien n'est plus fondamental à leur notion de la conduite honorable, et Westman autant que Bannister sont des hommes honorables. Si le marshal était assez d'accord avec le MIM pour en favoriser les opérations, il aurait démissionné et l'aurait rejoint ouvertement. » Il eut un sourire en coin. « Ce ne serait sans doute pas la méthode la plus efficace mais, star Montana, Machiavel n'aurait même pas réussi à distribuer son livre gratuitement. » Son sourire s'évanouit. « Je crois que c'est une des raisons pour lesquelles ils détestaient tant les procédés d'Ineka Vaandrager.
— Je pense que nous pourrions devoir nous accommoder de codes d'honneur plus ennuyeux », dit Terekhov. Il parut sur le point d'ajouter quelque chose mais finit par hausser les épaules et se tourna vers le capitaine Kaczmarczyk. « Compte tenu de ce que vient de dire monsieur Van Dort, Tadislaw, nous devons reconsidérer nos dispositions de sécurité pour un éventuel entretien.
— Commandant, commença le fusilier, avec tout le respect que je dois à monsieur Van Dort, et en supposant que tout ce qu'il dit à propos des Montaniens soit exact, il n'en reste pas moins que j'ai la responsabilité de... •
— Je sais ce que vous allez dire, major, coupa Terekhov d'une voix à peine plus sèche. Mais nous sommes ici pour aider à négocier une résolution pacifique, à tout le moins un cessez-le-feu. Nous n'y parviendrons jamais si nous insultons les leaders locaux ou si nous insinuons que nous les pensons capables de faillir à l'honneur. En outre, et c'est sans doute plus important, tout ce que nous savons de Westman suggère qu'il prend très au sérieux son intégrité personnelle. Compte tenu des circonstances, s'il nous promet un sauf-conduit, je n'irai pas à sa rencontre entouré de fusiliers en armure de combat, hérissés de fusils à plasma et de fusils à trois canons. Pas plus que je n'insisterai pour qu'il vienne ici. »
Kaczmarczyk l'affronta un instant du regard puis hocha la tête.
« À vos ordres, commandant, dit-il, monocorde. Qu'il soit bien noté que je ne suis pas enthousiaste à l'idée de vous exposer, vous ou monsieur Van Dort, à des risques pouvant être évités. La décision est toutefois vôtre, pas mienne. J'espère au moins que vous n'aurez pas d'objection à ce que je vous fournisse la sécurité la plus serrée possible, dans les limites que vous accepterez. Les commandants de la Spatiale et les envoyés de la Couronne ne sont pas tout à fait considérés comme de la chair à canon, vous savez. »
Hélène remarqua qu'il n'en disait pas autant des aspirants attachés à ces mêmes envoyés de la Couronne en tant qu'assistants.
« Je trouve ces dernières nouvelles de chez moi troublantes, dit Aleksandra Tonkovic sans élever la voix. Très troublantes. La destruction, les morts, le degré de panique... » Elle secoua lentement la tête. « Quand je pense qu'une poignée de malades meurtriers peut causer tant de dégâts à toute une planète ! Ça a l'air impossible.
— Il n'y a pas besoin d'une grosse armée pour créer la panique quand on est disposé à massacrer des civils. Et l’attention que lui accordent les médias peut faire paraître une organisation terroriste assez réduite bien plus importante qu'elle n'est... madame la présidente », dit la baronne de Méduse.
Les yeux de Tonkovic se tournèrent vivement vers le visage du gouverneur provisoire, qui venait de s'adresser à elle non en tant que déléguée de l'Assemblée constituante mais en tant que chef de l'État kornatien. Dame Estelle soutint son regard le temps d'un ou deux battements de cœur puis continua sur le même ton mesuré.
« Quoi qu'il en soit, la dernière série d'attentats et les rapports du colonel Basaricek semblent prouver que l'ALK possède des effectifs plus importants et géographiquement plus étendus que nous ne le pensions. Certes, Nordbrandt et les siens ont disposé de plusieurs semaines pour concevoir et préparer cette récente opération, mais sa réalisation a demandé plus de personnel – et de meilleurs renseignements – que ne leur en prêtaient les précédents rapports. »
Le silence demeura suspendu entre elles quelques instants puis Tonkovic eut un léger haussement d'épaules.
