CHAPITRE TRENTE

« Contrôle du trafic de Pontifex, ici l'Hexapuma. Permission de quitter l'orbite de garage planétaire.

Ici le commodore Karlberg, Hexapuma, répondit une voix inattendue, plutôt que celle du contrôleur de service, à la question de routine du capitaine Nagchaudhuri. Vous avez la permission de quitter votre orbite, avec nos plus profonds remerciements. Nous n'oublierons pas ce que vous avez fait pour nous. Bonne chance et bonne chasse. »

Nagchaudhuri jeta un coup d'œil au commandant de l'Hexapuma, qui occupait son fauteuil au centre de la passerelle. Terekhov lui rendit son regard puis appuya sur un bouton inclus dans l'accoudoir du siège.

Ravi d'avoir pu vous aider, commodore, dit-il. J'espère que vous n'aurez pas d'autres visiteurs déplaisants, mais, si quoi que ce soit de cet acabit se présente, vous devriez voir arriver un autre vaisseau de Sa Majesté dans les prochaines semaines. En attendant, je vous remercie de vos bons vœux.

Vous les méritez, commandant. Oh, et nous garderons un œil vigilant sur vos prisonniers jusqu'à ce que la baronne de Méduse décide de ce qu'elle veut en faire exactement.

Merci, monsieur, je n'en avais jamais douté. Terekhov, terminé.

C'est le moins que nous puissions faire, commandant. Karlberg, terminé. »

Terekhov adressa un signe de tête à Nagchaudhuri, qui coupa la communication, puis il fit pivoter son fauteuil vers le capitaine de corvette Wright.

« Très bien, capitaine, nous avons l'autorisation, il ne nous reste donc qu'à filer tranquillement.

À vos ordres commandant. » L'astrogateur, souriant, s'adressa au major Clary. « Timonier, exécutez la manœuvre de départ de l'orbite.

À vos ordres. Départ de l'orbite en cours », répondit Clary.

L'Hexapuma leva le nez et s'élança sous une accélération de cent gravités.

Maintenez l'accélération actuelle jusqu'au point Alpha, puis passez à zéro-zéro-trois par deux-sept-neuf à cinq-zéro-zéro gravités, ordonna Wright.

Maintenir l'accélération actuelle jusqu'au point Alpha puis passer à zéro-zéro-trois par deux-sept-neuf à cinq-zéro-zéro gravités, à vos ordres », répliqua Clary. Terekhov bascula son fauteuil en arrière, profondément satisfait, tandis que le vaisseau s'écartait lentement de la circulation spatiale au voisinage de Pontifex. Soixante-quinze années-lumière jusqu'à Célébrant, songea-t-il. Dix jours et demi pour le reste de l'univers, un peu plus de sept selon les horloges internes de l'Hexapuma. Le repos que fournirait le voyage serait bienvenu pour tout l'équipage.

Les douze jours passés en Nuncio avaient été aussi productifs que frénétiques. Deux bâtiments pirates naguère havriens détruits ou capturés, l'Aube émeraude repris (il faudrait toutefois au cargo les services prolongés d'un vaisseau de maintenance bien équipé avant qu'il ne pût repartir) et la mise à jour méticuleuse des données astrographiques du système. Le gouvernement et les citoyens du président Adolfsson avaient exprimé clairement leur appréciation enthousiaste des efforts déployés par l'Hexapuma en leur faveur, si bien que le vaisseau et son équipage emportaient la certitude que ce système-là, au moins, approuvait sans réserve son inclusion dans le Royaume stellaire.

Et la récompense pour la reprise de l'Aube émeraude ne déprime pas non plus nos gars, sans parler des primes posées sur la tête des « pirates » que nous avons tués ou capturés.

Mais le plus important de tout, selon Terekhov, c'était que l'équipage de l'Hexapuma n'était plus pour lui une quantité inconnue. Et ce même équipage n'entretenait à l'évidence plus la moindre réserve, s'il en avait jamais eu, quant à la compétence de son capitaine. C'était là un acquis précieux, se dit-il.

Oui, extrêmement précieux.

En approche du point Alpha, annonça le major Clary.

Parfait, timonier », répondit-il en souriant.

