CHAPITRE TRENTE-QUATRE
« Bienvenue sur Rembrandt, capitaine Terekhov ! »
Le grand capitaine solidement charpenté qui portait l'uniforme de la Spatiale de Rembrandt serra avec fermeté la main de Terekhov. Avec plus que de la fermeté, d'ailleurs ; qu'il le fît ou non exprès, c'était un écraseur de phalanges.
— Je suis le capitaine Groenhuijen, le chef d'état-major de l'amiral Van der Wildt. En son nom et en celui de toute la Spatiale, je vous souhaite officiellement la bienvenue dans le système de Rembrandt.
— Merci, capitaine », répondit Terekhov en souhaitant récupérer une main indemne. Arjan Groenhuijen mesurait huit bons centimètres de moins que lui mais il avait le torse épais, les épaules larges, de longs bras musclés et des mains solides. Le commandant de l' Hexapuma le soupçonnait d'être un de ces fanatiques de la forme passant l'essentiel de leur temps libre à soulever des poids.
Le Rembrandtais aux cheveux sombres le lâcha enfin et lui adressa un sourire radieux.
— C'est un vrai plaisir de vous voir ici, capitaine. Votre vaisseau n'est pas le premier de la FRM que nous ayons jamais accueilli, bien sûr, mais c'est le plus moderne et le plus puissant. Je suis impressionné. Très impressionné.
— Si nous en avons le temps, je serais honoré de vous le faire visiter, répondit Terekhov en résistant à la tentation de secouer les doigts pour vérifier qu'ils étaient tous intacts. Je crains toutefois que notre visite ne soit assez brève, si j'ai bien interprété le degré d'urgence de mes instructions.
— Je le crains, en effet. » L'expression de Groenhuijen se fit plus sérieuse. « La présidente Tinkhof a insisté sur l'importance d'apporter notre aide à tout vaisseau manticorien, surtout militaire, qui visiterait notre espace. D'après la correspondance qui a circulé entre ses bureaux, ceux de l'amiral Van der Wildt et monsieur Van Dort, la meilleure aide que nous puissions vous fournir en l'occurrence sera de vous permettre de tourner bride et de repartir le plus vite possible. Avez-vous des besoins logistiques urgents ?
— Non, merci. De ce point de vue-là, nous sommes encore en très bonne forme. » Terekhov ne mentionna pas les missiles dépensés en Nuncio : on n'en aurait pas trouvé l'équivalent dans les stocks de Rembrandt. Par ailleurs, son étape suivante serait Fuseau, où l'escadron de service de la base pourrait subvenir à tous ses besoins.
« Excellent ! » Groenhuijen se frotta les mains, de nouveau radieux. « En ce cas, je vous informe qu'avec votre permission monsieur Van Dort montera à bord à sept heures trente, heure locale. L'amiral Van der Wildt a pris les dispositions pour qu'il soit conduit à votre vaisseau.
— Ce sera parfait, capitaine. Une chose, toutefois : mes ordres sont de transporter monsieur Van Dort en Fuseau aussi vite que possible. Il n'a été fait aucune mention de personnel ou d'assistants. Nous sommes bien entendu disposés à transporter aussi ces personnes, mais mon second et mon officier logistique aimeraient savoir si nous devons attendre des passagers supplémentaires, afin de prendre les dispositions pour les loger confortablement.
— C'est très aimable de votre part, capitaine, mais monsieur Van Dort voyagera seul. Comme il en a l'habitude. »
Quelque chose dans le ton du Rembrandtais piqua la curiosité de Terekhov, qui le regarda plus attentivement.
« Je vois. Puis-je vous demander si vous avez connaissance de besoins spéciaux qu'il pourrait avoir ? »
Un instant, il sembla que Groenhuijen ne dût pas répondre. Enfin, il eut un sourire sans guère d'humour.