« Oui, admit-elle. Ils sont plus nombreux que prévu. C'est fatal. Nous savions déjà qu'ils étaient organisés en cellules serrées. À présent, nous soupçonnons Nordbrandt d'avoir effectué au moins une partie de son travail préliminaire avant même le plébiscite de l'annexion. Nous l'avons toujours sue extrémiste. En revanche, nous n'avions jamais songé qu'elle avait pu bâtir une organisation pareille depuis le début. Elle comptait sans aucun doute à l'origine s'en servir contre la Sécurité aux frontières.
— Sans aucun doute », acquiesça dame Estelle, remarquant encore une fois que là terroriste avait visiblement touché un nerf plus profond, par l'aspect économique de ses activités, qu'aucun oligarque de l'amas n'était disposé à l'admettre. Même à présent, Tonkovic paraissait incapable de reconnaître que le mécontentement ayant alimenté au départ le recrutement de Nordbrandt était dû à un spectre de problèmes bien plus large que le seul référendum sur l'annexion.
Les découvrir plus dispersés et apparemment plus nombreux que nous ne le soupçonnions, continua la Komatienne, donne toutefois plus de poids à notre demande d'un soutien en matière d'investigation et d'armes modernes pour nos forces de sécurité. Je sais que nous avons discuté le pour et le contre d'une intervention manticorienne directe, mais je continue de croire que les arguments du vice-président Rajkovic et du cabinet contre une opération militaire à grande échelle sont valables. Nous pourrons régler nous-mêmes leur compte aux bouchers de Nordbrandt, pour peu que nous disposions des outils pour les trouver puis des armes pour les vaincre, mais nous avons un besoin pressant de ce soutien. Je crois aussi qu'une preuve concrète de l'implication du Royaume stellaire à nos côtés en ce moment serait fort agréable, psychologiquement, pour la grande majorité de Kornatiens qui continuent d'approuver l'annexion.
— Je n'en disconviens pas, répliqua dame Estelle. Cela dit, pour vous parler franchement, madame la présidente, je trouve qu'il y a une légère incohérence entre votre requête de chef de l'État kornatien et votre position de première déléguée de Kornati à l'Assemblée. D'un côté, vous demandez notre assistance sur votre planète, afin de prouver que nous soutenons votre gouvernement, et, de l'autre, vous affirmez durant les débats que la préservation de votre autonomie interdit la pleine intégration de votre système au sein du Royaume stellaire. »
Les lèvres de Tonkovic se plissèrent. Malgré ses années d'expérience en politique, la colère flamboya dans ses yeux verts. La baronne se contenta de rester assise, les mains croisées sur le bureau, détendues, et d'attendre.
— Madame le gouverneur, déclara la Kornatienne au bout d'un moment, j'avais espéré que nous puissions nous occuper de ce que nous considérons tous comme des assassinats en masse sans entamer un débat politique houleux.
— Je n'entame pas un "débat politique houleux", madame la présidente. Je souligne une incohérence flagrante dans votre position. Incohérence que, pardonnez-moi de vous le dire, je vous ai déjà signalée plusieurs fois. Je ne crois pas un instant que vous ayez l'intention de saboter délibérément l'annexion. Et je ne doute pas que vous estimiez juste votre interprétation de la politique de l'Assemblée, ici, et de la campagne pour l'annexion, autant ici que dans le Royaume stellaire. Toutefois, en tant que représentante de Sa Majesté dans l'amas, je manquerais à mon devoir si je ne vous faisais pas remarquer qu'il est assez déraisonnable d'exiger, d'une part, que nous manifestions notre soutien à votre gouvernement contre des terroristes locaux et, d'autre part, que nous vous accordions un statut spécial d'une extraordinaire étendue, à savoir vous admettre comme citoyens à part entière du Royaume stellaire sans vous demander de respecter les lois par lesquelles nous régissons tous nos autres citoyens.
— Je n'ai pas l'habitude qu'on me tienne une arme sur la tempe, madame le gouverneur, dit sèchement Tonkovic.
