CHAPITRE TRENTE ET UN

Le capitaine Damien Harahap, de la Gendarmerie solarienne, alias « Brandon », n'était pas très content.

Assis à une petite table du bar Karlovac, sirotant une des bières justement célèbres que produisaient les brasseries de la capitale, il baissa un instant les yeux sur le journal imprimé à l'ancienne posé sur la table. Il n'avait jamais aimé ce mode d'information primitif, regrettant surtout l'impossibilité de se rendre tout droit sur un info réseau correct afin d'approfondir les articles. Il se demandait parfois comment les agents de renseignement avaient pu faire leur travail à l'ère pré-électronique. Ils devaient passer des heures tous les jours à éplucher des piles de papier couvert d'encre mal séchée qui tachait les doigts.

Ce journal-ci était particulièrement exaspérant, car il suggérait beaucoup mais ne confirmait rien. Oh, s'il fallait prendre pour argent comptant les spéculations et les commentaires éditoriaux, la nouvelle était désastreuse. Mais il aurait presque préféré la savoir exacte qu'en être ainsi réduit à des conjectures.

« NORDBRANDT MORTE ? » « LA TERRORISTE FONDATRICE DE L'ALK ABATTUE! » MORT D'UNE MEURTRIÈRE! »

Les gros titres, à l'exception du premier, ne semblaient guère entretenir le doute. Ce n'était qu'à la lecture des articles que les questions devenaient évidentes. Le Karlovac Tribune-Herald, dont l'édition de l'après-midi arborait le premier des gros titres, résistait le mieux à l'euphorie ambiante. Comme le remarquait son rédacteur principal : « Les porte-parole du gouvernement affirment qu'aucune identification du cadavre de Nordbrandt n'a été effectuée. Les spécialistes scientifiques déclarent qu'il ne sera peut-être jamais possible de déterminer si les restes aux mains de la Police nationale sont ceux de la tristement célèbre terroriste. Quoi qu'il en soit, il semble qu'on ait d'assez bonnes raisons de croire qu'elle a été tuée. »

Ce qui serait bien ma chance, songea-t-il, amer. Deux jours. Seulement deux jours! Si j'étais arrivé ici deux jours plus tôt, elle aurait été trop occupée à me rencontrer pour faire sauter comme ça son cul de malade mentale!

Toute sa formidable maîtrise de soi lui était nécessaire pour garder l'air serein tandis qu'il sirotait sa bière, comme s'il n'avait eu aucun souci. Surtout lorsqu'il songeait à tout le travail qu'il avait accompli, à toute sa préparation. Pour rien. Tout était gâché parce que cette salope sanguinaire n'avait pu s'empêcher de jouer au petit soldat sur le champ de bataille.

Prenant une profonde inspiration, il s'ordonna de rompre la boucle obsédante de ses réflexions. Il ne faisait qu'attiser sa colère en ruminant sur le temps et les efforts gaspillés, et c'était inutile. Par ailleurs, c'était mauvais pour le commerce.

À cette pensée, il renifla avec un amusement désabusé. C'était toutefois la vérité. Il but une longue gorgée de bière et se détendit pour réfléchir.

Il l'avait sous-estimée. Il avait senti sa tendance à la violence, reconnu en elle un outil potentiellement meurtrier, mais il n'avait jamais imaginé qu'elle se révélerait brutale à ce point. Le premier attentat, contre le parlement planétaire, avait été spectaculaire — d'ailleurs, en arrivant ici, il avait été surpris d'apprendre qu'elle était parvenue à mener à bien une telle opération. Toutefois, la série subséquente d'assassinats et d'attentats à la bombe sur des cibles vulnérables de l'infrastructure kornatienne avait été encore plus surprenante. Soit il avait notablement sous-estimé l'organisation de Nordbrandt, soit les forces de sécurité de Kornati étaient encore plus ineptes qu'il ne l'avait cru possible.