« Monsieur Van Dort voyage seul, capitaine. C'est son habitude, vous comprenez. » Il attendit que Terekhov eût acquiescé puis reprit : « Néanmoins, certains d'entre nous, ici... s'inquiètent pour lui. Il n'est pas tout à fait universellement adoré dans l'amas, ni même sur Rembrandt, ces temps-ci. Et il travaille dur – très dur – à l'annexion. Il ne m'appartient pas réellement de dire ceci, mais certains d'entre nous le regardent comme un trésor national, un homme dont beaucoup dépend et pour lequel nous éprouvons un extrême respect. Il nous ferait plaisir – à moi et à l'amiral Van der Wildt – de savoir que quelqu'un... veille spécifiquement à ses besoins. Qu'il soit ou non prêt à se faire accompagner. »
Terekhov plongea le regard dans celui de son interlocuteur et s'étonna de ce qu'il y lut. L'admiration et l'inquiétude de ce grand broyeur de mains pour Bernardus Van Dort étaient évidentes. Et, en dépit de son grade, le Rembrandtais ressemblait également à un petit garçon qui, derrière le dos de son oncle adoré, s'assurait qu'on veillât sur lui.
« Je vois, capitaine, dit Terekhov. Nous l'attendrons. Et je vous promets que nous prendrons soin de lui. »
« Aspirante Pavletic au rapport, comme vous l'avez ordonné, capitaine ! dit Ragnhilde en se mettant au garde-à-vous devant le bureau d'Ansten FitzGerald.
— Aspirante Zilwicki au rapport, comme vous l'avez ordonné, capitaine, fit Hélène en écho, non sans adopter la même posture.
— Repos », fit gravement FitzGerald, avant d'étouffer un sourire en voyant les deux bleues obéir. Leur expression était celle de deux jeunes femmes à la conscience immaculée, sans une once de péché. Quelque chose dans leur langage corporel, toutefois, une légère raideur des épaules peut-être, suggérait que toutes les deux fouillaient activement leur mémoire afin d'y trouver trace de quelque infraction assez grave pour les avoir fait convoquer par le second en personne.
— Tout d'abord, continua-t-il sur le même ton grave, je n'ai rien à vous reprocher, ni à l'une ni à l'autre. » Elles parvinrent à exprimer un soulagement colossal sans bouger un seul muscle. « J'ai juste un devoir supplémentaire qui attend qu'on lui affecte quelqu'un. Pour le moment, il semble que l'une de vous deux doive être l'heureuse élue. Je voulais cependant en discuter avec vous afin de déterminer laquelle sera la mieux à même d'accomplir cette tâche. »
Les aspis échangèrent un coup d'œil puis regardèrent leur supérieur avec attention.
« D'ici deux heures, reprit FitzGerald, monsieur Bernardus Van Dort montera à bord du Chaton méchant. Pardon... (il eut un sourire malicieux devant leur expression, en particulier celle de Ragnhilde) je voulais dire, bien sûr, de l'Hexapuma. » Il redevint sérieux. « Je suppose que vous savez de qui il s'agit ?
— Euh, on l'a vu sur Lin pendant le banquet, capitaine, dit Hélène. On nous a expliqué que c'était un important représentant commercial de Rembrandt, mais rien de plus.
— Moi, ajouta Ragnhilde, j'ai entendu dire que c'était – ou que ça avait été – un des premiers membres du conseil d'administration de l'Union commerciale de Rembrandt. » Comme le second haussait un sourcil dans sa direction, elle eut un petit sourire. « Ma famille est très impliquée dans la spatiale marchande du Royaume stellaire, capitaine. Je pense qu'une partie des instincts familiaux a déteint sur moi. J'ai tendance à récolter le genre de petits bouts de renseignement qu'un commerçant de l'espace pourrait juger utile.
— Je vois. D'ailleurs, j'étais au courant de la situation de votre famille, mademoiselle Pavletic. C'est une des raisons pour lesquelles j'envisage de vous confier cette mission. »
FitzGerald leur donna le temps de digérer l'information puis laissa les quatre pieds de sa chaise retomber au sol.