— En ce cas, madame la présidente, je vous suggère de ne pas en pointer une sur la tempe des autres », répliqua dame Estelle sans ciller. Elles se foudroyèrent du regard durant quelques fragiles secondes puis le gouverneur reprit d'un ton égal :
« Je n'essaie pas de régir arbitrairement votre monde ou votre conscience, et Manticore n'a aucune intention de le faire. C'est vous qui demandez l'annexion par le Royaume stellaire. Aucun de ses sujets ne vous y a poussée. Si, au bout du compte, vous décidez qu'il s'agissait d'une erreur, vous avez tout à fait le droit de changer d'avis. Vous avez aussi celui d'expliquer les termes selon lesquels vous aimeriez être intégrés. Mais nous avons, nous, celui de vous répondre que ces termes sont inacceptables, madame la présidente'. S'ils le sont, nous n'avons pas obligation de vous aider à éliminer des éléments criminels locaux qui ne s'opposent pas seulement à l’annexion, mais aussi, apparemment, à ce qu'ils perçoivent comme des griefs de longue date au sein de votre société. Vous ne pouvez pas attendre de nous que nous fassions office de policiers dans un conflit de pareille nature et de pareille ampleur, tout en exigeant un statut qui vous placerait au-dessus de la loi du Royaume stellaire, pour prix de votre admission en son sein. »
Tonkovic avait le visage pâle et crispé. La baronne se rendit compte qu'elle n'éprouvait pour elle qu'une compassion très limitée. Elle avait tenté de manière répétée, tout en observant les conventions de tact et de diplomatie, de l'avertir qu'elle jouait avec le feu. Peut-être avait-elle enfin trouvé un bâton assez gros pour la toucher.
— De toute évidence, déclara la présidente d'une voix tendue, il y a un plus grand fossé que je ne le pensais entre ma position, mes objectifs, et la perception que vous en avez. Sauf votre respect, j'aimerais vous signaler qu'il existe une différence profonde entre des débats et stratégies politiques, dont le but est d'obtenir l'équilibre le plus équitable entre des libertés de longue date, obtenues de haute lutte, et un nouveau gouvernement central, et le meurtre de civils innocents par une bande de criminels homicides. Dois-je comprendre que mon seul choix est d'approuver toutes les exigences de la clique de Joachim Alquezar ou de voir ma planète natale continuer seule sa lutte contre des bouchers assassins ? Des assassins qui ont entamé leur campagne de massacre parce qu'ils s'opposent à ce que nous cherchions des rapports plus étroits avec le Royaume stellaire.
— Je n'ai pas parlé d'options incompatibles. Toutefois, il se peut que le fond du problème se trouve dans votre expression "chercher des rapports plus étroits avec le Royaume stellaire". Ce que cherchent monsieur Alquezar et ses partisans, c'est à faire partie du Royaume stellaire, pas simplement à s'en faire un allié. Et il y a une différence nette entre ces deux positions.
— Nous en arrivons donc à faire assaut de subtils points linguistiques d'implications et de déductions, rétorqua Tonkovic avec dureté. Je répète : dois-je comprendre que ma requête officielle de l'aide du Royaume stellaire dans l'élimination de la soi-disant Alliance pour la liberté de Kornati est subordonnée à mon acceptation immédiate, au nom du système de Faille, de la Constitution proposée par Alquezar ?
La baronne de Méduse permit à un silence dur, fragile, de se prolonger entre elles durant plusieurs secondes. Puis elle eut un sourire imperceptible.
— Non, nous n'en sommes pas encore tout à fait là. 'Toutefois, si vous requérez l'assistance du Royaume stellaire, nous vous la fournirons de la manière que nous estimerons la plus efficace. Nos représentants négocieront avec ceux de votre gouvernement qui se trouvent en personne sur Kornati, face à face. Et vous seriez bien avisée de comprendre que, tout comme vous avez le droit de changer d'avis quant à l'annexion, nous avons celui d'informer l'Assemblée constituante que nous n'accorderons pas le statut de membre du Royaume stellaire à certains ou à tous les systèmes représentés ici, collectivement ou individuellement. »
Elle plongea le regard dans celui de Tonkovic.