Du calme, Damien. Elle avait sûrement réussi à mettre sur pied une organisation plus étendue que tu ne le pensais, en effet. Mais peut-être pas non plus. Tu n'as pas eu assez l'occasion d'analyser les opérations qu'elle a exécutées avec succès pour estimer de manière significative ce dont elle a eu besoin. Tu réagis juste à ces foutus articles de journaux, et tu sais qu'ils ont rapporté les événements de manière un peu hystérique. Cette planète n'a pas une grande tradition de violence en politique. L'émergence d'un groupe terroriste a visiblement pris les habitants par surprise, et ça suffit sans doute à expliquer comment on a réussi à faire sauter le Nemanja ! Bien sûr, les journaux estiment qu'il a fallu pour cela une organisation monumentale. Tout comme le gouvernement affirme inévitablement que les poseurs de bombes ne sont qu'une poignée de malades mentaux marginaux.

La vérité était que ce qui évoquait, aux yeux des médias locaux, un programme d'attaque préparé et orchestré avec soin n'était peut-être rien de tel. Plus de la moitié des attentats visaient des cibles telles que les stations de transport en commun et les lignes électriques — aussi visibles que difficiles à protéger, même par les forces de sécurité les mieux entraînées et les plus expérimentées. La plupart de ces opérations pouvaient très bien ne relever que de l'opportunisme. L'énorme incendie déclenché par une bombe posée dans les conteneurs pétrochimiques de la cinquième plus grande raffinerie de Kornati avait requis plus de préparation et affronté une opposition plus significative de la part des forces de sécurité publiques et privées, mais la plupart des autres assauts menés contre des cibles industrielles visaient des usines plus petites ou bien des bureaux de banques et de sociétés d'investissement. Des frappes spectaculaires sur des cibles assez mal défendues, qui avaient généré dans le public la perception d'un tsunami terroriste.

Non, elle ne s'est pas attaquée à tant de cibles « difficiles » que ça. C'est seulement l'impression que ça donne. Et, bien sûr, c'est le but de toute campagne terroriste. Elle et ses partisans ne pouvaient en aucun cas vaincre le gouvernement planétaire dans une lutte ouverte. Mais si elle était parvenue à convaincre l'opinion publique que le gouvernement ne pouvait pas non plus l'écraser, ni l'empêcher de détruire toute cible de son choix...

Sauf qu'on pouvait justement commencer à se demander si le gouvernement ne venait pas d'y parvenir.

Il soupira, acheva sa bière, jeta deux pièces de monnaie locale sur la table et se leva, calant le journal replié sous son bras — non qu'il eût envie de le garder mais le laisser aurait pu piquer la curiosité de quelqu'un ayant remarqué avec quelle attention il le parcourait un peu plus tôt. Ça aurait sans doute été sans conséquence, mais ce genre de considération professionnelle était programmée en lui à un niveau quasi instinctif.

Arrivé sur le trottoir, il se mit en marche vers la station de métro la plus proche.

La journée était chaude, ensoleillée, agréable, comme conçue délibérément pour moquer ses sinistres pensées. Il se trouvait à mi-chemin de l'escalier du métro quand on s'approcha de lui par-derrière. Son instinct le prévint au dernier moment, mais il n'eut que le temps de sursauter avant qu'un objet dur n'entre en contact avec le bas de ses reins.

« Continue à marcher... Brandon », dit très doucement une voix non loin de son oreille gauche.

Dans toutes les mauvaises holodramatiques qu'Harahap avait jamais vues, l'agent de renseignement au regard d'acier et à la mâchoire carrée aurait lancé un coup de coude en arrière, touchant sans faute son assaillant au plexus solaire, le désarmant et le mettant hors de combat d'un seul geste. Il aurait ensuite marqué un temps d'arrêt pour lisser sa veste avant de se tourner vers son adversaire haletant et grimaçant, de récupérer l'arme lâchée par ce dernier, et de lancer quelque bon mot que le sous-fifre vaincu pourrait répéter à ses supérieurs.

La vie, toutefois, était la vie : compte tenu de la difficulté qu'il y avait à survivre avec la colonne vertébrale sectionnée, Damien Harahap continua de marcher.