— Ce que vous savez de monsieur Van Dort est parfaitement exact mais incomplet. Il serait plus juste de dire qu'il est l'UCR. Il en a été le fondateur et il en reste le principal actionnaire. Durant l'essentiel des soixante dernières années T, il a été président du conseil d'une "association commerciale" de quatre systèmes, qui est dans les faits une nation stellaire en elle-même. Monsieur Van Dort a démissionné de ce poste dans le but spécifique d'organiser le référendum sur l'annexion, dont on pourrait dire que c'est aussi son enfant, bien que lui-même ne soit pas ni n'ait jamais été un politicien tel que le terme serait compris dans le Royaume stellaire. Bref, quoique ce ne soit techniquement qu'un particulier au sein de l'amas, c'est un particulier extrêmement influent et important. »
Il marqua une pause pour laisser les deux jeunes filles méditer ses paroles puis continua.
— Si je vous dis cela, c'est que l'amiral Khumalo, à la demande de la baronne de Méduse, nous a ordonné de transporter monsieur Van Dort en Fuseau. Je ne puis pour l'instant vous donner les raisons exactes de la requête du gouverneur provisoire. Il est toutefois probable que monsieur Van Dort nous accompagnera quand nous repartirons de Fuseau. Je vous imagine toutes deux assez malignes pour déduire que, si c'est le cas, nous interviendrons en soutien de toute mission qu'il pourrait accomplir à la demande de la baronne. Nous venons cependant d'être informés qu'il a l'habitude de voyager seul, sans assistant. Il semble, pour dire les choses crûment, que ce soit un de ses faibles, presque une affectation. Je suppose qu'il a des assistants en Rembrandt et d'autres en Fuseau, mais qu'il n'en aura aucun à bord de l'Hexapuma, à moins qu'il n'engage pour cela certains des employés que nous lui supposons en Fuseau, après notre arrivée.
» Dans l'intervalle, toutefois, le capitaine Terekhov a décidé qu'il serait sage de lui affecter un aide personnel. II est possible qu'une telle affectation se résume à jouer les garçons –ou filles – de courses. Cependant, il est tout aussi possible que la fonction implique des devoirs et responsabilités plus importants. Étant donné que voyager seul, sans une écurie d'assistants, semble faire partie de l'image de marque de Van Dort, le commandant ne désire pas montrer trop ouvertement qu'il cherche à contourner le problème. Il a donc décidé de confier cette tâche à un aspirant. Quelqu'un d'assez peu gradé pour ne pas déclencher un rejet automatique de cette aide officielle mais ayant assez de connaissances et d'expérience personnelles pour assumer cette fonction. Ce qui m'amène à vous deux. »
Il s'interrompit encore, attendant cette fois visiblement une réponse de la part des jeunes filles. Hélène jeta un coup d'œil à Ragnhilde puis regarda à nouveau le second.
— Puis-je demander pourquoi, capitaine ? s'enquit-elle.
— Vous le pouvez. Mademoiselle Pavletic et monsieur Stottmeister sont nos seuls aspirants ayant des rapports avec la spatiale marchande. Sur les deux familles, celle de mademoiselle Pavletic est la plus profondément impliquée et depuis le plus longtemps : Pavletic, Tilliotson & Ellett est l'une des plus vieilles sociétés de transports du Royaume stellaire. Je pense que cela ferait d'elle la plus qualifiée de nos aspirants pour "parler boutique" avec monsieur Van Dort. Je suis sûr que le commandant préférerait ne pas avoir à trouver un pilote de rechange pour Hôtel-Papa-Un mais je crains que cette nouvelle tâche n'ait la priorité, même sur cela.