« Ma reine et son gouvernement préféreraient de loin ne pas devoir prendre cette mesure radicale. Voilà pourquoi nous avons attendu si longtemps la résolution interne des discussions à propos de la Constitution. Notre patience, comme j'ai déjà tenté de vous le faire comprendre, n'est toutefois pas inépuisable. Nous ne permettrons pas aux débats de s'enliser à jamais. Je vous informe à présent officiellement, et j'enverrai une note aux autres délégations présentes sur Lin dans les deux heures qui viennent, que nous exigeons l'adoption d'une Constitution par l'Assemblée dans le délai de cent cinquante jours standard. Si, en tant que représentante de la Reine, je n'ai pas reçu le document avant cette échéance, le Royaume stellaire de Manticore aura le choix entre retirer son offre d'adhésion à tous les systèmes de l'amas de Talbot et présenter à l'Assemblée constituante une liste de ceux dont l'inclusion ne sera plus acceptable aux yeux de Sa Majesté. j'ose suggérer qu'il ne serait pas sage de votre part de placer votre propre système sur cette liste. »
Le silence qui suivit fut plus dur – et plus froid – que jamais. La haine brûlait dans les yeux d'Aleksandra Tonkovic. Une haine, estima dame Estelle, d'autant plus intense que la présidente n'avait nullement l'habitude de se retrouver en position de faiblesse lors d'une confrontation politique. Elle était habituée aux luttes d'un unique système stellaire, à manier le fouet – en tant que chef de l'État ou, à tout le moins, que force agissante, puissante, de l'ordre établi. Elle ne l'était pas à traiter en égale avec d'autres systèmes stellaires et leurs dirigeants. Encore moins à admettre avec aigreur qu'elle-même et l'ensemble de son système pussent être considérés comme insignifiants, agaçants, attardés et aisément négligeables par une entité telle que le Royaume stellaire de Manticore.
Quel que fût le résultat du débat sur l'annexion, dame Estelle Matsuko savait s'être fait à titre personnel une ennemie éternelle et implacable. Ce qui lui convenait très bien. Elle croyait fermement que la meilleure mesure du caractère d'une personne était les ennemis qu'elle se faisait.
Elle laissa encore une fois le silence se prolonger puis adressa à Tonkovic un petit sourire froid et poli.
« Souhaitez-vous que j'envoie l'ordre au capitaine Térékhov et à l'Hexapuma de se rendre en Faille afin d'apporter aide et assistance à votre gouvernement, madame la présidente ? » demanda-t-elle sur un ton aimable.
« Quel messager est-il en service actuellement, Loretta ? demanda le contre-amiral Khumalo.
— Le Destin, me semble-t-il, amiral. Le lieutenant Quayle. Puis-je vous demander pourquoi vous désirez le savoir ?
— Parce que nous sommes sur le point de l'envoyer en Montana. ».
Le capitaine Shoupe et son supérieur échangèrent des regards éloquents, puis Khumalo haussa les épaules.
« Ce n'est la faute de personne sinon de Nordbrandt. Et ce n'est pas la première fois qu'un pauvre vaisseau de la Spatiale se trouve tiré à hue et à dia. On ne peut même pas en vouloir aux politiciens, pour une fois.
— Non, amiral. » Shoupe effectua quelques calculs mentaux. « Croyez-vous que Terekhov et Van Dort pourront beaucoup accomplir durant les onze prochains jours ?
— J'ai cessé de croire aux miracles à peu près en même temps qu'au père Noël, Loretta », ronchonna le contre-amiral à la manière d'un sanglier irrité. Puis il renifla et secoua la tête. « Il est possible qu'ils fassent quelques progrès et, pour l'instant, je suis prêt à me contenter même d'un résultat minime. Mais je ne vois pas ce qu'ils pourraient obtenir de significatif en si peu de temps. Et même s'ils progressent, nous avons de bonne chance de réduire leurs efforts à néant en les rappelant sans préavis.
— Vous avez sans doute raison, amiral, soupira Shoupe. Je suppose que la baronne de Méduse va envoyer des courriers et des instructions avec son ordre de rappel ?
— Vous supposez bien. » Khumalo eut un sourire aigre. « En la matière, il ne nous appartient pas de poser des questions. Vous allez donc rédiger l'ordre à Terekhov de transporter monsieur Van Dort en Faille au plus vite et de lui apporter toute l'assistance possible, en fonction des dépêches envoyées par le gouverneur provisoire.
— Bien, amiral, répondit Loretta Shoupe. Je m'en occupe tout de suite. »