Son esprit fonctionnait à toute vitesse tandis qu'il franchissait l'entrée du métro. Sa première pensée fut qu'à la suite du décès de Nordbrandt l'organisation avait été assez démantelée pour que sa couverture eût été dévoilée à la Police nationale kornatienne. Une hypothèse qui ne résista toutefois pas à la réflexion. Si les dos gris avaient connu son identité, on l'aurait contacté de manière tout à fait différente. Il était certaines règles que les planètes des Marges prenaient grand soin de ne pas violer, l'une d'entre elles étant qu'on n'arrêtait ni ne jugeait un agent secret de la gendarmerie — et on songeait encore moins à l'emprisonner. Nul gouvernement des Marges ne pourrait supporter les représailles qu'infligerait la Sécurité aux frontières à quiconque lui causerait un tel embarras. En outre, si la police avait voulu l'arrêter, que ne l'avait-elle fait directement? Le type qui se trouvait derrière lui l'avait surpris avec une aisance vexante. Il n'y avait aucune raison d'estimer que des policiers n'auraient pas pu en faire autant. Et, en outre, ce type avait eu largement l'occasion de lui annoncer qu'il était en état d'arrestation.

Voilà qui, autant qu'Harahap pût le concevoir, ne laissait que deux possibilités. La première, et la plus effrayante, était que la PNK avait décidé de ne pas l'arrêter du tout. Peut-être savait-on très exactement qui il était et pensait-on qu'il avait davantage participé à l'organisation et à l'équipement de l'ALK que ce n'était le cas avant l'attentat du Nemanja. Si oui, on avait pu décider d'envoyer un message à ses supérieurs — à tout le moins, à lui-même — en le faisant tout bêtement disparaître. Cette petite promenade de santé s'achèverait alors dans une ruelle, par une aiguille de pulseur dans le cerveau. Ou, plus probablement, par un égorgement et un vol de portefeuille : il deviendrait alors la malheureuse victime d'un vol crapuleux, et sa mort ne devrait rien au gouvernement kornatien dont il avait aidé à assassiner les parlementaires. Si cela se terminait ainsi, la DSF laisserait sans doute couler. Après tout, on ne pouvait faire une omelette sans casser un œuf de temps en temps. Il y avait beaucoup d'autres agents susceptibles de prendre sa place, et Kornati aurait en outre respecté les règles, évitant de mettre la Sécurité aux frontières dans une situation gênante par rapport à la presse solarienne.

Si cette idée le conduisait à respirer plus vite et plus fort, il ne pensait pas vraiment que ce fût la bonne. Dans quelle mesure cette conviction naissait d'un souhait désespéré était une question qu'il n'avait aucune envie de se poser.

La deuxième possibilité et, il l'espérait, la plus probable, était que l'organisation de Nordbrandt ne fût pas totalement détruite et qu'un des terroristes survivants l'eût reconnu lorsqu'il était arrivé au point de rencontre convenu. La personne en question était sans doute prête à enfiler le manteau de la défunte et à continuer la lutte, auquel cas elle désirait sûrement plus que jamais le soutien du Brandon. Ou encore, il avait été reconnu par un survivant qui ne désirait que fuir la planète et estimait que le Brandon représentait sa meilleure chance d'obtenir un billet.

Des possibilités susceptibles d'expliquer cet enlèvement, seul l'espoir d'avoir affaire à un partisan de Nordbrandt, quelles qu'en fussent les intentions précises, lui offrait une véritable chance de continuer à respirer, aussi décida-t-il d'en faire son hypothèse de travail.

Ils parcoururent huit ou neuf blocs de plus avant que l'homme qui le suivait n'ouvrît à nouveau la bouche.

« Au milieu du prochain bloc. Numéro 721. Sur ta droite. Monte les marches, passe la porte d'entrée et avance jusqu'au bout du couloir. »

Harahap s'autorisa un petit hochement de tête et se mit à guetter les numéros des immeubles.

Le bloc suivant consistait en grands bâtiments anciens. Sur la Terre de l'ère pré spatiale, on les eût appelés HLM. Sur Kornati, ils étaient dénommés « soleils uniques », car si serrés les uns contre les autres qu'un seul de leurs murs abritait des fenêtres laissant entrer le soleil. Ces soleils uniques-là étaient un peu plus délabrés que certains mais bien moins que beaucoup d'autres. Les ouvriers qui habitaient ce quartier industriel gagnaient assez d'argent pour aspirer à une qualité de vie un peu supérieure à la moyenne.