« Par là ! »

Le capitaine Barto Jezic, de la Police nationale kornatienne, releva les yeux, irrité, quand l'avertissement murmuré d'une voix dure lui parvint par la com.

Ici chef d'équipe ! lâcha-t-il sèchement dans son micro. Qui diable a dit ça et où diable êtes-vous ? À vous. »

Il y eut un instant d'intense silence. Tous les subordonnés de Jezic reconnaissaient ces inflexions, célèbres dans l'ensemble des services de la PNK. À moins d'avoir beaucoup de chance, quelqu'un n'allait pas tarder à se voir forer un deuxième orifice anal.

« Euh... excusez-moi, chef d'équipe, reprit au bout d'un moment l'objet malheureux de sa colère. Ici Bleu Trois. Deuxième étage de l'Administration principale. J'aperçois du mouvement sur l'avenue Macek, côté sud. Cinq – non, correction, sept sources de chaleur humaines. À vous.

C'est mieux, Bleu Trois », gronda Jezic, amadoué par la prompte clarification de son interlocuteur. Et aussi par le fait que les informations qu'ils avaient découvertes semblaient finalement exactes.

À toutes les unités, continua-t-il. Ici chef d'équipe. Tenez-vous prêts à l'exécution. Et rappelez-vous qu'il nous faut des prisonniers, cette fois-ci, pas seulement des cadavres, bordel ! Chef d'équipe, terminé !

Le capitaine s'écarta de sa position, à cinquante mètres de son poste de commande officiel, et fit glisser sa visière devant ses yeux. Il eût joyeusement échangé deux doigts de la main gauche contre du matériel vraiment moderne mais il lui fallait faire avec ce qu'il avait. À tout le moins, le casque possédait-il des capacités d'acquisition de la lumière et des infrarouges correctes, si bien qu'il ne serait pas obligé d'avoir recours aux capteurs actifs pour balayer lui-même l'avenue Macek.

Ils étaient là ! Sentant une décharge d'adrénaline le traverser, il se contraignit à inspirer profondément – abasourdi de se rendre compte que ses mains tremblaient, serrées autour de son fusil, non de peur mais d'impatience... et de fureur. Il n'aimait pas cela. Le commandant des forces d'intervention de la PNK était censé se conduire en professionnel, mais les trente derniers jours de la meurtrière campagne d'Agnès Nordbrandt avaient davantage érodé ce professionnalisme qu'il ne voulait bien l'admettre.

Il attendit l'espace de quelques battements de cœur, le temps de se sentir à même de garder une voix égale, dépourvue de la haine brûlante qu'il éprouvait, puis il brancha de nouveau son système de com.

Bleu Un, ici chef d'équipe.

Bleu Un, parlez ! renvoya dans ses écouteurs la voix du lieutenant Aranka Budak.

Ils se dirigent vers votre position dans le parking, Bleu Un. Vous êtes autorisé à les capturer dès que les sept adversaires identifiés auront franchi le périmètre de votre zone d'engagement. Application des règles de combat Bravo. Répétez.

Bleu Un est autorisé à faire sept – je répète sept –adversaires prisonniers dès qu'ils auront franchi le périmètre de zone. Les règles de combat Bravo s'appliquent. Bleu Un, terminé. »

Jezic eut un grognement satisfait. Il ne savait pas comment les services de renseignement avaient percé à jour cette opération de l'ALK. Il avait cependant des soupçons, lesquels incluaient le viol probable du droit d'un citoyen à ne pas s'incriminer soi-même. Il ne faisait aucun doute que les tribunaux auraient un jour de sévères reproches à formuler en la matière, et le capitaine ne leur en voudrait pas. Il n'était guère satisfait que ses propres services aient recours à ces techniques d'interrogatoire-là. Parfois, néanmoins, il était tout bonnement nécessaire d'obtenir un renseignement – pour sauver des vies innocentes – et il ne verserait aucune larme sur des terroristes meurtriers. Toutefois, quand une force de police quelconque franchissait cette frontière, il ne fallait pas bien longtemps pour que des gens qui n'étaient pas terroristes se retrouvent soumis aux mêmes sévices. Pis que tout, chaque fois que cela se produisait, il devenait plus facile de justifier les suivantes, pour des raisons de moins en moins vitales. Or un nombre suffisant de pareilles occasions changerait les accusations de Nordbrandt en détestables vérités.