— Quant à vous, mademoiselle Zilwicki, vous êtes la fille adoptive de Catherine Montaigne. Vous avez l'expérience directe de la manière dont agit quelqu'un qui assume des responsabilités politiques élevées dans le Royaume stellaire. Il y a aussi votre lien avec la reine Berry et le fait que votre père est l'un des plus efficaces, euh... agents de renseignement du royaume. Là où mademoiselle Pavletic serait bien placée pour comprendre l'aspect commercial des entreprises de monsieur Van Dort, vous seriez en meilleure position pour apprécier ses besoins politiques.
— Capitaine, PT&E est sans doute une des plus anciennes sociétés mais nous ne gênons pas exactement le Cartel Hauptman. Nous ne sommes pas si importants que ça, protesta Ragnhilde.
— Et, avec tout le respect que je vous dois, capitaine, même si j'ai vu Cathy – je veux dire mademoiselle Montaigne – en action, je ne me suis jamais beaucoup intéressée à la politique. En tout cas pas au niveau où semble la pratiquer monsieur Van Dort.
— Bien noté dans les deux cas. Toutefois, aussi insuffisantes que vous puissiez juger vos qualifications, elles restent supérieures à celles de vos camarades bleus. L'une d'entre vous se verra donc confier la mission. Nous sommes ici pour décider laquelle. »
FitzGerald sourit de leur expression puis désigna les chaises derrière elles.
« Asseyez-vous, dit-il. » Il sourit à nouveau quand elles eurent obéi. « Parfait. Notre entretien d'embauche peut à présent commencer. »
« Bienvenue à bord de l'Hexapuma, monsieur Van Dort, dit le capitaine Terekhov à l'entrée du boyau de transbordement, quand son invité sortit de la navette de la Spatiale de Rembrandt et pénétra dans le vaisseau manticorien.
— Merci. » Le grand Rembrandtais blond lui tendit la main. Au contraire du capitaine Groenhuijen, il ne fit preuve d'aucune propension à lui broyer les doigts.
« La baronne de Méduse m'a chargé de vous remercier personnellement d'avoir accepté de rentrer en Fuseau avec nous, continua Terekhov.
— C'est très aimable de sa part, mais tout remerciement est inutile. Je ne suis pas sûr de pouvoir lui fournir l'aide dont elle a besoin, mais je ferai sans conteste de mon mieux.
— Nul ne pourrait vous en demander plus. Puis-je vous présenter mon second, le capitaine FitzGerald ?
— Capitaine, dit Van Dort en serrant la main du second. — Et voici le capitaine Lewis, ma chef mécanicienne.
— Capitaine Lewis. » Il sourit quand l'intéressée s'avança. « Je me rappelle l'époque où je commerçais moi-même dans l'espace. Je sais donc qui fait réellement marcher un vaisseau.
— Je constate que vous êtes aussi perspicace que tout le monde le dit, monsieur, répondit Ginger Lewis, souriant elle aussi, et il eut un petit rire.
— Et voici l'aspirante Zilwicki », continua le capitaine.
Van Dort se tourna vers Hélène puis interrompit son geste. Ce fut très fugace, une hésitation momentanée, mais la jeune fille vit quelque chose passer dans ses yeux.
« Aspirante, murmura-t-il au bout d'un moment, avant de lui offrir sa main à son tour.
— Monsieur Van Dort. C'est un honneur. »
Le Rembrandtais eut un petit geste gracieux de sa main libre, afin de minimiser l'honneur en question, mais il ne quitta pas des yeux le visage d'Hélène. Terekhov sourit.
« Avec votre permission, monsieur, j'ai pris la liberté de prier mademoiselle Zilwicki de vous aider à vous installer à bord de l'Hexapuma et de faire office de liaison entre nous. Vous découvrirez qu'elle possède bien plus d'expérience des responsabilités qui vous incombent qu'on ne pourrait l'attendre de quelqu'un d'aussi jeune et peu gradé. »
Van Dort avait ouvert la bouche comme pour refuser poliment la proposition. Il la referma en entendant cette dernière phrase. Au lieu de parler, il se contenta d'observer Hélène pendant une ou deux secondes, et la jeune femme eut la désagréable impression de se retrouver sur une balance invisible qui pesait ses compétences avec une précision méticuleuse. Et qu'il savait à son sujet quelque chose qu'elle-même ignorait. Ce qui était ridicule.