Quand ils atteignirent le numéro 721, Harahap tourna à droite et monta les marches comme s'il avait su dès le départ devoir se rendre là. La porte d'entrée avait été repeinte assez récemment, en un vert sombre profond qui semblait déplacé dans ce triste décor urbain. Nullement verrouillée — les portes l'étaient rarement dans ce quartier de la ville, où les locataires pouvaient compter sur leurs voisins pour briser les genoux de quiconque aurait la stupidité d'essayer de cambrioler un des leurs —, elle s'ouvrit à la première poussée.

Le Solarien s'avança dans le couloir où l'accueillirent des odeurs mêlées de cuisine, de léger renfermé et de promiscuité. La porte située au bout du couloir pivota à son approche. Il la franchit pour se retrouver face à une femme de taille moyenne, au teint mat, aux yeux et aux cheveux noirs.

« Je soupçonnais les rumeurs de votre regrettable élimination d'être exagérées, mademoiselle Nordbrandt », dit-il calmement.

« J'ai donc décidé de leur laisser croire qu'ils m'avaient eue, au moins pendant une ou deux semaines », acheva une demi-heure plus tard Agnès Nordbrandt.

Harahap et elle étaient assis de part et d'autre d'une petite table, dans la minuscule cuisine d'un appartement du soleil unique. Une marmite de soupe ou de ragoût frémissait sur la cuisinière à l'ancienne qui se trouvait derrière la jeune femme. Le Solarien, les mains serrées avec douceur sur une tasse d'un thé étonnamment bon, observait le visage de sa compagne –plus maigre que lors de leur dernière rencontre, plus dur. Il y avait dans ces yeux sombres un éclat plus vif, plus farouche. Le fanatisme latent dont il avait senti la présence dès l'abord s'était amplifié. Il avait déjà observé ce phénomène dans le cadre de son travail. Certains individus abritaient un instinct prédateur, parfois sans même le soupçonner. Ils se découvraient le goût du sang et appréciaient réellement ce qu'on désignait par l'euphémisme de « sale boulot ». Agnès Nordbrandt, semblait-il, appartenait à cette catégorie.

« Ils ont descendu de bons éléments », cela dit, continua-t-elle d'une voix dure. Elle s'interrompit et se contraignit à se détendre. « L'annonce de ma mort doit être démoralisante pour certaines de nos cellules, mais je m'attends à ce que le coup porté à la crédibilité du gouvernement, quand il s'avérera que je ne suis pas morte du tout, compense largement les dommages causés dans l'intervalle.

Je vois. » Harahap but une gorgée de thé puis reposa sa tasse et eut un infime sourire. « D'un autre côté, pas un seul des articles de journaux que j'ai lus n'affirme qu'on vous dit morte officiellement. C'est pure spéculation de la part des médias, alors que les porte-parole du gouvernement insistent au contraire sur le fait qu'il n'y a aucune preuve.

Je sais. » Le sourire de Nordbrandt était d'une indéniable cruauté. « Voilà pourquoi cette idée me séduit tant. Ils pourront bien répéter tant qu'ils voudront n'avoir jamais prétendu que j'étais morte, personne ne s'en souviendra, surtout si je commence tous les communiqués annonçant ma survie par "Malgré les efforts terrifiés de l'élite gouvernante corrompue pour faire croire qu'elle avait réduit au silence ma voix contestataire..."

Je vois », répéta-t-il. Elle avait raison, manifestant ainsi une maîtrise plus raffinée de la propagande et de la guerre psychologique qu'il n'en avait attendu d'elle. Ce qui, se reprocha-t-il, avait été stupide. Nordbrandt était après tout une politicienne avisée avant que le référendum sur l'annexion ne détruisît sa circonscription. Bien sûr, elle restait fondamentalement aliénée, mais c'était une aliénée dotée de bons instincts tactiques, aussi faible que dût se révéler en fin de compte sa conception des réalités stratégiques.

Combien de temps comptez-vous retarder vos opérations ?

Vous avez remarqué, hein ? » Elle semblait satisfaite de sa perspicacité. « Je pense que deux semaines, peut-être trois, sans procéder à plus que de rares opérations largement dispersées – de celles que pourraient organiser des cellules coupées de leur autorité centrale –, devraient suffire à convaincre les experts de la presse que je suis morte. Cela devrait aussi encourager Rajkovic et Basaricek à le croire aussi, qu'ils veuillent bien l'admettre ou non, ne serait-ce qu'en eux-mêmes. En tout cas, ça devrait amener les dos gris et les services du général Suka à se détendre, à baisser un peu leur garde. Voilà qui rendra encore plus efficace la vague d'attentats que je prépare pour ponctuer l'annonce de ma bonne santé.