Mais, de quelque manière qu'eût été obtenue l'information, il était bien content d'en disposer et il l'avait étudiée aussi attentivement qu'il en avait eu le temps. Si seulement leur... informateur ne s'était pas trompé non plus en ce qui concernait la personne qui dirigeait l'attentat !

Il chassa cette pensée — encore — et regarda la situation se mettre en place. Il avait bien espéré que ces salopards arriveraient par l'avenue Macek. Raison pour laquelle il avait posté Aranka sur ce flanc-là. L'escouade des armes spéciales du lieutenant Budak était la meilleure dont il disposait — à son avis la meilleure de toute la Police nationale. S'il ne pouvait pas se trouver sur le flanc lui-même, il n'était personne dans tout Kornati qu'il eût préféré voir à sa place.

Juras Divkovic se glissait à travers les ombres pluvieuses, aussi silencieux que la brise nocturne.

Contrairement à certaines des premières recrues d'Agnès Nordbrandt, Divkovic n'avait jamais douté qu'il dût y avoir du sang dans les rues avant que tout ne fût terminé. Le système était tellement pourri, gangrené par la corruption, le détournement d'argent, les politiciens malhonnêtes et arrivistes, tous contrôlés par l'argent sale d'individus tels que la. traîtresse Tonkovic, qu'il ne pouvait en aller autrement. Certains des partisans initiaux de l'ALK ne partageaient pas cette redoutable conscience. Ils avaient eu la bouche pleine de « peuple en armes » et de « lutte armée » mais sans y croire réellement. C'étaient des théoriciens, des dilettantes efféminés — des poseurs stupides issus de la classe supérieure et peu désireux de se mettre du sang sur les mains. Ou de risquer leur précieuse carcasse.

Que Nordbrandt eût insisté dès le départ pour une organisation cellulaire était une bonne chose. Sans cela, il en était sûr, les timorés et les « activistes » par beau temps auraient vendu toute la direction de l'ALK aux collaborateurs dirigeant Kornati, juste pour sauver leur peau. Ils ne pouvaient en revanche trahir des gens qu'ils ne connaissaient pas, et Nordbrandt avait eu l'intelligence de créer deux organisations séparées. L'une composée des grandes gueules à testicules de moustiques timides, sur laquelle on pouvait compter pour les contributions financières, l'activisme politique, l'agitation et les manifestations, mais pas pour le véritable travail. Et une seconde, formée de gens tels que Divkovic, sachant depuis le départ ce qui devait être fait et ayant prouvé qu'ils étaient prêts à le faire. Ceux qui avaient entrepris de bâtir l'infrastructure dont avait besoin l'ALK des années avant qu'eût sonné l'heure du conflit ouvert.

La plupart des membres de la première organisation s'étaient enfouis, se cachant des deux camps, ou changés en informateurs enthousiastes, en une tentative désespérée pour se dissocier de la campagne armée de l'ALK. Certains avaient réussi mais aucun ne représentait une grosse perte. En fait, leur disparition satisfaisait Divkovic. Aucun ne savait rien de vraiment utile sur son côté de l'organisation, si bien que ces informateurs égoïstes ne pouvaient guère entraver les opérations, et leur départ les dégageait de son chemin, réduisant la menace de risques futurs... et laissant la direction du mouvement entre les mains fermes de gens tels que lui. À présent que Nordbrandt n'avait plus besoin de plaire à ces timorés, le mouvement retroussait ses manches et s'attaquait pour de bon à la tâche de chasser ces maudits Manties et de restructurer Kornati.

Levant la main gauche, il ordonna la halte à son groupe d'assaut et mit un genou en terre derrière une poubelle. À l'aide de ses jumelles, il observa les locaux du ministère du Trésor, de l'autre côté du large boulevard, à quinze blocs du Nemanja Building. Ce serait leur frappe située le plus au cœur de Karlovac depuis l'attaque contre le parlement, et Divkovic était déterminé à ce qu'elle soit couronnée de succès. L'obscurité et la bruine étaient de son côté, tout comme l'heure tardive, mais rien de tout cela ne favorisait la visibilité, aussi perdit-il un instant à regretter que ses partisans ne disposent pas de matériel aussi efficace que celui que Tonkovic et ses sous-fifres fournissaient à leur soi-disant « police ».