« C'est très prévenant de votre part, commandant, dit-il enfin. J'espère que mademoiselle Zilwicki ne jugera pas mes exigences trop contraignantes.
— Oh, ne vous en inquiétez pas, monsieur, murmura Terekhov avec un petit sourire malicieux. Après tout, mademoiselle Zilwicki accomplit son premier déploiement : elle est censée trouver ses devoirs contraignants.
« Alors, il est comment ? demanda Léo Stottmeister.
— Van Dort ? » Hélène leva les yeux du manuel d'entretien affiché sur son liseur. Léo, Aïkawa, Paolo d'Arezzo et elle n'étant pas en service, elle en profitait pour réviser les procédures d'entretien des grasers de flanc. Abigail Hearns comptait procéder à une interrogation orale sur le sujet le lendemain, et elle tenait à être prête.
« Non, l'empereur andermien, fit Léo en levant les yeux au ciel, exaspéré. Bien sûr, Van Dort !
— Il est assez sympa pour un vieux. » Hélène haussa les épaules.
« Scuttle dit que c'est un politicien carrément retors. Une espèce de tueur à gages appelé par le gouverneur provisoire.
— Alors, Scuttle a la tête dans le cul, répondit Hélène, aigre.
— Hé ! Je ne fais que répéter ce que j'ai entendu, dit Léo, sur la défensive. Si je me trompe, corrige-moi, mais ce n'est pas la peine de m'arracher la tête à coups de dents. »
La jeune fille se passa la main dans les cheveux avec une moue.
« Il faut vraiment que j'étudie ce manuel d'entretien.
— C'est des conneries, renvoya Léo. Tu connais ces trucs-là en long et en large : tu as réussi haut la main tous nos examens de qualification.
— Il n'a pas tort, Hélène, intervint Aïkawa en souriant. Si tu ne veux pas en parler, c'est une chose, mais il faut vraiment que tu te trouves une meilleure excuse que ça.
— D'accord, d'accord ! » Elle sourit à son tour, reconnaissant sa défaite. « Mais comprenez que, pour l'instant, j'ai dû passer moins de deux heures avec lui. Je ne peux pas vous dire ce qu'il pense ni rien de ce genre-là. D'ailleurs, je ne le ferais pas même si je le pouvais. »
Elle accompagna cette dernière phrase d'un regard sévère, et son public hocha la tête pour exprimer sa compréhension.
« Cela dit, je crois que c'est vraiment un type sympa. Il est inquiet, ça je peux vous le dire, même si je ne sais pas à quel point il est au courant de ce que prépare la baronne. Il a aussi l'air très intelligent. Il passe l'essentiel de son temps plongé dans des rapports et de la correspondance personnelle avec des gens qui habitent aux quatre coins de l'amas. Si je t'ai répondu sèchement, Léo, c'est que ce n'est en aucun cas un "tueur à gages". C'est un joueur très haut placé – peut-être même plus que Cathy Montaigne, dans un sens – et l'annexion est plus ou moins son enfant. Je ne sais pas ce que pense la baronne de Méduse, mais elle vient de s'attacher l'homme qui détient sans doute le plus de pouvoir politique de tout l'amas. Si on y ajoute qu'elle a détourné l' Hexapuma vers Rembrandt pour passer le prendre, plutôt que de lui envoyer un messager, je dirais qu'elle lui réserve – et à nous aussi – une tâche sacrément importante, vous ne croyez pas ? »
« Je me demande si Terekhov a déjà embarqué Van Dort, murmura le contre-amiral Khumalo.