Vous pouvez vous permettre de relâcher si longtemps la pression ?

Deux semaines, sûrement. Trois ? » Elle haussa les épaules. « Ce sera peut-être un peu plus problématique. Pas tant ici, sur Kornati, que sur Lin. Je ne veux pas que l'Assemblée constituante s'endorme dans l'idée qu'elle n'affronte plus aucune opposition.

Je vois ce que vous voulez dire, fit le Solarien. D'un autre côté, j'arrive de Montana. Vous avez entendu parler de Westman et des attentats de son Mouvement pour l'indépendance contre les locaux de Rembrandt ?

Non. La dernière fois que j'ai entendu parler de lui, il jouait encore à déshabiller les gens.

Le mépris évident de Nordbrandt pour l'opération initiale de Westman prouvait que, quelles que fussent ses propres forces en la matière, sa compréhension des promesses offertes par la guerre psychologique était en fait presque aussi limitée qu'il l'avait cru au départ. Ou peut-être était-il plus juste de dire qu'elle avait des œillères. Elle aimait trop la brutalité de sa tactique préférée pour envisager les avantages d'une autre approche.

« Ma foi, ça, c'était peut-être un peu ridicule, oui, concéda Harahap pour flatter ses préjugés. Mais il a décidé depuis de recourir à des méthodes plus... fermes. »

Il entreprit de raconter l'attentat survenu au quartier général de l'UCR, sur Montana. Lorsqu'il eut terminé, sa compagne riait, en proie à une admiration non feinte. Bien entendu, il avait choisi de ne pas insister sur les infinies précautions prises par Westman pour ne pas faire de victimes.

« J'adore ça! annonça-t-elle. Et, pour être franche, je n'aurais jamais cru que Westman aurait un cran pareil. je l'avais toujours pris pour un crétin d'aristocrate inutile – comme Tonkovic et ses potes de Kornati. »

Il apparut à Harahap, et ce n'était pas la première fois, que les citoyens de l'amas de Talbot, dont un nombre étonnant de ,,ceux qui auraient dû s'y intéresser, étaient peu au fait de la société des mondes voisins. Westman passait pour un aristocrate sur Montana, certes, mais on ne pouvait pas l'imaginer dans la peau de, mettons, un oligarque de La Nouvelle-Toscane. Cette seule perspective aurait fait mourir de rire les Montaniens, quels que fussent leurs défauts par ailleurs.

« Il semblait bel et bien prendre les choses avec légèreté, au début, dit-il, mais il est depuis devenu plus sérieux. Et il a décidé de s'inscrire à notre Comité central de libération. C'est le nom que nous avons finalement décidé de nous donner. Ça sonne bien, non ? demanda-t-il avec un sourire.

Vraiment ? renvoya Nordbrandt, les yeux étrécis, ignorant la question humoristique.

Vraiment, oui, répondit-il plus sérieusement. Et c'est pourquoi je soupçonne que, même si vous décidez d'attendre trois semaines avant d'annoncer que vous êtes en vie, quelqu'un vous aidera à maintenir la pression. Nous lui fournirons des armes modernes et tout le soutien nécessaire. Comme j'en évoquais la possibilité lors de ma dernière visite, il semble que nous soyons entrés en possession de dividendes inattendus provenant de l'UCR de Van Dort, tandis que nos contacts se procuraient des armes, des appareils optiques nocturnes, du matériel de communication et des explosifs de qualité militaire. Puis-je supposer que vous apprécieriez d'en récupérer une partie ?

Et comment ! lâcha-t-elle avec la ferveur de quelqu'un qui, depuis leur dernière conversation, avait mené des opérations du mauvais côté de la balance de l'équipement. Dans combien de temps pourrions-nous en disposer ?