Malheureusement, ce n'était pas le cas, même s'ils avaient au moins réussi à mettre la main sur quelques armes modernes. Divkovic lui-même portait un pulseur « libéré » de l'arsenal de la police de Rendulic lors d'un des premiers attentats. De telles armes dépassaient les moyens de la plupart des civils — seul quelqu'un possédant les ressources du gouvernement pouvait se les offrir — si bien que la plupart de ses compagnons étaient encore équipés d'armes à propulsion chimique. Comme pour l'essentiel de leur matériel, ils devaient s'accommoder de ce qu'ils trouvaient et, malgré leur ardeur révolutionnaire, cela constituait une grave faiblesse. Toutefois, ses vieilles jumelles optiques lui suffirent à obtenir une image nette de la fenêtre éclairée au cinquième étage du principal bâtiment administratif. Il distinguait peu de détails mais, en dépit de l'heure, la salle de conférence était brillamment éclairée.

C'était leur œuvre, songea-t-il avec un plaisir vengeur. Les remous provoqués par leurs frappes dans l'économie corrompue et la structure politique de Kornati affolaient les porcs qui bâfraient dans l'auge publique. La ministre du Trésor Grabovac avait convoqué ses subordonnés pour une réunion d'urgence, dans le cadre de ses efforts désespérés pour remettre à flot le château de cartes branlant de l'ordre établi. Il était fort approprié qu'ils se rencontrent ainsi sous couvert de la nuit, tels des asticots grouillant dans le ventre d'une carcasse en putréfaction... et que Grabovac et les pantins qui lui léchaient les bottes aient décidé de se fier à l'heure tardive et secrète de leur réunion, plutôt que de battre le rappel de leurs forces de sécurité nocturnes normales.

Songer aux forces de sécurité poussa Divkovic à examiner de nouveau les alentours à travers ses jumelles, lentement. Ce complexe était d'ordinaire un noyau de gestion secondaire, voire tertiaire. Ses trois bâtiments et son parking central constituaient une enclave du gouvernement isolée dans l'un des quartiers les plus pauvres de la capitale, quoique proche du centre, et servaient surtout à l'archivage de routine et aux travaux d'écritures. C'était une des raisons pour lesquelles il avait été choisi ce soir-là : nul ne croyait les terroristes capables de soupçonner qu'il se passerait quoi que ce fût d'important dans un local aussi dénué d'intérêt et mal protégé.

D'après les renseignements obtenus, la seule sécurité présente sur ce site était interne : de simples vigiles — bien qu'on leur eût distribué armes et munitions depuis que l'ALK avait entamé ses opérations. La plupart, trop vieux et en mauvaise forme, auraient déjà dû être à la retraite et feraient figure de moutons devant ses loups motivés, bien entraînés. Qu'il n'en vît pas un seul patrouiller sur le périmètre externe du complexe, pluie ou non, en disait long sur leur préparation, songea-t-il avec un amusement sinistre.

L'équipe de sécurité personnelle de Grabovac constituerait une opposition plus sérieuse mais, de ce qu'il en savait, elle n'était formée que de trois hommes qui se trouveraient dans la salle de conférence elle-même ou bien juste à l'entrée.

Divkovic reporta une dernière fois son attention sur la fenêtre de la salle en question et distingua derrière une ombre mouvante un peu floue — quelqu'un qui se déplaçait à l'intérieur, comme pour bien faire la preuve que les lieux étaient occupés. Inspirant profondément, satisfait, il baissa les jumelles, les rangea dans leur étui avec des gestes décidés, puis se tourna vers son second, qu'il connaissait sous le seul nom de « Tyrannicide ».

« Bon, souffla-t-il en un murmure rauque, à peine plus fort que le bruit du vent. Ils sont dans la salle, exactement comme prévu. Allons-y.