— Je vous demande pardon, amiral ? Vous me parliez ?
— Quoi ? » Khumalo se secoua et se redressa sur son siège. « Pardon, Loretta, je réfléchissais tout haut. Je me demandais si l' Hexapuma avait déjà atteint Rembrandt.
— Probablement », répondit le capitaine Shoupe après avoir jeté par réflexe un bref coup d'œil à l'affichage date et heure sur la cloison de la salle de briefing. La conférence quotidienne de l'état-major venait de s'achever. Des tasses à café et à thé abandonnées demeuraient auprès de carafes presque vides.
« En tout cas, je l'espère », dit Khumalo. Sa subordonnée se tourna vivement vers lui. Le large visage de l'amiral paraissait las et bien plus inquiet qu'il ne s'était permis de le montrer durant la réunion.
« Si ce n'est pas déjà fait, je suis sûre que ça le sera d'ici un jour ou deux, monsieur, dit Shoupe, encourageante.
— Le plus tôt sera le mieux. Je ne suis pas sûr d'être disposé à l'admettre devant O'Shaughnessy, mais la situation sur Montana menace d'échapper à tout contrôle. je ne suis toujours pas très enthousiaste à l'idée que nous nous mêlions des querelles locales mais, compte tenu des dernières nouvelles... » II secoua la tête. « Si Van Dort – et Terekhov, je suppose – peuvent vraiment y faire quelque chose, alors il faut qu'ils arrivent là-bas le plus vite possible. »
Le visage de Shoupe resta prudemment neutre, mais elle était surprise. Pour avoir changé aussi radicalement d'opinion, son supérieur devait s'inquiéter encore plus qu'elle ne le croyait du Mouvement pour l'indépendance de Montana.
« Puis-je vous demander si le gouverneur provisoire a décidé que Montana avait la priorité sur Faille, amiral ? demanda-t-elle respectueusement.
— Vous le pouvez mais je n'en sais rien, répondit Khumalo avec un sourire qui était à moitié une grimace. Tout ce que je peux dire, c'est que, les Kornatiens ayant a priori buté Nordbrandt, la priorité de Montana a remonté en flèche. Surtout depuis la dernière petite farce de Westman. »
Shoupe hocha la tête. La nouvelle de la destruction des locaux de la Banque du système de Montana par le MEVI. avait atteint Fuseau la veille.
Pourquoi, oh pourquoi nos systèmes stellaires qui se conduisent comme des enfants à problèmes ne peuvent-ils pas être situés plus près les uns des autres? Ou de nous, d'ailleurs?
Faille se trouvait à un peu plus de 6o,6 années-lumière de Fuseau. Montana à 82,5 années-lumière de Fuseau et à plus de 120 de Faille. Même un vaisseau de guerre comme l'Hexapuma aurait besoin de huit jours pour aller de Fuseau à Faille et de presque douze de Fuseau à Montana. Quant au trajet de Montana à Faille, il lui en prendrait plus de dix-sept. Cette contrainte faisait de la coordination entre Fuseau et les deux points chauds apparents de l'amas un parfait foutoir. Rien que transmettre des informations des uns aux autres, même grâce aux rapides messagers qui voyageaient de manière routinière dans les plus dangereuses bandes thêta de l'hyperespace, exigeait des semaines. Quoi que pussent décider le contre-amiral Khumalo ou la baronne de Méduse, ils pouvaient être sûrs que les informations sur lesquelles ils fonderaient leur décision seraient périmées.
« Nous devrions peut--être surtout nous réjouir que Nordbrandt et l'ALK semblent avoir été mis hors d'état de nuire, monsieur, suggéra Shoupe au bout d'un moment. Ça ne rend pas plus riante la perspective de s'occuper de Westman, mais c'est à tout le moins plus agréable que d'avoir à s'occuper des deux en même temps !
— C'est une bonne remarque, Loretta, admit Khumalo avec un sourire las. Une très bonne remarque. »