C'est en transit, dit Harahap, observant l'étincelle qui naissait dans les yeux de son interlocutrice. Malheureusement, il faudra encore environ soixante jours T pour que ça arrive ici. Les cargos ne sont pas des monstres de vitesse, et nos livreurs doivent avoir l'air assez ordinaires pour passer sous le radar des autorités. » Comme elle paraissait déçue de devoir attendre si longtemps pour mettre la main sur ses nouveaux jouets inattendus, il eut un sourire un coin. « Par ailleurs, continua-t-il, j'imagine que vous tirerez profit de ce délai. Après tout, il va nous falloir déterminer à quel endroit débarquer – et dissimuler – sur cette planète environ mille tonnes d'armes, de munitions et d'explosifs.

Mille ? » Les yeux de Nordbrandt étincelaient littéralement. Le Solarien hocha la tête.

Au moins, dit-il d'une voix douce. Peut-être deux fois plus. C'est la quantité minimum qu'on m'a promise quand je me suis mis en route. On était encore en train de réunir le matériel, toutefois, et le chiffre a fort bien pu augmenter depuis. Est-ce que vous serez capable de prendre en charge et de cacher une telle livraison ?

Oh, oui, assura-t-elle tranquillement. Je pense que vous pouvez y compter. »

« Poste de contrôle de Célébrant, ici le HMS Hexapuma. Demande la permission de prendre une orbite de garage. »

Le capitaine Nagchaudhuri resta patiemment assis devant son panneau de communication après avoir transmis la requête de Terekhov. À l'image des autres systèmes de l'amas, Célébrant ne disposait pas de com supraluminique, et le vaisseau manticorien venait de franchir l'hyperlimite de l'étoile G4, située à 20,24 minutes-lumière. La seule planète habitable du système stellaire, laquelle portait aussi le nom de Célébrant, se trouvait tout juste entre sa primaire et le vaisseau, avec un rayon orbital à peine inférieur à onze minutes-lumière. On devrait donc attendre au moins dix- huit minutes à bord de l' Hexapuma pour espérer obtenir une réponse.

Voilà qui convenait tout à fait à Terekhov. À pareille distance, même les capteurs en activité dans l'amas devaient avoir repéré l'empreinte hyper et les bandes gravifiques du vaisseau, si bien qu'on savait que quelqu'un arrivait. La plus élémentaire courtoisie commandait donc à ce quelqu'un de faire savoir le plus vite possible qui il était.

Le commandant vit, sur son répétiteur de manœuvre, la perle verte de son vaisseau se rapprocher à bonne allure de la planète de destination. À sa propre surprise, il se rendit compte qu'il était... satisfait. Son équipage et lui avaient fait du bon travail sur Nuncio. Ce n'était sans doute pas aussi dramatique et glorieux que d'affronter toute la flotte de la République de Havre, mais c'était du bon travail, du travail utile. Qui aurait, avec le temps, des conséquences positives profondes sur l'avenir du Royaume stellaire.

Et puis soyons francs : même si nous servions dans la Huitième Force, nous passerions l'essentiel de notre temps sur une orbite de garage, à attendre une attaque de l'ennemi ou à en préparer une de notre cru. C'est cela, servir dans la Flotte : quatre-vingt-dix-neuf pour cent d'ennui et un pour cent de terreur. je suppose que ça s'applique ici aussi, mais, à tout le moins, nous pouvons consacrer une partie de ces quatre-vingt-dix-neuf pour cent à des tâches utiles telles que des repérages pour mettre à jour nos cartes. Par ailleurs, ces gens-là ont bien plus besoin de nous que le Royaume stellaire n'a besoin d'un croiseur lourd de plus dans la Huitième ou la Première Force. Le moindre de nos actes ajoute une pierre à l'opinion selon laquelle la protection et les libertés du Royaume stellaire sont authentiquement significatives.

C'était étrange. Il savait avoir tiré une satisfaction sauvage de la destruction de l'Anhur et de l'autre bâtiment havrien. Mais quand avait-il donc cessé de remplir sa mission parce qu'il fallait bien que quelqu'un s'y colle pour devenir vraiment satisfait d'être celui-là ?

Il l'ignorait. Tandis qu'il contemplait l'icône bleu et blanc qui représentait un monde habité du nom de Célébrant, il se découvrit toutefois impatient d'apprendre quelles taches nouvelles routinières, ennuyeuses, absolument vitales et essentielles les y attendaient.