Tyrannicide hocha la tête. Il se leva, son pulseur – libéré lors de la même opération que celui de Divkovic – entre les mains, et fit signe aux deux autres hommes de sa section. Tous trois commencèrent aussitôt à traverser l'avenue en direction de l'escalier d'incendie que Divkovic avait sélectionné comme point d'entrée secondaire, flottant tels de vagues esprits à travers l'ambiguïté brumeuse de la nuit. L'éclairage public de Karlovac n'avait jamais été très efficace; en de pareilles nuits, la visibilité qu'il fournissait était à peine plus qu'anecdotique.

Ce qui était une bonne chose, songea Divkovic en les regardant partir. Il se détourna et guida sa propre section de quatre combattants vers le parking souterrain. La salle de conférence ouvrait à moins de dix mètres de la porte d'accès au parking du cinquième étage, et il eut un sourire cruel en imaginant l'expression des petits fonctionnaires condamnés à mort parce qu'ils participaient à cette réunion exceptionnelle.

« Merde ! »

Quand lui échappa cette exclamation spontanée, Jezic se réjouit de n'avoir pas branché son micro. Autant pour les informations exhaustives !

Voyant se séparer en deux sections ce qui était censé être une seule force de l'ALK, il se mit à réfléchir à toute allure. Peut-être ne procédaient-ils pas tout à fait comme on le lui avait prédit, mais ils étaient bien là, donc la nouvelle de la réunion d'urgence secrète du ministère du Trésor leur était parvenue, exactement comme le craignait la PNK. Ce qui confirmait assez éloquemment la corruption des procédures de sécurité officielles. Que l'attentat n'eût pas été annulé quand la réunion avait été déplacée et le piège organisé indiquait toutefois sans doute que la fuite venait du Trésor. Et, d'ailleurs, d'un des travailleurs de jour les moins haut placés, qui ne s'était pas trouvé dans le circuit lorsque l'annulation de dernière minute avait été décidée.

Mais cela pourrait se régler plus tard. Son problème actuel était que deux forces séparées allaient rencontrer différents fragments de sa propre équipe, à des moments différents. Les trois individus qui gagnaient l'extrémité du bâtiment administratif comptaient presque à coup sûr emprunter une sortie de secours pour accéder au cinquième étage, formant ainsi un des bras de la pince qui se refermerait sur la salle de conférence. Voilà qui les conduirait tout droit vers son équipe Rouge, au moins quatre ou cinq minutes avant que le groupe du parking ne parvînt dans le périmètre d'Aranka Budak, au troisième étage. Dès qu'on les hélerait ou qu'on exigerait leur reddition, l'alarme serait donnée, si bien que l'autre groupe ferait volte-face et tenterait de disparaître. Compte tenu de la diabolique efficacité avec laquelle les terroristes se servaient des égouts, des conduits d'évacuation des eaux ou de maintenance, ainsi que des diverses voies de communication souterraines de Karlovac après leurs attentats, il était possible –quoique guère probable, selon lui – qu'ils y parvinssent.

Ce qui serait regrettable en n'importe quelles circonstances mais, si Nordbrandt était bien présente en personne, ce soir-là...

Rouge Un, ici chef d'équipe, lança-t-il d'une voix rauque dans le com. Retardez votre intervention le plus possible. Je veux que le groupe du parking s'enfonce au maximum dans la zone de Bleu Un. Chef d'équipe, à vous.

Ici, Rouge Un, chef d'équipe. Bien reçu, déclara le sergent Slavko Maksimovac. J'attendrai le plus possible, Barto, mais ils arrivent droit sur moi. Rouge Un, à vous. »

Jezic était sur le point de répondre quand tout se déclencha en même temps.

Divkovic ne sut pas ce qui lui donna l'alerte. Peut-être fût-ce l'instinct du prédateur. Ou bien autre chose — un mouvement peu judicieux d'un des gars du lieutenant Budak ou un reflet sur un objet qui n'aurait pas dû se trouver là. Il pouvait même n'y avoir rien eu du tout, rien d'autre qu'une imagination trop active qui, pour une fois, avait raison de l'être.

Quoiqu'il en fût, il se figea au pied de la voie d'accès inclinée au parking tout en redressant son pulseur en position de tir. La femme brune qui marchait derrière lui faillit le percuter; il lui siffla de s'écarter sur la gauche. Comme le terroriste suivant, lui, s'écartait sur la droite, Divkovic demeura immobile, les narines dilatées, scrutant le parking mal éclairé.

Il hésita moins de trois secondes puis, sa décision prise, fit signe à sa section du groupe d'assaut de se retirer. Il lui déplaisait d'annuler la mission, surtout du fait qu'il n'avait aucun moyen de contacter le groupe de Tyrannicide, mais les deux branches de l'opération avaient été calculées pour se suffire à elles-mêmes au besoin. S'il se trompait, cela signifiait donc juste que son second mènerait le raid sans lui, alors que, si se justifiaient ses soupçons irrépressibles, continuer serait susceptible de mener la totalité de sa cellule à la catastrophe.

« Oh, merde ! » lâcha Barto Jezic, amèrement frustré, quand les terroristes du parking s'arrêtèrent, se déployèrent un instant puis entreprirent de se retirer. Il aurait vraiment voulu capturer certains d'entre eux, en particulier si... Mais il n'était pas temps d'y penser en ce moment, et c'était en outre toujours possible...

« À toutes les unités, ici chef d'équipe ! aboya-t-il. Alpha Zoulou! Alpha Zoulou !»

Juras Divkovic jura grossièrement quand un éclat aveuglant jaillit des projecteurs de plusieurs millions de candelas posés sur le toit du bâtiment administratif principal. Les rayons éblouissants fendirent la bruine pour percuter d'un coup de poing les rétines de ses compagnons. L'effet de choc fut proprement étourdissant et tout son groupe se figea.

Ici le capitaine Barto Jezic, Police nationale ! lança une voix tonitruante, monstrueusement amplifiée. Nous vous tenons en joue ! Rendez-vous ou vous êtes morts ! »

Quelqu'un poussa un gémissement craintif derrière Divkovic, lequel découvrit les dents en une grimace mauvaise. Son cerveau fonctionnait à toute allure, s'efforçant de traiter trop de données à la fois. Ces salopards les attendaient. Que les projecteurs eussent été mis en place ne pouvait s'expliquer autrement. En arrivant, toutefois, il n'avait vu personne. Cela signifiait-il que son itinéraire de retour était encore dégagé ? Ou seulement qu'il n'avait pas vu quiconque se préparait à lui barrer la route ? Ou encore...

« Vous n'avez plus beaucoup de temps ! rugit la voix amplifiée du dos gris. Lâchez vos armes et rendez-vous ! Exécution ! »

Divkovic hésita, partagé. Il était bien plus facile d'être tout dévoué à sa cause lorsqu'il était question de tuer quelqu'un d'autre, se rendit-il soudain compte. Découvrir abruptement qu'il avait peur de la mort l'emplit d'une rage monumentale —dirigée autant contre sa faiblesse insoupçonnée que contre les brigands de l'ordre établi qui lui avaient tendu une embuscade.

« Qu'est-ce qu'on... ? » commença la femme marchant derrière lui. Comme la colère du chef de cellule atteignait son apogée, il se retourna vivement vers elle, ouvrant la bouche pour lui hurler sa fureur au visage...

Le soudain mouvement du terroriste de tête, l'arme relevée, inspira ou terrifia deux de ses partisans. Ils se jetèrent de côté, s'accroupirent, puis Jezic vit flamboyer les canons de fusils à propulsion chimique quand ils ouvrirent le feu sur les projecteurs.

Il n'y avait personne sur le toit de l'immeuble : quoique les membres de l'ALK n'eussent aucun moyen de le savoir, les lumières étaient télécommandées. Ouvrir le feu était toutefois une erreur fatale en soi : en mode Alpha Zoulou, les règles de combat changeaient.

« Équipe Bleue, ici Bleu Un ! lança Aranka Budak dans le com. Descendez-les ! »

Juras Divkovic disposa d'un très bref instant pour comprendre ce qui se passait. Pour reconnaître que sa couardise insoupçonnée, s'il s'agissait bien de cela, n'avait pas d'importance. N'aurait pas l'occasion de le pousser à la reddition — et à la survie —, finalement.

Il prit vaguement conscience de nouveaux tirs, dans la direction de Tyrannicide. Son groupe avait-il ouvert le feu en même temps que ses idiots à lui? Ou bien était-ce le fait d'autres dos gris ? Ou...

« Cessez le f... » commença-t-il à hurler, poussé par quelque instinct sans objet.

Barto Jezic vit ce qui se produisait mais ne put rien faire pour l'empêcher. D'ailleurs, il n'était pas même sûr qu'il eût essayé s'il l'avait pu. L'ordre de Budak était dans l'esprit de l'opération et en accord avec les règles de combat en vigueur.

Aussi définitive qu'elle pût être, c'était bel et bien la réaction appropriée.

Une tornade de projectiles frappa Divkovic et ses compagnons. Les pulseurs, déjà meurtriers, étaient flanqués de deux mini fusils encombrants et démodés, à multiples canons.

Plus lents et moins destructeurs qu'un fusil à trois canons moderne, certes, mais mille coups à la minute, même tirés par une arme en nitrocellulose obsolète, suffisaient largement à changer un corps humain en une fine brume rouge en suspension.

L'explosion tonitruante qui eut lieu lorsque quelque chose frappa le détonateur des explosifs commerciaux fourrés dans le sac à dos d'un des terroristes constitua à peine un coup de théâtre.

Jezic jura de frustration et de satisfaction mêlées. Il voulait prendre les terroristes vivants, mais il était trop honnête avec lui-même pour prétendre qu'il ne ressentait pas un profond sentiment de triomphe cruel tandis que ses subordonnés les descendaient.

Les grondements mêlés des pulseurs, des fusils civils et des mini fusils provenant de l'équipe Rouge du sergent Maksimovac cessèrent aussi abruptement que les tirs d'Aranka. Le capitaine jura à nouveau puis se détendit et haussa les épaules.

Il avait atteint son objectif principal en empêchant l'attentat, se rappela-t-il. Et, s'il restait en bas quelque chose susceptible d'être analysé par les équipes médicales, il se rendrait peut-être compte qu'il avait obtenu un peu plus que cela...

« Vous plaisantez ! » Vuk Rajkovic fixait le colonel Brigita Basaricek sur son écran de com. Le commandant de la Police nationale était une femme de haute taille au visage de faucon, aux yeux et aux cheveux noirs, vêtue de la tunique gris perle de la PNK. Pour le moment, elle avait le regard brillant, quoique son expression restât prudente, comme si elle avait refusé de croire la nouvelle qu'elle-même annonçait.

« L'attentat a été stoppé net, monsieur le vice-président, dit-elle. Il ne fait aucun doute que les terroristes ont été tués jusqu'au dernier. Quant à celle qui nous intéresse, ma foi, le labo n'a pas grand-chose pour travailler : apparemment, elle portait une des charges explosives que le groupe comptait utiliser pour démolir le garage en partant.

Mais vous pensez que c'était elle ? demanda Rajkovic.

Je pense qu'il y a une bonne chance que oui, monsieur le vice-président, dit Basaricek après une hésitation. Une nouvelle fois, je dois insister sur le fait que le labo n'a pas grand-chose à se mettre sous la dent. Mais les informations que nous avons reçues avant l'attentat le disaient placé sous le contrôle opérationnel d'un certain Pic-à-Glace, avec Nordbrandt en personne pour superviser le tout. Le fait que madame la ministre Grabovac était censée se trouver là rendait apparemment la réunion assez importante pour justifier sa présence. Vous savez comme Nordbrandt insiste depuis le début pour se former une image de "chef à la tête de ses troupes". »

Elle s'interrompit. Rajkovic hocha la tête : autant qu'il en fût venu à haïr Agnès Nordbrandt, nul ne pourrait jamais dire qu'elle était lâche. Et autant qu'il lui déplût de l'admettre, l'habitude qu'elle avait de participer personnellement à certains attentats primordiaux lui avait valu le respect forcé –quoique sûrement pas par admiration – de certains organes de presse. Il ignorait si elle agissait dans ce but ou par pur fanatisme mais cela n'avait pas d'importance. Surtout si les informations de Basaricek se révélaient exactes.

Quoi qu'il en soit, nous avons identifié sans l'ombre d'un doute "Pic-à-Glace" parmi les morts, continua le commandant de la PNK. Nous savions déjà que c'était un des chefs de cellule les plus haut placés. À présent que nous avons relevé ses empreintes, nous savons qu'il s'appelait Juras Divkovic. Son père a été abattu – apparemment par des gens à moi, je regrette de le dire, quoiqu'il ait aussi pu s'agir d'une des milices que nous avons été obligés d'appeler – quand les émeutes de l'usine Odak ont dégénéré, il y a huit ans. D'après ce que j'ai lu sur lui et sur sa famille, il est difficile de lui en vouloir d'être très amer, et il lui reste deux frères, lesquels ont disparu juste après l'attentat contre le Nemanja Building, exactement comme "Pic-à-Glace". J'ai donc peur que nous ne les croisions eux aussi un de ces jours.

» Outre cet homme, nous avons récupéré les cadavres –parfois seulement des morceaux – de dix autres individus, dont une femme qui, d'après les films de surveillance sous éclairage réduit pris par les gars du lieutenant Budak juste avant que la merde ne commence à voler, ressemblait énormément à Nordbrandt. Ainsi que je le disais, elle transportait une lourde charge d'explosifs qui a pété durant la fusillade, ce pourquoi les plus gros morceaux d'elle qu'on a pu récupérer ne représentent pas grand-chose. Tout ce qu'on a est en route vers le labo central, pour examen, mais nous ne disposons pas de la technologie du Royaume stellaire ni des Solariens, et l'explosion a été très puissante. Il va falloir des jours, voire des semaines, pour savoir à qui appartient quoi. Il est possible que nous ne puissions jamais dire avec certitude si c'était ou non elle.

Mais si ça l'était... » Rajkovic laissa sa phrase en suspens, tandis qu'il envisageait l'impact dévastateur qu'aurait cette mort sur l'ALK. Cela ne suffirait sans doute pas à arrêter totalement les fous furieux que Nordbrandt avait mis en branle, mais c'était sûr de leur porter un coup sérieux. Il se contraignit à revenir au présent.

Très bien, dit-il. Faites de votre mieux pour confirmer cela, colonel. En attendant, il faut s'assurer que rien ne filtre du côté de la presse. La dernière chose dont nous avons besoin, c'est d'avoir l'air de prétendre sans preuve qu'elle est morte si jamais il s'avère plus tard qu'elle ne l'est pas

Ça, monsieur, ça risque de poser un problème.

Un problème ? » Le ton de Rajkovic s'était fait plus sec. La bouche du colonel esquissa une moue contrite.

La fusillade a été brève, monsieur le vice-président, mais pas très... discrète. Et l'explosion encore moins. Toute cette agitation a attiré énormément de curieux, dont la presse. Au moins trois équipes des infos étaient sur place avant même les camionnettes du labo. Mes subordonnés avaient l'ordre de la fermer et de rediriger les questions vers les officiers chargés de l'information publique, bien sûr. Malheureusement, une des questions posées par un reporter à un de nos OIP, c'est s'il pouvait ou non confirmer que Nordbrandt faisait partie des victimes. Il semble donc que quelqu'un leur ait signalé cette possibilité quand ils sont arrivés. » Elle eut une nouvelle grimace, plus prononcée, puis secoua la tête. v Je suis désolée, monsieur. Je sais à quel point cette information est sensible et combien il était important de la garder pour nous tant que nous n'aurions pas de confirmation. Il semble toutefois qu'elle se soit déjà répandue. Les seuls à même de la répandre font partie de la PNK et, si je découvre de qui il s'agit, je vous assure qu'on va m'entendre, mais le mal est déjà fait, j'en ai peur.

Je vois. » Rajkovic fronça les sourcils puis haussa les épaules. « Ce qui est fait est fait, colonel. Si vous trouvez de qui il s'agit, filez-lui quelques coups de pied au cul de plus de ma part, mais vous avez raison. On ne peut pas refourrer le chat dans le sac. Il va juste nous falloir être aussi ouverts que possible, tout en assurant clairement que nous n'avons aucune confirmation à fournir. » Avec un soupir, il risqua une prédiction : e Mais, de toute façon, on ne nous prêtera aucune attention. »